
D'APRES DES ANNOTATIONS FAITES SUR MON MUR FACEBOOK EN FEVRIER 2026
ACTE I
BERNARDO : - Who's there ?
FRANCISCO : - Nay, answer me.
- Qui va là ?
- C'est à moi, qu'il faut répondre.
(François Maguin, 1995 – traduction de référence, à mon avis, et que je suivrai dans ce nouveau cycle – même si là manque cruellement le « non » // « nay » plus explicite.)
Pour autant, il y a aussi :
- Qui est là ?
- Non, répondez-moi, vous !
(François-Victor Hugo, 1865 – la plus classique, chiadée, attachante, sans doute parce qu'on a tous commencé par elle et qu'on y revient souvent. Et en ces premières répliques, je la préfère à Maguin, parce que le « non » // « nay » me semble très important comme on le disait.)
Et aussi :
- Qui va là ?
- Non. Répondez. Fais-toi connaître.
(André Gide, Pléiade 1959 – La grande époque Henri Fluchère. Traduction qui se tient, claire, élégante, « française » et pas si vieillotte que ça.)
Et aussi :
- Qui va là ?
- Non, c'est à vous de me répondre.
(Jean-Michel Desprat, Pléiade, 2002. Très bien aussi, l'égal de Maguin ? À voir.)
Donc, qui ?
Qui parle ?
Qui commande ?
Qui commence ?
Qui est ou n'est pas ?
On se croirait dans un débat FB. « C'est à toi de me répondre. – Non, à toi – C'est moi qu'ai posé la question en premier. – Pas vrai, c'est moi. Rappelle-toi. Donc, c'est toi qui dois d'abord répondre. – Non. – Si. – Ta gueule. – Ta gueule toi-même. – C'est c'ui qui dit qui est.

BERNARDO : - Quoi ? Qui vient là ? Horatio ?
HORATIO : - Un morceau de lui-même.
C'est qu'on n'est jamais entièrement soi-même (le problème de la pièce). On est toujours en morceaux, parfois en lambeaux, jamais complètement en entier ou comme on voudrait, et, qui plus est, selon les circonstances, les situations, les humeurs. « Notre fait, ce ne sont que pièces rapportées », dit Montaigne, frère français de Shakespeare. Manteau d'Arlequin.
Horatio, l'intellectuel de la pièce, le sceptique, le savant – chargé de dialoguer avec le spectre. « Toi qui es savant, parle-lui Horatio ».
MARCELLUS : - Ne ressemble-t-il pas au Roi ?
HORATIO : - Comme tu te ressembles.
Être, c'est se ressembler. Mais se ressembler, ce n'est pas si simple. Hamlet enviera les gens qui se ressemblent (Laertes, Fortinbras). On n'est pas forcément son bon miroir, encore moins son bon reflet. On souffre d'être autre que ce que l'on devrait être. Mais d'où vient ce « devrait » ?
Le discours qui s'en suit sur la guerre qui se prépare. Rappel historique : Hamlet père (dit Danemark) avait vaincu Fortinbras père (dit Norvège). Selon un traité de paix, ce dernier avait accepté de rendre des terres. Son fils, le jeune Fortinbras, lui, est bien décidé à les reprendre et cela contre la volonté de son oncle, vieil homme faible et abusé. Donc, avant même la menace intérieure, la menace extérieure. D'où des signes infernaux qui annoncent la catastrophe et rappellent ce qui se passait à Rome avant la mort de César (les Ides de Mars) : tombes qui se vident, morts qui gémissent et glapissent, « étoiles au sillage de feu et rosées de sang » qui apparaissent – « As stars with trains of fire an dews of blood ».
Et ce spectre de l'ancien roi qui vient chaque nuit errer sur les remparts.
J'aime aussi beaucoup l'aube qui se lève, « l’aurore en manteau roux » – « the morn in russet mantle clad ».
En attendant, le spectre s'est barré au chant du coq – et l'on pense à saint Pierre, of course.
Hamlet, donc, acte I, scène I. Ca va nous occuper un moment. Et avec les belles illustrations de mon vieux volume Shakespeare - tragédies I, Grandes Oeuvres, 1980, et que m'avait offert à Annot (et sa fameuse "chambre du roi") mon regretté oncle Jean-Paul. Inoubliable soirée où il nous avait raconté Hamlet. Je devais avoir 12 ans.

I-2
Rien ne se vit sur un seul mode. La vie, cohabitation d'événements heureux et malheureux, de réjouissances et de chagrin. Mélanges d'affects qu'il faut savoir vivre ensemble. Temps pour tout. Ecclésiaste. Sagesse des peuples comme des rois. Claudius.
CLAUDIUS : - L'impériale moitié de cet Etat guerrier,
Nous l'avons, dirai-je, avec une joie défaite,
Avec un oeil joyeux mais l'autre en pleurs,
Allègres funérailles, funèbre mariage,
D'une égale balance pesant délice et deuil,
Prise pour femme.
Convention. Acceptation. Commun – "c'est la vie". Ce à quoi « le fils du soleil », c'est-à-dire de la vérité, du divin, et tel qu'Hamlet se définit dès sa première réplique « publique » [la première : « un peu plus que cousin mais un peu moins que fils » FVH, étant pensée (révolte !) intérieure et non parole], a du mal à se résoudre. Sa mère a beau le raisonner, qu'il est commun de mourir, il fait semblant d'adhérer :
HAMLET : - Ay, madam, it is common.
et sur un ton qui en dit long. C'est que lui n'est pas dans le « semblant ». Il ignore le "semble", du moins le croit-il. Il affirme que « ce qu'il y a en lui dépasse l'acteur » – alors qu'on verra très vite qu'il en est un et un fameux ! Le théâtre pour survivre à soi et aux autres, comprendre le monde et percer les consciences ! En vérité, Hamlet est un acteur né, un joueur, un renard, un double, un « moderne », contrairement, par exemple, à Laërte, personnage médiéval, "viril",tout d'une pièce, à qui l'orgueil et l'honneur suffisent. Et c'est bien ce manque de virilité (« 'tis unmaly grief ») que le Roi reproche à Hamlet, marque d'une révolte peu décente contre le ciel. Et de le dissuader de retourner à Wittenberg pour continuer ses études. Pardon ? Hamlet étudiait à Wittenberg – la ville de Luther ? Du protestantisme initial ? Tiens donc ! En 1600, Shakespeare ne pouvait ignorer ça – et même si la pièce se passe au Moyen Âge, faire d'Hamlet un étudiant luthérien n'est pas un hasard. Shakespeare protestant – ou catholique ? On en débat encore.
Hamlet en tous cas tourmenté – et d'abord par la légitimité de l'existence elle-même. Dès qu'il se retrouve seul, c'est à cela qu'il pense tout de suite : au suicide.
HAMLET : - Oh, si cette trop trop solide chair pouvait fondre,
Et au dégel se résoudre en rosée,
Oh, si le Tout-Puissant n'avait statué
En ses lois contre le suicide ! O Dieu ! Dieu !
Et d'en vouloir autant aux usages qui corrompent les relations humaines qu'à la nature grossière qui a tout envahi. Certes, on comprend très vite qu'Hamlet est traumatisé par la mort de son père et le remariage de sa mère. Mais ce dégoût existentiel aurait pu s'exprimer autrement. Laërte (décidément, l'envers d'Hamlet) quand il sera en deuil à son tour (et furax) ne pensera jamais à remettre en question la vie. Hamlet, si. Autrement dit, endeuillé ou non, il est naturellement dépressif. Il a la nausée. Il est en suspension. On se reconnaît facilement en lui, surtout ado.
Mais voilà les amis, Horatio, Bernardo, Marcellus – tous revenant de Wittemberg comme Hamlet, tous condisciples. Les heureux khâgneux. Et qui piquent la curiosité d'Hamlet en leur rapportant les allées et venues sur les remparts de ce spectre qui ressemble à son père. Lui qui est obsédé par la mort, l'idée de rencontrer un mort le botte. Cette nuit, il en sera.
I-3
Ophélie, soeur de Laërte, fille de Polonius, amoureuse d'Hamlet.
Ophélie la fleur – « A violet in the youth of primy nature » (même si on est nul en anglais, ce qui est mon cas, on comprend : « une violette dans l'élan de sa prime jeunesse. »)
Ophélie que frère et père vont prévenir contre Hamlet et pour des raisons sociales. Hamlet n'est pas pour un parti pour elle car c'est un prince et qu'il devra un jour épouser une princesse, ce qu'elle n'est pas. Par ailleurs, les filles, il faut les surveiller. Ophélie les entend mais a cette merveilleuse réponse (à son frère) :
OPHELIE : - Ne faites pas comme tel pasteur très profane
Qui par la voie des ronces nous fait monter au ciel
Quand en se rengorgeant, l'impudent libertin
Va cueillir ses plaisirs au sentier des primevères
Et oublie son sermon.
On ne la fait pas à Ophélie et par cette seule réplique elle pourrait rejoindre les héroïnes "viriles" de Shakespeare : Rosalinde, Béatrice, Viola, Juliette, qui ne s'en laissent pas compter et ont autant d'esprit et d'énergie (et parfois plus) que les hommes. Hélas ! la folie feinte de son aimé en décidera autrement. Ou comment on rend fous les autres à force de jouer la folie – un des thèmes les plus forts de la pièce.
Amusante digression sur « la Fronce » vantée par Polonius et où Laërte, le frère d'Ophélie, va se rendre.
POLONIUS : - Car l'habit révèle souvent l'homme,
Et en France les gens les plus hauts placés
Marquent leur goût et leur distinction surtout en cela.
S'habiller, c'est important au pays d'Yves Saint-Laurent et de Christian Dior.

