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Inexperte en humanité

Cet article est paru une première fois sur le site de L'Incorrect avec un avertissement

 

Les parents n’aiment pas trop qu’on touche au passé. « Ce que dit ton père est que tu as toujours été doué pour remuer la merde », dit la mère à son fils Alexandre (Melvile Poupaud, très concerné), qui, enfant, fut victime des attouchements du père Preynat.

De son côté, le père d’Emmanuel (Swann Arlaud, écorché mort) ne comprend pas pourquoi son fils revient toujours sur ce passé lointain au lieu de « faire quelque chose de sa vie ».

Le frère de François (Denis Ménochet, la rage en larmes), lui, est encore plus radical : « la vérité est que tu nous emmerdes avec ton histoire de curé ! »

 

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Alors c’est vrai qu’en ce moment, ce n’est pas la fête pour les cathos. Entre le procès Barbarin, la sortie du film d’Ozon et le Sodoma de Frédéric Martel, sans compter ce pape altermondialiste qui préfère les migrants aux européens et les athées aux bigots, jouant le christianisme authentique contre l’agonisante chrétienté, les pauvres ouailles ne savent plus à quel saint se vouer.

Et n’allez pas leur dire avec Simone Weil que chaque croyant a le devoir d’être athée avec « la partie de lui-même qui n’est pas faite pour Dieu », encore moins que « l’athéisme est une purification », ils ne comprendraient pas.

Tout à leur autoprotection culturelle et identitaire, les cathos d’aujourd’hui (pas tous, pas tous….) ressemblent un peu à ces singes qui se cachent les yeux et se bouchent les oreilles tant ils ne veulent ni entendre ni voir le mal qui les effraie et le bien dont ils sont incapables. Et je parle aussi pour moi, hein ?

Jeune homme riche typique, infoutu d’abandonner ses richesses (certes plus intello-culturelles que strictement matérielles, mais c’est peut-être pire) pour suivre vraiment le Christ, et, qui au lieu de ça, vient faire sa provoc’ sur L’Incorrect. 

Il est vrai que nos clercs ne nous aident guère. Réputée depuis des siècles « experte en humanité », l’Église catholique n’a jamais été moins bloyenne, bernanosienne, dostoïevskienne, kierkegaardienne, pascalienne, tertullienne qu’aujourd’hui – c’est-à-dire jamais aussi peu intéressée par le mal, le démon, le désespoir, le soleil de Satan, l’absurde, tout ce que la grande littérature, cette « science de l’homme », disait Mauriac, a exploré de fond en comble depuis des siècles et que tout curé digne de ce nom devrait connaître aussi bien que son bréviaire.

Hélas ! Tout à leurs soucis de paraître socio- démocrates, « repentants », « rassurants », « positifs », nos clercs ne touchent plus que très rarement la bille. Leur grand truc protectif (non, je n’ai pas dit « préservatif »), c’est n’y allez pas. N’allez pas voir ce film, n’allez pas lire ce livre, c’est pas bon pour vous, petits anges que vous êtes.

Déjà, à l’époque de Spotlight de Tom McCarthy, le père Amar, interrogé sur Radio Notre Dame « dissuadait » ses ouailles d’aller voir ce film tellement trop dur pour nous les chrétiens, « à hurler, à vomir »1. Ah oui curé ? Et Les Démons de Dostoïevski, et Nouvelle histoire de Mouchette de Bernanos, faut lire ou ça risque aussi de nous traumatiser ?

Pathétiques bergers ! A chaque nouveau scandale qui leur arrive, on a l’impression qu’ils tombent des nues, qu’ils ne savent pas, qu’ils n’ont ni l’intelligence ni l’expérience pour s’y confronter – la preuve, ce pauvre Monseigneur Ravel qui avoue avec une candeur désarmante que tout ça, la pédophilie, le viol des enfants, les prêdrateurs, quelque chose pourtant de vieux comme Hérode, était « une question à laquelle nous n’avons jamais été préparés, dans nos séminaires et autres »2 mais que grâce à « l’expérience des uns et des autres », on finit par gérer un peu mieux.

Au moins il ne monte pas au créneau contre le film de Ozon comme certains de ses confrères au nom d’ « une collégialité de défense » et reconnaît avec un certain courage que « ce n’est pas à l’Eglise de s’auto-protéger et de se fermer comme une termitière » (non, je n’ai pas dit « fistinière »). Car oui cent fois oui, plus on s’auto-protège, plus on se décrédibilise. Plus on fuit, plus on est rattrapé. Plus on veut diminuer le mal, plus on le bégaye.

 

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Ce qu’il y a de terrible dans cette interview du cardinal Barbarin, donnée à Radio Notre Dame en novembre 2018 et reprise en extrait dans cette émission de France Culture de janvier dernier3, c’est qu’il a beau parler d’actes « infâmes et indignes », on a l’impression qu’au fond il s’en fout, que cela ne fait pas partie de ses soucis, ni même de ses catégories mentales, non qu’il soit pédophile lui aussi, le pauvre diable, mais que la pédophilie (une tendance, faut-il le rappeler, qui, comme toutes les tendances, perverses ou non, commence enfant et non pas « à cinquante ans quand on est un vieux dégueulasse » comme le croient tous ces inexperts en humanité que sont les anti-psys), ma foi, c’est un truc bizarre, incompréhensible, certainement « affreux » mais auquel il n’avait pas vraiment réfléchi jusqu’à ce que toutes ces affaires lui éclatent à la gueule.

