
Hamnet, de Chloé Zhao avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Emily Watson (2025)
« Le style de Shakespeare est une sept merveilles du monde », écrivait John Cowper Powys dans son chapitre sur le grand Will dans Les Plaisirs de la littérature, un livre qu’il faut toujours près de soi si on veut aimer et comprendre ce que l’on aime. Et se permettre avec l'auteur d'Hamlet tous les superlatif : « plus grand écrivain de tous les temps », « génie absolu », « immense chef-d'oeuvre », faire son Luchini en quelque sorte, ça agace les uns, ça égaye les autres. Mais quoi ? L’amour exagère toujours. L’admiration déborde de partout. L’émotion l’emporte – et Shakespeare surplombe tout. Et surtout les intellectuels, Les critiques, les contextualisators et autres peines-à-jouir. Ceux qui vont expliquer que c’est impossible qu’un seul homme ait pu écrire, penser tout ça et que nécessairement Shakespeare (ou Homère) sont un terme générique qui renvoie à une foule de poètes – « alors que le vulgaire, lui, est tenté d’en faire des figures légendaires douées de pouvoirs magiques et quasi surnaturels ». L’idolâtrie exprime les choses mieux que la critique. Et il est plaisant d’imaginer que c’est le fils d’un boucher d’une petite ville de province qui a produit tant de chefs-d’œuvre. A moins que cela ne soit un bâtard prodigieux. « J’avoue être séduit – comment ne pas l’être ? – par l’idée d’un mystérieux bâtard d’Elizabeth Première » et qui du coup aurait bénéficié d’une royale et secrète éducation. Nous aimons l’idée de l’élection, du don grâcieux ou du privilège insensé – tout ce qui excède la logique sociale, le credo égalitaire, la pesante normalité. Oui au miracle, au surhumain, au biger than life. C’est aussi cela qui a fait que Shakespeare ait quand même eu des détracteurs – et pas des moindres : Claudel qui l’admire mais ne le juge pas assez « vertical » ni du reste vraiment chrétien ; Kierkegaard qui dans son Traité du désespoir, écrit que l'auteur d'Hamlet a « reculé de crainte » devant les véritables conflits qui sont les religieux et les moraux ; et bien sûr Tolstoï, Eliot et l'horrible Wittgenstein.

Passionnant texte sur l'opposition de Wittgenstein à Shakespeare, ici
Les gens contemplent Shakespeare avec émerveillement, presque comme un spectacle de la nature.
Ils n'ont pas le sentiment d'être en contact avec un grand homme, mais plutôt avec un phénomène.
Il me semble que les pièces de Shakespeare ressemblent à d'immenses esquisses, non à des tableaux ;
elles sont griffonnées à la hâte par quelqu'un qui pouvait, pour ainsi dire, tout se permettre.
Et je comprends qu'on puisse admirer cela et le qualifier d'art suprême, mais je n'aime pas cela.
Ludwig Wittgenstein, Culture et Valeur 1
Shakespeare, pourrait-on dire, met en scène la danse des passions humaines.
Il doit donc être objectif, sinon il ne montrerait pas la danse des passions humaines,
mais se contenterait d'en parler. Or, il les montre comme une danse, et non de manière naturaliste.
(CV 1994 : 42)
Ce n'est pas comme si Shakespeare avait su dépeindre avec justesse différents types de personnages et,
de ce point de vue, dire la vérité. Il ne cherche pas à retranscrire la réalité.
Mais son style est si habile et si personnel que chacun de ses personnages paraît important,
digne d'intérêt
(CV 1994 : 96).
Hegel me semble toujours vouloir affirmer que les choses qui paraissent différentes
sont en réalité identiques. Or, mon intérêt réside précisément dans la démonstration que les choses
qui paraissent identiques sont en réalité différentes.
Je songeais à utiliser comme devise pour mon livre une citation du Roi Lear :
« Je vous apprendrai les différences. » ¹⁵
Shakespeare et le rêve.
Un rêve est tout à fait faux, absurde, un assemblage hétéroclite de sources diverses,
et pourtant, il est parfaitement vrai : dans sa composition unique, il produit une impression
singulière. Pourquoi ? Je l’ignore.