I-4 et 5
Hamlet contre l'usage de tirer un coup de canon à chaque lampée du roi – coutume « qui nous fait très mal juger des autres nations. » Remarque très puritaine, très calviniste. Protestant, le being ?
Et quand il se lance dans sa fameuse tirade dans laquelle il affirme qu' « un atome d'impureté suffit à corrompre toute la noble substance ». Un seul défaut au milieu d'un océan de qualités et vous voilà corrompu jusqu'à l'os. Être idéal ou ne pas être – tel est le deal. Dur. On comprend que le suicide le tourmente.
Arrive le spectre. Hamlet le suit. « Où veux-tu m'entraîner ? Parle, je n'irai pas plus loin » – une des répliques de Shakespeare qui marquent alors qu'elles sont toutes simples. On a tous connu ça en littérature : après des morceaux de bravoure qui nous impressionnent, une annotation simple qui nous pulvérise. Il y en a quelques-unes dans Hamlet. Ce « parle, je n'irai pas plus loin » a un je-ne-sais-quoi qui nous fait aimer le personnage, mélange de bravoure et de prudence, de curiosité et de sagesse, d'humilité et d'autorité. Surtout, de mise à égalité avec le dieu (ou le démon). Ok, je te suis mais il faut que tu m'expliques.
L'invocation on ne peut plus catholique du purgatoire par le Sceptre – toute la pièce jouant à fond la stygiophobie. C'est par peur de l'enfer que l'on n'ose se flinguer etc. Monde catholique, héros protestant. Chaos mental et spirituel qui caractérise le XVIème siècle, mon préféré d'ailleurs. Shakespeare, Cervantès, Montaigne, Du Bellay, Luther, Calvin, Les Mystérieuses cités d'or, Esteban, Zia, Tao, Mendoza.
Le Spectre quand même un peu lourd et insistant sur ses qualités d'ex-vivant, ne s'étant pas remis que sa femme lui ait préféré « un misérable dont les dons naturels étaient piètres au regard des miens » et dont on se demandera finalement s'il valait mieux que lui. De plus, en exigeant que son fils le venge, il apparaît plus comme une figure démoniaque et traumatique que divine (miséricordieuse). Fluchère l'avait noté dans sa préface incomparable de 1952 :
« C'est bien l'irruption de l'au-delà dans les perplexités douloureuses de Hamlet qui provoque le traumatisme fatal (...) L'acte de vengeance que le Spectre impose à Hamlet n'est que le signe stérile de la tyrannie de la mort qui contamine une conscience meurtrie, déjà envahie par le doute, et ayant perdu le goût de la vie. Il n'y a pas ici de splendide métaphysique du sang, habituelle à la tragédie de la vengeance, avec ses banquets de Thyeste et ses liesses de l'atroce, mais une insinuante morbidité qui établit bientôt la toute-puissance d'un sentiment universel de culpabilité. La mort du père est en soi un reproche qui pèse sur cet univers glacé, et la menace du Spectre jette sur les remparts un air glacial qui fige les coeurs. »
C'est pourquoi Hamlet sera une conscience douloureuse, « gethsémanienne », ayant reçu un ordre impossible de la part de son statut du commandeur de père. Il ne nous a jamais paru sympathique, ce fantôme – alors que le Roi, beaucoup plus, ressemblant d'ailleurs bien plus à son neveu que le père de celui-ci. Si ça se trouve, c'est lui, Claudius, le vrai père d'Hamlet ! Et ça légitimerait l'union avec Gertrude. Oncle et neveu se ressemblent en effet sur bien des points. Tous les deux tergiversent, doutent, prient, déprient, organisent des trucs et à la fin périssent. Une ligne rouge, quand même : « aucun mal contre ta mère », parole de père s'il en est.
Retour chez les vivants. Nouvelles tablettes (de la Loi ?). Noter ce que l'on a entendu – comme Dante, tiens. Et désormais difficiles relations sociales. Tout de suite, on sent qu'Hamlet a été « choqué » comme disent les jeunes.
La réplique très drôle d'Horatio, après qu'Hamlet lui ait dit que ce que lui avait dit le Spectre, à savoir qu' « il n'est pas un félon vivant au Danemark qui ne soit une franche canaille » : « Il n'était pas utile, monseigneur, qu'un fantôme sortît de la tombe pour nous dire cela. »
Plaisante aussi la réplique d'Hamlet à l'endroit du Spectre qui semble les suivre sous terre en les exhortant à « jurer » : « Bien dit, vieille taupe. Tu travailles donc sous terre, si vite ? Le valeureux sapeur ! Bougeons encore, chers amis. »
Il les prévient : à partir de ce jour, il simulera la folie. Mais peut-être parce qu'il l'est réellement devenu. Quelque chose en effet s'est passé. Le temps s'est « disjoint » (Maguin) ou « disloqué » (Desprat) ou « détraqué » (FVH). Maudit temps, en tous cas, qui oblige Hamlet à le réparer alors qu'il n'est pas vraiment fait pour ça.
HAMLET : - The time is out of joint. O cursed spite,
That ever I was born to set it right !
Hamlet – le contraire du « right man at the right place ». En ce sens, Hamlet le moderne, celui qui n'est plus en adéquation avec le monde ni avec lui-même. Deleuze avait écrit des choses là-dessus à propos de Rossellini. Le fait moderne est dans la dislocation des choses, la dissolution du lien, du divin, la présence de la mort partout et l'enfant qui se suicide comme dans Allemagne année zéro ou Europe 51. Mais c'est Hamlet, l'enfant qui se suicide. Danemark, année zéro.

ACTE II
II-1
Il devient gâteux, le Polonius.
Alors qu'il était en train d'initier Reynaldo à l'art du portrait négatif et au moyen de tirer les vers du nez des autres :
POLONIUS : - À l'appât de vos mensonges mort la carpe de la vérité ;
Ainsi, nous les sages, les gens de ressource,
En chassant à bon vent, en donnant de l'effet,
Trouvons indirectement la bonne direction.
[« By indirections find directions out »].
le voilà qu'il a un trou de mémoire, sinon un trouble cognitif et qu'il ne sait plus où il en est :
POLONIUS : - Ensuite, monsieur, il fait ceci... il fait... qu'allais-je
dire ? Palsambleu, j'allais dire quelque chose,
Où en étais-je ?
Il se reprend aussitôt mais le spectateur va désormais regarder ce personnage d’un autre oeil. Le Talleyrand d'Elseneur commence à baisser. Ses conseils font long feu, ses stratagèmes sourire (notamment son grand truc de se cacher derrière le rideau pour écouter ce qui se passe – et qui va se terminer comme on sait). Surtout, il devient un personnage de comédie. De consigliere, il passe Géronte – avec quelques moments de lucidité qui le rendent humain, lorsqu'il se rend compte, par exemple, qu'il a été trop sévère avec sa fille :
POLONIUS : - La peste soit de mes soupçons !
Par le ciel, il est aussi courant à notre âge
D'aller se perdre à flairer la trace de ses opinions
Qu'il est banal chez ceux qui sont plus jeunes
D'être sans discernement.

