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Entre les pétasses et les enculés, un film de Laurent Cantet et François Bégaudeau

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"Le littéral, c'est le barbare", Adorno.

 

 

Quand je suis allé voir, à l'UGC Ciné Cité des Halles, Entre les murs, le film de Laurent Cantet, palmé à Cannes par cet imbécile de Sean Penn, et loué par Télérama autant que par Xavier Darcos (espérons avec une mauvaise foi de circonstance pour ce dernier), toute la salle a applaudi à la fin, signalant par-là qu'elle avait aimé ce film, mais encore, je suppose, qu'elle l'avait approuvé.  Mais qu’avait-elle approuvé là-dedans ?

Pour moi qui ai quitté l’IUFM il y a une dizaine d’années, au moment où l’on avait déjà commencé à démolir l’école, Entre les murs m’apparut d’abord comme l'état des lieux le plus brutal et le plus désespérant  jamais fait sur l'Education Nationale, et par extension, sur la société française - celle-ci, plus républicaine pour un sou,  démocratiste à mort et par là  plus inégalitaire  que jamais du fait même de  cette volonté forcenée d'égalitarisme. Car plus on égalitarise les gens, c'est-à-dire plus on  tue en eux ce qu'ils pourraient avoir de grand et de noble – d’aristocrate, plus on les déprécie, plus la fracture sociale et culturelle avec les chanceux qui ont échappé à cet égalitarisme s'accentue. L'égalitarisme comme facteur d'inégalité, voilà ce que  des intellectuels dignes de ce nom devraient dénoncer. De ce point de vue, Entre les murs aurait pu alors s'imposer comme un film éprouvant à voir, certes, mais nécessaire et purgatif pour tous ceux et toutes celles qui veulent comprendre quelque chose de l'horreur éducative de notre monde.  Bref, une illustration parfaite de ce que n'importe quelle émission d'Alain Finkielkraut dénonce depuis vingt ans : l'équivalence criminelle mise entre profs et élèves, la propension des uns à se mettre "au niveau" des autres (et non "à leur portée", ce qui est fort différent), la croyance inique que l'on peut penser de soi-même par soi-même, l'école définie comme lieu de communication et non plus comme lieu de transmission du savoir, la haine enjouée de l'excellence et de la hiérarchie, la mise à mort de la langue, le risque d'exclure de plus belle les défavorisés, le triomphe de la barbarie. Au fond, ces "djeuns" annoncent déjà les zombies acculturés et sauvages décrits par Houellebecq et McCarthy dans leurs derniers romans. Je me disais même que ce film aurait certainement pu être écrit par Finkie lui-même, ou par feu Philippe Muray, tant la charge me semblait féroce, sinon outrée. A moins qu’il ne s'agisse tout simplement d'une œuvre de propagande produite par des associations d'écoles privées.

Cantet et Bégaudeau l'ont dit partout : ils n'ont pas voulu que "François Marin"(sic), le professeur du film, incarné par Bégaudeau lui-même,  incarne l'exemplarité de sa profession. De ce point de vue, le personnage est un chef-d’œuvre. Car, en effet, qu'est-ce que c’est que ce professeur que l'on ne voit jamais faire cours ?  Qu'est-ce que c’est que ce type qui déclare que si "l'Autriche était rayée de la carte, personne ne s'en apercevrait", et qui a l'air de s'en féliciter ? Qu'est-ce que c’est que cet irresponsable qui laisse un moment sa classe sans surveillance parce qu'il va accompagner un élève récalcitrant chez le Principal ? Qu'est-ce que c'est que ce conseil de classe pendant lequel la fameuse Esméralda et sa copine ricanent sans qu'on ne leur dise rien - mais que leur prof traitera le lendemain, et contre toute déontologie éducative, de "pétasses" ?  Et comment croire que cette ultra-pétasse d’Esméralda ait pu lire La République de Platon comme elle le prétend à la fin dans la scène la plus démagogique du film et qui, mon cher Tlön, rappelle ce sketch des Inconnus dans lequel un groupe de rock débile prétendait que leurs influences littéraires allaient de Heidegger à William Faulkner ? Que dire, enfin, de cet ahurissant conseil de discipline où des professeurs et un Principal expliquent à une mère malienne qui ne parle pas le français que son fils va être exclu ? On croit rêver ! Cela se passe donc vraiment comme ça entre les murs des collèges français ? Le film prétend que oui. C'est donc bien l'extrême droite qui subventionne.

Et pourtant, j'étais à côté de la plaque. En lisant et en écoutant les interviews de leurs auteurs, je me suis  honteusement aperçu qu' Entre les murs n'était pas du tout le docu-fiction un rien tandencieux qui alerterait l'opinion sur l'état d'urgence dans lequel se trouve  l'école, mais bien un témoignage se voulant émouvant  et généreux d'une réalité scolaire considérée comme positive. Pour François Bégaudeau, en effet, "l'échec scolaire" n'est qu'un "fantasme", un mythe des forces réactionnaires, une imposture droitiste. Jamais les jeunes gens n'ont mieux bougé dans leur tête et dans leur corps, affirme-t-il sans rire dans Télérama : "depuis une dizaine d’années, on a affaire à une génération de jeunes beaucoup plus doués physiquement. Le corps bouge mieux. On a sans doute gagné en énergie ce que l’on a perdu en culture classique ou en qualités argumentatives." Pour Bégaudeau, cette gestualité tribale, sinon simiesque, qu’affectent ces jeunes gens, leur grossièreté d'expression sanguine et communautariste, et cette façon de n’exister qu’en meute (aucun solitaire, aucun persécuté dans cette classe) sont des signes magnifiques de vitalité et d'énergie créatrice. Quant à Laurent Cantet, loin de ces parents d’un autre âge qui avouent "se saigner aux quatre veines" pour envoyer leurs enfants dans le privé, il affirme préférer se saigner aux quatre veines pour envoyer les siens dans une ZEP. "J’ai passé ma scolarité dans une petite ville de province. Nous étions entre “petits blancs”, de la classe moyenne, parce que le collège unique n’existait pas encore. (…) Mes enfants me semblent beaucoup plus ouverts sur le monde en allant au collège à Bagnolet, dans une classe ressemblant à celle que je décris, que moi à leur âge”, confie-t-il dans un débat audio à Libération (autant de déclarations stigmatisées par les excellents "causeurs" d'Elisabeth Lévy). Car l'important pour lui, voyez-vous, c'est la diversité. Mais attention ! Pas la diversité de Platon ou de Nietzsche, c'est-à-dire pas cet ensemble de forces repris et organisé par la République ou configuré par la Volonté de Puissance,  et qui viserait à faire de l'individu un philosophe-roi ou un surhomme, non, il s'agit là d'une diversité pour la diversité, d'une diversité sans Un, sans Arché, d'une diversité dont on ne tire rien, sauf peut-être le dernier des hommes et quelques futurs esclaves dont toute société a secrètement besoin, d'une diversité  dans laquelle d'ailleurs seul le narcissisme compte. Car il est clair que l’on ne va pas exiger de ces chers petits qu’ils sortent de leur plébéien nombril. Oh l’affligeante mais o combien significative séquence de l'autoportrait dans laquelle, en guise de devoir, le "prof courage"  demande à chacun de ses élèves de se raconter lui-même à l'écrit - exercice certainement passionnant mais d'autant plus périlleux qu'il nécessite  de savoir sortir de soi pour mieux se ressaisir, ce que précisément ne savent pas faire ces jeunes gens, plombés dans leur langage et leurs préjugés, et le pire, confortés en eux par leur propre professeur. La dépossession, condition cardinale de celui ou celle qui veut s'ouvrir au monde ou même à soi n'est en effet pas le fort du Marin-Bégaudeau. Au contraire, celui-ci ne cesse d'exciter les affects de ses élèves, et surtout, de rentrer dans le jeu de confrontation verbale  que lui impose ces derniers et auquel il perd à chaque fois.

Et c'est à ce moment que le film devient malgré tout passionnant. C'est que ces "djeuns" ont, malgré leur vocabulaire indigent, leur accent horrible, leur inculture crasse, un sens souverain de la répartie, c’est-à-dire de la « tchatche », et qui n’est rien d’autre, et je pèse mes mots, que la dialectique la mieux au fait des rapports de force, et autrement plus performante que celle de leur malheureux enseignant. Car si leur langage est pauvre, il n'en est pas moins combattif à l'extrême,  bien plus efficace dans les joutes verbales (ce qu’est fondamentalement le rap) que le langage académique, pacifique, défaitiste, et au final collaborateur, de ce pauvre éducateur, brave mouton débordé et bientôt dévoré par ses louveteaux, idéaliste à la noix qui ne se donne pas les moyens de son idéalisme, accumule les erreurs de frappe et de jugement, et finit par insulter malencontreusement ses élèves.

Car si en bon français, "pétasse" est une injure qui renvoie plutôt à l'image d'une fille un peu bête et commune (quoique "sans connotation sexuelle", assure le Petit Robert 2007),  elle signifie bien "prostituée" dans le langage  beur. Et c’est cette fracture langagière, culturelle, et ethnique, que décrit Entre les murs – qui décidément aurait été un grand film s’il ne s’était embourbé dans l’idéologie. Lorsque les élèves, tous d'origine africaine et maghrébine, c'est-à-dire tous venant de sociétés traditionnelles où l'on en est encore aux crimes d'honneur et à une sexualité totalement confisquée par le dogme et le tabou, rétorquent en meute que dans "leur sens à eux", une pétasse est une pute, et que c'est ce sens-là que l’on voit se substituer au sens du professeur, qui lui est censé représenter la République, la langue française et les droits de l'homme, l'on se dit alors qu'en effet la République a failli dans sa mission depuis belle lurette, la langue française sera bientôt mise hors la loi (en fait, elle ne sert qu’à « embrouiller », comme le dit un moment l’un des blacks), et les droits de l'homme deviendront ,dans un futur  proche les droits des barbares.

L’abjection de Cantet et de Bégaudeau, et qui n’est pas, allais-je dire, celle de leur film en soi, (mais un film en soi, pas plus qu'une chose en soi, n'existe pas) est qu’ils prétendent donner raison à ce qu’ils appellent l' "énergie vitale" de cette jeunesse.  Là où il n'y a que laideur de pensée, brutalité des jugements primaires, instinct sexuel et racial, c'est-à-dire fondamentalement instinct plébéien, homophobe sans le savoir ("il paraît que vous aimez les hommes, m'sieur"), le cinéaste et son scénariste ne veulent voir que créativité et innocence, expressivité et surabondance, épanouissement personnel à coup sûr exemplaire - "des corps qui bougent mieux".

Ne reste plus au lamentable Marin-Bégaudeau que de se faire alors traiter d' "enculé" par l'un des mâles de sa classe sans qu'il puisse prouver que ce terme est autrement plus offensant que celui de "pétasse". « Pour vous, enculé, c’est comme pour nous, pétasse », rétorque la meute avec un ton qui n’admet pas la réplique. Le moyen aussi de répliquer puisque le système veut que l'expérience de l'élève vaille celle du prof ? Et comme la réalité impose toujours que cela soit le plus fort qui gagne, et que le prof a finalement tout fait pour qu’on le taille en pièces, le dernier des élèves peut l'emporter sans condition sur le dernier des maîtres, comme le profane sur le professionnel, comme le plébéien sur l’aristocrate. L'égalitarisme démocratiste triomphe jusqu'au bout. La littéralité prend le pouvoir.

Comme on est loin du discours que fit récemment Benoît XVI au collège des Bernardins et dans lequel il rappelait que le génie du langage est d'être à la fois lettre et esprit,  lettre inspirée par l'esprit, lettre qui ne s'en tient jamais à elle-même, qui esquive sans cesse sa pure littéralité, cette littéralité qui est le lieu de tous les fondamentalismes et de toutes les régressions. Et l'on comprend pourquoi tant de beurs des cités, abandonnés à eux-mêmes, abandonnés d'ailleurs par l'école, niés dans tout ce qu’ils auraient pu avoir de distinct en eux, finissent par être séduits par des extrémistes qui seront bientôt leurs mauvais maîtres et leurs mauvais génies.

Mais comme on est loin aussi de ce film magnifique et souverain qu'était L'esquive, réalisé par Abdellatif Kechiche en 2004, et qui reste l'antithèse la plus heureuse d' Entre les murs ! Là, on nous montrait des adolescents un peu plus éclairés, sans doute inspirés par une prof  de génie, mais qui étaient heureux de s'élever dans et par un vrai langage, celui de Marivaux en l'occurrence, qui transcendait leur condition, leur milieu, leur origine, et par-dessus tout,  leur infect patois. Là, ils accédaient à cette aristocratie de l'esprit et de la parole, où le discours amoureux ne se limite plus aux borborygmes de leurs pairs. Là, ils comprenaient que le sens des mots n'est plus forcément celui de la meute, qu'un mot peut avoir mille tournures, mille sens possibles - et que d'ailleurs parler est un plaisir. Chef-d’œuvre humaniste s'il en est,  L'esquive affirmait les vertus de la littérature classique et la capacité de celle-ci à éduquer, élever, nourrir, donner le goût du sublime, le goût de la sélection et de la distinction, même, surtout, à des adolescents des cité. Le génie de la langue y était affirmé dans toute son opératoire équivocité, sa possibilité de détourner, de distancer, d'esquiver donc, mais aussi de déborder, de sublimer, d’ennoblir le sens des choses. Et Lydia, Krimo, Frida et les autres donnaient envie de les aimer et de les aider, alors que Souleymane et compagnie donnent plutôt envie de précipiter leur chute dans les oubliettes de la république. Après avoir pendu leurs profs, il est vrai.

