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Le bon, la brute et le truand II (dialogue sur les civilisations)

 

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 II




-    Maintenant qu’on a ce Quincy dans le nez, cela va allez mieux, j’en suis sûr… Même qu’on va être d’accord.
-    Ne soyez pas trop optimiste, Le Bon, hein !
-    Ombrageux, susceptible, rancunier, le La Brute ! C’est comme ça qu’on l’aime.
-    Impitoyable, réaliste, rationnel, plutôt.
-    Et bien, justement, quelque chose me chiffonne dans votre ratio.
-    Quoi donc ?
-    Vous dites que la civilisation, c’est ce dont on est fier.
-    Absolument.
-    Et personne n’est fier du nazisme.
-    Tout à fait.
-    Pourtant, c’est notre civilisation qui a produit le nazisme.
-    Je ne le nie pas.
-    Mais ne trouvez-vous pas, après ce Quincy, et malgré Condorcet, que se contenter de dire que le nazisme ne fait pas partie de notre civilisation tout simplement parce qu’on n’en est pas fier est un raisonnement un peu court ? Et que c’est un peu aller vite en besogne promotionnelle de notre civilisation en faisant apparaître celle-ci comme une sorte de brebis sans tâche ? 
-    Objection intéressante.
-    Ah tout de même !
-    Disons que notre civilisation occidentale est fondée sur la dialectique du progrès et du négatif. Nous avons produit le nazisme, c’est vrai, mais nous avons aussi produit la critique (et la défaite) du nazisme. Toute notre morale moderne, léviniassienne comme nous disions, est fondée sur l’horreur de l’holocauste. Peut-être aussi parce que nous sommes des chrétiens et que le christianisme est la religion de l’amour et que même si nous ne sommes plus croyants, nous sommes encore débiteurs de celle-ci, ne serait-ce que symboliquement. Peut-être aussi parce que le christianisme est un progressisme historique en même temps que la seule religion qui soit « une sortie de le religion » (merci Marcel Gauchet). Peut-être parce que nous avons décidé de ne plus lapider la femme adultère (merci Djizeus) et que nous avons fini par abolir la peine de mort, du moins en Europe (merci Badinter). Peut-être parce que nous percevons l'Histoire comme une eschatologie et non comme un Eternel Retour. Peut-être enfin, excusez-moi cet instant d’européocentrisme, parce qu’au moins sur le plan du droit, de l'hygiène, de la santé, de la justice sociale, de la tolérance religieuse et de l'égalité des sexes (et même s'il reste beaucoup de boulot à faire et qu’il y a toujours des possibilités de régression provisoire, je vous l’accorde aisément) tout va globalement de mieux en mieux. Tout cela parce que notre culture est la seule culture au monde qui soit fondée sur une tradition qui se dépasse, une Aufhebung, comme dirait Hegel. Les autres cultures, quelle que soit leur grandeur, sont toutes globalement ou intégralement traditionalistes - c'est-à-dire inégalitaires, autoritaires, patriarcales, autocratiques (et je ne dis pas que c’est forcément un mal, je constate), toutes fonctionnant selon le Ricorso des cycles éternels et ignorant notre beau principe du négatif et du progrès. Nous sommes les seuls au monde, en Occident, à affirmer des valeurs en même temps que leurs critiques. Nous sommes les seuls à affirmer le principe de contradiction en principe de pensée. Nous sommes les seuls à être à la fois absolutistes et relativistes. Nous sommes les seuls à avoir un Dieu incarné (ce qui n’est déjà pas la moindre contradiction) et un Dieu qui a douté un instant lui-même de sa divinité – et qui a voulu la refuser (« Mon Dieu, fais passer ce calice loin de moi » & « mon Dieu, que ta volonté soit faite »). Nous sommes la seule civilisation qui culpabilise.
-    Ah parce que vous culpabilisez, vous, La Brute ? Sanglot de l’homme blanc, repentance, rédemption et patin-couffin ?
-    C’est tout ce que vous trouvez à répondre à mon beau discours, Le Bon ?