Polonius derrière le rideau par Jehan Georges Vibert, 1868 – J'aime beaucoup le détail de ses chaussures qu'il tient à la main.
II-2
A la cour, la « transformation d'Hamlet » est entérinée. Désormais, il faut le surveiller. Et ce sont ses amis d'enfance, Rosencrantz et Guildenstern, qui sont chargés de le faire. Polonius, de plus en plus gâteux, soussigne à la décision royale et se perd dans un discours grotesque :
POLONIUS : - En quoi le jour est jour, la nuit est nuit, et le temps est temps
Ne serait que perdre ses nuits, ses jours et son temps,
Et donc, puisque la brièveté est l'âme de l'esprit,
Que les longueurs en sont les membres et les figures accessoires,
Je serai bref.
À quoi la Reine rétorque un savoureux :
GERTRUDE : - Plus de matière, avec moins d'art.
Polonius, alors, s'égare :
POLONIUS : - Madame, je vous jure que je n'use d'aucun art.
Qu'il soit fou, c'est vrai ; c'est vrai que c'est dommage,
Et c'est dommage que ce soit vrai.
Non, mais là, c'est lui qui devient fou – ou sénile.
Et ce n'est pas forcément une bonne idée que de l'envoyer « cuisiner » Hamlet qui vient d'apparaître « lisant ». Car Hamlet lit. Hamlet lit, tient un journal intime (ses "tablettes") et bientôt va se proposer d'écrire des vers. Dialogue extraordinaire entre les deux et dans lequel, outre le fameux « words, words, words », le Prince fait cette stupéfiante déclaration antilittéraire, à savoir que ce n'est pas parce qu'il adhère « de toutes ses forces » à ce qu'il lit, une satire en l'occurrence, qu'il trouve convenable de publier ce genre de choses. Hamlet wokiste à sa manière – ou calviniste ! À moins qu'il ne feigne de l'être afin de se moquer de son interlocuteur – et en y réfléchissant, c'est l'hypothèse la plus probable. Hamlet se moque de Polonius (la satire traite des vieux barbons) tout en se défendant de le faire. Plaisir de gourmet : faire semblant de condamner ce que l'on approuve.
Le plus drôle est que Polonius, tout à son art de l'observation qu'il n'a pas totalement perdu, approuve lui aussi et délivre pour le coup une vérité toute « érasmienne » : « Comme ses réponses sont pleines de sens quelquefois ; c'est un bonheur auquel atteint souvent la folie et dont la raison la plus saine ne saurait accoucher avec ce succès. »
En fait, ce qui commence dans cette scène et qui va structurer une grande partie de la pièce (sinon le théâtre de Shakespeare dans son ensemble) est une guerre des mots, un combat de paroles, une rhétorique du sous-entendu et du malentendu – et cela pour survivre et enquêter.
Alors, impossible, bien sûr, de commenter tous les traits d'esprit d'Hamlet et qui révèlent peu à peu la complexité philosophique et théologique du bonhomme. Mais tout de même, perso, j'adore ça :
HAMLET : - Quelles nouvelles ?
ROSENCRANTZ : - Aucune, Monseigneur, si ce n'est que le monde est devenu honnête.
HAMLET : - Alors le jour du jugement est proche.
Diantre ! Hamlet serait-il un apôtre de l'apocatastase ? La bontéisation du monde, annonce du jugement dernier ? En voilà une bonne nouvelle ! Sauf qu'Hamlet n'est pas dupe. « Vos nouvelles ne sont pas vraies ».
Et de ferrailler un peu avec Rosencrantz sur la prison qu'est, selon Hamlet, le Danemark :
ROSENCRANTZ : - Nous ne sommes pas de cet avis, Monseigneur.
HAMLET : - Eh bien, c'est que vous ne le tenez pas pour tel ; car il n'est rien qui soit bon ou mauvais, c'est la pensée qui en décide.
Tiens donc ! Hamlet serait-il spinoziste ? Le réel ne serait-il qu'une projection moral ? Un jugement ? Un choix et donc un cache ? Affaire à suivre.
Suit une digression sur l'ombre des choses, le rêve, l'ombre de l'ombre – en fait, une véritable déréalisation des choses, celle-là même que seuls permettent, précisément, les mots. Dangereuse voie. Être réel ou ne pas être réel ? « Par ma foi, je ne sais plus raisonner » reconnaît Hamlet avant d'avouer un peu plus loin que ni l'homme ni la femme ne lui procure plus aucun délice. L'homme au sens neutre d'humanité mais la femme au sens bien féminin du terme (et de sa personne). Hamlet renonce – ou feint de renoncer – au beau sexe. Hamlet feint tout le temps et parfois s'y perd lui-même. Il feint la folie mais il pourrait tout autant feindre la raison comme les fous savent le faire. Hamlet feint mais, peut-être pire, feint de feindre.
D'où son amour (là, pas du tout calviniste), du théâtre. L'arrivée des comédiens l'égaye comme jamais. Il ne fera pas « Carême » devant eux. Lui qui disait tout à l'heure qu'il n'est pas convenable d'écrire certaines choses, le voilà qui exige une totale liberté d'expression à travers une des répliques les plus géniales de la pièce :
HAMLET : - Le Bouffon fera rire ceux qui ont la détente facile et la Dame sera libre de parler tout son soûl, OU L'IAMBE EN DEVIENDRAIT BOÎTEUX. » (Maguin)
[« ... and the Lady shall say her mind freely, or the blank verse shall halt for't. »]
HAMLET : - Le Bouffon fera rire ceux qui ont au moindre déclic les poumons chatouillés et la Dame pourra dire sa pensée librement, ou le vers blanc boitera. (Desprat)

Watteau - Les comédiens français (1720-21)
Les comédiens sont là. Du moins ceux qu'Hamlet aime et qui n'ont pas encore été interdits à cause des « récents changements ». Il se trouve en effet qu'un nouveau théâtre, composé d'enfants (!), est en train de s'imposer au détriment de l'ancien.
ROSENCRANTZ : - Il y eu toute une affaire des deux côtés ; et le pays ne se fait pas faute de les inciter à la controverse. Il fut une période où l'on ne donnait pas un sou d'une pièce si le poète et le comédien ne s'empoignaient pas sur cette question.
HAMLET : - Est-ce possible ?
ROSENCRANTZ : - Oh ! l'on s'est fort échauffé la cervelle !
HAMLET : - Et ce sont les petits qui l'emportent ?
ROSENCRANTZ : - Ils prennent tout, monseigneur. Hercule et son fardeau itou.
Ainsi, même à l'époque de Shakespeare, la bataille culturelle fait rage – et comme du reste, à toutes les époques. Hamlet se révèle plutôt vieux jeu et élitiste sur ce point et regrette que l'on serve « du caviar au populaire ». Il n'en adore pas moins le théâtre et les comédiens (qui sont visiblement ses amis) jusqu'à demander à l'un d'entre eux, comme ça, de débiter une tirade. Et voilà que le premier comédien s'y met. Didon et Enée en live – et la pièce « Hamlet » qui se met en suspension. Le théâtre dans le théâtre d'abord de manière gratuite puis de manière dramatique à l'acte suivant. Après tout, les comédiens sont « le résumé et la chronique de l'époque ». Et Hamlet de les recommander à Polonius. Je les traiterai selon leur mérite, agrée celui-ci. Que n'allait-il pas dire là !
HAMLET : - Par le corps du Christ, l'ami, beaucoup mieux. Si l'on traite chacun selon son mérite, qui échappera au fouet ? (Desprat)
Parole capitale, anti-catholique en diable quoique sacralisée par "le corps du Christ" par lequel Hamlet jure bel et bien. Le mérite ? Mais ça n'existe que dans la tête des bigots et des cons, voyons !
Arrive la proposition qui va tout changer et une réplique que j'aime beaucoup, là aussi très simple, très utilitaire, informative même, mais qui fait mouche un peu comme « les Ides de Mars » dans Jules César – et que je vais "traduire" moi-même, tiens.
HAMLET - Dites-moi, mon vieil ami : pourriez-vous nous jouer Le Meurtre de Gonzague ?
PREMIER COMEDIEN : - Oui, Monseigneur.
Échange qui m'enchante parce qu’il affirme la puissance de la littérature, du théâtre en l'occurrence, c'est-à-dire du spectacle, de la scène, du miroir qui va tout révéler.
« Dites-moi, cher ami, pourriez-vous nous projeter ce soir, quand toute la famille sera réunie, Salò ou Les Cent-vingt journées de Sodome ? Je pense que l'on appréciera beaucoup. »
Et le comédien dit « oui, tout à fait possible, on va le faire ». Joie d'Hamlet qui propose d'ajouter quelques vers de son cru.
C'est tout le sens du monologue final. Arracher par un film la conscience du Roi. Mettre toute sa confiance, sa foi, dans la catharsis. Considérer qu'il n'y a rien de plus révélateur que le « faux », le feu de la rampe (et bientôt « le feu follet » – autre réplique que j'adore), l'illusion comique ou tragique, le double affirmé comme tel. Ce que tu vois, ce que tu lis, ce que tu entends, ce que tu vomis, c'est toi.
HAMLET : - J'ai ouï dire
Que certains coupables assistant à une pièce
Furent, par le jeu subtil de l'action,
Frappés si fort au tréfonds de l'âme
Qu'ils ont aussitôt proclamé leurs méfaits.
Non, Hamlet n'est pas wokiste. La catharsis est le contraire du wokisme. En revanche, il reste sceptique car après tout « cet esprit que j'ai vu est peut-être un démon ». Il lui faut des preuves et la preuve va passer par un film.

ACTE III
III-1
Guildenstern aurait-il percé « l'habile folie » d'Hamlet qui lui permet de se maintenir à distance de tous ? En attendant, c'est une réplique de Polonius sur l'hypocrisie religieuse (ce « sucre dont on couvre le diable ») qui bouleverse le Roi et lui fait révéler au seul spectateur sa culpabilité.
CLAUDIUS : - Oh comme cela est vrai !
De quel fouet cinglant ces mots frappent ma conscience.
Pour le coupable, en effet, tout fait sens contre lui, y compris les paroles les plus innocentes. C'est que la conscience ne s'endort jamais. La conscience est aux aguets. La conscience sent tout ce qui la touche. La conscience sait qui elle est. La conscience, auto-tautologie douloureuse. La conscience, si violente qu'elle peut donner envie d'en finir avec soi – manque de pot, c'est elle qui freine l'acte qui pourrait la soulager. Être ou ne pas être, bien entendu. Et ce n'est pas un hasard si Hamlet arrive à ce moment-là et va se dévoiler à nous comme le Roi vient de le faire.
Et là, je vais me permettre l'impensable. MA TRADUCTION DU TO BE OR NOT TO BE.
HAMLET : - L'être ou le néant, tout est là.
Est-il plus noble d'affronter la vie, elle si souvent injuste et cruelle, ou d'en finir avec elle ?
Qu'est-ce que mourir sinon s'endormir ?
En finir avec la douleur, tel est notre désir secret à tous.
Mourir, dormir, éventuellement rêver ? Non, voilà le bug.
De quelle étoffe seront faits ces rêves ?
C'est cela et rien que cela qui nous torture et nous force à vivre.
Comment, autrement, supporter les horreurs de la vie ? La saloperie des salauds ? L'arrogance des sales cons ? L'amour impossible ? Les attentes interminables avant qu'on ne vous rende justice (et si on vous le rend un jour) ? Les pouvoirs soi-disant publics ? Les humiliations sans fin ? Tout ce que l'on doit subir alors qu'on pourrait en être quitte avec un tit rasoir ! Qui supporterait tout ça si la peur de l'après - où c'est peut-être pire - ne le taraudait pas ? L'inconnu pire que le connu !
Ainsi sommes-nous réduits à être des brêles.
Ainsi les résolutions s'étiolent.
Ainsi, on n'ose plus rien.
Mais chut !
Voici la belle Abnousse.
Fée céleste, ne m'oublie jamais.
Hamlet avec Ophélie, donc. La scène la plus cruelle.
Avait-il besoin d'être aussi odieux ? Il aurait pu faire un fou gentil, inoffensif, peut-être même complice. Mais non, il a choisi de démolir l'être qui l'aimait le plus. Il a fait sciemment le mal. Son « vous n'auriez pas dû me croire, je ne vous aimais pas » est abominable. Bien pire que Don Juan avec Elvire. À croire qu'il règle certains problèmes personnels, intimes – et qui apparaissaient déjà dans sa fameuse réplique à Rosencrantz quand il « avouait » à celui-ci que même les femmes ne l'intéressaient plus. Ouh là ! Hamlet ne serait-il pas impuissant sur tous les plans ? Ceci expliquerait cela. Il a beau dire qu'il a tous les défauts du monde et qu'il porte en lui mille crimes, ce qui apparaît, c'est surtout qu'il n'a aucun moyen de les réaliser. Hamlet – crâneur de péchés et pécheur stérilisé. Lorsqu'il lance à Ophélie que Dieu a donné aux femmes un visage afin qu'elles en prennent un autre, il ne fait que parler de lui et de son défaut de fabrication. Rage antisexuelle où il déraille pour de bon. Encore une fois, il aurait pu faire un fou autre. Non, il a choisi celui du pervers narcissique qui veut blesser l'innocence. Et si Ophélie est dupe par amour et ne voit plus qu'en lui qu'un « carillon qui joue faux et trop fort », le Roi commence à s'inquiéter. La folie de son beau-fils ne serait-elle pas plutôt politique ?