Si Shakespeare est aussi grand qu’on le prétend, alors on peut dire de lui : tout est faux,
tout est absurde – et pourtant, tout est vrai selon ses propres lois. On pourrait aussi dire : si Shakespeare est grand, c’est uniquement dans l’ensemble
de son œuvre dramatique, qui crée son propre langage et son propre univers.
Car il est entièrement irréel (comme un rêve).
(CV 1994 : 89)

Et là, il faut relire ce chapitre fascinant des Passions impunies du dit Steiner, intitulé comme il se doit Une lecture contre Shakespeare, et dans lequel il rappelle ces dissidences fabuleuses : Tolstoï qui trouve Shakespeare puéril, amoral, ampoulé, « insupportable à la raison adulte » et ne peut souffrir Le Roi Lear, « fatras infantile et cruel ». Eliot pour qui Hamlet est « un échec artistique » et pour la fameuse raison qu’il n’y a pas de corrélation satisfaisante entre le personnage d’Hamlet et sa matière, que le cadre ne correspond pas au portrait, que l’émotion dégagée indéniablement par la pièce outrepasse sa situation et gâche son projet, que tout cela, enfin, est bien trop subjectif pour être crédible – alors que c’est précisément cela qui fait l’intérêt d’Hamlet : un homme qui n’est pas à sa place, un crucifié qui ne tient pas tant que ça à l'être, un vengeur qui n’arrive pas à se venger et qui rappelle une célèbre réplique du cinéma français : « un écrivain qui n'écrit rien, un boxeur qui ne veut pas boxer, des bonnes femmes qui couchent avec n'importe quoi, merde ! ». Mais le grand contempteur reste Wittgenstein qui avoue à son corps défendant « qu’il ne peut rien faire avec Shakespeare » et parce que Shakespeare lui-même en fait trop. Au lieu de montrer « la danse des passions humaines » dans leur réalité critique, le Barde d'Avon « nous les montre dans leur danse, non de manière naturaliste ». Il n’a pas de distance et encore moins de morale avec ce qu'il propose. Pire, il n’a aucun souci de la vraie nature logique, sémantique, scientifique des choses. Il confond le rêve et la réalité, invente des personnalités improbables, imagine des situations impossibles. Surtout, il ne fait confiance qu’au langage, qu'à son formidable langage, mais qui excède et à la fin nie toute réalité. C’est un rêveur ni plus ni moins. Sans doute un grand artiste mais dont l'art se dessert sinon s'asservit à lui-même. Trop de brillance, d'exhubérance, « de notes » comme aurait dit l'autre. Tout est intéressant, ou du moins excitant, chez lui mais tout est faux. Shakespeare est le faussaire de la nature (donc de la culture !) humaine. Le grand fake des lettres. Celui qui sacrifie les êtres et les choses au nom du phénomène au sens kantien, tiens – et au contraire de Dante. Un Georg Lukàcs, dans sa Théorie du roman, ne dira pas autre chose : « Le Paradis de Dante a plus d’affinité avec la vie, est plus semblable à l’essence de la vie que l’exubérante richesse de Shakespeare. » Admirable forgeur de langue mais en aucun cas Dichter – c'est-à-dire poète qui porte la responsabilité de la langue, du monde et de l'être dans son vers, qui est « berger de l’être », comme dirait Heidegger, qui ne peut donc dire n’importe quoi. Or, Shakespeare dit n’importe quoi. Shakespeare est irresponsable. On ne saurait tirer aucune éthique de lui, aucune morale sociale ou théologique. Avec lui, on est dans le pur spectacle, la pure nuée de mots, le pur néant. Comme se le demande Steiner, « les personnages de Shakespeare sont-ils plus que des nuées magellaniques d’énergie verbale, des nuées qui tournent autour d’un vide, autour d’une absence de vérité et de substance morale ? ». Et Wittgenstein d’enfoncer le clou : « le grand cœur de Beethoven – personne ne pourrait dire : le grand cœur de Shakespeare ». Shakespeare est un phénomène, voilà. On aurait envie de lui dire comme la Reine à Polonius : « Plus de matière et moins d'art ».

Grâce à Dieu, et c’est la thèse de Powys qui répond pas, si uchroniquement que ça, à Wittgenstein et aux autres, si Shakespeare continue de nous plaire et plus que de nous plaire, de nous approfondir, de nous stimuler, c’est qu’il s’adresse à la fois à chacun, à personne et à tout le monde. Shakespeare qu’on dit si singulier, unique, spectaculaire, l’est autant qu’il est fort commun – au sens chestertonien d’homme commun. S’il y a une « philosophie » shakespearienne, elle est celle de l’homme du tout-venant.