Et de nous jeter à notre propre gueule, et avec l’abominable innocence du vieux puceau, sa vision de l’enfant violé car «  quand [il] entendait parler de ces ces trucs-là il y a quinze vingt ans, [il] ne pensait pas directement aux gamins, parce qu’un gamin, quand il grandit, il REBONDIT, et puis après, ça vit sa jeunesse, son adolescence et tout ça… », phrase encore plus terrifiante que son célèbre « grâce à Dieu les faits sont prescrits » qui a donné le titre au film d’Ozon.

Parce que bon voilà, des prêtres vous attouchent gamin, ok c’est super atroce, mais après on s’attouche avec des filles et même avec des garçons qui sait ? Dans tous les cas, c’est du pareil au même, c’est de la sessualité et la sessualité, on sait ce que c’est, nous, au presbytère, enfin non, on ne sait pas trop d’ailleurs, ou on le sait mal, ou de travers, parce que c’est pas pour dire mais pour beaucoup d’entre nous, clercs, bourges, scouts, grandes familles vénérables qui vont à l’église tous les dimanches, la pédophilie, c’est quand même moins grave que l’homosexualité, tout comme d’ailleurs le viol est moins grave que l’avortement et l’adultère bien moins grave que la masturbation (je fais un procès d’intention ? mais comment faire autrement avec des gens qui écrivent texto dans leur Catéchisme que les « actes homosexuels » sont « intrinsèquement désordonnés et ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas »4 ? Parce qu’ils en sont là, les mecs.)

Et comme le fait remarquer Christine Pedotti (non, je ne ferais pas de jeu de mot foireux), l’autrice de Qu’avez-vous fait de Jésus ? pour eux, le « vrai viol », c’est celui de la chasteté, de la charité, de l’espérance, des grandes idées, de la belle âme, pas du tout celui des corps – parce que les corps, les corps, mon dieu, un peu de résilience par-ci et de pardon par-là et hop, on est grand, on passe à autre chose ! Experts en inhumanité doctrinale, repentance à tout-va et sauvagerie pro-life, ils ne comprennent rien au b.a.-ba de l’être humain et ne veulent surtout pas le comprendre. Et c’est cette incompréhension de la part d’hommes censés connaître les âmes mieux que les autres qui est presqu’aussi scandaleuse que l’acte lui-même, y participant à sa façon ignorante et dogmatique.

Pour autant, rendons grâce à Barbarin de finir par expliquer, comme Ravel, que « là où il a beaucoup changé », c’est qu’il a parlé à des tas de victimes « des garçons, des filles, des gens qui ont trente quarante ans etc. », qu’il a même « beaucoup lu » sur ce sujet et qu’il est à même d’un peu mieux comprendre leur drame « épouvantable », y compris celui que ces derniers vivent auprès de leurs proches toujours un peu rétifs à une parole libérée qui, quelque part, accuse papa maman (revoir Festen, de Thomas Vinterberg) et parce que « même chez leurs proches, les réflexions qu’ils recevaient les blessaient encore plus, quoi ? ».

Là, le cardinal touche juste car aux proches aussi, il faut leur « expliquer » et c’est pourquoi François Ozon a fait avec Grâce à Dieu un film nécessaire, légitime, suprêmement charitable, du reste très bien fait, avec la part de didactisme que ce genre d’œuvre doit avoir, et qu’il faut que tous les cathos aillent voir en famille, après ou avant la messe. Ce n’est en effet pas tous les jours qu’ils auront la chance qu’on leur explique un peu la sessualité, le mal, la justice, la parole qui remue – et de comprendre que tout ce qui remue la merde est oeuvre divine.

 

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A LIRE :

Histoire d’un silence, une catholique parle, par Isabelle de Gaulmyn, Seuil, 2016

Qu’avez-vous fait de Jésus ? Les silences coupables de l’Eglise, Chrisine Pedotti, janvier 2019.

A VOIR :

Festen, de Thomas Vinterberg, avec Ulrich Thomsen, Henning Moritzen, Thomas Bo Larsen (1998)

Spotlight, de Tom McCarthy avec Michael Keaton, Mark Ruffalo, Rachel McAdams, Liev Schreiber (2016).
Grâce à Dieu, de François Ozon avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud, Josyane Balasko, actuellement dans les salles.

1 https://soundcloud.com/radio-notre-dame/spotlight-abbe-amar-un-film-a-voir

2 https://www.youtube.com/watch?v=DHKwvjfIEg0

3’30’’ puis 4’55’’

3https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/proces-barbarin-proces-de-leglise?fbclid=IwAR32Zcxf0iTmRtas1Ndyj-qoIwZtKuC8MPwPt7_YsVdY0whQdCKKjZ3zvaU

(9’30’’)

4 Catéchisme de l’Eglise Catholique 2357 et 2358.

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