Kenneth Branagh et Kate Winslet dans Hamlet (Branagh, 1996 – devenu un de mes films préférés.)
III – 2
Hamlet metteur en scène. Lui qu'on disait et qui se disait lui-même hésitant, lâche, passif, là, il est à son aise, hyperactif, plein de conseils et d'exhortations. Le théâtre, c'est son rayon. Ne sabrez pas l'air de la main quand vous faites un geste, ne gueulez pas vos tirades comme un putois, ne soyez pas plus Hérode qu'Hérode. N'outrepassez pas la nature. Respectez le réel. L'art de la scène a toujours été de montrer « au siècle même et au corps de notre temps sa tournure et son moule » [« and the very age and body of the time his form and pressure ».] Et surtout ne tombez pas dans la facilité populaire consistant à faire rire les rustres au moment où il faudrait être le plus attentif.
Et celui qui est chargé d'être attentif, c'est l'ami Horatio. Hamlet aime cet homme qui n'a pour lui que sa loyauté et bonne humeur, « qui sait tout souffrir comme s'il ne souffrait pas » et qui accepte bienfaits et rebuffades avec la même constance :
HAMLET : - A man tha Fortune's buffets and rewards
Hast ta'en with equal thanks.
Horatio, l'homme sage, en adéquation avec lui-même, chez qui le sang et le jugement sont alliés – le contraire d'Hamlet. Et que celui-ci charge d'observer le Roi pendant la représentation. Comment réagira-t-il en assistant à sa propre histoire ?
À propos de mise en abîme, Polonius se vante d'avoir été comédien dans le temps et interprété Jules César. « J'étais assassiné au Capitale. Brutus m'assassinait », se croit-il le besoin d'ajouter très fièrement. Sacré Polonius !
Mais le moment adorable, sinon « coquin » de la scène, c'est celui entre Hamlet et Ophélie.
HAMLET : - Madame, me coucherai-je dans votre giron ?
OPHELIE : - Non, monseigneur.
HAMLET : - J'entends : la tête dessus votre giron.
OPHELIE : - Oui, monseigneur.
HAMLET : - Pensez-vous que je parlais de chatteries paysannes ?
OPHELIE : - Je pense que... rien, monseigneur.
HAMLET : - La belle pensée à coucher entre les jambes des filles ["That's fair though to lie between maids legs"].
Ce même Hamlet qui disait à Rosencrantz et Guiledenstern qu'il n'était plus intéressé par les femmes. Tu parles !
La pièce commence. Pantomime. Tirade du roi de comédie. Sans doute, insert d'Hamlet sur la difficulté de faire les choses : « tous nos desseins qui naissent vigoureux mais ne poussent pas sains ». la dette qu'on se contracte à soi-même, l'impossible concorde entre dessein et destinée : « nos pensées sont à nous mais leurs effets non pas ». Des choses qu'Hamlet connaît par coeur en lui mais qui ne laissent pas d'inquiéter le Roi qui lui demande si cette pièce ne contiendrait pas quelque offense. Pas du tout, rétorque Hamlet dans un éclat décomplexé : « c'est une oeuvre infame, mais qu'importe ! » (FVH). On s'y empoisonne pour de faux et vous et moi n'avons rien à se reprocher, n'est-ce pas ?
Ophélie, en tous cas, est enchanté du spectacle et relance son prince avec une vivacité qu'on ne lui connaissait pas – rejoignant enfin les héroïnes viriles et sensuelles de Shakespeare.
OPHELIE : - Vous êtes un choeur à vous tout seul, monseigneur.
HAMLET : - Je pourrais être l'interprète entre vous et votre amant si je pouvais voir gigoter les marionnettes.
OPHELIE : - Quel piquant, monseigneur, quel piquant !
HAMLET : - Il vous en coûterait un râle à émousser ma pointe.
OPHELIE : - Encore meilleur, mais en pire !
Un autre pire arrive : le traitre de comédie verse du poison dans l'oreille du roi de comédie. Le vrai Roi, n'en pouvant plus, se lève.
HAMLET : - Quoi ? Effrayé par un tir à blanc ? [« un feu follet » écrivait FVH]

Chaos. La pièce est interrompue, la scène se vide. Hamlet jubile. Son piège a fonctionné. Le Roi l'a très mal pris. Rosencrantz et Guildenstern viennent dire à Hamlet que sa mère l'attend dans sa chambre pour le gronder. Hamlet fait semblant de tergiverser mais semble ravi, presque trop. Et c'est l'admirable tirade de la flûte :
HAMLET : - Voyez donc quelle piètre chose vous faites de moi ! Vous voudriez jouer de moi, vous faites comme si vous saviez le doigté de mes touches, vous voudriez arracher le coeur de mon mystère, vous voudriez me faire sonner de la plus basse à la plus haute note de ma tessiture ; alors qu'il y a tant de musique, un si beau timbre dans ce petit instrument, et pourtant vous ne savez pas le faire changer. Sangbleu, croyez-vous que je sois plus facile à jouer qu'une flûte ? Faites de moi l'instrument que vous voudrez, vous pourrez sans doute me faire grincer, mais vous ne parviendrez pas à me jouer.
Mais assez, maman l'attend. Ce qui met Hamlet dans tous ses états, un état quasi « macbethien » :
HAMLET : - La voici entre toutes l'heure sorcière de la nuit,
Celle où les cimetières baillent et où l'enfer même souffle
Ses miasmes sur ce monde. Maintenant je pourrais boire du sang chaud,
Et faire une si vilaine besogne que le jour
Tremblerait de la voir.
Non ! « Il faut être cruel mais non dénaturé ». Toujours la mesure de la nature, comme au théâtre.
Et puis son spectre de père lui a bien précisé de ne pas s'en prendre à sa mère. N’empêche, on arrive au sommet du climax.

III – 3
C'est la scène phare de la pièce – et son milieu exact. Le moment où Hamlet pourrait assouvir sa vengeance et tuer le Roi. Seulement voilà, le Roi est en prière, du moins en désir de prière, de repentir, de pardon. Mais le moyen de le faire quand on jouit encore de son crime ? Pour cela, il faudrait renoncer à la couronne, au lit incestueux et même se dénoncer soi-même fratricide. Impossible. Impossible. Au moins, le Roi voit juste. « À quoi sert la miséricorde sinon à regarder le crime dans les yeux ? ». À la lettre, il est dans un état hamlétien. Tel neveu, tel oncle (pour ne pas dire tel père, tel fils – après tout, l'hypothèse d'un Hamlet bâtard est fort plausible et d'ailleurs attestée par de nombreuses mises en scène où le spectre et Claudius sont incarnés par le même comédien). Alors ? Que faire, nom de Dieu ?
Derrière le rideau, Hamlet est prêt à abattre son épée. « Maintenant, je le fais. » Oui mais non. Tuer le Roi à ce moment, en pleine prière ou désir deprière, c'est prendre le risque de l'envoyer au ciel ! De le sauver malgré lui ! Mince ! Casuistique, à nous !
HAMLET : - Cela vaut d'être pesé [« That would be scanned »]
Un félon tue mon père et pour cet acte
Moi, son seul fils, j'envoie ce même félon
Au ciel.
Voyons c'est là une récompense, non une vengeance.
Et d'estimer alors qu'il devrait le tuer en état de péché flagrant, libidineux, alcoolique ou colérique – et comme lui-même, Claudius, le fit avec son frère, le prenant « avec tous ses péchés en pleine floraison, vifs comme mai » (en réalité en pleine sieste digestive mais bon). Ce qui fait sourire tout en posant un vrai problème théologique – car enfin, ne serions-nous jugés que selon l'état du moment ? Dieu ne prendrait-il en compte que la bonne ou mauvaise humeur du dernier instant ? Ignorant le contrôle continu de l'âme ? Raisonnement bizarre et inique – et qui permet surtout à Hamlet de différer son acte. La casuistique sert à ça. À se donner toutes les bonnes raisons de ne pas faire ce que l'on n'a pas du tout envie de faire. La casuistique permet de s'arranger avec son « libre-arbitre ». Divine permission. Providentiel retard. Non, non, on fera le sale boulot plus tard, là, maman nous attend. Et on ne va pas faire attendre maman sous prétexte qu'on avait des velléités de tuer tonton (ou papa, on ne sait plus.)
Comble d'ironie. C'est au moment où Hamlet décide d'épargner le Roi pour ne pas « l'envoyer au ciel » que celui-ci se rend bien compte qu'il n'y ira pas car « paroles sans pensées jamais ne vont au ciel ». Le malentendu théologique est total – et presque comique.
Et d'ailleurs, c'est peut-être cela, la vraie thématique d'Hamlet. Les malentendus théologiques.


