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Shrek 5

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Oublions la phrase de couverture aussi terriblement plate que fausse, « l’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire » (car la tendance naturelle de l’art est au contraire de rendre extraordinaire l’ordinaire, de rendre beau le laid et extra-lucide l’idiot), et privilégions, c’est-à-dire aimons, ce vingt-cinquième opus d’Amélie Nothomb – son premier roman heureux.

Simplicité apparemment binaire du conte - d’un côté, Déodat, surdoué très moche ; de l’autre, Trémière, surbeauté silencieuse et simple d’esprit que l’on croit sotte pour cette raison. Mais le moche est vraiment moche et la sotte est plutôt une mystique mutique - ce qui rend possible l’amour. Car s’il  a une objectivité de la beauté et de la laideur, d’ailleurs attestée par l’auteur lui-même[1], rien de plus subjectif, en revanche, que l’intelligence et la sensibilité. La preuve en est que même ceux que nous considérons autour de nous comme les plus crétins ou les plus niais ont leurs amis, leur cour, leur réseau – et que le comble est que c’est tout ce monde-là qui peut nous considère, nous, comme crétins et niais !

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L’important, c’est de survivre, c’est-à-dire, dans le cas du génie et de la grâce, de se faire pardonner. Car la masse n’aime pas ce qui la surpasse. Comme dirait Nietzsche, dont Nothomb est tributaire depuis toujours, il faut aider les forts contre les faibles, les beaux contre les moches, les brillants contre les nuls. Ce Riquet à la houppe est, en ce sens, un mode d’emploi à l’intention des hommes trop intelligents et des femmes trop belles. Notons que la série des Harry Potter et des X-men ne fonctionnait pas autrement : ceux qui ont des dons anormaux doivent être préservés des normaux.

(Le secret du succès de la Nothomb, demandiez-vous ?)

Et si l’intelligence peut se définir comme « un sens de l’autre », celui-ci commence à partir de soi, dans l’univers du berceau qui est aussi le berceau de l’univers. Tel le fœtus de Kubrick, bébé Déodat s’approprie le monde.

« Il aimait la solitude : livré à sa propre compagnie, il n’avait plus à composer avec les apitoiements et pouvait s’adonner à l’ivresse d’explorer son cerveau. Il y découvrait des paysages si grands et si beaux qu’il apprit très tôt le noble élan de l’admiration. Il pouvait s’y mouvoir à volonté, changer les prises de vue et écouter le son qui parfois surgissait de l’infini. »

Plus pascalo-nietzschéen que ce tube digestif, on ne fait pas ! Et Nothomb s’y entend à merveille pour décrire les conatus archaïques. Découverte de la lumière, des couleurs, du sucré, du salé, et par-dessus tout de la première volupté que connaît l’être humain – la fécale, bien entendu, qui, non content d’être « la plus colossale qui se puisse concevoir », est en plus celle qui fait revenir, à chaque fois, le visage de la mère aimante. Analité lévinassienne (oui, je sais, ça ne se fait pas, mais c’est trop bon[2].)

Quoique l’amour…. L’enfançon comprend très vite qu’il n’est jamais aussi doux que lorsqu’on y met un peu de distance. Contempler sa mère, à l’abri dans son parc, lui apparaît aussi fort qu’être dans ses bras.

« Il ne l’aimait jamais autant que quand elle lui offrait sa présence sans l’angoisse de son attention. »

(Pas subtile, la Nothomb, disiez-vous ?)

Ne pas angoisser l’autre, c’est précisément le souci de Déodat qui, dès ses premiers vagissements, décide de faire ce que l’on attend de lui – à commencer par parler afin de complaire aux parents, « cette espèce qui s’extasiait vite », et après avoir dit « maman » à maman, « songer à dire “papa“ à papa pour qu’il ne se vexe pas. »

Plus dur est de ne pas angoisser de soi. Lorsqu’il se voit la première fois dans le miroir, le petit Quasimodo éclate en sanglots, comprenant que Dieu a été fort injuste avec lui de ce côté-là. Mais qu’importe Dieu puisque ce bébé est un cador qui raisonne comme Zarathoustra :

« Tout être qui vit un traumatisme aussi cruel est confronté à un choix obscur : soit il décide de haïr l’univers pour lui avoir réservé une place aussi injuste, soit il décide d’être un objet de pitié pour l’humanité. Rarissimes sont ceux qui optent pour la troisième voix : reconnaître l’injustice pour telle, ni plus ni moins, et n’en tirer aucun sentiment négatif. Ne pas nier la douleur de sa condition, mais n’en conclure strictement rien. »

(Toujours pas profonde, la Nothomb ?)

Longtemps que nous n’étions pas tombés sur une définition aussi juste de l’Amor Fati. L’approbation, sans condition,  du monde. L’affirmation, sans justification, de soi. L’amabilité qui permet d’amadouer même ceux qui se moquent de vous – et comme va d’abord tenter de le faire Déodat avec ses camarades d’école. Par-dessus tout, l’instinct supérieur qui permet de penser que tout ce qui nous arrive est extraordinaire et signe d’élection. Ainsi, lorsqu’un jour,  l’écolier reçoit une fiente d’oiseau sur la tête, laissant rire ses camarades, il en conclut que l’oiseau l’a choisit – et découvre l’ornithologie.