Finalement, celle qui s'en tire le mieux est encore la petite black désolée qui à la fin du dernier cours du dernier trimestre vient voir Bégaudeau pour lui dire qu'elle n'a rien appris de l'année, qu'elle ne comprend pas ce qu'ils font tous ici, qu'elle ne sait pas du tout ce qu'est que cette école-là. Eh rien du tout, ma pauvrette, rien du tout.

 

 

 

 

 

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Commentaires

  • Mon pauvre Montalte, tu es vraiment à côté de la plaque. Ta chronique tendrait même à prouver la réussite du film. Comme tous les contempteurs d'Entre les murs, ce film assez incroyable, tu ne peux t'empêcher de critiquer non pas une fiction, mais un documentaire, ce qu'assurément il n'est pas (même ce qu'il montre correspond parfaitement à ce que me racontent mes amis profs ou conseillers d'éducation en banlieue). Remarque, je connaissais d'avance, avant même d'avoir vu le film, l'identité de ces contempteurs. Tu nous cites quoi ? Des interviews. La méthode pédagogique du personnage... Grotesque. Cassavetes est-il abject parce que ses personnages se conduisent comme des cons ? Tu fais comme Télérama, tu parles de L'Esquive comme d'un "grand film humaniste", ce qui est absurde, un film humaniste ça n'existe pas, pas une fiction en tout cas. Et de cinéma, tu ne parles point. Les acteurs sont tous très bons, surtout Bégaudeau, qui m'a d'autant plus bluffé que le personnage avait tendance à m'agacer. Et que dire de cette présence, de cette remarquable concrétion des corps ? bref, je reparlerai de ce film sur mon blog, mais je dois d'abord le revoir.

  • Le livre de Bégaudeau laissait au moins le doute planer : il se voulait pur constat, enregistrement "live" d'une année scolaire, où l'on voyait, certes, que les professeurs repliés autour de la machine à café de la salle des "profs" s'exprimaient avec des tics et des poncifs aussi désolants que ceux des élèves - mais l'auteur laissait à ses lecteurs le soin d'en tirer leurs propres conclusions. Bégaudeau avait d'ailleurs été mortifié - j'ai lu ça quelque part - de recevoir un message de félicitations de Finkielkraut. Restait le plaisir d'une oralité magistralement transcrite à l'écrit, et d'un style elliptique savoureux. Et les élèves du roman sont réellement attachants, alors que ceux du film, à l'exception d'un ou deux, sont une publicité vivante pour la contraception...
    Laurent Cantet a sabordé ce doute salutaire (comme l'avaient déjà fait les nombreuses déclarations de Bégaudeau dans la presse concernant son métier d'enseignant), en prenant clairement position pour François Marin, et en te me vous rajoutant par là-dessus une bonne couche de "réalisme social" sans lequel pas de film possible (Souleymane va être exclu, et cette exclusion va avoir pour suites tragiques de le renvoyer au pays, là dis-donc).
    Mon coeur d'ex-toujours-contre-vents-et-marées fan de Zabriskie Point saigne à l'admettre, mais les méthodes - ou plutôt les "antiméthodes" - éducatives de Bégaudeau sont affligeantes. Privilégier l'échange, pourquoi pas - mais à quel moment fait-on cours ? Et cet aveu d'impuissance, à un moment, lorsque François Marin explique à ses collègues qu'il n'interdit pas les portables en classe, et que cette concession lui permet d'avoir la paix (la "paix" magnifiquement illustrée par une bande d'élèves constamment chahuteurs)... C'est l'argument de la victime dépouillée : "Je lui ai donné mon portefeuille, ça m'a permis de ne pas me faire défoncer la gueule..." "Je l'ai laissé me violer, il m'a laissé la vie sauve..."
    Et mon palpitant n'est pas près de cicatriser, me dis-je en lisant - car j'aime souffrir - l'"Antimanuel de littérature" que vient de publier Bégaudeau. T'en veux de l'égalitarisme, Montalte ? Accroche-toi, c'est parti :

    "Rappelons [que la poésie] fut d'abord chantée, qu'équipé de sa lyre le poète charmait les oreilles. Pourquoi alors la chanson se voit-elle refuser le nom de poésie, "art mineur" selon la célèbre et orgueilleuse autodépréciation de Gainsbourg ? Il faut qu'une mythologie unanime se crée sur les plus notoires d'entre les chanteurs (Brel-Ferré-Brassens, en général on n'évoque pas l'un sans les deux autres, ça s'appelle un automatisme), que l'un des trois ait mis en musique Rimbaud et Baudelaire (très mal, non ?), et que des collèges portent leur nom pour imposer l'idée qu'ils sont poètes. Nous parlons bien sûr d'un credo universitaire et imperméable à l'opinion majoritaire, selon laquelle un chanteur est poète du moment qu'il affûte un minimum sa langue. Renaud, Bashung, Bénabar : poètes. Et pourquoi pas ? Y a-t-il une différence qualitative entre Mignonne allons voir si la rose et Mistral gagnant ? M'asseoir sur un banc cinq minutes avec toi / Et regarder les gens tant qu'y en a, c'est pas mal non ? Les gens tant qu'y en a, c'est pas mal du tout. Nous parlons des gardiens du temple littéraire, au fil des siècles plus soucieux de ne pas vendre au rabais le label poésie. Il ne suffit pas que la poésie échappe à la circulationn monétaire de la langue instrumentale. Il faut aussi qu'elle se soustraie à l'empire du sens."

    Une paire de bottes vaut donc Shakespeare, et Mick Jagger = Wagner. Et il y en a pour prétendre que le communisme n'a pas vaincu ?

  • Cher Pierre,

    vous devriez savoir que si personne n'a raison même lorsqu'il se trompe (ce que Badiou et Cie aimeraient faire croire : même quand ils se trompaient, ils étaient dans le vrai), il est des gens qui se trompent même quand ils ont raison, ou qui n'ont pas assez raison, ou qui ont mal raison - et que la pourriture viscontienne (tendance H. Berger dans "Les damnés", vous connaissez) Finkielkraut est de ceux-là : même quand il écrit (en moins bien, évidemment) la même chose que Muray, on a l'impression qu'il dit une connerie, là où on suivrait Muray, sinon les yeux fermés, du moins sans trop y regarder.

    Cet intéressant paradoxe logique étant mentionné, j'ai trouvé votre papier intéressant dans ses nuances (je passe sur les expressions à l'endroit des lycéens, que certains vous reprocheront, elles sont sans doute là pour ça), le pire étant qu'il m'a presque donné envie de voir un film que j'avais plutôt tendance à fuir. En tout cas, je trouve que vous devriez le faire parvenir à MM. Cantet et Bégaudeau - qui sait ce qui en sortirait ?

  • Le point positif des succès de Bégaudeau en librairie et au cinéma, c'est qu'il n'enseigne plus...

  • Je lis avec beaucoup d'intérêt ton article sur "entre les murs" sur lequel je n'attendais pas un autre pronostic de la part. Je crains malheureusement d'être en large majorité d'accord avec ce que tu écris, du moins parce que je viens de lire ce que je redoute de ce film que je n'ai pas encore vu. Que je n'ai pas envie de voir. que je vais voir ce soir contrainte, contrainte aussi par ton article auquel j'ai envie de répondre...
    mais vraiment si tu savais comme ça me coûte de donner un dimanche soir à ce "type de prof"...
    bises. ameleia

  • Transhumain, il faudrait un jour que tu t'intéresses un peu à ce qui est dit dans une oeuvre et non pas à sa seule forme (cela t'éviterait d'admirer par exemple une merde aussi cultureuse, aussi mal écrite, aussi vaine, que Lacrimosa de Régis Jauffret.)

    Entre les murs n'est pas qu'un exercice de style, il est aussi un film politique et ma critique, je ne m'en cache nullement, est en effet politique. De plus, il se présente comme un documentaire même s'il est une fiction - ce qui rajoute d'ailleurs à la perversité du propos puisque tout le monde peut en effet y plaquer ses indignations ou ses soucis schizo-esthétiques. Alors libre à toi d'y voir un tableau cubiste ou une planche de Little Nemo, il risque d'être perçu comme un docu-fiction encore longtemps, ce qui est normal puisqu'il a été présenté comme ça. Alors, je suis bien d'accord que l'on ne peut réduire un film aux interviews de ses auteurs (ce que je n'ai pas tant l'impression de faire, je parle aussi de scènes précises du film dans mon post), mais l'on ne peut non plus les ignorer jusqu'au bout, surtout à propos d'une oeuvre qui prétend faire débat. Ignorer celui-ci pour de simples raisons formelles me semble être, pour le coup, bien à côté de plaque. Comme l'est encore plus ta référence à Cassavetes qui n'est ni abject dans sa mise en scène ni con dans l'écriture de ses personnages, et dont la grande affaire - le mysticisme de l'affect pour aller vite - n'a strictement rien à voir l'étal sociologique de Cantet et Bégaudeau.

    Sinon, oui, il y a des films humanistes (ceux de Capra, par exemple) comme il y a des films anti-humanistes (Kubrick). Le cinéma, comme tout grand art, est aussi une affaire de morale, n'en déplaise à tes analyses esthétisantes (et d'ailleurs souvent mille fois plus hors sujet que mes critiques impressionnistes et moralistes). Orange mécanique ne dit pas politiquement, moralement, humainement, ce que dit La vie est belle.

    Café, il FAUT voir Entre les murs. Qui en effet est bien joué, bien cadré (surtout les visages), bien monté, passionnant de bout en bout - là-dessus, je suis d'accord avec le cyberénervé.

    Raphaël, tu es encore plus maso que moi. Comme c'est vrai que Gainsbourg et ses arts mineurs qui enculaient les arts majeurs pourrait aujourd'hui passer pour un pire que Steiner ! Guy Béart a gagné lui aussi.

    Améléia, n'oublie pas les mouchoirs... Mais pas de violence excessive contre tes élèves demain matin non plus.

  • Ah ah ah ! La confusion continue... Mais enfin, vous n'allez pas assister à un cours, amaleia, vous allez au CINEMA ! Raphael, un film de fiction ne permet pas de "prendre position". Le plus drôle, c'est que ce sont les journalistes que vous détestez, ceux de la gauche bien-pensante, qui vous ont tellement bourré le crâne que vous raisonnez comme eux (ce vous est collectif : vous, les contempteurs du film). Un film humaniste, c'est une vue de l'esprit. Un film réac aussi. Question d'interprétation. Vous êtes aveuglés par la présence au casting, dans le rôle clé, de François Bégaudeau, que vous détestiez déjà auparavant. Remarquez, certains défendent le film pour les mêmes raisons, idiotes, qui vous le font détester. Le film ne nous dit pas : voici la bonne manière d'enseigner. Ce n'est pas parce que le personnage principal est prof, qu'il faut prendre le film pour une leçon. Il nous montre seulement UN professeur FICTIF, agir d'UNE manière qui, dans UN cadre précis, lui-même FICTIF, fonctionne. Quand les frères Dardenne réalisent Le Fils, ils ne vous disent pas : "Chers spectateurs, adoptez l'assassin de votre fils", ils vous racontent une histoire. Bon sang, que mon fils de quatre ans ait besoin d'être rassuré sur le caractère fictif de ce qu'il voit, ok, mais on serait en droit d'attendre un peu plus de maturité de la part d'adultes cultivés.

  • Bon sang Montalte, faudra m'expliquer en quoi un film "bien joué, bien cadré (surtout les visages), bien monté, passionnant de bout en bout", mais qui a le malheur de montrer les choses sous un angle différent de celui que tu aurait souhaité, pourrait être abject. Si encore Cantet avait réalisé un film sur un tortionnaire nazi, je comprendrais, mais il ne s'agit que de l'histoire d'un prof qui essaie de faire son boulot ! On peut être en total désaccord avec sa méthode, mais où est l'abjection ?!?
    Je maintiens que tu fais une énorme confusion. Dans ton papier, tu écris que les auteurs du film prennent la violence, le racisme, l'homophobie des gamins pour de la créativité... C'est faux, d'ailleurs si tu as pu voir cette violence, ce racisme, cette homophobie (rien de nouveau, quand j'étais au collège à Nancy nous étions tous racistes et homophobes), c'est que Cantet les a montrés. Tu dis Capra est humaniste, Kubrick anti-humaniste, mais ça reste à prouver. Il te faudrait d'abord définir ce qu'est un film humaniste, or c'est impossible, parce que ça ne tient pas à son contenu, ni même à sa forme, mais à ses effets sur toi. L'intention politique d'Entre les murs ne fait pas de doute, de même que son exploitation par la gauche, mais ça ne m'intéresse pas. Du reste, j'aimerais bien t'y voir, à sa place... D'ailleurs, j'aimerais beaucoup voir un film aussi bon que celui-ci, avec un prof aux méthodes pédagogiques aux antipodes de celles de Bégaudeau...

  • Ah, mais à sa place, je serais un prof encore plus dépassé que lui, et je me retrouverais certainement en prison pour avoir tiré sur mes élèves, en espérant tout de même que Cantet fasse un film de mon procès (avec Bégaudeau dans mon rôle) et montre que je suis un type sympa, super positif, et que mon geste n'a pas la gravité criminelle que des salauds veulent voir.