Derek Jacobi dans l'Hamlet de la BBC (1980) et dans le Branagh (1996)
III – 4
Hamlet est-elle une pièce édifiante ? Si c'était le cas, on se demanderait en quoi. Les volontés achoppent. Les consciences hésitent ou se rétractent. Les paroles s'annulent. Les actes se retournent contre eux. Rien ne va jamais comme on veut en ce château d'Elseneur. Le réel ne cesse de se dédoubler. Et de temps en temps, un cadavre tombe. Celui de Polonius, le premier, derrière son rideau. Son grand truc depuis le début de la pièce : sa cacher pour écouter – et là, se faire occire par erreur. « Un ducat qu'il est mort ! », plaisante Hamlet après avoir plongé sa rapière dans la tenture. « Hélas, qu'as-tu fait ? », gémit Gertrude. « Ma foi, je n'en sais rien », répond Hamlet, en adéquation, pour une fois, avec lui-même, et du reste ravi de son geste car s'en trouvant toute de suite innocent. En effet, il n'en sait rien. Il a agi par pure impulsivité sinon hasard. Il a peut-être cru que c'était le Roi qui se trouvait là et que c'était le moment ou jamais. Frapper sans preuve, se venger à la one again, surtout ne pas avoir le temps de réfléchir, profiter de l'aubaine. Caramba ! Encore raté ! Ce n'était que le chambellan. La faute à pas de chance pour le tué et le tueur. Et c'est pour cela qu'il y a quelque chose de comique dans ce meurtre, comme du reste dans toute la pièce – tragédie autant du destin que du hasard, où dès qu'on se croit libre, on ne l'est plus. Et d'ailleurs, on ne l'est jamais. C'est ça qui est drôle et terrible.
Et c'est pour cela que la pièce ne peut en rien « édifier », c'est-à-dire imposer un ordre moral supérieur au spectateur ou au lecteur. Ce n'est pas la « cause » d'Hamlet (venger son père) qui nous intéresse mais son drame de ne pouvoir le faire. Je m'explique : dans une oeuvre qui traite de la vengeance, prenons Le Comte de Monte-Cristo, lecteur ou spectateur doivent être concernés par la vengeance du héros – être persuadés, par exemple, que Danglars, Villefort et Morel sont de vrais salopiauds (on les a vus agir) et méritent le sort cruel que leur réserve Monte-Cristo, nouvelle statue du commandeur s'il en est. De même à la fin de Don Giovanni où le duo entre Don Juan et le dit Commandeur a tout du jugement dernier. Même si l'on frissonne de terreur, on comprend que Don Juan doive finir en enfer et que l'intervention de la statue est autant surnaturelle que nécessaire et morale. Don Juan est une figure objective du mal.
Alors que Claudius, Claudius... Pas tellement. Certes, il a assassiné son frère et épousé sa belle-soeur mais bon, « à cette époque » comme on dit, ou dans ce genre de théâtre, ce sont des choses qui arrivent. On n'est pas trop scandalisé. D'abord, ça s'est passé avant que la pièce ne commence, donc on n'a rien vu. Ensuite, Claudius n'est pas Richard III. Il fait un peu pitié. Au début même, il semble plutôt doux et débonnaire à l'égard de son beau-fils, lui promettant même la succession du trône. Politiquement, il a l'air de tenir la bille (toute l'affaire Fortinbras) – alors que bizarrement, on a le sentiment que ce n'était pas du tout le cas avec l'ancien monarque dont on n'aura retenu finalement qu'une mauvaise sieste et un interminable séjour au purgatoire – en plus d'une rage de vengeance pas vraiment chrétienne, Hamlet et Horatio se demandant à plusieurs reprises s'ils n'ont pas eu affaire à un démon. Rien de tel avec le bon Claudius qu'on vient de voir, dans la scène précédente, tenter de prier et de se repentir. Sans doute en vain, mais quand même, le personnage n'est pas dénué de conscience, de tristesse, d'humanité – un peu comme Michael Corleone quand il se confesse au début du Parrain III. C'est un très beau rôle (et très bien interprété par Derek Jacobi dans le Branagh de 1996, inoubliable Hamlet de la version BBC de 1980). Son drame est de s'être emprisonné dans son crime – et ça, je le concède, peut être édifiant. Le sang qui appelle le sang. Le criminel condamné à être encore plus criminel etc. Mais encore une fois, c'est ce qui se passe dans son âme qui intéresse le spectateur, pas du tout son acte en soi. On n'est pas « contre » lui pas plus qu'on est « pour » le Spectre (et perso, ce serait presque le contraire – il fait chier, ce Spectre.)
De même, lorsqu'Hamlet tire les deux portraits des deux monarques et veut prouver à sa mère que l'un était mieux que l'autre, il n’est pas sûr du tout que le public le suive sur ce point – pas plus que sa mère d'ailleurs. Et ce serait plutôt vers elle que va notre compassion. Surtout qu'à ce moment-là, Hamlet se fait sexuellement exaspérant. Regardez, maman, comme papa était beau, noble, avait le front de Jupiter et l'oeil de Mars alors que tonton est un bas du front, moche et méchant, comment avez-vous pu coucher avec lui ? Et de se vautrer dans la sexualité de ses parents – de prendre la place de ses père et oncle. Tout le monde veut coucher avec Gertrude.

Julie Christie as Gertrude (Hamlet, Branagh, 1996)
III – 4 suite.
Tiens, pour une fois, ayons une réaction « moderne ». Très choquant ce que dit Hamlet à sa mère, qu'elle est trop vieille pour baiser.
HAMLET : - Ce n'est pas de l'amour, cela, puisqu'à votre âge
Le sang ne brûle plus, il est sage, il est humble
Et se plie au jugement.
Non, mais ta gueule, prince du Danemark ! Ce n'est pas parce que tu es impuissant, puritain et velléitaire que tout le monde est comme toi. Et quand tu te mets à évoquer « l'âcre suint d'un lit poisseux de graisse » dans lequel « on mijote dans le stupre, minaude et fait l'amour sur cette bauge infecte », tu sombres dans la pire morale qui soit, la morale antiporno dont la particularité est d'être elle-même pornographique, de faire un prétexte d'utiliser les mots réprouvés pour en jouir encore plus (sale ! SALE ! SAAAAAALEUUUUH !!!) – un peu comme le sadique qui veut punir le criminel de manière encore plus sadique. Ça choque d'ailleurs ton Spectre de père qui réapparait à ce moment-là pour freiner tes ardeurs et te rappeler à ta « cause » qui n'est certes pas de violer ta mère mais bien de te concentrer sur ton oncle.
Parenthèse traduction.
Après l'apparition du Spectre, Hamlet a cette réplique superbe :
HAMLET : - His form and cause conjoin'd, preaching to stones,
Would make them capable.
que François Maguin traduit ainsi :
HAMLET : - Son aspect et sa cause, s'il exhortait les pierres,
Pourraient les faire agir.
Ce qui me semble quand même un peu lourd et littéral alors qu'il y a là quelque chose de très puissant, cosmique, peut-être religieux.
Jean-Michel Desprats ne s'en sort pas non plus tellement bien :
HAMLET : - Son aspect et sa cause conjoints, prêchant à des pierres,
Pourraient les rendre sensibles.
Ouais, ouais... Il passe encore à côté.
Alors que chez François-Victor Hugo, miracle !
HAMLET : - Une pareille forme, prêchant une pareille cause à des pierres, les rendrait sensibles.
Mais c'est tout à fait ça. On n'est pas le fils de son père (qui, comme on sait, pratiquait les tables tournantes et voyait des spectres pour de bon) pour rien.
Et comme par hasard, la traduction VOSTF du Branagh s'inspire de celle-ci :