-   Votre discours n’est pas mal mais je ne vois pas en quoi il serait purement occidentaliste. La tradition et sa remise en cause, c’est vrai partout. 
-    Ah bon ?
-    Prenez l’excision en Afrique.
-    Et bien justement, l’excision en Afrique.
-    En voie d’éradication – et par les pays qui eux-mêmes le pratiquaient.
-   Oui, on organise des « moratoires » autour de l’excision comme on en en organisait autour de la lapidation et pour reprendre le fameux mot de Tarik Ramadan. Laissez-moi rire, Le Bon.
-    Des moratoires, dites-vous, odieux personnage ??? Je croyais que la grandeur de la civilisation était de dépasser ses propres traditions ? D’user de la dialectique du négatif ? D’organiser la mise en cause de ses valeurs ? D’établir une critique de la raison pratique ? Aufhebung et compagnie ?
-    Je l’ai dit et je le redis. En Occident…
-    En Occident, en Occident… Et pourquoi pas en Afrique ?
-    Mais oui pourquoi pas ?
-    Oh La Brute !  Toute votre abjection de post-colonialiste réapparaît d’un coup, là ! Pourquoi ce que vous disiez du nazisme et de son abolition en Europe ne serait pas vrai de l’excision et de son début d’abolition en Afrique ? Pourquoi n’y aurait-il que l’Occident qui soit capable d’Aufhebung ?
-   Cent quarante millions de femmes excisées dans le monde, tout de même, Le Bon. Et rien moins que vingt-huit pays recensés en Afrique qui excisent, mutilent, torturent sans état d’âme, et quelques-uns dans lesquels 85 % des femmes sont concernées [4] . Dans le genre Aufhebung, on a vu plus performatif.
-  C’est une question de sprint pour vous, la civilisation ? Je vous rappelle qu’en France, la clitoridectomie a été préconisée à la fin du XIXe siècle par des médecins comme Thésée Pouillet (1849-1923), Pierre Garnier (1819–1901) ou Paul Broca (1824-1880), et vous savez pour quoi ? Pour lutter contre l'onanisme ! Alors rabaissez un peu votre caquet de négrier…
-   Je vous en prie, Le Bon. Ne comparez pas la tentation archaïque (quoique scientiste) d’une excision à la française et qui du reste n’a jamais été pratiquée avec une tradition plusieurs fois millénaires et qu’au bout du compte il est raciste de critiquer. 
-    Etre contre l’excision, c’est être raciste pour vous ?
-    C’est une forme de racisme culturel, oui. C’est ne pas vouloir comprendre des mœurs traditionnelles qui font la fierté de ceux qui les pratiquent. Elle est là la différence réelle entre un fait historique comme le nazisme qui est un déni de toute l’humanité partout et pour tous et un fait culturel comme l’excision qui relève de l’appartenance à une certaine civilisation. Car pour finir, les exciseurs (et les exciseuses) sont fiers d’exciser, oui.
-    Sophismes, sophismes que tout cela ! Je ne sais pas comment vous le faites, La Brute, mais je sais que ce que vous dites est intolérable, abominable – une sorte de racisme pervers et sournois qui prend le prétexte de défendre des pratiques atroces pour justifier votre propre supériorité, et tout ça sous couvert de civilisation - et en faisant de celui qui n’est pas d’accord avec vous le raciste de service. Vous me dégoûtez !
-    Vous avez le dégoût facile, aussi. Mais vous n’avez pas tort. Oui, je me demande en effet comment être démocrate, tolérant, féministe sans dénigrer les civilisations traditionnalistes. Je me demande comment être contre l'excision sans insulter les cultures bimillénaires qui la pratiquent. Je me demande comment être pour le progrès ou disons l’idée que nous en avons sans critiquer les civilisations qui ne l’ont pas ou en ont une autre. Je me demande, en un mot, comment éviter le racisme culturel. J'avoue que je n'ai pas la réponse.