« Prenez n'importe quel individu dans la vie ordinaire, riche ou pauvre, heureux ou malheureux, bourgeois ou vagabond, et vous l'entendrez bientôt parler de Dieu sur le ton même de Shakespeare, c'est-à-dire sur un ton qui mélange la superstition naturelle, le respect conventionnel, l'émotion égoïste et l'agnosticisme le plus complet. »
C’est ce que ne voient pas les philosophes à la Wittgenstein, les moralistes à la Tosltoï ou les grenouilles de bénitier à la Claudel, tous ces gens trop sérieux, dogmatiques, plein de projet social, que Shakespeare exprime le désordre du monde autant que de l’humanité. Sa poésie prodigieuse ne fait que développer l’instinct normal d’un individu moyen. C’est pourquoi celui qui aime Shakespeare, qui se reconnaît dans son œuvre, est d’abord, dit Powys, « un individualiste ; c’est-à-dire quelqu’un qui voit dans l’individu, plutôt que dans le collectif, le social ou l’idéologique, le principal élément rédempteur du monde et la meilleure chance de salut de l’humanité. » Salut populaire, autant individuel qu’universel, sacré que profane, païen que chrétien, théologique qu’astrologique. Shakespeare serait un peu l’homme à la clef d’or selon Chesterton, sinon aux clefs d’or, au trousseau d’or. Il y a tout en lui et c’est parce qu’il y a tout qu’on peut le trouver incohérent, foutraque, nawak. Mais ce nawak est celui de tous les possibles, de toutes les formes, les modes, les attributs. On est dans le carrousel cosmique de l’esprit et de la matière. Dans le déchaînement des multivers. Et aussi et surtout dans tout ce qui fait l’illusion vitale. Shakespeare est l'illusion vitale par excellence. Scène. Songe. Croyance, peu importe laquelle.
« Comme Ibsen l’a magnifiquement suggéré dans sa pièce Le Canard sauvage, nous devons nous accrocher à tout prix à notre Illusion vitale. C'est un devoir de charité vis-à-vis de nous-mêmes. Nous ne devons en aucun cas perdre la face, surtout à nos propres yeux. Et ce sens de l'humour, qui est en réalité un sens dramatique, est l'un des moyens qui nous permettent de sauver la face. »

Falstaff, bien sûr, et son sens très particulier de l’honneur. Hamlet et son théâtre dans le théâtre. Mais aussi Puck, Ariel et les amants des comédies féériques qui donnent plus de bonheur que n’importe quel autre genre. Car Shakespeare donne du bonheur – même dans la tragédie. Alors on dira que Racine et Corneille aussi. Oui bien sûr, mais ce n’est pas la même chose. Comment dire ? On ne se sent pas libre chez eux comme on se sent libre chez Shakespeare. Tout y est possible, disait-on – et sans doute parce que rien n’y est social. Non pas qu’il n’y ait pas de rapports sociaux dans ses pièces mais les problèmes ne sont jamais sociaux – mais de force, de pouvoir, d’amour, d’esprit, de rivalités, d’âmes, d’individus où tout le monde, dans la cruauté, la charité, le bien ou le mal, joue.
C’est cela qui nous fera toujours préférer Shakespeare à Racine. Personne ne joue chez Racine et encore moins chez Corneille. La vie n’est ni un songe ni une scène. Tout y est d’un sérieux plombant – j’allais dire « adulte », ce qui est une insulte sous ma plume. On est vraiment dans la passion dévorante chez l’un, dans la grande valeur morale chez l’autre. Ça ne rigole pas du tout. D’ailleurs, même chez Molière (génial Molière), ça ne rigole pas. Ça se moque, c’est autre chose. Ça stigmatise les vices. Ça punit. Ça corrige la perverse nature humaine. Rien de tel chez Shakespeare où ça peut finir en carnage mais sans que le monde ait réellement changé. Ok, Capulet et Montague se réconcilient, Iago sera torturé à mort, Fortinbras règnera à sa manière qui ne semble pas si catholique – la satisfaction, si satisfaction il y a, est individuelle, non sociale ou religieuse. Ou si elle est sociale, c’est dans le sens le plus normatif, celui de la tradition, de la coutume. Mais personne n’est dupe. On fait semblant. Tout est simulacre. Tout, surtout, est par-delà bien et mal dans ce théâtre qu’on pourrait qualifier, au risque de galvauder un terme mille fois employé, de « nietzschéen ». Shakespeare est une fête. Le monde est une fête. Même les sorcières de Macbeth avec leur beau laid et leur laid beau excitent tout de suite l’intérêt et les instincts. L’inversion des valeurs est une fête. L’horreur, même, est une fête. Titus Andronicus ! Richard III ! On dit Shakespeare tragique mais n’est-il pas d’abord épique ?