A la manière de la littérature du XIXème siècle, le roman se fait alors encyclopédique, énonçant toutes les occurrences d’oiseaux, « de l’antique archéoptéryx à la futuriste sterne arctique, du folklorique gypaète barbu à l’incongru tichodrome échelette, du coucou sans-gêne au pélican oblatif, de la linotte simplette au technologique pic épeiche », et sans oublier celles de la poésie, des fables, du cinéma, d’Hitchcock[3] ! A ce propos, pourquoi diable les « noms d’oiseaux » (dinde, canard, oie, grue) sont-ils si courus en français ? Alors que l’oiseau, c’est le vol, la liberté (et donc aussi l’angoisse), le chant, la musique, mais aussi la fenêtre, la rue, la ville, Paris ! Pigeon et piaf ! Au fond, l’animal que l’on côtoie le plus au quotidien, et que l’on a tous rêvé d’être un jour ou l’autre – et Amélie la première dans Stupeur et tremblements, lorsqu’elle « s’envolait » par la fenêtre de sa tour japonaise.

Du ciel à la terre, et mieux, de l’air à la pierre (précieuse), il n’y qu’un vol d’oiseau à faire et la Seine à traverser. Non loin de la gare d’Austerlitz (autrement dit, près du Jardin des Plantes), est née « Trémière », du nom de cette « rose qui grimpe », petite fille à la beauté hallucinante, mais si taiseuse que sa mère la croit demeurée. Trop occupée dans sa vie pour s’en occuper, elle préfère la laisser à sa mère à elle, « Passerose », cartomancienne fantasque vivant dans « une ruine somptueuse à Fontainebleau », et qui, loin de voir en sa petite fille une ahurie complète,  y voit au contraire un sorte de sainte vouée à la pure contemplation du monde et qui, par son seul regard, donne de la beauté aux êtres et aux choses qui n’en ont pas,  tel, par exemple, que « l’ovale délicieux d’un flacon » observé dans une parfumerie, et qui lui procure des frissons de plaisir. Mais sa passion, ce sera les bijoux dont sa grand-mère lui dit qu’il faut les aimer, et donc les porter, pour qu’ils ne se ternissent pas et nous aiment à leur tour. Au vertige aviaire du garçon répond l’extase matérielle de la fille.  La beauté sera animiste ou ne sera pas. Oiseaux, bijoux ou livres, tout s'anime et s'aime :

 « Il détestait se sentir orphelin de livres, comme si aucun bouquin n’avait voulu de lui : il demeurait persuadé que c’était les ouvrages qui adoptaient leurs lecteurs et non le contraire. »

Pour le reste, et comme Déodat, Trémière a compris que pour subsister en ce monde, il faut savoir « donner le change. » Martyrisée par ses camarades à l’école, elle semble ne pas sentir le mal qu’on lui fait et, toute à sa nature parménidienne, « ne marque pas » tant sur le plan physique que moral.

Suivront le temps de l’adolescence cruelle, des amours décevantes, de la découverte des normes sociales et sexuelles, vulgarité masculine, insatisfaction féminine, inhumanité des gens trop équilibrés (dont cette kiné impayable qui plaît un temps à Déodat), et de la solitude grandissante. Pour celui qui rêve d’une nouvelle verticalité via les oiseaux et celle qui est capable de transformer par le seul regard  une boite de kleenex en « dentelle arachnéenne comparable aux merveilles de Bruges et de Calais », l’exclusion sociale menace d’être totale et le fiasco amoureux, perpétuel.

Mais pas de fiasco qui tienne dans un conte de fées ! Menés tambour battant l’un contre l’autre (mais au sens du « tout contre » guitrien), les deux récits finiront par converger et leurs personnages par se rencontrer - et dans le cadre le plus médiocre et le plus normatif qui soit : une émission de télévision !

Comme dans tout récit enfantin, c’est la situation désespérée (et se retrouver dans les loges de Ruquier ou d’Ardisson à attendre comme une âme en peine l’enregistrement de l’émission doit assurément en être une) qui fait que tout se retourne brusquement en faveur des héros. Et comme dans La pie voleuse, le « paon » Déodat emporte le « bijou » Trémière – et ce malgré la terrible menace des gens de télévision : « Si vous partez, on ne vous invitera plus jamais à cette émission. »

La chance des exclus, c’est de devenir inséparables.

 

Riquet à la houppe, Amélie Nothomb, Albin Michel, 2016, 198 pages, 16, 90 €

 

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"Étude de tête d'oiseau" (1867) - les premiers pas vers l'ornithologie, William Bouguereau.

 

[1] « Depuis quelque temps, on professe que la laideur relève de la culture : elle nous inculquerait à trouver belles ou moches les personnes, bêtes ou choses. On confond l’essence et le détail. Si c’est, en effet, la culture qui définit les variations du beau en fonction des époques et des lieux, l’idée de beauté lui est antérieure. Nous naissons avec cette obsession, à telle enseigne que les petits enfants sont naturellement attirés par les belles personnes et révulsés par les laids. » (p 29)

[2] Et encore je me suis retenu de dire que je faisais kafka dans ma culotte.

[3] Nos références suscitées par les siennes, on pense bien sûr à au génial Des idiots et des anges, film d'animation américain réalisé par Bill Plympton, qui raconte l’histoire d’un affreux misanthrope devenant malgré lui un oiseau et découvrant la liberté et l’amour, sujet « nothombien » s’il en est.  

 

Memento :

"Adulte, elle n'expliquait pas autrement sa passion pour l'art contemporain : la frustration générée par ces oeuvres lacunaires lui rappelait sa fascination et cette insatisfaction enfantines." (p 41).

 

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