    La question est que l'on est en droit de juger politiquement d'un film qui se présente précisément comme un film politique. Que cette dimension ne t'intéresse pas est ton affaire - même si je ne peux m'empêcher de me dire qu'il y a dans cette attitude une "esquive" qui m'intrigue. Un peu court à mon avis de dire à propos d'une oeuvre qui traite d'un sujet aussi brûlant que l'école que "ce n'est qu'une histoire" - Les choristes, ça, c'est juste une histoire. Mais pas Entre les murs ! C'est comme si je disais que dans Païsa ou dans Rome ville ouverte, la dimension historique ne m'intéresse pas. J'aurais l'air malin.

    Ce que je trouve abject dans ce film est donc non pas tant le film en soi que ce qu'en disent ces créateurs. Et d'ailleurs c'est comme ça que se présentait mon post. Pour moi, ce qu' Entre les murs montre, c'est de la barbarie adolescente et de l'indigence éducative, des gamins en voie d'exclusion totale et des profs qui précipitent cette exclusion (avec un tas de bonnes intentions), bref une faillite scolaire, sociale et pédagogique. Et en ce sens, je trouverais le film édifiant et remarquable.
    Sauf que si j'allais dire ça à Cantet et à Bégaudeau, ils diraient que je n'ai rien compris. Ils diraient que mon sens n'est pas le leur. Car pour eux, ces élèves sont formidables et ce prof formidablement sympathique. Là donc où je vois un constat féroce sur l'Education Nationale, eux prétendent qu'il s'agit d'un beau témoignage humain. Alors bien sûr, tu peux toujours me rétorquer que je prends trop au sérieux leurs intentions plutôt que leur résultat, et que de toutes façons une grande oeuvre échappe à ces créateurs, etc, etc, sauf qu'à un moment donné, la signature existe autant que l'oeuvre. Surtout pour une oeuvre qui n'est quand même pas Alice au Pays des Merveilles.

    En fait, ce que je n'aime pas dans Entre les murs, c'est ce que j'aimais encore moins de In the Wild de Sean Penn (tiens, comme par hasard !), c'est-à-dire la manière de nous présenter un connard comme un héros, de faire d'une mésaventure lamentable une épopée solitaire pleine de noblesse et de dignité, de faire passer un désastre pour un hymne à la joie. Catherine Breillat dans Romance était tombée dans ce travers. Pour moi, son film racontait l'histoire d'une pétasse tragique et frigide à la recherche d'un plaisir impossible, bref, une sorte d'Eyes Wide Shut à la française. Mais pour Breillat, ce n'était pas ça du tout, c'était le combat d'une femme hyper libre contre les hommes, une croisade anti-sociale, et donc exemplaire, pour le plaisir féminin. Voilà pour moi ce qu'est l'abjection en art. Un mensonge sur la marchandise.

    Et puis quand même ! Arrête avec ton subjectivisme absolu, total, sans portes ni fenêtres. Car si tout n'est que "vue de l'esprit", alors dans ce cas, on pourra dire que Naissance d'une nation est un film antiraciste et pro-métissage, qu'Octobre d'Eisenstein est un pamphlet antibolchévique et antirévolutionnaire, que L'Anglaise et le duc de Rohmer est au contraire un hymne à la Révolution Française, et que le Salo de Pasolini est une chronique douce amère d'un âge d'or révolu.

    N'y a-t-il pas de cinéma politique pour toi ? De cinéma social ? Toute interprétation d'une oeuvre ne sera-t-elle rien d'autre que l'effet que le film aura eu sur celui qui le regarde ?

    Tu le sais comme moi, Olivier, en art, toute situation a une valeur universelle, tout personnage renvoie à l'humanité, toute manière d'être impose celle-ci comme la plus générale. Si tu penses le contraire, alors pour toi, Madame Bovary ne renvoie qu'à son personnage et pas du tout à la condition de la femme au XIXème siècle. De même, la Comédie Humaine n'a aucune valeur exemplaire et ne saurait être lue comme un témoignage sur la Restauration. Bref, tout ce que l'on peut dire sur la littérature n'est que littérature, et que le cinéma, ce n'est que du cinéma ! Toi, je sais pas, mais moi, ce genre de subjectivité totalisante, ça me stresse...

  • Transhumain, c'est assurément épatant d'avoir une approche formaliste intégriste à propos du film d'un réalisateur qui s'est toujours présenté comme un auteur pour le moins animé par des questions sociales et politiques. La critique a aussi ses limites quand elle veut signifier à l'auteur qu'il a tort d'envisager son film au regard de ses intentions à lui. C'est même franchement une grosse connerie prétentieuse d'exégète branleur qui voudrait passer par-dessus une signature pour finalement apposer la sienne propre. "Entre les murs", ce n'est quand même pas ton film ! Ce n'est pas non plus le film des spectateurs, ou de ses acteurs, ou du stagiaire régie, contrairement à ce que dit une vulgate à la mode. C'est le film de Cantet. On peut donc le juger au regard de ce qu'il en dit. Les films portent aussi un discours, et je t'accorde que les plus intéressants sont souvent équivoques, qu'ils sondent sans interpréter. Mais oui, dire que Kubrick a fait des films anti-humaniste signifie quelque chose, qu'on peut argumenter assez aisément si l'on s'entend simplement sur ce terme d'humanisme (et je crois que tu comprends très bien comment l'emploie Montalte). Ton enthousiasme de spectateur pour le film de Cantet t'a visiblement un peu fait perdre la raison sur ce coup-ci. On attendra donc ta critique avec impatience en préférant passer sur ces attaques un peu à côté de la plaque.
    Sinon, j'étais aussi au collège à Nancy.

  • Je ne sais pas si cela peut vous être utile, mais je viens de parler à un professeur, qui n'a pas envie de voir ce film, car, m'a-t-il dit, tous ses collègues qui l'ont vu ont détesté. Echantilon (une petite dizaine de personnes) un peu limité certes, mais il serait piquant que des gens comme les journaputes de "Télérama" ou "Libération" soutiennent un film qu'ils pensent fait pour leur public, alors que le public en question ne s'y reconnaît pas du tout, ou si peu. Peut-être que "Entre les murs" n'a finalement pas grand-chose à voir avec la situation actuelle de l'école - ou si peu. (Ceci dit sans donner raison ou tort à quiconque dans votre débat.)

  • Transhumain, en ce qui me concerne, je n'ai jamais dit que je détestais Bégaudeau : au contraire, je répète que j'en étais fan à l'époque où il était encore en hypokhâgne et chanteur des Zab' (Zabriskie Point, groupe punk, 1992-1999) !

    Ce que je trouve assez fascinant dans ce film, et Montalte l'a évoqué, c'est qu'il est tout à fait possible pour le spectateur d'y voir exactement l'INVERSE de ce que son réalisateur a voulu en faire. Finalement, Finkielkraut pourrait de nouveau applaudir "Entre les films" et mortifier Bégaudeau... En lisant les commentaires de Cantet et de Bégaudeau, on constate qu'ils voient dans cette entreprise un film positif, un constat optimiste de ce qu'est l'école aujourd'hui. Or, lorsqu'on regarde le film (que j'ai aimé, au fait, j'ai oublié de le préciser), on ne peut que constater que la volonté de ce pauvre professeur de français de "copiner" avec ses élèves, et d'établir avec eux un échange d'égal à égal et non plus d'enseignant à élève, se solde par un échec total ! Il y a cette scène dans laquelle un enseignant au bout du rouleau entre comme une bombe dans la salle des profs et craque devant ses collègues : "J'en peux plus de ces guignols ! Je les supporte plus !..." ; il y a aussi qu'à force d'avoir voulu se mettre au niveau de ses élèves, le professeur finit par les insulter et par se faire insulter en retour ; il y a cette fille qui lui annonce, l'air perdu, qu'elle n'a rien appris de l'année et qu'elle ne sait pas ce qu'elle fait là ; et bien sûr, il y a le conseil de discipline. Sans les interventions des réalisateurs dans la presse, on pourrait très bien penser que ce film est une charge violente contre ces enseignants qui ont oublié pourquoi ils avaient choisi ce métier, et qui préfèrent abdiquer et laisser le chahut (pardon, l'échange) s'installer, plutôt que de faire réellement cours. Et d'après les discussions entendues après la projection, c'est le sentiment qu'ont eu beaucoup de spectateurs...

    En définitive, "Entre les murs" est un bon film MALGRE LUI. Et les acteurs y sont formidables, cela ne fait aucun doute. Moi qui suis bien décidé à rester adolescent toute ma vie, je connais pas mal de Souleymane, d'Esmeralda (La République en moins, peut-être) et de Koumbha...

    Sinon, moi j'étais au collège Jacques-Monod, à Laval. On se retrouve sur Copains d'avant ?

  • Mon cher Pierre, sur le coup je te trouve dur... très dur avec une palme d'or à Cannes. (ok, ok... "sous le soleil de Satan" avait été hué).
    Il s'agit du carnet d'un prof. Faire un film sur des enfants de bourgeois dans un collège privé catholique du XVI°, aurait été pour moi d'un chiant... je serais partie avant la fin du film... sauf si ces enfants de bourgeois de rebellent dés le début du film.
    Dommage, les prof ne se sont pas trop manifestés dans tes commentaires... Ce qui dérange la masse dans ce film excellent, c'est que nous n'avons plus la belle image des enfants sages de mon époque, ou plus proche... de la tienne.

    Allez, je te bise.

  • "Entre les films"... Faut que j'arrête le jus d'orange, moi.
    Juliette, je crois qu'on est tous d'accord : les élèves tels qu'ils sont montrés dans le film sont criants de vérité. Ce que Montalte reproche au réalisateur - et au "professeur" Bégaudeau - c'est de vanter leur médiocrité et de paraître s'en contenter... Ceci étant, lorsqu'un enseignant est muté dans une ZEP, il doit faire avec le "matériau" qu'il trouve sur place - et on ne cherchera pas à obtenir des élèves d'un collège de ZEP la même chose que de ceux d'un grand collège parisien réputé ! Les compétences ne sont pas les mêmes, les attentes (parentales ou professorales) non plus, les espoirs encore moins... (Mais heureusement, chacun aura sa médaille d'argent aux prochains championnats du baccalauréat)
    Je pense que la vision de l'école donnée par "Entre les murs" est très proche de la réalité - ce qui le rend sans doute encore plus difficile à supporter...

  • ...

  • Dites... tous, si on parlait école, éducation !?
    Avez-vous des gosses, quel choix avez-vous fait pour eux ? Quels risques avez-vous pris ? Avez-vous déjà participé à un conseil de classe ? Quels sont vos véritables impressions ? Je veux dire, celles qu'en tant que délégué de parents d'élèves vous avez pu avoir...
    Car c'est quand-même de ça qu'il s'agit !
    Et c'est bien la raison pour laquelle je remercie Montalte pour ce brillant article, qui ne fait pas que traiter de littérature et de cinéma mais de réalité...
    Car le lecteur et le spectateur appliqué que je suis ne retient qu'une chose du livre et du film : son contenu. Ces andouilles d'éducateurs se sont plantés, leur vision de la réalité humaine est bancale... partisane, idéologique, limitée à un horizon politique vaguement nostalgique, de type Mermet, sans aucun idéal d'élévation (on parlait auparavant d'"élever" un enfant, terme on ne peut mieux choisi quand on est passé par là...), bref, on se borne à positiver pour ne pas pleurer.
    Cela dit le film peut être très bon. Je n'en sais rien et je m'en fous autant que des pamphlets visuels d'Eisenstein, dont on peut certes apprécier l'insondable naïveté, (pour l'image on a Abel Gance chez nous) mais qui ne font pas avancer les choses d'un Iota...

    Mais j'ai bien aimé "Prof" avec Jean Piat, seul en scène, ça oui !
    Prise de risque d'un octogénaire, j'aime !

  • Attention blasphème !
    Cassavetes.
    Pas un film de Cassavetes, auquel Transhumain se réfère, qui ne parle au vulgum pecus. Sans la médiation de la culture ou de l'érudition. Cassavetes emploie un langage que tout un chacun comprend, aussi incroyable que cela paraisse et c'est ce qui permet à tous de s'approprier son oeuvre et marcher dans ses pas sans se demander s'il est un suiveur ou s'il sacrifie à la mode cinématographique du moment...
    Qui a jamais pu rester insensible à l'originalité et à l'universalité de son regard ? "Merde ! Et j'avais pas remarqué ça !" résume à peu-près tout ce que le spectacle de ses films m'a inspiré, c'est-à-dire le maximum qu'un cinéaste non-subventionné puisse imaginer tirer du spectateur lambda !
    Cassavetes c'est un peu la Pentecôte du spectateur. La promesse tenue.
    Je doute en revanche que Cantet et Bégaudeau me fassent pousser une flamme au-dessus de la tête...
    L'esprit souffle où il veut.

  • Chère Juliette, on sent d'après vos lignes que la seule chose qui parait importante pour vous, c'est la transgression, le "devoir de rébellion". Qu'importe que le résultat final soit un désastre, ce qui compte avant tout, c'est que les jeunes se "révoltent contre l'ordre établi". S'ils ne le font pas, c'est qu'ils sont "chiants", pas des vrais jeunes quoi. Pour vous un jeune machiste, misogyne et homophobe doit être préférable à un "propre sur lui" qui n'emmerde personne, car lui au moins c'est un "vrai rebelle" qui n'accepte pas l'autorité des adultes. Drôle d'idée quand même d'avoir la nostalgie d'une époque où les profs pouvaient faire cours sans se faire insulter, cracher dessus, voire tabasser ! Qu'est-ce qu'on devait s'ennuyer dans ce monde d'"enfants sages", aseptisé et conformiste ! Heureusement que le monde a évolué depuis, même si ça peut être dérangeant pour certains esprits chagrins de regarder la réalité en face !