On pourrait même écrire en mieux : « pareille forme prêchant pareille cause pourrait faire pleurer les pierres. »
Evidemment, tout ça pour dire que dans cette réplique, on entend le célèbre verset de Luc :
« s'ils se taisent, les pierres crieront ».
Fin de la parenthèse.
Retour au mère/fils. Souvent la scène se passe sur le lit conjugal. Hamlet jette sa mère sur les coussins et l'admoneste à ne pas faire l'amour ce soir avec son mari, se lançant dans un singulier éloge de l'habitude.
HAMLET : - Imitez la vertu si vous n'en avez pas.
Ce monstre accoutmance qui avale la conscience
Des méchantes habitudes est ange tout de même
En ceci qu'à l'usage des actions belles et bonnes
Il donne tout aussi bien un habit, une livrée
Qu'on revêt aisément. Abstenez-vous ce soir
Et cela vous fera trouver presque facile
La prochaine abstinence, la suivante plus encore.
Car l'usage peut quasiment changer le poinçon de la nature
Tantôt ouvrant au diable et tantôt le chassant.
Et avant de se contredire de la plus extraordinaire façon qui soit – Hamlet étant à ce moment divisé comme jamais, sinon proprement démonisé (et l'on sait que l'art du démon est dans la division) , revenant en effet sur son commandement anti-sexe : ne faites surtout pas ce que je viens de vous dire. Au contraire :
HAMLET : - Laissez ce Roi bouffi vous tenter vers son lit,
Vous pincer lascivement la joue, vous nommer sa souris,
Vous permettrez, pour une paire de baisers dégoûtants,
Ou pendant qu'il joue dans votre cou de ses doigts maudits,
Qu'il vous fasse détailler toute l'affaire :
Que je ne suis par essence pas frappé de folie,
Mais fou par ruse. Il serait bon que vous le lui disiez.
Voilà qui est hautement étrange. Hamlet charge sa mère d'avouer à son mari qu'il n'est pas fou, qu'il fait tout ça exprès, et sans doute pour le piéger lui. Autrement dit, qu'Hamlet est dangereux pour lui, le Roi, qu'il faut l'arrêter. Et tout ça parce qu'une Reine noble et sage, ce que Gertrude n'est donc pas pour Hamlet et il a la cruauté d'y insister, ne saurait protéger le secret de son fils. Hamlet demande à sa mère de le trahir auprès de son oncle. Exhortation totalement improbable, incompréhensible et qui est le seul moment de la pièce où Hamlet nous échappe vraiment. Pourquoi fait-il ça ?
HAMLET : - Non, bien que la sagesse vous dicte le silence,
Allez ouvrir la cage sur le faîte du toit
Que s'envolent les oiseaux, et comme le singe de la fable
Pour prouver son idée, dans l'osier grimpez donc
Et vous rompez le cou.
La Reine refuse comme il se doit, retrouvant là son statut de mère :
GERTRUDE : - Je te l'assure, si les mots sont faits de souffle,
Si le souffle est la vie, ma vie ne peut souffler
Un seul des mots que tu m'as dits.
Suit ce très bel échange douloureux et complice qui scelle la réconciliation définitives entre mère et fils et désormais leur pacte secret.
HAMLET : - Je dois partir pour l'Angleterre. Le savez-vous ?
LA REINE : - Hélas ! Je l'avais oublié, la chose est arrêtée.
N'empêche, rarement on n'a été dans une fusion aussi incestueuse et qui fait penser à Ingrid Thulin et Helmut Berger dans Les Damnés de Visconti.

Les Damnés (Luchino Visconti, 1969)
ACTE IV
Scènes 1 à 4
Cette fois-ci, c'est grave. Polonius a été assassiné et le Roi comprend que cela aurait pu être lui. Il faut se séparer d'Hamlet au plus vite sans pour autant provoquer l'opinion, favorable à ce dernier. Autrement dit, faire de la politique – et éviter que « la malveillance, dont la rumeur porte à l'autre bout du monde, aussi droit que le canon tire au but, son trait empoisonné, porte atteinte à notre nom. » Comme quoi, même à Elseneur, on craint les résocio. Surtout, l'on craint « la multitude insoucieuse qui n'élit pas avec son jugement mais avec ses yeux, et là où il en est ainsi, c'est la punition du fautif qu'on jauge, jamais la faute. »
En attendant, il s'agit de récupérer le cadavre de Polonius et supporter les discours d'Hamlet sur les vers et autres asticots qui bouffent son corps. Et cette réplique drôlissime :
HAMLET : - Mais si d'aventure vous ne le trouviez pas avant la fin du mois, vous le flaireriez dans les escaliers de la galerie.
Donc, Hamlet est envoyé en Angleterre – et pour y être liquidé sous ordre du roi. C'est à partir de ce moment que l'action commence à se précipiter et non pas tant du fait d'Hamlet, de plus en plus absent à sa cause, mais de celui du roi qui va aller de manigance en manigance.
Hamlet, en effet, tourne en rond. Tout le ramène à ses tergiversations. À commencer par l'armée de Fortinbras, rencontrée sur son chemin, et qui marche sur la Pologne. Hamlet est impressionné par le courage de ces jeunes gens allant se battre pour une cause qui n'est pas la leur alors que lui a tellement de mal avec la sienne.
HAMLET : - Comme chaque événement témoigne contre moi
Et pique ma molle vengeance !
(...)
Je ne sais pas
Pourquoi je passe ma vie à dire "cette chose est à faire"?
Alors que j'ai motif, vouloir, force et moyens
De la faire.
(...)
Moi dans le père fut tué, et la mère salie,
Aiguillons de ma raison et de mon sang,
Et qui laisse tout dormir, quand je vois à ma honte
La mort imminente de vingt mille hommes de trouve
Qui, pour une vision, un mirage de gloire ?
Vont à leurs tombes comme s'il s'en allaient au lit.
Il a beau clamer que désormais ses pensées soient « de sang », on sent bien qu'il n'y est plus. D'ailleurs, que pourrait-il faire loin d'Elseneur ? À aucun moment, ce bannissement ne semble l'affecter. Et c'est le paradoxe : alors que l'action semble se précipiter, quelque chose se fige. Hamlet va vivre des tas d'aventure (les pirates, la lettre de cachet, le retour in extremis au Danemark) mais lui fait du surplace.

IV - 5
La scène d'Ophélie. Eau fait lit.
Après Polonius, seconde victime collatérale d'Hamlet. Il l'a abandonné. Il a tué son père par erreur. Elle est vraiment devenue folle. Il lui a passé sa folie.
UN GENTILHOMME : - Mmm fait-elle, et elle se bat le coeur,
S'emporte comme une paille, parle de choses vagues
Qui n'ont qu'un demi-sens. Ses paroles ne sont rien,
Et pourtant leur absence de forme engage
Ses auditeurs à en chercher. Ils s'y essayent,
Et ravaudent son discours à leur idée
[ce que nous faisons tous quand nous lisons, tiens !]
Et avec les clins d'oeil, les hochements de tête, les gestes qui l'illustrent,
Son propos porte à croire qu'il contient quelque idée,
Rien de bien clair pourtant, mais beaucoup de malheur.
Le dernier vers serait comme une définition de la tragédie (et rappelle le fameux vers de Macbeth : « C'est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ».) La folie qui emporte tant de personnages de Shakespeare. Le désordre du monde. On ne sait ce qui se passe, on ne sait si tout cela a un sens, on est dans la souffrance pure. Dieu est loin.
À noter que la Reine elle-même commence à défaillir. Le seul moment où elle soliloque, c'est-à-dire où elle s'adresse, « à part », au public : « À mon âme malade – péché, c'est ta nature ! ». Jusqu'où a-t-elle péché ? Jusqu'où a-t-elle été la complice de Claudius ? Jusqu'où sait-elle ou ne sait pas ? On ne le saura jamais et on n'y tiendra pas – car on a de la sympathie pour cette femme. Elle n'est pas Lady Macbeth.
Et c'est le délire sexuel d'Ophélie. L'évocation en chanson de la Saint-Valentin, de la perte espérée de la virginité :
OPHELIE : - Alors se leva, s'habilla
Ouvrit la porte de la chambre
À cette vierge, et plus de vierge
Quand elle sortit de la chambre.
De l'abandon de son aimé, du viol par tous les hommes et dont on se demande s'il est désir ou besoin d'expier :
OPHELIE : - Doux Jésus, Sainte Charité,
Hélas, pouah, quelle vergogne,
Les gars s'y mettent dès que l'on s'y prête
Nom de Queue, qu'ils sont indignes !
Ophélie, l'innocence crue, l'amour violé – et qui prouve que ce sont les hommes qui rendent les femmes hystériques.
Encore que les hommes peuvent aussi relever de l'hystérie – tel Laërte, le frère d'Ophélie, qui survient furax à ce moment et réclame vengeance au nom de son père, prêt à « défier la damnation » pour cela. En voilà un qui ne se pose pas de questions. Il n'est pas Hamlet, lui ! Au contraire, c'est l'anti-moderne, c'est l'homme d'honneur d'antan, médiéval, cornélien ! Qui ne croit qu'à la volonté, « rien d'autre au monde » ! « My will, not all the world ! » Qui déteste les complications jésuitiques : « Ne jouez pas les jongleurs avec moi ! Aux enfers, l'allégeance ! » lance-t-il au Roi – avant de se faire rouler dans la farine par ce dernier car hélas, Laërte est un furieux dont la fureur n'est plus de ce monde. Sur bien des points, il rappelle le Troïlus de Troïlus et Cressida, cette grande satire de l'Iliade où le héros plein d'honneur se révèle un abruti dans le nouveau monde. Claudius n'aura en effet pas de mal à le retourner une crêpe et à l'enrôler dans ses manigances.
En attendant, Ophélie revient et Laërte découvre la folie de sa soeur. Peut-être la scène la plus émouvante de la pièce. Laërte qui ne comprend rien comprend l'amour fraternel.
LAERTE : - La nature est subtile dans l'amour, si subtile
Qu'elle cède une précieuse partie de sa substance
Pour qu'elle vole vers l'être aimé.
Ophélie a trouvé refuge dans les fleurs – est devenue fleur elle-même, ne parlant plus que de romarin, de pensées, de fenouil, d'ancolie, de pâquerette, de violette et d'herbe de grâce. Ophélie, folie florale.