-    Mais parce que vous vous enfermez dans une logique essentialiste, totalitaire et racialiste, La Brute ! Comme Claude Guéant, vous supposez (ou laisser supposer, salauds qui ne veulent même pas y toucher) que certaines « civilisations » seraient un tout homogène sans contradictions, sans oppositions internes, sans « sens du progrès ». Or, l’excision, de même que la polygamie et tout un tas de choses qui nous semblent étranges à nous « occidentaux », sont contestées à l'intérieur même de ces «  civilisations ». Tous les Africains ne sont pas pour l’excision. Au contraire, l’excision est interdite, punie même sévèrement par la loi, partout où elle est encore pratiquée - comme au Bénin ou en Guinée où celui qui s’en rend coupable ou complice risque les travaux forcés.
-    Merci Wikipédia…
-    Oui, merci Wikipédia ! C’est grâce à Wikipédia que je sais qu’au Burkina Faso, une loi interdisant les mutilations génitales féminine (MGF) a été promulguée en 1996, pour entrer en vigueur en février 1997. Depuis les exciseuses sont emprisonnées. C’est grâce à Wikipédia que je peux vous dire qu’à Djibouti, en Egypte, au Ghana, en Indonésie, au Nigéria, en Ouganda, en Centrafrique, au Sénégal, au Togo, et ailleurs, tout un arsenal juridique est en branle contre les mutilations de femmes. Par ailleurs, l’ONU (où les pays africains sont majoritairement représentés) et l’OMS ont fait de l’éradication de l’excision une priorité sanitaire et morale. Voyez, on est loin de vos « moratoires » !
-    Eh bien c’est parfait, si le monde entier s’est occidentalisé, j’applaudis des deux mains, bravo, bravissimo !
-    Mais vous êtes un super dégueulasse de dire ça, La Brute ! 
-    Héritage de la Révolution Française et du Christianisme, vieux, puis transmission au monde entier. Rien de plus. Je ne vois pas ce qui vous émeut comme ça.
-    Ce qui m’émeut, c’est votre obsession à toujours vouloir situer le débat sur le plan de la force et de la hiérarchie – et bien sûr de faire pencher la balance toujours de notre côté.
-    Ce n’est pas vrai que nous avons inventé l’universel ?
-    Si nous avions « inventé » l’universel, il n’y aurait pas d’universel – il n’y aurait qu’une gauloiserie de plus. Si l’universel a parlé au monde entier, c’est que le monde entier contenait l’universel, même les Papous !
-    Alors niet de Rousseau ? Niet de Saint Paul ? Niet du Siècle des Lumières et de la Lumière des siècles ?
-    Ca vous va bien à vous de faire le grand réconciliateur entre christianisme et révolution.
-    Echappatoire ! Répondez vraiment !
-    Mais oui, répondez, ce n’est pas si difficile…
-    Pardon ?
-    Comment ?
-    Qui a parlé ?
-    Je croyais que c’était vous La Brute.
-    Ce n’est pas moi, Le Bon.
-    Mais qui alors ?
-    Mystère et boules de gommes.
-    Peut-être est-ce moi alors ?
-    Nom de Dieu, Le Truand, je ne vous avais pas vu.
-    Ni moi non plus.
-    C’est que vous ne savez que vous reflétez l’un dans l’autre, Le Bon et La Brute…
-    Déjà arrivé, vous ouvrez le tir ?
-    Là, il a raison.
-    Qui a raison, Le Bon ?
-    Ben vous, La Brute.
-    Merci Le Bon.
-    Je veux mettre un peu de trouble dans votre symétrie.
-    Notre symétrie ?
-    Je dirais même plus : notre symétrie ?
-    Je suis le truand, je suis le tiers, je suis l’impair.
-    Vous comprenez ce qu’il dit, Le Bon ?
-    Pas plus que vous, La Brute.
-    Je suis l’équivoque, je suis l’assymétrie, je suis la synthèse.
-    Mais qu’est-ce qu’il dit, La Brute ?
-    Aucune idée, Le Bon.
-    Je suis l’étranger, je suis le trident, je suis le relief.
-    Il aime parler de lui en tous cas.
-    Ha ha ! Très drôle, La Brute !
-    Je suis l’expression de l’être comme il y a une expression de l’universel.
-    De quoi ?
-    A quoi ?
-    Vous aviez raison Le Bon de dire que l’Occident n’a pas inventé  l’universel.
-    Ah ?
-    Mais vous aviez tort de ne pas voir ce que La Brute voulait dire à propos de Rousseau et de Saint Paul. 
-    Qu’est-ce qu’il a voulu dire ?
-    Ouais, qu’est-ce que j’ai voulu dire ?
-    L’Occident n’a pas inventé l’universel, l’Occident a permis d’exprimer l’universel.
-    Ben, c’est la même chose.
-    Faire d’une vérité sa propriété, c’est là votre vulgarité, La Brute.
-    Il ne vous a pas loupé, La Brute.
