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La théologie belge (sur Soif, d'Amélie Nothomb, 2019)

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William Bouguereau, La Soif (1886)

 

Il y a un vrai problème dans le dernier et par ailleurs remarquable livre d’Amélie Nothomb, cette autobiographe du Christ que celle-ci, en bonne potomane, a intitulée Soif, et qui, si l’on fait l’effort de la prendre au sérieux sur le plan théologique, n'est rien d'autre que celui du problème du christianisme depuis le début – à savoir la double nature de son fondateur. Se coltiner à ce paradoxe insensé, après le Concile de Chalcédoine (451) et tout ce qui a été écrit depuis, est la meilleure façon de le réactualiser et le revivifier. Et si l'Esprit Saint souffle où et sur qui il veut, alors pourquoi ne soufflerait-il pas sur  l'autrice d'Antéchrista ?  D'autant, et contrairement à ce qu’on a pu lire ici ou là, que le Christ "nothombien" n’est pas un Christ platement humain, "arien", soucieux de moral ou de social, pas du tout, c’est un Christ thaumaturge, capable de tous les miracles et même de ressusciter comme dans le dogme, mais qui semble avoir du mal avec sa divinité, son destin et son Père. Un Christ tout à fait divin quoiqu’encombré par sa divinité – et c’est cet encombrement divin qui définit son humanité et la nôtre. Car nous aussi sommes encombrés par le divin surtout si nous y croyons.

Désaltérons-nous, donc, en Soif. 

 

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Fra Angelico, Christ aux outrages, vers 1441

 

Dans sa prison, Jésus se remémore son procès. Les miraculés à qui il a rendu la vie, la vue ou la paix et qui viennent témoigner contre lui.

« L’ancien aveugle [qui] se plaint de la laideur du monde, l’ancien lépreux [qui] déclare que plus personne ne lui octroie l’aumône, le syndicat des pêcheurs de Tibériade [qui l’accuse] d’avoir favorisé une équipe à l’exclusion des autres,  Lazare [qui raconte] combien il était odieux de vivre avec une odeur de cadavre qui vous colle à la peau ».

Et même cette mère de famille qui n’en peut plus que son enfant braille et gigote tout le temps depuis qu'il a recouvré la santé. C’est que Jésus ne fait pas dans le détail quand il fait un miracle. Il connaît « les compléments d’objet et jamais les compléments circonstanciels ». Il n’est pas « omniscient » au sens psychosocial. Il est le Verbe qui « découvre les adverbes au fur et à mesure » et qui le « sidèrent ».  Il a beau se persuader que rien d’humain ne lui est étranger, il tombe des nues devant l’humanité à chaque fois que celle-ci se révèle ingrate, médiocre et nulle, en plus de lui signifier qu'elle ne veut pas forcément être sauvée, ni divinisée, ni aimée. En ce sens, sa venue sur terre constitue bien un échec qu'il a du mal à assumer. Ne pas avoir compris ces gens qu’il venait sauver, avoir manqué de cette humanité-là, avoir vu trop grand et trop beau pour eux. Et du coup, sentir monter en lui de bien mauvais sentiments humains trop humains comme le mépris, « démon dormant », puis la peur de la douleur – l’incarnation n’allant pas sans inconvénient, surtout quand elle est l’invention d’un être désincarné comme le Père. « Que vaudrait la maison dessinée par un architecte sans domicile ? »

 

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Anthony Van Dyck, Judas (1621)

 

Il est vrai que la contradiction (la croix) est au cœur de la condition humaine - et encore plus quand l’amour s’en mêle. Ainsi Marie, sa mère, qui « voudrait à la fois [qu’il soit] normal et [qu’il] accomplisse des prodiges » dont le premier à Cana, l’eau transformé en vin (et du meilleur), lui fait découvrir ses pouvoirs, « le pouvoir sous la peau et [auquel] on accède en abolissant sa pensée », ce qu’il appellera désormais « l’écorce ». En vérité, le Christ nothombien est un Christ valéryste (« ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau ») et spinoziste – qui réalise enfin « ce que peut un corps. » Mais quoi de plus contraignant que d’être capable de miracles ? On devient le débiteur de tout le monde – surtout dans un monde égalitaire : pourquoi lui guéri et pas moi ? - sinon de chaque création paternelle, plante comprise. Et Jésus de se reprocher d’avoir été injuste avec un figuier et généreux avec un pommier. Mais quoi ? L’amour, pas plus que la foi, la charité et l'espérance, ne se commande. Et au lieu d’aimer des gens qui le méritent, on s’entiche parfois d’emmerdeurs comme Thomas, le « cartésien » qui ne veut pas être abusé par ses sens, ou de merdeux comme Judas, le genre d’ « ami dont les autres ne comprennent pas qu’il soit notre ami », le mec qui « ne perçoit que des sensations négatives », s’offusque en permanence de tout[1] et a l’air de découvrir un théorème lorsqu’il a mal au dos. Notons que Nothomb ne « sauve » pas Judas comme c’est la coutume depuis La Dernière tentation du Christ de Nikos Kazantzakis. Son Judas est un pur concentré de ressentiment et de radicalisme négatif, obsédé par le mensonge qu'il est, incapable de le différencier du secret, incapable de se détendre devant la beauté.