    On ne voit que trop bien où nous a menés toute cette idéologie soixante-huitarde, partagée hélas par bon nombre de membres du corps enseignant, et aussi de parents d'élèves !

  • Aucun "subjectivisme absolu" dans les commentaires du Transhumain et c'est justement ce qui est gênant. "Au cinéma, n'est produit que ce qui est reçu, n'est reçu que ce qui est produit. (...) Les intentions qui restent lettre mort, les premiers états de scripts bouleversés, concernent le moraliste, l'historien, non le spectateur "ordinaire" (et la plupart du temps non le critique ou l'amateur sincères)." écrit Gérard Legrand dans cet ouvrage décisif - et malheureusement oublié - d'esthétique du cinéma qu'est "Cinémanie".
    Pourquoi, dans ce cas, ne pas envisager "Entre les murs" en premier chef comme une "fiction humaniste", ce qui n'a rien d'aberrant et j'en veux pour preuve justement cette référence à la République de Platon dont la reprise dans la bande-annonce a valeur de symbole ?
    (Remarquons au reste une certaine tendance des profs en France à faire du cinéma, ou l'inverse - autrement dit les deux à la fois. A ce compte-là, et pour tous les arguments cités d'un côté ou de l'autre, je préfère Serge Bozon (qui enseigne la logique mathématique à l'Université Paris-I).

  • En guise de préambule.
    Un travelingue sur un mur blanc ne sera toujours qu’un travelingue sur un mur blanc. Et de Germaine Dulac, les plus jeunes consulteront un dictionnaire, au David Lynch d’Inland Empire, l’histoire du cinéma nous montre que nous arpentons là une impasse jonchée de cadavres déjà bien décomposés.


    Du film de Cantet, on peut dire que sa forme n’excède jamais son propos. Il nous ramène toujours aux termes du débat à propos de l’enseignement. Dans une de ses interviews, Bégaudeau disait qu’il avait tout entendu mais jamais que le film était ennuyeux. Outre que l’ennui est une des dimensions de l’école, c’est justement cette absence qui fait problème. Les grands cinéastes du réel , Ford, Cassavetes, Pialat (la liste n’est pas exhaustive) ouvrent toujours à l’intérieur de leurs films des périodes de latence où la vie peut éclore. Rien de tel ici. La mise en scène de Cantet (utilisation des gros plans, de blocs de temporalité) colle à son sujet, ne le quitte pas d’une image, laissant le spectateur patauger dans la dialectique du pour et contre. Le film ne demande à être jugé qu’à l’aune de son discours et il ne manque plus que l’apparition d’Alain Jérome (idem pour les plus jeunes avec Google) pour compter les points. Je dirais, en guise de fausse conclusion, qu’il y a 10 000 fois plus de cinéma dans le dernier plan des Zozos de Pascal Thomas que dans tout le film de Cantet.
    Il se trouve que j’ai lu ceci juste après la projection :
    « La plupart des enfants, des parents, des professeurs sont des idiots. Ce qui donnait de la tenue à ce méli-mélo, c’était la séparation. On a aboli les barrières, et voilà que la bêtise jacasse, hait, menace, tranche, légifère. »
    Bernard Frank – Un siècle débordé.
    Je pense n’avoir rien à ajouter.
    Fin de la récréation.

  • Bonjour Pierre,

    Ton article est très bien écrit. J'avais déjà envie de voir ce film (avec une amie prof) avant de lire ta prose, mais là je suis conquis. Je crois que tu fais une publicité mémorable à cette énième palme d'or politique.

    Oui politique, car qu'on le veuille ou non, avec les débats récurrents sur l'école, l'éducation, l'instruction, ce film s'inscrit dans cette réalité qui nous concerne tous. A-t-on envie d'envoyer nos enfants dans des garderies où rien ne leur sera appris? Le but de tout maître n'est il pas de voir son élève, à la fin de sa scolarité, le surpasser?

    Je pourrais laisser ici mes impressions d'ancien élève de quartier difficile mais je risque de m'emporter. Surtout quand j'entends ces "éducateurs" nous dire que, nous, les enfants issus de l'immigration sommes bons qu'à faire parler nos corps : le foot pour nous, le rap pour nous, et maintenant le ciné pour nous, merci Besson, mais la littérature, la philosophie, les sciences, le Savoir ou encore la réflexion, tout cela c'est pour les autres, ceux des beaux quartiers!

    Enfin, si Bégaudeau et ses thuriféraires, peuvent se permettre de remettre en question les savoirs classiques, c'est parce qu'ils ont eu des professeurs qui leurs ont inculqué l'art de la rhétorique et les moyens intellectuels pour argumenter.

  • Jugurta !
    Nous voilà dans le concret !
    Vieil enfant (pas tant que ça, d'ailleurs...) de la République, je m'y reconnais.
    Il y a quelques années, pourtant issu de cette éducation, j'ai du par force 'n'étant pas prêt à les sacrifier sur l'autel de la République, ou plutôt du démocratisme dont parle Montalte et sentant que Dieu n'arrêterait pas ma main si je persistais...) mettre mes gosses dans le privé. (ça me paraissait être le moins que pouvait faire le pauvre que j'étais). Bien m'en prit, car j'ai retrouvé là ce que j'avais aimé durant ma scolarité : échange, franchise, sens de l'intérêt collectif, dévouement des profs et qualité d'enseignement.
    Dur à admettre, maître, mais vrai. J'ai été surpassé.

    PS : j'ai la flemme de corriger ma réponse, car au lieu de "je", c'est "nous" qui doit être compris. Ca va de soi.

    PPS : à l'attention de Fabien : je me demande si "soixante-huitard" est finalement l'adjectif approprié. Un certain Bourdieu en compagnie de quelques autres a réinventé la poudre entre temps...

  • Heureusement, Jugurta, il te reste la sociologie, qui, comme chacun le sait, est un sport de combat.

  • EH voilà c'est vu ! Je suis un peu sidérée par la polémique qui souffle ici, ça me fait sourire et plaisir que soudain tout le monde se passionne pour la vie des salles de classe et y mette son grain de sel.
    D'abord j'ai beaucoup aimé ce film ! Mon point de vue est assez inattendu quand je sais que l'immense majorité des profs a détesté et que je suis prof !
    Je dois donc apporter ici mon point de vue "professionnel". Très professionnellement, ce Marin est un professeur très ordinairement dangereux. (que la majorité des profs ne s'y reconnaisse pas et qu'il ait lui même quitté l'éducation est plutôt bon signe)
    Que dire de ce prof qui se trompe par la conception utopiste qu'il a de la relation égalitariste avec ses élèves ? IL croit savoir que le système répressif ne marche pas et applique une sorte d'excès contraire : une pédagogie du dialogue qu'il gère mal et dans laquelle il s'enferre. Le film montre dès le début l'échec programmé de cette pensée, qui, investie des meilleures intentions, finit par produire le résultat contraire de celui recherché. Voulant lutter contre l'échec, Marin récolte et fabrique la violence. En cause ? Des erreurs grossières que le film montre finement et révèle au fil du scénario. La première erreur c'est de laisser passer les micros incivilités, les petits manques de respects mais qui font bondir. Le film les révèle en degré croissant de gravité jusqu'au fameux conseil de classe où pas un adulte ne reprend les deux "pétasses". Inévitablement, le prof récolte tragiquement ce qu'il sème, ici son manque de vigilance, même pas de "sévérité" Et la scène du carnet n'est qu'une goutte d'eau.
    La deuxième erreur, c'est que dans le dialogue ouvert avec ses élèves, il ne fixe pas de limite et s'engouffre avec eux dans les anecdotes quitte à perdre de vue le cours. C'est pour cette raison qu'il n'y a pas de contenus pédagogique dans le cours de ce prof : il ne sait pas récupérer sa classe ! (cf "est ce que vous êtes homosexuel Monsieur ?")
    La dernière erreur porte sur les contenus pédagogiques précisément : si vous voulez une bagarre en classe, organisez un débat sur le foot ! C'est hallucinant de bêtise bien sûr, tout comme le coup de l'autoportrait qui produit le résultat que le spectateur découvre : un fiasco contre-productif. En fait tout est scénarisé, ce film est la chronique d'un échec programmé.
    Pourtant, ce pauvre Marin n'est pas le seul responsable, il est porté par un contexte terrifiant ! Regardez la réunion parent-prof (géniale de réalisme !), où ce sont les parents qui revendiquent critiquent ou viennent recevoir des remerciements ! Regardez ces collègues désoeuvrés qui se taisent lorsqu'un des leurs pète les plombs : personne n'ose dire du mal des gamins, personne n'ose s'avouer que tout échoue, tout le monde a la trouille de montrer ses failles face aux collègues parce qu'un collègue chahuté est un mauvais prof ! Regardez le socle de cette institution porté par le double symbole de ce pathétique conseil de discipline et du Principal planqué derrière ses paperasses administratives.
    Finalement celle qui emporte la palme c'est effectivement cette gosse qui vient voir le prof à la fin pour lui dire qu'elle n'a rien appris. mais qu'elle ne veut pas aller "en professionnel". (sur cette réplique, je vous jure que pas un prof ne peut avoir un serrement de coeur et s'interroger sur le sens de sa profession)
    Ce film est d'un pessimisme redoutable. Je ne vis pas exactement ce quotidien bien que je puisse témoigner d'une dizaine d'épisodes similaires. C'est pour moi un excellent échantillon de société, une vision tragique d'adultes dépassés, complètement émasculés, qui génèrent les violences contre lesquelles ils sont censés lutter. Un joli traité de contre-éducation.
    ameleia.

  • Très belle intervention.

  • Très belle intervention qui semble... clore le débat visiblement.


    Hum... c'est terrible !
    ;)

  • Merci Amaleia. Votre intervention prouve que j'avais raison. Le film est évidemment politique, évidemment ! au sens où il montre, pour faire débat, une certaine réalité, et politique dans son intention même, évidemment, évidemment, mais même si mon interprétation diffère un peu de la vôtre - sans doute pour des raisons... politiques ! -, nous voyons bien que ce film n'a rien d'abject, et ne produit pas forcément les effets escomptés, comme vous le signalez, ainsi que Raphael, très pertinemment. Pour autant, Entre les murs n'est pas précisément dirigé contre Marin. C'est exactement ce que j'essaie de vous dire. Ce n'est pas du subjectivisme absolu, c'est une attitude à adopter face à une oeuvre d'art, et de fiction. Pour certains le cinéma de Cronenberg est progressiste, pour d'autres réactionnaire. C'est stupide. Un film n'est pas un discours, comme je l'ai déjà démontré dans un article qui résume bien ma conception de ce que j'ai appelé le schizomatographe ; mais une monstration poétique :
    http://findepartie.hautetfort.com/archive/2005/08/14/schizomatographe-1-–-pararealisme-ontologique.html
    Un film, lui, ne démontre rien. Il montre.

  • Cher transhumain,
    Je suis enchantée de votre réponse mais je dois vous avouer que je n'y ai rien compris. En cause sans doute l'excellent Vaqueyras que je bois (que j'ai commencé à boire et finirai) qui charme mes sens plus qu'un cours en collège, vous l'imaginez et rend votre lecture enchantée !
    Pour être brève - parce que je sais que l'oeil de Montalte nous observe goulûment - je crois que ce film est politique effectivement mais peut-être dans le meilleur sens du terme, au sens grec où il "concerne" le citoyen, l'invite à s'impliquer et à réfléchir sur la vie de la cité ... dangereux donc un peu puisque le film s'en remet au jugement populaire. Dans ce sens là, le cinéaste se veut un pédagogue(je ne crois pas démagogue), pratiquant une sorte de maïeutique, pourquoi pas. D'une certaine manière le film et son réalisateur réussissent une pédagogie que leur créature de Marin n'arrive pas à mettre en place.
    Mais j'aurais dû commencer par cela, répondre à Montalte et lui dire, te dire, Montalte, (qui me manque) que pour mon salut, j'ai sainement zappé toutes les interviews du réalisateur et de Bégaudeau, ce qui m'a rendu le film supportable en ce sens où j'ai pu lui donner une interprétation spontanée.
    Pour les considérations philosophiques et esthétiques je n'entre pas dans la danse : j'ai une bouteille à finir.
    Demain, je tente de faire "le dormeur du val" avec une classe qui a un peu le profil de celle d'"entre les murs". Je vous raconte si vous voulez...

    ameleia. qué syrah syrah !

  • Bon, la polémique transhumaine sur le cinéma qui montre ou qui démontre m'apparaît au final assez vaine. J'ai surtout, comme ma grande amie Ameleia, envie de parler du film, moi qui suis également prof.

    Je ne me suis pas ennuyé. Je me suis souvent pris la tête dans les mains. Quand le personnage de Marin dévie (tout le temps) de son cours. Quand il n'offre aucun savoir à ses élèves, qu'il s'englue dans des explications qui n'expliquent rien et ne satisfont personne. Quand il produit du mauvais : de son excursus dans les terres de l'imparfait du subjonctif (excursus que je me suis également permis une fois, d'ailleurs ; c'est dire si cela m'a intéressé de voir ça), ses élèves ne retiendront que deux choses : ça n'est utilisé que par les snobs, et les homos sont maniérés (heureusement, lui avoue qu'il est hétéro afin de "rassurer" ses élèves : toutes mes félicitations !). Quand il quitte sa classe pour conduire un élève chez le principal (qu'on me rassure : aucun de mes collègues n'a jamais fait cela, j'espère ?). Quand il fume à la cantine, et dit à la dame qui nettoie et lui signale que c'est non-fumeur que ce n'est pas grave car il n'y avait personne (là, j'ai été choqué : cette dame n'est personne ?). Quand il utilise une ironie que ses élèves sont incapables de comprendre (mais qu'ils perçoivent et analysent finalement de façon juste : oui, leur prof les "charrie"). On pourrait multiplier les exemples.