Il y a une santé chez lui qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.
« Le secret de Shakespeare – telle la note d'un cor enchanté résonnant dans le cerveau d'un enfant ou d'un simple d'esprit – consiste à attraper au vol l'esprit de la vie, au moyen, non pas d'une fronde, mais d'un cœur hardi, d'une générosité insouciante et d'une fantaisie espiègle, plutôt que de le traquer en étudiant le taoïsme, le bouddhisme, le catholicisme ou l’hédonisme. C'est, bien sûr, grâce à une certaine simplicité d'esprit et une bonne santé qu'un grand nombre de sacripants des deux sexes arrive à traverser la vie avec un minimum de casse. »
Ah ! Les couples de Shakespeare ! Et « ses » femmes surtout !

Emma Thompson as Beatrice (Beaucoup de bruit pour rien, Kenneth Branagh, 1993)
« À part quelques très rares viragos et quelques personnages à la fois héroïques et désespérés comme Lady Macbeth et la reine de Cymbeline – car on n’éprouve que de la sympathie et de la pitié pour Gertrude et pour cette pauvre Doll Tearsheet [la prostituée d’Henry IV], tandis que Cléopâtre est tout simplement Cléopâtre – les héroïnes de Shakespeare comptent incontestablement parmi les femmes les plus nobles, les plus douces, les plus intelligentes, les plus fines, les plus spirituelles, les plus aimantes, les plus loyales et les plus aimables de toute la littérature. »
Pas étonnant qu’on l’ait aussi surnommé « le doux Shakespeare ». Son théâtre est en effet le plus aimable qui soit, sinon aimant. On a l’impression que ses pièces nous aiment autant qu’on les aime – et tant elles nous donnent. Métaphores infinies, plaisanteries hautes ou basses, profondeurs roboratives, analogies érogènes, saillies érotiques – c’est très excitant de lire Shakespeare : tous les styles, les tons, les modes y sont. Comme Hamlet, il est un monde – ou plusieurs mondes – à lui tout seul.
OPHELIE : - Vous êtes un choeur à vous tout seul, monseigneur.
HAMLET : - Je pourrais être l'interprète entre vous et votre amant si je pouvais voir gigoter les marionnettes.
OPHELIE : - Quel piquant, monseigneur, quel piquant !
HAMLET : - Il vous en coûterait un râle à émousser ma pointe.
OPHELIE : - Encore meilleur, mais en pire !
Avalanches de sentiments, de sensations, d’impressions, de pensées, d’imaginations « qui se tiennent par la main comme des nymphes », écrit Powys. Et cela sans jamais choisir, laissant tout ouvert, possible et même compossible. Avec Shakespeare, on est dans « le firmament du doute ultime, l’immense convexité de l’éternel “peut-être“ ». On peut être chrétien, païen, catho, prot, agnostique, athée – et shakespearien. Shakespeare est un auteur pour tous et pour chacun – humaniste et tragique, farcesque et épique, anormal et normal en même temps. Médium absolu qui console (de) tout, apaise (de) tout, sauve (de) tout. Et par-dessus tout, vénère « cette “quintessence de poussière“ [Hamlet] qu’est l’homme nu, l’homme naturel, dépouillé de tout prestige et de tout apparat, avec tous ses péchés sur le dos ».
Hamlet encore :
« What a piece of work is a man ! How noble in reason, how infinite in faculty, in form and moving how express and admirable, in action how like an angel, in apprehension how like a god. The beauty of the world, the paragon of animals. »
Hamlet for ever.

Hamnet (Chloé Zhao)