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Underground, la débâcle et la fête

 

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Dix ans après Papa est en voyage d’affaires, la seconde palme d’Emir Kusturica pour le film le plus enthousiasmant de la décennie. Underground marque l’apothéose d’un univers flamboyant et magique, débordant de vie et dont l’inspiration slave, si peu rationnelle pour nous, bons cartésiens, décline toute une gamme d’émotions inédites, en même temps qu’elle dénonce les mensonges de l’histoire contemporaine.
1941 : l’Allemagne envahit la Yougoslavie. Marko et Blacky deux profiteurs de guerre qui aiment la même femme, Natalija, se retrouvent propulsés héros de la résistance. Profitant d’un accident de Blacky, Marko enferme celui-ci, avec une petite communauté serbe, dans une cave pour les protéger des nazis. En 1945, la guerre se termine et la République populaire de Yougoslavie, sous la férule de Tito, est proclamée. Devenu apparatchik du pouvoir, Marko, qui a épousé Natalija, laisse croire aux habitants de la cave, par la diffusion de fausses actualités, que la guerre continue « en haut. »
Telle est cette fable qui se décrypte aisément. Dénonciation radicale du mensonge communiste. Manipulation médiatique permanente. Peuple tenu dans l’ignorance totale de la réalité du monde. Antifacisme obsessionnel et abrutissant tenant lieu de pensée politique. « Putain d’enculés de fascistes !», lancent mécaniquement les gens de la cave à la suite de leur chef Blacky comme du reste tant de nos compatriotes, piégés par ce communisme du XX ème siècle qu’est l’antiracisme.
1980 : Tito est mort. Des images d’archives nous montrent son cercueil exhibé dans toutes les régions de la Yougoslavie et devant lequel pleurent des foules serbes, bosniaques, croates et se recueillent les grands de ce monde. Pourtant, ce n’est ni un requiem, ni un chant slave qui accompagne ces images, mais bien la chanson lancinante, terrifiante, « nazifiante » de Lily Marlène que Kusturica utilise comme une sorte d’  « hymne » de la seconde guerre mondiale. C’est qu’aux yeux du cinéaste, celle-ci ne s’est jamais finie. A l’instar d’un Ernst Nolte qui parlait d’une guerre civile européenne entre 1917 et 1945, englobant les horreurs du bolchévisme avec celles du nazisme, Kusturica affirme que de l’invasion allemande de 1941 au déchirement fratricide des années quatre-vingt dix, la guerre n’a cessé de perdurer en Yougoslavie. Tour à tour, nazis et communistes furent les ennemis de la nation - la seule différence entre eux étant que les premiers venaient d’ailleurs et furent assez rapidement déboutés, alors que les seconds n’étaient rien d’autre que des traîtres autochtones et qui dirigèrent le pays pendant un quart de siècle. D’où la guerre civile qui s’ensuivit et qui dans Underground se transforme peu à peu en guerre individuelle – celle que mène le malheureux Blacky, délivré de sa cave, contre des ennemis dont lui-même ne sait plus vraiment qui ils sont mais qui, croit-il, gardent encore son fils en otage (alors que celui-ci est mort noyé depuis trente ans). Au fond, ce que nous semble dire Kusturica, à la suite d’un Kafka ou d’un Cioran est que la réalité n’a plus aucune causalité. Ce qui existe existe mais n’a pas de sens. Dès lors, Blacky ne peut plus que se frapper le front contre un crucifix en pierre dont le Christ s’est retourné et, ultime manifestation du néant triomphant, pend la tête en bas, au milieu d’un cercle de feu.
A ce niveau, le problème que pose le film n’est plus d’ordre historique mais d’ordre métaphysique. En s’échappant du « sous-sol », de l’ « underground », c’est-à-dire en se défaisant des illusions dans lesquelles ils vivaient et qui donnaient un sens à leur vie, les rescapés de la cave communiste ont découvert le monde réel mais d’une réalité si violente et si chaotique qu’elle rend leur existence encore plus absurde que lorsqu’ils étaient dans le mensonge. Et si dans la séquence finale, tous ces personnages se retrouvent dans une Yougoslavie rêvée et paradisiaque, c’est parce que précisément le paradis reste encore la seule illusion vitale. Et là, on pleure.

 

(La revue du cinéma - mai 2007, à l'époque d'Armand Chasle)

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Commentaires

  • Effectivement : "et là, on pleure". Il y a dans le cinéma de Kusturica une puissance émotionnelle que je n'ai retrouvée dans aucun cinéma, du moins pas à un tel degré. Lars Von Trier, par exemple, a beau faire dans le pathos ultime, il n'arrive pas à obtenir cette énergie violente qui vous submerge chez Kusturica, quand tout à la fois - l'humain, le pulsionnel, le symbolique, le métaphysique et évidemment le musical - oeuvre dans le même sens, pour vous tirer des larmes ou des rires ou les deux à la fois. C'est la scène du rêve nuptial ou de l'accouchement du Temps des Gitans, celle de la débâcle finale autour du ceucifix ou de la révélation d'Underground, celle-même de l'ambulance volante ou du flingage sous la pluie d'Arizona Dream. Kubrick fascine et passionne... Kusturica bouleverse !

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