    Je rejoins la formule d'Ameleia : ce film est un traité d'anti-éducation. Mais moi, je ne le trouve pas joli. Je le trouve révoltant. Il est révoltant de voir que cette conception catastrophique de l'éducation peut exister. Qu'elle peut être défendue par l'auteur/scénariste/acteur du film. Encensée par ma hiérarchie. Et tenue pour la norme par de trop nombreux spectateurs. Moi, Ameleia, nous sommes des professionnels, et, avec Pierre, disons-le, des intellectuels. Nous avons réfléchi à la question. Mais combien de personnes vont croire que des Marin hantent toutes les salles des profs, en nombre ? Mon métier n'est pas toujours facile : j'aimerais qu'on ne me le complique pas davantage. Et en même temps, j'ai éprouvé de la joie en visionnant ce film. Joie de ne pas être comme lui. Joie de me voir conforté dans mes idées, dans mes actes d'enseignant. Joie de ne jamais avoir insulté un élève, de n'avoir jamais été aussi seul, dans quelque salle des profs ou équipe pédagogique que ce soit.

    Il faut donc rétablir certaines vérités : ceci n'est pas de l'enseignement ; c'est ce que certains veulent que l'enseignement soit ou devienne. Je hais ces gens, qui massacrent des générations d'élèves. Si ce film est une chronique relativement fidèle de la pratique de Bégaudeau alors qu'il continue à faire du cinéma et ne retourne jamais devant une classe, devant des élèves.

    Quant à la valeur esthétique du film, chère à Transhumain, elle me paraît faible. Poncifs bien-pensant sur les sans-papiers, blondasse de service (car présentée comme telle de façon évidente dans le film) se ridiculisant en commission permanente sur une histoire de machine à café (ça va encore donner une super image des profs, ça...), invraisemblance sur invraisemblance, le tout servi par une mise en scène de base et des ficelles énormes de dialoguistes et de scénario (apparemment, il n'y a pas qu'Esméralda qui n'ait pas lu ou pas compris La République de Platon...), je ne vois rien là que de très moyen. Ce film existe à mon sens avant tout par son actualité, sa dimension sociale et polémique. Il est intéressant qu'il existe, mais pitié, qu'on nous montre AUSSI autre chose, et qu'on ne se cantonne pas à cette image du prof-pote tchatcheur (et mauvais tchatcheur) incompétent, inefficace et déplorable. Car ce qu'on ne montre pas n'existe pas. Et j'aimerais qu'une autre vision de mon métier existât dans la tête du public.

  • Voilà l'intervention que j'attendais. Bien contente que ce soit Celeborn d'ailleurs : "Mon métier n'est pas toujours facile : j'aimerais qu'on ne me le complique pas davantage. ". Très juste.
    Sans vouloir réveiller le problème existentiel du Transhumain, qui consite à débattre de la signification du Cinéma, je pense que le film que j'ai vu est dangereux. Lorsqu'on est prof, ou intellectuel (il y en a combien ?), on peut réfléchir et analyser le but d'un film, car c'est un peu un réflexe l'analyse, chez "ces gens-la". Mais en général, la plupart des cinéphiles vont dans la salle noir pour assister à un spectacle. Dieu que le spectacle est grand dans ce film là : des ados qui s'avachissent d'abord, manquent de respect ou provoquent ensuite, puis finissent par insulter. Malheureusement, le film met avant tout en scène l'échec des adultes, et de toute l'institution (l'éducation nationale) surtout. Ce film est une fiction. Soit. Cependant, il est tourné comme un documentaire. Gageons que le tout venant ayant vu le film n'aura pas entendu, ni ne se sera intéressé aux interviews qui vont avec. Nous sommes donc confrontés à un panel de "points de vue", et je suis certaine que le plus courant sera le plus dangereux pour les enseignants et l'institution qu'ils se sont mis en tête de porter à bout de bras. Il est un certain politicien dont le nom commence par D qui doit se frotter les mains...
    Ce film appelle l'émotion, choque aussi celui qui ne vit pas le mal "de l'intérieur" "entre les murs". Mais tout comme les élèves ne retiendront que ce que Marin ne souhaitait pas qu'ils retiennent, les spectateurs de ce films ne retiendront que l'échec et l'absurdité des profs en général. Le danger le plus grand est ici la généralisation, l'amalgame, l'assimilation. Notons que c'est ce que font les gens 80 % du temps. Combien de fois ai-je entendu (hier encore) : "les profs sont bien payés, et ils ne foutent rien, ils ont trop de vacance, ils sont trop permissifs, je reviendrais au coup de règle sur les doigts, je remettrais les blouses..., mais c'est la gauche intellectuelle qui a permis tout ça".
    Le danger, je le trouve grand parce qu'il est accentué par deux choses : le fait que tout ce bordel ne soit l'échec que d'un prof en particulier (ici Marin) n'est pas mis en évidence. Son auto critique est trop fine pour être perçue par tous. La deuxième chose, c'est que le type qui a écrit le livre dont est tiré cette adaptation filmée comme un documentaire n'est autre que l'acteur principal, qui se trouve être un (ancien) prof. On connaît précisément la difficulté des élèves à distinguer récit et fiction : gageons que la difficulté des adultes en la matière soit plus grande encore.
    En bref, j'aurais mis : film interdit aux gens de droite, aux centristes, aux non-profs et aux habitués de la généralisation. Ca fait beaucoup de monde, non ?

  • Bonjour,
    alors bon, en tant qu'ancien parent d'élèves, que dois-je faire, dîtes ?
    On ne va tout de même pas verser dans un débat de style hospitalier où l'on peut voir femmes de service, aide-soignants et infirmiers débattre entre eux, oubliant au passage les raisons exactes de leurs présences hospitalières ? A savoir les malades.
    Et je vous garantis que ça arrive souvent... et que le recadrage est souvent nécessaire.
    Car ce qui m'intéresse, (vous allez voir l'étendue de ma naïveté) ce sont les enfants et la manière de les "élever". Qu'on en fasse un film ou non, m'importe peu, si ce film n'est pas clair, transparent, si je n'y comprends rien et s'il ne stimule pas les petites cellules qui font avancer le monde des hommes... et si ce film n'est qu'un avatar supplémentaire du cinéma français chiant.
    Auquel ca je préfère retourner dans les brumes anglo-saxonnes du Cercle des poètes disparus, et les cochons seront bien gardés.
    (mille excuses mais dans tout débat il faut un gros lourd pour asséner des platitudes...)

  • Cela dit, il se passe quelque chose de " transcendentalement" plus grave et j'invite ceux qui ne détestent pas Adler à lire ça.
    http://www.lefigaro.fr/debats/2008/10/04/01005-20081004ARTFIG00231-social-fascisme-.php

    Montalte, je sais que c'est hors sujet, et je ne vous en voudrais pas de virer ce post.
    Adler est peut-être alarmiste, mais ce qu'il dit là reflète ce que je pressens er redoute depuis un an ou deux et dont je crains que cela ne prenne forme. J'aimerais qu'il ait tort car je n'aimerais pas avoir à dire comme le tailleur juif, refugié en zone libre, à la mère de Lacombe Lucien : "Madame, ne trouvez-vous pas que c'était mieux avant ?"
    N'est-il pas temps d'en prendre conscience ? De prendre conscience que cet "avant" c'est maintenant ?
    Amicalement
    contact@jacquespetrus.net

  • Mais enfin, au nom de quoi, Celeborn, un film de fiction, ou même un documentaire, devrait-il refléter l'ensemble de la profession ?!? Un critique dans Télérama reprochait à Gomorra de ne pas montrer que les problèmes de la Camorra s'étendaient à toute l'Europe. Bon sang, et tant qu'on y est, pourquoi ne pas lui reprocher de n'avoir pas fait plutôt un film sur la crise financière, ou sur l'école française ? Ridicule. Chers amis vous répétez, de commentaire en commentaire, la même erreur, basique, qui consiste à juger non une oeuvre mais un personnage et tout ce qu'il vous évoque à titre personnel. Ne vous intéresse, apparemment, que la fonction édifiante du cinéma. Celeborn, vous dites être choqué par certains comportements de Marin. D'accord. Mais Cantet doit-il faire clignoter aux quatre coins de l'écran un message d'avertissement : "ATTENTION, CECI N'EST PAS UNE LECON" ? Marin est un personnage, avec ses qualités, ses défauts, sa vie propre, et s'il envoie bouler la dame de la cantine, ça reste de la fiction et n'a jamais valeur d'exemple à suivre. Entre les murs n'est pas une vidéo pédagogique à visionner dans les classes, c'est un film à vocation commerciale et artistique.
    Quant à la valeur esthétique, vos seuls arguments ne la concernent pas, puisque vous ne citez que des éléments de scénario. Ah, si, vous dites : "mise en scène de base". Il faudrait définir. La mise en scène de Cantet me semble au contraire idéalement adaptée à son scénario. Tlön lui aussi est à côté de ses pompes, avec son enfilade de clichés sur ce qu'un grand réalisateur doit faire ou pas. Il ne suffit pas, de clamer l'indigence d'un film, encore faut-il la prouver. Mais j'y reviendrai dans ma critique, la semaine prochaine.

    Des invraisemblances alors ? Que nenni, mes bons seigneurs. Je ne suis pas prof, mais j'en connais pas mal, ainsi que des documentalistes, des CPE, etc. Bien sûr, c'est différent dans chaque établissement, mais les profs du genre de ceux qu'on voit dans le film existent. Il y en a de toutes sortes. De droite, de gauche, réacs, progressistes, mous du genou, nerveux, gothiques, cools, pas cools, vieux-jeu, et tout ce qu'on veut. J'en connais même un qui, considérant que ses élèves étaient irrécupérables, avait décidé de leur débiter ses cours sans se soucier de ce qu'ils pourraient bien en retenir. Comme toi Montalte, il a dû trouver le film abject. Je vais le lui demander.

    Le film, donc, en choque certains ici, mais que penser alors de ces prétendus intellectuels, ou critiques, ou profs, tellement aveuglés par leur vision idéologique du monde qu'ils en viennent à juger un film "abject" et "dangereux" ? Vous en avez d'autres ? Allez-y, la langue française offre une sacrée panoplie. Quel bel exemple. Quelle finesse d'analyse ! Vous pouvez ne pas apprécier le film, le trouver mauvais, ou tout ce que vous voudrez, mais de grâce, pas tant de grandiloquence ! Léthée, vous plaisantez, j'espère, en affirmant que les profs seraient capables, plus que d'autres, d'analyser ce qu'ils voient. Les profs sont comme tout le monde. Cultivés, ou pas, intelligents, ou pas. Et puis, qu'est-ce que cette remarque étrange, selon laquelle le film ne serait pas divertissant parce qu'il montre des djeunz avachis et irrespectueux ?!? Vous n'allez tout de même pas nous faire croire que ces classes-là n'existent pas ? Si les spectateurs veulent du glamour, ils vont voir autre chose, je ne sais pas, moi, par exemple "Super-blonde". arrêtons de prendre les spectateurs, surtout les cinéphiles, puisque ce sont eux que vous citiez, pour des cons. Vous reprochez même au film de faire une critique "trop fine" du personnage ! On nage en plein délire ! Vous vouliez quoi ? Une grossière caricature ? Remettez-vous, ça n'était qu'un film !

    Au fait Montalte : je n'ai pas fait l'apologie de Lacrimosa, qui en effet n'est pas un très bon livre. J'en ai simplement trouvé le projet intéressant, à défaut d'être réussi. Il est vrai que mon papier était bizarrement opaque...

  • François Bégaudeau, François Marin, François Pignon = tous des emmerdeurs !

    Ceci dit, félicitations Pierre Cormary, tu as réussi à faire sortir Raphaël Juldé de sa coquille dans laquelle il avait passé son été bien à l'abri des uv !