Ernest Hebert - Ophélie aux liserons, 1876, huile sur toile, Paris, Musée d'Orsay/Musée national Ernest Hébert
IV – 6
La scène la plus courte de la pièce est aussi la plus spectaculaire – du moins dans le récit qu'on en fait. Des marins remettent une lettre d'Hamlet à Horatio. Celui-ci y raconte que le bateau qui le menait en Angleterre a été attaqué par des pirates et lui-même fait prisonnier. Mais c'étaient d'honnêtes pirates qui l'ont libéré rapidement (on ne saura jamais trop pourquoi, Hamlet se contentant d'un « ils savaient ce qu'ils faisaient et je leur dois un service » qui rappelle un peu le « c'est à la fois très simple et très compliqué » du capitaine Haddock dans Tintin au pays de l'or noir, réplique qui augure d'une explication qui ne viendra jamais) et revoilà notre Danois sur sa terre natale. L'histoire est donc relancée de la manière la plus rocambolesque qui soit, sinon la plus conventionnelle. Ce serait là la « faiblesse » de la pièce. Une grande scène d'aventure improbable (et qu'on ne voit pas) mais qui permet de faire revenir le héros sur scène.
Détail savoureux : « Il nous a bien fallu faire les courageux ». Et visiblement, Hamlet n'en a pas manqué. En plus de s'être très bien entendu avec les flibustiers. Son côté filou.
IV – 7
Voici donc Hamlet « tout nu » et « tout seul » et comme il le précise dans une lettre au Roi le prévenant de son retour. Hamlet seul contre le monde entier. Hamlet « ressuscité » oserait-on penser – ayant échappé à un assassinat politique et qui va obliger le Roi à monter un autre stratagème, bien improbable il faut l'avouer : parier sur la vanité "batailleuse" d'Hamler et organiser devant la cour un duel « amical » avec Laërte supposé plus fort que lui aux armes – et comme l'a attesté récemment un certain Français, normand de son état, cavalier émérite, répondant au nom de Lamord (jeu de mot français voulu par Shakespeare), improbable personnage qui n'apparaîtra jamais sur scène mais dont on nous raconte l'histoire avec force détails et sur un ton étonnamment francophile :
LE ROI : - Il y a deux mois
Nous avions un gentilhomme de Normandie -
Je connais bien les Français et j'ai servi contre eux ;
Je les sais bons cavaliers, mais ce galant
Etait un vrai sorcier. Enraciné en selle,
Il faisait de telles merveilles à son cheval
Qu'il semblait faire corps et se fondre à-demi
Avec la noble bête. Il passait de si loin ma pensée
Que tout ce que j'inventais de figures et de tours
Restait en dehors de sa mesure.
LAERTE : - Un Normand, disiez-vous ?
LE ROI : - Un Normand.
LAERTE : - Sur ma vie, Lamord.
LE ROI : - C'est bien notre homme.
LAERTE : - Je le connais bien. C'est le joyau, vraiment, La perle de toute sa nation.
Le Roi assure que ce Lamord aurait dit un grand bien de Laërte devant Hamlet, ce qui aurait provoqué la jalousie de ce dernier. D'où la possibilité d'organiser ce match entre eux où bien sûr c'est Laërte qui l'emporterait dans tous les cas avec d'une part un fleuret non moucheté et empoisonné et d'autre part une coupe elle aussi empoisonnée dans laquelle on ferait boire Hamlet. Ce qui frappe dans cette affaire, au-delà de son aspect conventionnel (traquenard, poison, duel) est qu'en procédant ainsi, Shakespeare, du moins pour un spectateur moderne, « rabaisse » le niveau de sa pièce. Alors que nous étions jusqu'à présent dans un drame existentiel et théologique, fait de vertigineuses mises en abîmes, nous voilà revenu à une intrigue italienne de bas étage qui promet un final spectaculaire, mais ce faisant, risque de ramener ces personnages beaux et tragiques à un état de fantoches. Pourquoi pas une scène de coups de bâtons tant qu'on y est ? Surtout, comment imaginer un Hamlet « jaloux » de Laërte sur ce plan-là ? À l'homme qui posait la question de l'être et du néant, on propose un concours de bites – et via un frenchie d'Honfleur qui l'aurait piqué au vif ! Il y a là une facilité de scénario, qui, après la scène des pirates, et avant celle du cachet, laisse perplexe – et comme si Shakespeare peinait à relancer l’action de sa pièce, et cela, précisément, à cause de son personnage principal qui se refuse à agir ! Hamlet, blocage d' Hamlet. Hamlet, pièce qui n'aurait pas de fin si le Roi ne devenait, à son corps défendant, une sorte de Deus ex machina qui relance la machine. Hamlet, pièce qui a besoin de théâtre pour résoudre son drame.
Pour l'heure, le tragique pur. La noyade d'Ophélie. La branche du saule qui s'est brisée et la fait tomber dans « le ruisseau en pleurs ». Les fleurs qu'elle allait chercher pour tresser des guirlandes. Accident ? Suicide ? Retour, en tous cas, à son élément premier, l'eau, et en chantant de vieux cantiques. Détail soulageant et navrant :
GERTRUDE : - Ce ne put être long,
Et bientôt ses habits, lourds de ce qu'ils buvaient,
Tirèrent la pauvresse de son chant mélodieux
Vers une mort boueuse. »
[« To muddy death »].

ACTE V
V – I
La célèbre scène des fossoyeurs – présentés comme « clowns » par les didascalies. La mort, le rire. La condition humaine. L'être ou le ne plus être. L'être et l'avoir été. Et l'horrible question chrétienne, lancinante, hier comme aujourd'hui : le suicide peut-il être remis ? On pressent que la mort d'Ophélie n'est pas ce qu'elle aurait dû être. Le prêtre le dira à mi-mots : on a fait le minimum syndical et encore parce qu'elle faisait partie des grands. Tel est le suprême privilège : les riches peuvent se tuer, pas les pauvres. Et de discourir gaiement sur l'Écriture, les métiers, les potences.
Passent Hamlet et Horatio. Hamlet, évidemment, très intéressé par ces conversations de vers, de crânes et de monde qui passe :
« Tiens, ne serait-ce pas le crâne d'un homme de loi ? Où sont ses distingos maintenant, ses arguties, ses précédents, ses titres de propriété et ses escamotages ? Pourquoi souffre-t-il que cet enragé le cogne maintenant sur la bobèche avec une pelle terreuse sans lui signifier qu'il le poursuivra pour voies de fait ? »
Hamlet en a visiblement contre les hommes de la loi et la lenteur de celle-ci et comme il s'en plaignait dans son fameux monologue.
Sauf certains spectres, les morts ne font plus chier. Les morts sont en paix et nous la promettent, salut ou pas salut – et encore une fois, mieux vaut le néant qu'une éternité de douleurs. En tous cas, il faut savoir argumenter avec ce fossoyeur casuistique :
« C'est qu'il est pointilleux, le rustre ! Si on ne lui montre pas la carte en lui parlant, on va se perdre en équivoques ! Par le Seigneur, Horatio, depuis trois ans je le vois bien ; cette époque est devenue tatillonne au point que l'orgueil du paysan vient si près du talon du courtisan qu'il lui écorche les engelures. »
Époque du « words, words, words » sans doute. Époque où l'on commence à douter de tout : Montaigne, Cervantès, Shakespeare. Époque où l'on rit avec les crânes. Yorick, bien sûr.
HAMLET : - Where be your gibes now, your gambols, your songs, your flashes of merriment that were wont to set the table on a roar ?
Mais voilà le convoi mortuaire qui apporte le cercueil d'Ophélie. Tout de suite, Hamlet voit l'anomalie : « Pourquoi ce rite mutilé ? » Laërte qui veut embrasser sa soeur une dernière fois dans sa tombe et qui saute dedans. Hamlet qui fait un scandale. Panique. Violence. Chaos à son comble. À ce moment de la pièce, on a l'impression que tout est parti en vrille, vengeance, justice, injustice. Quel avenir pour tous ces gens ? La mort d'Ophélie a tout emporté.