-    Votre gueule Le Bon !
-    La Brute confond l’Etre avec son être comme il confond l’universel avec sa civilisation.
-    Mais je ne confonds rien du tout, Le Truand, je dis simplement que si l’Occident a inventé l’universel ou comme vous dites s’il a inventé le premier l’expression de l’universel, ben c’est qu’on était en avance sur les autres et que les autres ont suivi. Bravo à eux et merci à nous !
-    Au fond, vous parlez comme Castoriadis [5]  : toutes les cultures sont différentes et sont égales, mais la culture occidentale est plus différente et plus égale que les autres.
-    Prouvez-moi le contraire !
-    Qu’est-ce qu’il est horrible, ce La brute, Le Truand !
-    Il est naïf surtout.
-    Je croyais que c’était moi le naïf pour lui.
-    Lui, c’est un naïf de l’être. Vous, vous êtes un naïf du dire.
-    Et vous ?
-    Moi, je sais comment dire l’être.
-    En tous cas, je suis content que vous soyez là. Je ne savais plus quoi lui répondre à ce méchant.
-    Tout le plaisir est pour moi.
-    Dites, je vais aller pisser, moi.
-    La Brute, du calme.
-    Oui, du calme, La Brute.
-    Vous êtes parfait dans le mimétisme, Le Bon.
-    Moi, dans le mimétisme ?
-    Bon, j’y vais.
-    La Brute, une question, avant d’aller pisser : savez-vous vous servir d’une chasse d’eau ?
-    Je vous demande pardon ?
-    Une chasse d’eau, vous savez comment ça marche ?
-    Je suppose oui.
-    Mais est-ce vous qui avez inventé la chasse d’eau ?
-    Qu’est-ce que vous me chantez là, Le Truand ?
-    Est-ce que vous considérez que celui qui a inventé la chasse d’eau est supérieur à vous ?
-    C’est quoi ces métaphores pourries ?
-    Dites-moi La Brute, vous savez vous servir d’une roue, non ?
-    Pourquoi ? Vous voulez faire du vélo ?
-    Et pourtant ce n’est pas vous qui l’avez inventée, la roue ?
-    Non je n’ai pas inventé la roue, monsieur, je l’avoue. Il est vrai que je n’aime pas tourner en rond non plus. Et là, avec vous…
-    Et vous ne voudriez pas, La Brute, que celui qui a inventé la roue vous dise qu’il vous est supérieur…
-    Mais quoi supérieur ? De quoi parlez-vous, bon sang ?
-    … et vous interdise de l’utiliser parce que vous ne l’avez pas inventé en premier ?
-    Mais inventer quoi ?
-    Et cela même si  vous l’utilisez mieux que lui après ?
-    Non ! Les Africains n’utilisent pas l’universel mieux que nous, faut pas non plus pousser pépé dans les orties.
-    Vous voyez que vous avez compris.
-    Moi aussi,  j’ai compris ! La chasse d’eau, c’était l’universel. Et la roue aussi.
-    On ne peut rien vous cacher Le Bon.
-    Et La Brute, un putain d’impérialiste coincé dans son impérialisme. Hourra, nous avons gagné le débat contre le méchant ! (Il sort en chantant « La Brute, il est K. O ! La Brute, il est K.O ! »)
-    Bon, Le Truand, je vais pisser, et après je vous paye un verre.
-    Avec plaisir, La Brute.

 

  [4] - La proportion de femmes excisées varie selon les pays. Trois groupes peuvent être distingués (chiffres au début des années 2000) :
-    Les pays où la grande majorité des femmes sont excisées soit plus de 85 % : Djibouti, Égypte, Éthiopie, Érythrée Guinée, Mali, Sierra Leone, Somalie, Soudan.
-    Les pays où seules certaines fractions de la population étant touchées et où 25 à 85 % des femmes sont excisées, proportion variant selon l’ethnie, la catégorie sociale et la génération : Burkina Faso, Centrafrique, Côte d'Ivoire Gambie, Guinée-Bissau, Kenya (bien qu'elle soit interdite depuis 2001), Liberia, Mauritanie Sénégal, Tchad.
-    Les pays où seules quelques minorités ethniques sont concernées et où la proportion d’excisées est inférieure à 25 % : Bénin, Cameroun, Ghana, Niger Nigeria, Ouganda, République démocratique du Congo,Tanzanie, Togo. (Source wikipédia)

 [5] - Le Castoriadis de Démocratie et relativisme, débat avec Le Mauss, Editions Mille et une nuits.

 

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