  • Cher Transhumain,
    Comme je l’expliquais, les profs sont en général mal vus par ceux qui ne sont pas de la profession. Ils sont trop souvent jetés dans le même panier que les employés de la SNCF. Le seul point commun de ces deux professions ? Faire des grèves, assez souvent – aussi souvent que les mauvaises réformes le nécessitent, afin de revendiquer le maintien des droits ou des moyens qu’on leur supprime à pleins paniers. En l’occurrence, la profession enseignante connaît en ce moment des réformes d’une injustice inouïe et immonde, car elle ne touche pas seulement un certain confort de travail, mais également le confort et la qualité d’apprentissage fournis aux élèves présents et à venir. Malgré cette injustice croissante, et, malgré le fait que cette injustice touche leurs enfants, certaines personnages – nombreuses – pensent une fois encore que les profs exagèrent. Cette opinion n’est bien entendu générée que par d’habiles propos tenus par les hauts dirigeants, et notamment ceux de Monsieur DARCOS, puisqu’il me faut le citer, qui n’a pas hésité à dire qu’en maternelle, les enseignants sont payés pour faire faire des siestes et changer des couches. Un nombre considérable de personnes sont prêtes à croire à la lettre de tels propos.
    Par conséquent, je n’ai jamais dit que ce film était mauvais. Simplement, puisqu’il me faut approfondir davantage ma pensée (je n’en avais pas le temps ce matin) pour vous le faire comprendre : ce film est dangereux car il sort sur les écrans au mauvais moment. Au plus mauvais en fait. De plus, je maintiens que seul un prof ou un proche de prof peut cerner tout l’enjeu du film et pour ce faire, avouez quand même qu’il faut l’analyser, et non le regarder comme un simple divertissement genre « Speed » ou « Super-blonde » comme vous dites. Ce film est très divertissant au contraire, et c’est ce que je tente de vous expliquer : il détourne l’attention, en ce moment même, d’honteuses réformes qui sont faites en douce telles que : la suppression à venir des IUFM, le recrutement des professeurs des écoles, à partir de l’année prochaine, au niveau BAC+5. (Etonnant de supercherie et d’hypocrisie : l’Etat prétend qu’il s’agit là du concours réclamant le plus de polyvalence, et on demande aux gens de se spécialiser davantage…). Au moment précis où les profs clament haut et fort « venez voir comment je vis mon métier dans ma classe, avec 40 élèves difficiles en ZEP, en lycée professionnel » (si si, j’en connais une qui ne mesure pas plus d’1,55 m), on sert sur un plateau Entre les murs, à une opinion en grande partie déjà (mal) faite.
    Vous parlez de caricature.. et bien justement. Le fait qu’aucun prof n’oppose de résistance aux pétasses du conseil de classe , comme à la connerie d’un de leurs collègue prouve bien que le terrain a été largement ménagé pour caricaturer le personnage qui se plante (tout le monde est émasculé comme disait Ameleia). Je ne nie pas qu’il existe des classes telles que celles-ci : je nie que de l’élève à la direction tout le monde puisse être aussi con.
    Quant à la manière de faire la critique du personnage, je ne disais pas exactement qu’elle était trop fine au sens où vous l’entendez. Pour moi, cette critique est trop.. 5% de matière grasse. C'est-à-dire vraiment peu visible. Qui comprendra aussi bien qu’un prof (voir message d’Ameleia) la dernière scène, concernant l’orientation de la gamine ? Qui comprendra aussi justement qu’il s’agit de l’échec d’un prof, et non de l’ensemble des profs ?
    Je reviens sur cette fameuse scène de la fin, enfin : il me semble que dans la tête des gens, le lien « j’ai rien appris » « je ne veux pas aller en professionnel » n’est pas si établi que cela. Tout simplement parce que beaucoup de gens ne se sentent pas concernés par ces problèmes d’orientation à la va-vite. La plupart sont d’ailleurs convaincus que si leur gamin a eu du mal à avoir son bac du premier coup, c’est parce que c’est un examen difficile….. mais c’est un autre débat.

  • Eh ben c'est mal parti...
    Chacun pour sa peau donc.

  • Oui là, chère Léthée, je crois qu'on sort quand même un peu du débat et que l'on tombe du social dans le sociétal, ce qui risque de donner de l'eau au moulin du Transhumain quand il dit que nous avons du cinéma une conception uniquement édifiante, ou pire, que nous nous servons du cinéma pour parler de tout à fait autre chose - mais lui n'en a-t-il pas une conception par trop formaliste et qui à force de ne voir que la structure n'entend plus ce que celle-ci dit, car au bout de la forme, il y a le fond, non ? J'ajoute que la notion de "dangerosité" d'un film me laisse perplexe. Et ne vois pas du tout pourquoi Entre les murs sortirait au "plus mauvais moment" - sauf à penser encore qu'il ne faut pas désespérer Billancourt, ce qui à notre époque serait pire que condescendant.

    Mais pour tenter une synthèse de tout ce qui a été dit (et à ce propos, je vous remercie tous de la qualité de vos interventions, sauf peut-être celle de ce cancre de Pidiblue, mais on l'aime bien quand même) :

    Comme l'a bien établi Slothorp, tout esthète qu'on soit, l'on ne saurait faire l'impasse du discours que porte un film - surtout un film qui a une forme documentaire comme celui-ci et dont le metteur en scène répète partout ses intentions politiques et sociales. Tu veux parler de cinéma, Transhumain ? Et bien parlons-en ! Entre les murs est certainement une fiction mais une fiction dont la forme est documentaire. Autrement dit, LA FORME D'ENTRE LES MURS VISE LE REEL - mais le réel "réel", non le réel fictif, non le réel romanesque, mais le réel que l'on vit, le réel de l'école telle qu'elle est supposée être, le réel qui n'admet pas la réplique. C'est cela le hic et c'est cela l'intérêt. Le hic parce que cela brouille le sens et je suis vraiment navré, mais en art, le particulier vaut pour le général, UNE situation ne renvoie pas qu’à elle-même (quel ennui si c’était le cas ?) UN personnage ne renvoie pas qu’à lui-même (quelle valeur aurait Madame Bovary si c’était le cas ?), et donc François Marin est une vision du monde éducatif, qu'on l'accepte ou non. L'intérêt parce que le film est en effet passionnant à suivre, extrêmement efficace et sans doute même trop dans ses effets de manche et qui se résument au triplet suivant : un cadre / une réplique qui tue / un rire ou une indignation dans la salle. Tout le contraire de L'esquive de Kechiche, pour y revenir, qui avec ses longs plans séquences et ses longs dialogues, permettait d'ouvrir le film à une pléthore de sens et à une surabondance d'affects. L'esquive était un film opératoire comme on dit, constamment surprenant, car imprévisible, dans sa diégèse. Et qui faisait que l'on pouvait le revoir plusieurs fois sans s'ennuyer et en découvrant d'autres choses à chaque fois alors que je ne pense pas qu' Entre les murs supporte plusieurs visions (et c'est à ce moment-là que tu me dis, Olivier, que tout cela est très relatif et ne dépend que de l'effet que le film fait sur moi).

    Pourtant, excuse-moi, mais je suis d’accord avec Celeborn quand il dit que dans ce film tout est téléphoné, tout va dans un seul sens, tout est fait pour être compris facilement - comme le montre la première scène dans la salle des profs où l'un deux affranchit un nouveau en lui listant les élèves : "pas gentil, gentil, gentil, pas gentil, pas gentil du tout, gentil, méchant", scène poilante au demeurant précisément parce qu'à ce moment-là on se dit que "c'est exactement comme ça que cela doit se passer". Et tout le film fonctionne comme ça jusqu'à la fin selon ce principe de "gentil, pas gentil", à l'exception de taille de la scène de l'élève perdue qui vient voir le prof pour lui dire qu'elle ne comprend pas ce qu'elle fait là - en voilà de l'opératoire, de la surprise, et de l'émotion pour le coup ! - quoiqu' immédiatement écrasée par la scène finale de foot entre élèves et profs qui donne alors la sinistre impression que tout va bien dans le meilleur des mondes, et que malgré l'exclusion de Souleymane, et sans doute son retour forcé au pays, malgré le désarroi de la petite, malgré tous les conflits que l'on a eu, eh bien, voilà, en France, tout finit par un bon match de foot réconciliateur et citoyen, et sans coup de boule s'il vous plaît. Outre l'aspect ultra démago (et donc abject) de cette scène, je ne vois pas très bien où serait la monstration poétique dont tu parles dans ton par ailleurs très brillant article.

    http://findepartie.hautetfort.com/archive/2005/08/14/schizomatographe-1-%E2%80%93-pararealisme-ontologique.html

    "Un film, lui, ne démontre rien. Il montre", affirmes-tu à la suite d'un Jean-Luc Godard ("ce qu'il faut, ce n'est pas encadrer, c'est cadrer"). Je suis bien d'accord, Olivier. Je suis bien d'accord quand il s'agit de Bruno Dumont, d’Ingmar Bergman, de Pasolini, de David Cronenberg - autant de maîtres de l'équivoque, du perspectivisme, du « pararéalisme ontologique » comme tu dis, de ce cinéma de poésie dont parlait justement l'auteur de Salo (en voilà un film irrécupérable pour le coup, c'est-à-dire infini dans ses interprétations et ses effets), mais je ne suis pas d'accord quand il s'agit de cet Entre les murs qui oblige précisément à trancher pour ou contre lui, selon que l'on soit d'accord ou pas d'accord. Impossible d'y voir en effet autre chose que ce que l'on veut - et c'est le tour de force à la fois performatif et perversif de Cantet de faire un film sur lequel finalement tout le monde projette son idéologie. Entre les murs est un film qui caresse le poil des croyances (ah qu'ils sont formidables ces élèves plein de vie !) et droitistes (fouettez-moi tous cette racaille et pendez leurs profs, ou le contraire, ou les deux !!!!), en fait qui ENFERME CHAQUE SPECTATEUR DANS SON IDEOLOGIE. Et en ce sens, oui, le film est mauvais, car manipulateur, putassier, démago, anti-opératoire au possible. On en sort confirmé dans ses préjugés (comme le prouve d’ailleurs notre débat) - ce qui est le contraire de l'effet que produit un grand film. Un grand film, au contraire, bouleverse nos préjugés. Un grand film , c'est qui fait qu'on se dit : "putain, j'avais pas vu les choses comme ça" (et selon moi, c’était le cas, dernièrement, de Flandres, de La graine et le mulet, et même, pardonne-moi Guillaume, du Conte de Noël de Desplechin que j'ai revu hier... et qui m'a mille fois plus plu que la première fois). Un grand film est un film qui nous ouvre à des perspectives nouvelles, à des sensations que nous ne soupçonnions pas, qui nous fait dépasser nos petits points de vue sur la vie, l’amour, la mort et Dieu, enfin tout quoi, - comme dirait Esmeralda « résumant » La république de Platon. Ce qu' Entre les murs-de-nos-idéologies-à-tout-un-chacun n'est assurément pas, même si j’attends en effet ta critique sur ce film.

    PS : Lacrimosa, je n'ai pas pu dépasser la cinquantième page. Si tu ne l'as pas trouvé si bien que ça, pourquoi avoir alors évoqué à son propos "le miracle du verbe qui, par la métaphore, la poésie et l’imagination, permet aux morts et à ceux qui ne sont jamais nés, de sourire et d’exister" ? Pourquoi avoir célébré... ses intentions ?

    PPS : s'il y avait une bombe politiquement incorrecte dans notre débat, c'était celle du cher Jugurta parlant de ce rapport au corps qui semble obséder les soi-disant intégrationnistes. Aux beurs et aux blacks, "les corps qui bougent bien", le rap, le foot, la bessonerie au cinéma (et maintenant la bégaudeaurie), aux petits blancs les arts et les sciences. N'y a-t-il pas la forme la plus perverse et la plus sournoise du racisme ? A force d'antiracisme et d'altérophilie (!), Cantet et co ne seraient-ils pas tombés dans un amour-haine du corps des beurs et des blacks ?

  • "N'y a-t-il pas la forme la plus perverse et la plus sournoise du racisme ?"

    Montalte, la réponse comme souvent se trouve dans la question.

    Sinon je repensais ce week-end, passé dans la ville de mon enfance, devant mon ancien école primaire, que si pour ma part je n'avais pas fini "porteur de mur de cité" c'était peut être parce que j'avais eu la chance d'avoir fait mon primaire dans une école normale. C'est-à-dire là où l’on transmet un savoir et non là où on fait la police à tout bout de champs.

    Cette base solide inculquée par des "instits" exigeants, nous a fait aimer la France, sa culture, son Histoire, sa langue. Cela nous avait donné à mes frangins et moi un avantage comparatif, face à nos camarades de collège et lycée, quand ados nous nous somme retrouvés dans un quartier difficile où régnaient violence, sexisme, racisme et bêtise crasse.

    Enfin, c’est parce que nous sommes devenus totalement français (on a adhéré à un « roman national ») qu’aujourd’hui on peut se tourner vers nos racines berbères sans animosité aucune envers ceux que l’on appelait de façon péjorative les « gaouris ».

  • "Communiqué n° 736, mercredi 8 octobre 2008


    Sur le film "Entre les murs"


    Le parti de l'In-nocence se réjouit vivement que le film "Entre les murs" dresse un tableau relativement exact, même s'il est sensiblement adouci, non seulement de l'état de prolétarisation avancée et d'hébétude idéologique d'une part importante du corps enseignant mais aussi, et surtout, de la situation véritable de notre système d'enseignement en société multiculturelle, pluriethnique et dogmatiquement antiraciste : les raisons du désastre scolaire y sont implicitement exposées au même titre que sa réalité.

    Le parti de l'In-nocence s'étonne en revanche qu'un tel film, d'une rare insignifiance cinématographique malgré le caractère dramatique de son sujet, ait pu remporter la Palme d'or au festival de Cannes : convenait-il de signifier de manière aussi emphatique, aux jeunes acteurs qui sont aussi les protagonistes de l'accablante réalité exposée, la reconnaissance de la civilisation en général et de la civilisation française en particulier pour la mise à sac à laquelle on les voit se livrer sur elles ? Rarement culture agonisante aura-t-elle à ce point encouragé, honoré, remercié et félicité ses vainqueurs et ses fossoyeurs."

    http://www.in-nocence.org/pages/parti/communiques/com.php

  • Bonjour,
    nous sommes un sacré paquet d'immigrés à avoir fait la France d'aujourd'hui comme d'autres ont fait et continuent à faire les Etats-Unis d'Amérique.
    Et c'est la raison pour laquelle je n'aime pas les tortures cinématographiques que nous nous imposons de temps à autres, ces délectations moroses, ces perpétuels sanglots d'hommes blacks-blancs-beurs qui ne parviennent jamais à tourner les pages de leurs erreurs, ni à en déterminer les véritables origines, préférant théoriser à l'infini que de se prendre par la main et agir suivant des objectifs clairement déterminés, recherchant des coupables sur fond de guillotine...
    Le cinéma de Cassavetes, si on m'autorise encore ce parallèle, est un cinéma de combat et d'action. C'est le champ de bataille décrit par la Baghavad Gita, où le divin aurige enseigne Arjuna. C'est Gandalf qu'on découvre guerrier pourfendeur d'orques. C'est aussi Mel Gibson qui dans sa Passion met dans la bouche de Jésus à terre et s'adressant à sa mère cette phrase -centrale- qu'on ne retrouve nulle part dans les Ecritures: "Regarde, mère, je rends toutes choses nouvelles !".
    Bref le cinoche de Cantet et Bégaudeau me gonfle par son absence de perspectives.
    A la trappe.