« Si je lui disais :

– C’est agréable, cette brise printanière.

Il rétorquait :

– N’importe qui peut dire ça.

– C’est vrai, c’est d’autant plus délicieux, insistais-je. » 

Le problème de Judas est que, comme tous les idéalistes pressés, il n’a pas assez de corps pour jouir des choses. Et trop d’esprit pour être bon. C’est que « le mal trouve toujours son origine dans l’esprit. Sans le garde-fou du corps, la nuisance spirituelle va pouvoir commencer », écrit Nothomb, propos que n’aurait pas dénié Chesterton pour qui « l’œuvre du diable était entièrement spirituelle. » 

[1] Et qui correspond à la définition du damné que l’autrice donne à la fin de son livre : « S’il y a des damnés, c’est qu’il y a des gens qui trouvent toujours le bât qui blesse. Nous avons tous rencontré au moins l’un d’entre eux : l’être perpétuellement contrarié, l’insatisfait chronique, celui, invité à un somptueux festin, ne verra que le mets manquant. Pourquoi seraient-ils privés de leur passion pour la plainte au moment de mourir ? Ils ont bien le droit de rater leur mort. » (p 142)

 

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Titien, Madeleine pénitente, 1553, palais Pitti, galerie Palatine

 

Incarné comme il l’est, comment le Christ ne serait pas tombé amoureux ? D’aucuns diront que la romance avec Madeleine est une concession faite à l’époque. Il semblerait que depuis les portraits que les grands peintres firent de Marie-Madeleine (qu’on pense au Gréco, au Caravage, à Titien), ce fantasme ait fait son chemin. Le génie d’Amélie est d’avoir sublimé cet amour en en faisant quelque chose d’aussi beau, grand, irréel et dogmatique qu’une Immaculée Conception ou d’une Dormition d’un genre spécial.

« Elle disait : “Dormons d’amour fou“ . Ensuite, elle se blotissait en cuiller contre moi et s’endormait aussitôt. Je n’ai jamais eu un très bon sommeil, alors c’était comme si elle dormait pour nous deux. Grâce à elle, j’ai su que dormir était un acte d’amour ».

Et de définir, avec une audace théologique vertigineuse et réjouissante, l’état amoureux comme une forme de connaissance du mal, « non qu’il y ait quoi que ce soit de mal dans cet état, mais il faut, pour le connaître, receler les gouffres qui permettront l’apparition d’un si profond vertige. » Et c’est pourquoi un être totalement étranger au mal ne pourrait être amoureux. Pour dire les choses autrement, l’amour, le vrai, n’est pas une affaire de puceau ni de bisounours. Et c’est pourquoi le Père qui, en plus d’ignorer le mal, n'a pas de corps, ne peut avoir aucune connaissance de ce qui se passe entre son fils et cette femme. De ce que le Fils a fait sur terre, le Père n'y a vu goutte. 

Formidable aussi son portrait de Pierre, colosse rabelaisien s'il en est et qui, même s’il sera un renieur, inspire la confiance :

« J’adore le voir manger. Il ne chipote pas, il empoigne les aliments et les dévore sans minauder, avec la rude jouissance des braves. Il boit à même le broc qu’il vide d’un trait, il rote et il s’essuie sa bouche du revers de sa main puissante. Il n’y met aucune pose, il n’a pas remarqué que d’autres mangeaient différemment. On ne peut que l’aimer. »

Retour à la Passion. Couronne d’épines (« le ridicule ne tue pas, je le regrette »). Flagellation (« je ne sais pas à quoi sert cette scène »). Golgotha (« Je rentre dans le siècle »). La seule chose à faire, c’est accepter, ça fera moins mal. L’acceptation, pour ne pas dire l'approbation, de la vie jusque dans la souffrance et la mort, ils l’ont tous prêchée, les Tragiques, les Bouddhistes, les Stoïciens, Leibniz, Nietzsche et le cher Clément Rosset. Le Crucifié est un Surhomme - ce n’est pas un blasphème, c’est une récapitulation. Si le Christ nous contient tous, pourquoi ne contiendrait-il pas non plus Zarathoustra ? La vérité est unique mais ses modes d’accès sont infinis - et surtout l’apophatique. Chaque lecture, chaque rencontre, chaque soutien peut nous rapprocher de Dieu, et Lui, L’aider. Car oui, nous avons la possibilité d'aider Dieu. Simon de Cyrène qui est désigné pour porter sa croix avec lui (« j’ai toujours aimé les costauds, ce ne sont jamais eux qui posent problème »). Véronique qui l’éponge (« je voudrais que cela ne s’arrête pas et en même temps je voudrais voir mon bienfaiteur. Le ligne se retire et je me retrouve devant la plus jolie femme de la terre »). Et le bon larron, bien sûr – à qui le Christ ne dit rien, malgré ce que prétendront bientôt les Évangiles. Car « dire à l’un des deux crucifiés “ tu es sauvé“ et pas à l’autre, c’eut été le comble du cynisme et de la mesquinerie ». Sauf pour les assoiffés de justice et d’équité (les crucifieurs), le Christ ne fait pas dans le mérite et encore moins dans la discrimination positive. Préférer n’est pas son fait - pas plus que remplacer.