Le jeune Hamlet sur le dos de Yorick - (Philippe Hermogène Calderon, 1868
V – 2
À quel genre de tragédie peut-on rattacher Hamlet ? À celui du destin grec ? Du libre-arbitre héroïque (Corneille) existentiel (Sartre) ? De la passion ravageuse (Racine) ? De l'absurde (Ionesco) ? Ou plutôt, comme le dit Richard Marienstras, du désordre du monde ? Du monde qui sort de ses gonds ? Du chaos cosmos – et finalement, du mélange des genres où, dixit ChatGPT (ma chère Aldona) à qui j'ai posé la question, c'est la pensée elle-même qui devient tragique ? Being or not, encore une fois. Dans ce monde tourneboulé en permanence où le choix est impossible, la liberté ridicule, la seule marche de manoeuvre reste encore dans le kairos, la bonne occasion, le hasard avantageux ou non. Comme avec Polonius derrière le rideau, comme avec Laërte dans le cimetière, Hamlet est friand d'imprévu, de surprise, d'accident qui le mettent en branle. C'est par eux qu'il arrive à agir ou plutôt à se laisser agir.
HAMLET : - Louée soit l'imprudence pour cela : sachons voir
Que notre étourderie fait parfois notre bien
Quand nos savants calculs échouent ; voilà qui devrait nous apprendre
Qu'il est une divinité pour donner forme à nos plans
Si grossière en soit l'ébauche.
Hasard providentiel, donc – mais au sens chrétien ou grec ? Sans doute les deux. Difficile, au fond, d'établir sur quoi repose la « foi » d'Hamlet – celui-ci croyant autant à la providence (qui agit en tout, y compris la chute d'un moineau) qu'au défi jeté aux « augures ».
HAMLET : - Nous défions les augures. Il est une providence spéciale dans la chute d'un moineau. Si c'est pour maintenant, ce n'est pas à venir ; si ce n'est pas à venir, c'est bien pour maintenant ; si ce n'est pas pour maintenant, cela viendra tout de même. Le tout est d'être prêt.
Dieu, qu'on l'appelle destin, hasard, liberté, nécessité, arrive comme un voleur. Il faut s'y préparer. Et Hamlet, qu'on a vu si hésitant, auto-questionnant tout au long de la pièce, semble s'être révélé (sinon réveillé) depuis son voyage en bateau. Son étonnante histoire de cachet. Quand il récupère l'ordre royal de le mettre à mort dans les affaires de Rosencrantz et Guildenstern, qu'il en écrit un autre arguant que ce sont ces derniers qu'il faut exécuter, et avec ce détail piquant de la belle écriture politique :
HAMLET : - J'invente un nouvel ordre, je le calligraphie.
Jadis, j'étais d'avis, comme nos hommes d'Etat,
Qu'une belle écriture est méprisable. Et quelle peine
J'ai prise à oublier cet art ! Or, cette fois, mon cher,
Il m'a rendu un fier service.
Pas plus politique qu'Hamlet en situation d'urgence. Et pas plus avisé. Le coup du cachet de son père qu'il a toujours sur lui et avec lequel il va sceller l'enveloppe mortelle est presque trop beau, trop théâtral, artificiel, pour être vrai. Pour autant, cela enrichit le personnage. Hamlet, l'homme aux mille tours ! Hamlet, Renard ! Hamlet, Serpentard ! Hamlet, Lettre volée ! Et dans la poésie de l'enfance la plus pure :
HAMLET : - J'ai plié l'écrit pour qu'il aie la forme de l'autre,
Je l'ai signé, l'ai scellé, puis remis à sa place,
Tel l'enfant échangé par les fées sans qu'on le sache.
Et là, nouvelle petite difficulté de traduction et quand il arrive que la version traduite soit plus « belle » que l'initial.
Voyez vous-même.
Shakespeare écrit : « The changeling never known » que Maguin, donc, traduit par « tel l'enfant échangé par les fées sans qu'on le sache », phrase qui me séduit fort car elle ramène en effet à l'enfance, aux fées etc. mais semble quand même forcer et allonger le « changeling ».
FVH, lui, écrivait : « et l'on ne s'aperçut pas de l'enfant substitué », tout comme Desprats : « ni vu ni connu comme l'enfant substitué ». Dans ces deux cas, L'enfant est gardé (si je puis dire) mais les fées ont disparu et cela me peine un peu car j'aimais beaucoup cette occurrence féérique dans la bouche d'Hamlet. Qu'en pensez-vous, Manon de Sercoeur ?
Manon de Sercoeur - Ce que j’en pense, Peter? Que l’auteur de "La Douzième Nuit" et d’ "Un Songe du Solstice d’Été" savait que son public savait qu’un "changeling" ne pouvait l’être que par les fées (modèle Tinker Bell). Il faut donc absolument caser une fée dans la traduction et la faire applaudir, faute de quoi elle s’éteint (quoique la forêt qui marche sur Macbeth ait bien pu ressusciter sous la plume de Tolkien, alors sait-on jamais?)

"Au même moment, elle se changea en une merveilleuse petite fée" - illustration de John Bauer pour l'anthologie jeunesse d'Alfred Smedberg : The seven wishes in Among pixies and trolls.
Tout cela ne doit pas nous détourner de l'essentiel, à savoir qu'Hamlet envoie à la mort les deux lascars et avec une bonne conscience aristocratique qui nous fait froid dans le dos, à nous spectateurs autant qu'à Horatio.
HAMLET : - Il est dangereux pour les natures inférieures de se mêler
À l'assaut qui oppose les fières pointes courroucées
De puissants adversaires.
HORATIO : - Mais quel roi est-ce là !
Intéressante cette dernière réplique d’Horatio comme si l'ami fidèle se rendait compte du cynisme meurtrier qui anime aussi son ami. D'autant que ce dernier rajoute :
HAMLET : - La vie d'un homme, ça n'est que souffler "un".
En revanche, connaître un homme nécessite plus d'un reflet, à commencer par le sien :
HAMLET : - Pour bien connaître un homme, il faudrait se connaître soi-même.
En fait, ce qui frappe dans toute cette scène (et qui va s'étendre avec l'arrivée d'Osric), c'est qu'on se demande après tout ça comment Hamlet va procéder à sa vengeance. Tout à l'organisation du duel « amical » avec Laërte et qui n'est qu'un amusement de cour, il semble lui-même ne plus y penser, ou à peine. Son souci présent est de relever le défi, de l'emporter sur Laërte (et il a l'air sûr de son coup) et faire « gagner » le Roi qui a parié sur lui. Mais après ? Que fera-t-il ? Comment la pièce qui est dans sa dernière ligne droite va-t-elle finir ? Le spectateur est certes au courant de l'affaire des poisons et attend une surprise dramatique, un « rebondissement », mais ce qui l'étonne le plus, c'est qu'Hamlet n'a aucun plan, ni A ni B. La seule chose dont il a parlé est de « providence ». Mektoub my love !
Vénus et Cupidon (Boucher, 1742) - Hamlet et sa mère, les épées (ou flèches que l'on va bientôt échanger).
V – 2 et final.
« Une table est prête. Trompettes. Tambours. Des officiers portent des coussins. Entrent le Roi, le Reine, Laërte, Osric et tous les seigneurs de la Cour. Des gens de la suite portent fleurets et gants. »
Encore une fois, comment tout cela va-t-il finir ? Le protagoniste principal n'a strictement rien prévu – alors que le Roi, Deus ex Machina comme on l'a dit, tout. La pointe de Laërte empoisonnée. La coupe qu'on fera boire à Hamlet de même. On s'attend à quelque chose évidemment mais qui ne pourrait relever que de l'imprévu, de la providence, de la féérie peut-être, du spectre même (qu'est-ce qu'il fout celui-là au fait ? il a disparu de la circulation depuis la scène avec la mère), quelque chose qui ne relève en tous cas pas du tout de la volonté humaine. Non, ce que l'on attend, pour de vrai, c'est que l'action sorte de ses gonds. Et c'est ce qui va se passer.
En premier lieu, Hamlet l'emporte tout de suite sur Laërte, ce dernier n'ayant de toute façon plus le coeur de se battre, conscient d'avoir été manipulé par le Roi et pris dans un stratagème qui le dégoûte.
Ensuite, c'est la Reine qui, ravie que son fils ait le dessus, prend la coupe empoisonnée pour le fêter et cela devant le Roi qui n'en peut mais sauf lui lancer un discret, inutile (et bouleversant, je crois) :
LE ROI : - Gertrude, ne buvez pas.
Mais elle boit. Commencement de la fin. Le combat reprend, plus féroce que jamais. Laërte blesse Hamlet (et cet acte est souvent représenté comme un coup dans le dos, comme si Laërte perdait toute dignité). Hamlet se retourne, se précipite sur lui. Ils se battent comme enragés. Et la didascalie (providentielle !) surgit :
« Dans le corps-à-corps, ils échangent leurs rapières. Hamlet blesse Laërte ».
Tout est consommé – et même si le personnage principal n'en sait toujours rien. Il faut que la Reine meure pour qu'il se rende compte que quelque chose cloche (« Trahison ! Trouvez-la ! »). Puis, que Laërte s'effondre à son tour et ne délivre in extremis le fin mot de l'histoire, qu'ils sont tous les deux empoisonnés (« Il n'y a pas en toi une demi-heure de vie »), que la Reine est morte de même, et que « Le Roi... Le Roi est coupable. »
Dès lors, tout s'accélère, Hamlet tue le Roi (et par deux fois, la pointe et la coupe), se prépare à mourir, exhorte Horatio qui allait le faire à ne pas se suicider car s'il le fait personne ne saura la vérité – et il faut sauver l'honneur (qui n’est d’ailleurs pas la même chose que la vérité).
HAMLET : - Quelle blessure à mon nom,
Si tout reste ignoré, vais-je laisser après moi !
(...)
Prends ton souffle dans la peine
Pour dire mon histoire.
Et là, on pense aux damnés de Dante qui supplient celui-ci d'honorer leur mémoire quand il remontera sur terre. Et à tous ceux qui sont morts sans sépulture, la seule, la vraie – la mémorielle. À tous ceux dont la souffrance a été oubliée. À tous ceux dont la postérité bonne ou mauvaise n'est qu'un atroce malentendu – et dans lequel la pièce aurait pu se conclure si Laërte n'avait pas tout confessé. C'est lui, ce personnage cornélien, naïf et furieux, qui permet la catharsis – et au spectateur de souffler. Car enfin, Hamlet a été un suspense ! Un thriller même. Tragédie de thriller. Le voilà son genre.

Après quoi, la politique reprend ses droits, ce qu'une lecture trop mystique a tendance à trop faire oublier. Lorsque Fortinbras, le nouveau roi, entre en scène, la première chose que lui dit Horatio est qu'Hamlet n'a pas ordonné la mise à mort de Rosencrantz et Guildenstern – pieux mensonge qui rappelle que la vie réelle (c'est-à-dire mensongère) recommence et de quelle manière ! « Faites que tout soit très vite entrepris », exhorte Horatio, nouveau Polonius de Fortinbras. Hamlet se termine donc bel et bien par le triomphe de la raison d'Etat. La gloire arrangée. Et un léger malaise fort peu chrétien.
Et maintenant ce film qui a l'air passionnant : Hamlet, de Grigori Kozintsev avec Innokenty Smoktunovsky (1964).

A SUIVRE :