  • Eh bien cher Montalte, nous ne sommes pas souvent d'accord, hein ? A mon sens Entre les murs est un très bon film, au même titre que Flandres ou Un conte de Noël, et bien plus que L'Esquive, qui m'avait passablement gonflé à l'époque (mais tu m'as donné envie de le revoir, je n'exclus pas de réviser mon jugement). Est-ce que c'est un "grand" film ? Je ne sais pas. Je crois qu'il ne lui manque pas grand chose. Je n'ai pas l'intention de débattre plus avant pour le moment : laisse-moi aiguiser mes armes pour ma critique ! Juste une chose (quand même) : je n'ai pas du tout ressenti le match comme toi. Au contraire, je l'ai vécu comme l'aveu final - pessimiste - d'une impuissance...

    PS : Le "miracle du verbe" n'était pas celui de Lacrimosa, mais celui que ce roman mettait en évidence : c'est tout le paradoxe de ce livre, de célébrer la fiction, la création de personnages, d'un monde, sans y réussir lui-même. J'ai parlé de projet, pas d'intention. Par projet, j'entends non l'intention (par exemple, j'ai bien précisé que le fait que selon Jauffret Lacrimosa soit inspiré d'une mort réelle n'avait aucune importance), mais le réseau de significations qui donne son sens au roman. Pour tout dire mon article se terminait initialement par une phrase un peu assassine sur l'échec de l'entreprise, mais j'avais moins l'intention de donner mon opinion sur sa valeur, que d'en montrer les rouages.

  • Je conseille la lecture dans les pages rebonds du journal Libération du jour de l'article (il ne semble pas encore disponible sur le site du journal) intitulé Professeur de zones sensibles entre les murs. Il est signé de cinq professeurs.
    J'y prelève rapidement deux phrases.
    - Si ce film, nous dit-on, ne parle pas d'école, reste qu'il la montre...
    - Laurent Cantet ne met en scène que les moments durant lesquels il se passe quelque chose. Cette facilité dramatique finit par dire que le cours n'a de valeur que dans ses dérapages.

  • Justement Pascal. Je ne voulais pas en parler mais puisque vous me tendez une perche : ces propos ne sont pas ceux de critiques de cinéma, mais de professeurs, qui n'envisagent pas le film comme une fiction (je sais, je vous fatigue) mais comme un reflet, qu'ils voudraient objectif et exhaustif, de leur métier (du reste, même un documentaire n'a aucune obligation de tout montrer : Être et avoir était un film sur UN enseignant, dans UNE école précise). Le roman, comme le livre, très elliptiques, ne nous montrent pas le quotidien d'un professeur. Qui voudrait se taper des cours de conjugaison su grand écran pendant deux heures ? Bégaudeau et Cantet ne nous montrent que des moments où se passe quelque chose d'autre entre le professeur et ses élèves - des moments essentiels. Je comprends leur point de vue, à ces profs dans Libé, mais il n'est pas recevable. Si j'écris sur un bibliothécaire, ou si je réalise un film, je ne vous montrerai pas, ou si peu, la partie technique de mon métier, mais ce qui se noue entre un patrimoine, des collections d'une part, et un public, des individus d'autre part, parce que l'enjeu est là.

  • Après Finkielkraut, voici Renaud Camus comme soutien principal du film de Cantet - en attendant George Steiner lui-même ! En tous cas, méga merci à toi, Raphaël !

    Deux choses encore, cher Transhumain, trois, peut-être :

    Autant je persiste à penser (au risque de te fatiguer à ton tour) que l'ambiguïté et finalement l'échec d'Entre les murs réside dans sa forme hybride de fiction pseudo-documentaire, autant je suis tout à fait d'accord avec toi que ni Cantet ni personne n'auraient pu filmer deux heures de dictée. Que le film insiste sur les moments de crise, les instants dramatiques, la tragédie (et d'ailleurs la comédie) des relations humaines, n'est en rien scandaleux et relève simplement d'une nécessité, sinon d'une licence artistique évidente à accepter. L'enjeu du film et tous les problèmes qui posent sont ailleurs.

    Etre et avoir, tiens ? Un film plutôt mignon, affable, "humaniste", nostalgique dans le fond (ah l'école primaire de la république !) mais pas plus opératoire à mon sens qu' Entre les murs. Et dont le procès navrant qui suivit le film ("mais qu'on est des personnages réels de la vie vraie") me sembla plus intéressant que le film lui-même.

    Ah évidemment, il faut que tu revoies L'esquive ! Personnellement, et plein de mes préjugés droitistes, je n'avais pas voulu voir ce film à sa sortie, et ce n'est que cette année que je l'ai découvert, achetant presqu'honteusement le DVD dans un de ces magazins au rabais que l'on trouve dans Paris, et dans l'idée de le connaître pour le détester encore plus. Qu'avais-je fait là ? Au bout de dix minutes de film, j'étais retourné comme un gant. La petite Forestier et les autres m'éblouissaient par leur gouaille et l'intelligence qu'ils donnaient à leurs personnages. La virtuosité de Kechiche à filmer cinq ou dix minutes de scène non stop et à capter la vie de ces jeunes gens m'ébouriffait. Surtout, il réussissait la gageure de faire un film sur la cité, ses beurs, ses beurettes, ses problèmes de racisme, sans soupape idéologique (ou alors tellement cachée que moi je ne l'ai pas vu, et crois, moi, le gauchisme bien pensant, je le sens !!!), bref un film social sans sociologie, un film traitant de l'humanité sans burka égalito-démocratiste, et sans pour autant fuir aucun des problèmes sociaux et ethniques des cités qui ne font pas que "craquer" comme dirait ce connard de Jean-François Richet dont j'attends avec dégoût le prochain "Mesrine". Alors, bien sûr, j'étais aussi très sensible à l' "humanisme classique" du film montrant des franco-maghrébins s'élevant dans la langue de Marivaux et ayant visiblement plaisir à le faire, et je trouvais formidablement émouvant par la suite leurs relations apparemment violentes, mais finalement pudiques et respectueuses. Pour faire un jeu de mot facile, L'esquive n'esquivait rien, et ouvrait au contraire à un monde, soi que l'on ne montre jamais, soit que l'on confisque sociologiquement. Et pour moi, c'était un grand film. Et La graine et le mulet serait un chef-d'oeuvre.

    Tout comme Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin qui est un film qui m'avait laissé perplexe il y a six mois mais qui n'a cessé de m'obséder (sans doute par son thème : la haine incompréhensible d'une soeur pour son frère) et que je trouve finalement profond, juste et bouleversant. Je me suis refait hier soir Rois et reines et j'ai également adoré. Comme quoi, on fait de moi ce qu'on veut.

    Flandres ? Je mettrai demain ou après demain mon ancien article en ligne.

    Et puis il y avait autre chose que je voulais te dire (décidément, même quand je veux faire court, je fais long - ça doit venir de mes frustrations sexuelles ça). Si tu savais, Transhumain, comme je passe mon temps à faire... mon transhumain auprès de mes "autres", c'est-à-dire à les engueuler de ne jamais voir dans un film ou dans un livre autre chose que l'aspect signifiant, édifiant, moralisant ou choquant, et de ne jamais s'intéresser assez à la structure ou à la forme, d'être incapables de cette distanciation à la fois poétique et éthique qu'il faut mettre dans la perception des oeuvres. Celeborn et Améléia, en bons profs de français qu'ils sont, me comprendront, je pense. Car c'est vrai... Qu'il est insupportable de voir des gens qui aiment ou qui n'aiment pas une oeuvre qu'en fonction de leur petite moraline personnelle, qui ne comprennent rien à ce qui n'est pas une tautologie de leurs affects et de leurs idées, qui jugent un film comme ils jugent dans la vie. Récemment, une vacataire plutôt charmante du musée me soutenait : "moi, je n'aime pas Barry Lyndon, car je n'aime pas les arrivistes" !!!!!!!!!! L'idée de lui faire tomber le Balzac de Rodin sur sa sale gueule d'aguichante nénette m'a traversé l'esprit, mais je suis zen et j'ai avalé ma salive comme le Joker dans Batman...
    Hélas ! Comme on trouve toujours plus réac, plus esthète ou plus casse-couilles que soi, il a fallu que je tombe sur toi pour m'expliquer que le cinéma était une affaire de pararéalisme ontologique et de schizomatographe. Donc, prends garde Olivier, un jour, tu tomberas sur ton propre Transhumain qui te parlera de "paradiégétique néo-diachronique" et tu te rabattras alors sur la meilleure définition qu'on ait jamais donnée du cinéma, celle de Samuel Fuller dans Pierrot le fou : "le cinéma, c'est l'amour, la mort, la violence, l'émotion."

  • "le cinéma, c'est l'amour, la mort, la violence, l'émotion"

    Très belle citation. Cantet aurait dû intituler son film Entre les morts, c'eût été plus dramatique et plus fidèle à la réalité de l'école aujourd'hui, où des maîtres enseignent ce qu'ils ignorent à des élèves qui ne veulent pas apprendre. Et puis s'extasier devant ces écoliers dont le corps bouge mieux, à défaut que leur tête se remplisse, n'est-ce pas un peu facho comme philosophie ? Leni Riefenstahl n'aurait pas mieux parlé. D'ailleurs, elle en a fait un film et il s'intitule Triomphe de la volonté. Je vous le recommande, car il vérifie parfaitement les critères de Samuel Fuller. Et cela vous changera de l'anémique oeuvrette de Laurent Cantet.

  • Montalte,
    La citation exacte est : "le cinéma, c'est l'amour, la mort, la violence, en un mot l'émotion."
    D'autre part je ne reproche pas au film de ne pas tout montrer, je lui reproche d'avoir privilégié une dramaturgie et une mise en scène qui force le spectateur à être pour contre, qui en font un film dossier de l'écran. Quoique l'on puisse dire, le film montre l'école mais il ne montre que ça.
    On peut rêver de ce qu'aurait fait un Pialat avec un tel sujet ou dans un le genre purement documentaire un Frederick Wiseman.

  • Rhooo... Marre de toutes ces oeuvres "engagées" !
    Drôle comme, justement, ces oeuvres ont tellement rien à exprimer d'un peu intense pour que tant de gens se sentent obligés de parler pour elles, en bien ou en mal ! Et avec quelle facilité !
    Enfin j'ai bien aimé l'article, mais je suis absolument lasse de constater cette tendance à la Sean Penn, là, "il faut militer pour créer" - c'est totalement écoeurant de vacuité, si on me demande. Marre de ces questions à la noix, comme ce pauvre Le Clézio à qui on demande si le crash boursier va lui inspirer un bouquin...! Ah, bordel !!!

  • Mouais, Montalte.
    La distanciation c'est bien, j'ai été nourri à ça dans un lycée napoléonien de province bourré d'agrégés. Mais quand je revois les films d'art et d'essai qu'on nous servait dans les années 70, je m'interroge...
    Allez, un bon Derrick et au lit !

  • Tlön, nous sommes bien d'accord.

    Petrus, votre "bourré d'agrégés" sonne un peu comme d'autres diraient "bourré de racaille"... Sourire.

  • :-)
    D'une certaine manière, un sifflet de Merlusse qui parvient à se faire ranger 400 sauvages apprentis-esthètes en 2 secondes vaut bien un Kärcher, inopérant en comparaison...

  • rhhaaa la bonne vieille bagarre des familles. je kiffe, tac tac t'as vu.
    vive montalte et vive la valeur. De belles illusions pour servir la volonté, plutôt que l'égalitarisme pleutre pour la détruire.

  • Inutile de citer Pialat à tout bout de champ, Tlön. Il n'y a eu qu'un Pialat, qui n'a AUCUN équivalent aujourd'hui, ni Cantet évidemment, ni Dumont, ni aucun autre. Trop facile : je prends Un conte de Noël, et je vous dis : ah ma bonne dame, quand je pense à ce que Bergman aurait fait d'un tel scénario... Desplechin n'est que Desplechin, c'est déjà fort bien, mais un peu de mesure, chers amis.

    Montalte : ah, mais l'émotion, l'amour, c'est ce que je cherche au cinéma. Seulement, étant donné que ça reste très subjectif, je ne vois pas l'intérêt de parler de ma petite émotion personnelle. En revanche, comprendre ce qui se passe en moi, et donc comprendre comment fonctionne le film, et donc comment fonctionne le cinéma - pararéalisme ontologique, tout ça -, ça m'intéresse. Entre les murs m'a assez fasciné. Je sais très exactement pourquoi (enfin, je crois), mais reste à montrer comment...

    Je n'ai pas plus d'indulgence que vous pour le relativisme (il y a des génies, de bons artisans, des tâcherons et des buses), aussi les inégalitaristes couards peuvent aller se rhabiller. Seulement, nous ne parlons pas de la même chose. Que les choses soient claires : il n'y a pour moi aucun art dégénéré, aucun art abject. Un film ne saurait être innocent ou coupable, il est au-delà du bien et du mal. L'Esquive serait humaniste parce que les djeunz y disent du Marivaux ? Bizarre.