« En vérité, j’ai eu pour les deux crucifiés un élan fraternel (…) Car si j’ai aimé ce qu’a dit le bon larron, j’ai aimé aussi la fierté du mauvais, qui n’était d’ailleurs pas mauvais, je ne vois pas ce qu’il y a de si grave à voler du pain, et je comprends qu’on n’ait pas de remords en une telle situation. »

Il faut vraiment être habité par l’enfer pour dire encore qu’un crucifié est « mauvais ».

Synesthésie de la croix. « Le sens de la vie, c’est de ne pas souffrir. Voilà. » Hélas ! « Des théories d’hommes vont choisir le martyr à cause de mon exemple imbécile. » L’incarnation va devenir synonyme de crucifixion, de punition, d’expiation – du moins telle que la théologie catholique va la développer, promouvant à fond le goût du sang et de la culpabilité corporelle (au contraire de la théologie orthodoxe pour qui la Passion n'est qu'un moment de l'incarnation et n'a aucun sens expiatoire, le Christ n'acceptant la croix que par consubstantialité avec nous). Le corps, lieu de l’amour, de la vie et de la jouissance, devient alors le coupable pour les siècles des siècles. Et le Fils de s’en prendre à son Père qui n’a pas vu le coup venir. Le Père aussi naïf avec le Fils que le Fils l’a été avec les hommes. Une belle paire d’idiots, ces deux-là ! Mais peut-être la souffrance du Fils fait-elle réfléchir le Père, lui servant même de… révélation ! La Passion du Fils - ce qui ouvre les yeux au Père ! On blasphème beaucoup en lisant Soif, c’est-à-dire on pense.

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Le Caravage, Marie-Madeleine en extase, 1606

 

Et le Fils blasphème aussi un peu sur sa croix. Accepter tout, c’est bien beau, mais à un certain moment, « celui qui accepte cela [la croix] ne s’aime pas. » La souffrance arrache son innocence à l’être et le rend coupable de celle-ci, ou mieux lui fait rechercher un coupable idéal – et qui ne peut être que le Père lui-même. « Il y a un vice de forme dans la création. » De toute façon, Dieu n’est pas le bien, il est Amour, ce qui n’est pas exactement la même chose. Quant au Christ, il est avant tout pardon. Et si sa Passion a un sens, elle est peut-être d’abord dans le fait qu’il se la pardonne à lui-même. Car infliger cela à sa mère, à Madeleine, au monde entier (qui risque en plus de mal l’interpréter), et par-dessus-tout aux enfants à qui on va expliquer que le Christ est venu se faire supplicier pour eux, c’est impardonnable. « Je suis responsable du plus grand contresens de l’Histoire, et du plus délétère. » Et c’est cela, cet impensable, qu’il s’agit de se pardonner. Se pardonner - c’est-à-dire arrêter de se faire du mal, la chose la plus difficile au monde. Et c’est pourquoi il fallait un Dieu incarné pour nous donner l’exemple. Non pas pour souffrir comme Lui, grands dieux, mais pour se pardonner comme Lui et avec Son aide divine. Mon Dieu, pardonne-nous d'avoir culpabiliser les autres comme nous pardonnons à ceux qui nous ont culpabilisés. C’est lorsque l’on arrive à se dire cela que tout s’accomplit et que la souffrance s’arrête, au moins dans la tête. Avec le pardon, au diable la passion. La voilà en plein, la théologie belge !

La mort approche et c'est un soulagement. Un dernier instant d'orgueil pour rester digne (« Au point où j'en suis, ce péché me semble si dérisoire que je me le pardonne d'avance ») et même une demande primitivement humaine : « j’ai soif ». « De toutes les paroles que j’ai prononcées sur la croix, c’est de beaucoup la plus importante. » Celle qui ramène à la vie, à l'amour, à Madeleine. Et qui, contrairement, à ce qu’écrira le bon Jean, ne s’étanchera jamais. Encore une bêtise qu’on a fait dire au Fils ! Rien dans l’amour ne suffit jamais. « Suffire. Quel verbe horrible ! En vérité, je vous le dis : rien ne suffit ». Dans une interview, il y a des années, Amélie Nothomb déclarait que sa devise était : « encore ! encore ! encore ! ». Comme Ieschoua, la belge est surabondante.

 

 

Amélie Nothomb, Soif, Albin Michel 2019, 162 pages, 17, 90 euros.

 

 

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