    Je crois par contre que certains se trompent dans leur interprétation, y compris politique, d'Entre les murs. Par exemple, les propos de Tlön sont pour moi rigoureusement incompréhensibles. A aucun moment, ni avec le livre, ni avec le film, je ne me suis senti obligé d'adhérer à un discours, "pour" ou "contre", ET POUR CAUSE, IL EST IMPOSSIBLE D'EN IDENTIFIER UN. Pour ou contre QUOI, au juste ? Une méthode pédagogique ? Les élèves ? Les machines à café ? Les capuches ? La coupe d'Afrique des Nations ? Le prof ? Les parents d'élèves ? Tlön, tu nous dois des explications. On ne nous demande pas de voter, en revanche on nous montre que le prof, lui, face à certaines situations, doit choisir. Et on nous montre aussi que ce choix n'est pas aussi simple qu'entre "moi chuis pour la valeur" (élève i_t) ou "moi chuis pour l'absence de valeur" (élève à identifier).

    L'analyse d'un film, même d'un point de vue "moral", si tant est que cela soit possible indépendamment du spectateur (mais c'est impossible : notre expérience, notre connaissance de l'auteur ou du réalisateur - cf. la notion "d'auteur construit" -, ou des deux, modifient notre vision), est avant tout esthétique : "voilà ce que nous montre le film", "voilà comment il nous le montre". Pardon de rabâcher, mais juger un film abject est absurde, à moins de parler d'un snuff movie ou à la rigueur d'un film de propagande qui glorifierait des actes eux-mêmes abjects. On en est très, très loin, là, quand même.

  • ... eh ben j'ai rien compris.

  • "Pardon de rabâcher, mais juger un film abject est absurde"

    Pourtant, c'est ce que vous avez fait dans votre critique de la Passion du Christ de Gibson :

    "Le cinématographe, pourtant capable de susciter le sentiment religieux – Bergman, Bresson, Tarkovski, Pasolini, von Trier... – est ici utilisé, prostitué à des fins propagandistes ; son peu de subtilité, sa vulgarité formelle n'ont d’ailleurs rien à envier aux pires productions communistes."

    http://findepartie.hautetfort.com/archive/2005/02/28/longue_vie_a_la_nouvelle_chair.html

    Quand on dit qu'un film prostitue le cinéma, c'est bien un jugement moral. Que je sache, la Passion n'est ni un snuff movie ni un film de propagande qui glorifie des actes immoraux. Rien ne justifie donc votre jugement, si ce n'est une répugnance personnelle devant ce film. Néanmoins, je suis tenté de dire : à chacun ses nanards. Vous c'est Entre les murs et nous chrétiens qui avons eu le malheur d'aimer le film de Gibson, La Passion du Christ.

  • Transhumain,
    Je vous réponds un peu rapidement.
    1) J'ai cité deux cinéastes Pialat et Wiseman dans la mesure où il me semble emblématique. L'un introduisant du réel dans la fiction, l'autre de la fiction dans le réel. Or il me semble que pour ce film Cantet échoue des deux cotés. Pas assez Pialat, pas assez Wiseman (je précise avoir beaucoup aimé Ressources Humaines du même Cantet qui de ce point de vue était une réussite éclatante).
    2) Vous aurez remarqué, mais peut-être ai-je failli, que je ne suis pas intervenu de manière directe dans le débat sur l'école (républicains vs pédagogues) dans la mesure où c'est là que réside l'échec cinématographique (je souligne) du film. Je me répète, par ses choix de mise en scène le film ne décolle (au sens le plus littéral) pas de son sujet. Il suscite du débat (la preuve ici) mais hors le film lui même et il est vrai que les prises de position de Bégaudeau n'ont rien fait pour arranger les choses.
    3) Quand à l'opposition Forme/Fond, plus jeune j'ai trop trainé mes guêtres dans les arrières salles enfumées des cafés autour du Trocadéro, j'étais alors un "formaliste" et pense l'être resté mais de manière moins fétichiste, à discuter de ces choses pour avoir envie d'en débattre encore une fois.

  • Ca, c'est envoyé, Sébastien ! Oui, en effet, chacun ses nanards, chacun son idéologie, chacun son masque esthétique ! Combien de nous faisons semblant de juger un film sur des critères purements esthétiques alors que ce film branle ou castre nos instincts secrets ?

    Car la "grande question" (moi qui pensais que l'on commençait à tourner en rond) est de savoir justement si le jugement esthétique suffit pour juger d'une oeuvre d'art. A priori, oui ! Bien sûr ! Surtout pour des gens pour nous qui font profession de critique, enfin plus toi que moi, Transhumain (mais ce n'est pas une critique !), et qui quand ils étaient plus jeunes se faisaient un point d'honneur et un malin plaisir à provoquer les cons qui ne jugeaient un film que du point de vue de leurs critères moraux, ou pire, du point de vue de leurs humeurs du moment. Quel mépris de l'art de la part de celui ou de celle qui refuse de se laisser embarquer dans d'autres affects, d'autres sens que les siens, et qui restent rivés à ses certitudes psychosociales !

    Mais Chesterton dit quelque part que quelqu'un qui n'est pas sensible au patriotisme ne comprendra rien au Henry V de Shakespeare. Et Gérard Lefort disait qu'il n'aimait pas Platoon d'Olivier Stone parce qu'il n'aimait pas les films de guerre et parce qu'il était antimilitariste. C'est épouvantable de dire une connerie pareille, n'est-ce pas ? Et pourtant... N'es-tu jamais certain qu'il entre dans l'admiration ou non que tu portes à un film autre chose que des catégories kantiennes ? Et ne trouves-tu pas que le jugement esthétique seul ne suffit pas ? Si un film est grand, est-ce parce que simplement parce qu'il est beau ou parce qu'aussi il est juste et vrai ? Et peut-on dire que ce qui n'est que beau est bon ? J'arrête avec mon platonisme à la petite semelle, mais tu vois ce que je veux dire.

    Tiens ! Récemment, une amie cinéphile qui a le goût sûr me disait que si j'aimais L'esquive, c'était parce qu'au fond, c'était "un film de droite" - un film qui respecte l'individu et n'en fait pas un stéréotype sociologique, un film qui met en scène des beurs de la cité, mais qui sont ultra-respectueux de l'école, de leur professeur, et de Marivaux ! Un film enfin qui obéit à cette topique de droite que l'on ne s'en sort jamais qu'individuellement, etc, etc...

    Pour moi, si L'esquive est formidable, ce n'est pas tant parce qu'il est "humaniste" dans un sens classique (la haute culture, ça ennoblit - et ne viens pas encore me dire qu'humanisme ne veut rien dire), c'est surtout parce qu'il montre de vrais personnages, de vraies situations, de vraies paradoxes, et que du début à la fin, le film est relativement imprévisible (même dans sa scène apparemment codée des flics méchants), et que son idéologie, si idéologie "droitiste" ou "gauchiste" il y a, est en effet, et comme tu le dis, IMPOSSIBLE A IDENTIFIER. Là-dessus, je te suis entièrement. C'est même pour moi le critère qui fait qu'une oeuvre est grande ou non.

    C'est comme dans Un conte de Noël et Rois et reines de Desplechin qui n'est certes pas Pialat ni Bergman (quoiqu'évitons aussi de faire de l'idolâtrie, le vice cinéphélique par excellence). La première fois que je les ai vus, je n'ai été sensible qu'aux défauts post-Nouvelle Vague de ces films (références cultureuses en veux-tu en voilà, citations visuelles, philosophiques et musicales jusqu'à la nausée, petits clins d'oeil privés à l'extérieur, virtuosités un peu douteuses d'une caméra plus lelouchienne que truffaldienne, narcissisme ultra satisfait amalrico-desplechinien - sans compter que ce Desplechin, quel affreux gauchiste !!!!!!), et cette semaine, je les ai redécouvert avec bonheur, et leurs défauts m'ont semblé largement compensés par leurs immenses qualités (surprises psycho-sociales continuelles, mélange permanent du tragique et du comique, audaces narratives et romanesques, diégèse à la fois symétrique et délirante, excellence d'Amalric, tentative "morale" ou "amorale", enfin, de réinventer la vie, le filial, l'organique.) Oui, il y a vraiment de l'inidentifiable dans ce Conte et et ces Rois.

    Sauf qu'Entre les murs est précisément un film foutrement identifiable, ne serait-ce que parce ce qu'en disent Cantet et Bégaudeau. On n'y revient toujours, mais que veux-tu, eux ne mentent pas ! Et comme disait Slothorp, la critique a des limites quand elle veut arracher le film aux intentions de ses auteurs. Alors tu vas peut-être me répondre qu'au cinéma, c'est comme en littérature, l'oeuvre peut être plus intelligente que son auteur et lui échapper, que le lecteur est le second auteur du roman, comme disait Valéry ("Quoi ? Tu n'aimes pas non plus PAUL VALERY ???" Moi aussi, je sais faire des clins d'oeil post-Nouvelle Vague), ou que tout doit se lire "littéralement et dans tous les sens", comme disait Rimbaud, ok ok ok, d'accord avec ça mais à condition que l'oeuvre en question soit riche, profonde et paradoxale, ce que n'est donc pas ce film de Cantet.

    Au fond, nous sommes tous, Tlön, Celeborn, toi, moi, d'accord sur la méthode, mais nous ne l'appliquons pas à Entre les murs, alors que toi, si.

  • Ah, Sébastien, je me demandais si quelqu'un allait bien finir par me ressortir La Passion du Christ ! J'ai certes parlé de propagande, mais mes arguments sont essentiellement esthétiques ; j'ai parlé de prostitution, parce que Gibson utilise les pires moyens esthétiques. Par ailleurs, Pardonnez-moi, mais Marin n'est pas une figure historique et religieuse. Mais je vous accorde que ce papier est le seul où je n'applique pas entièrement ma position distanciée. Par ailleurs, Sébastien, votre "nous Chrétiens" est abusif : je connais pas mal de chrétiens qui ont tout autant détesté le film que moi. Enfin, La Passion EST un nanar absolu, pas Entre les murs. Désolé, je tarde à rédiger mon papier, mais je ne retournerai le voir que la semaine prochaine. Dur de trouver une baby-sitter.. En revanche, je mets en ligne ce week-end un texte sur L'Homme de Londres, le magnifique nouveau film de Béla Tarr (qui, prétend-il, sera l'avant-dernier...).

  • Monsieur Cormary ...Je ne vous connaissais pas , il y a quinze jours encore .
    En payant une revue de décoration chez mon marchant de journaux , je suis tombée sur "Les carnets de la philosophie" trônant à côté du terminal carte bleue . C'est le prix , 15 euros, de l'ouvrage qui me l'a fait remarquer . Je me suis fait un cadeau : une coquetterie d'intellectuel .
    Votre article ,"Comment peut-on être son contemporain?" est un bonheur à lire et tombait fort bien dans une discussion que vous devinerez vive à propos de la folie et /ou de la corruption que l'on associe au pouvoir

    Votre réaction au film "Entre les murs" ...je la fais mienne et je tenais à vous remercier pour la façon lumineuse dont vous mettez en forme des pensées que je partage depuis si longtemps et que je finissais par imaginer délirantes .

    Merci.

  • Chère Roussote, tout le plaisir est pour moi.
    Cet article sera mis en ligne au début de l'année prochaine.
    Bien à vous.

  • Montalte,

    Je n'ai pas vu ce film mais je me suis délecté de ton article. Je n'ai aucune envie de voir ces 1h30 dégoulinantes de loukoum-barbapapa-nappé de sucre et de miel. Je sais, sans avoir vu le film, que tout y est convenu, niaisement dramatisé, moraliste à souhait. Je crois que je vais aller voir Hellboy II.

    Salut l'ami.

  • Grégoire, vous dites n'importe quoi, Entre les murs, qui filme l'échec d'un système, d'une approche démagogique de l'enseignement, et d'un professeur, n'a rien de ce loukoum dégoulinant que vous croyez entrevoir. La preuve en cliquant sur mon nom...

  • J'aimerais dire que je suis plutôt d'accord avec vous tous, mais il y a un point sur lequel je vous trouve globalement tous très durs: c'est qu'il faudrait mettre au feu ce prof avec sa pédagogie.

    Je m'explique: que faire quand on hérite d'une classe ressemblant à celle-ci? démissionner? (à sa place je serais tentée de le faire)
    Oui, enseigne-t-il vraiment du français? mais quand personne ne s'intéresse à la littérature, faut-il critiquer ceux qui essayent de faire passer quelque chose par n'importe quel moyen?

    Certains profs de français ne peuvent parfois plus faire leur boulot. bon, je leur rend justice et hommage d'être quand même opiniâtres que cela réussisse ou pas.

    L'éducation nationale est certainement en échec mais est-ce uniquement à elle d'éduquer?? non! les jeunes, leur famille et "la société" (je déteste ce mot qu'on mange à toutes les sauces) ont leurs torts aussi.

    Est-ce grave si les profs deviennent éducateurs? oui, mais s'il faut les blâmer, c'est moins parce qu'ils sont obligés de l'être que parce qu'ils sont à côté de la plaque.
    Je me console en pensant qu'il existe quand même des classes bien différentes de celle-ci, qui reste une caricature triste et qui se veut optimiste de la relation jeunesse/institution.

    Malheureusement, à cause de sa palme d'or, beaucoup de personnes influençables vont prendre ce film au pied de la lettre et se dire que les collégiens, ce qu’on leur apprend et le respect en France, c'est ça...

    emeraldias

  • Découvrant ce blog et intervenant donc avec retard, je me contenterai d'un témoignage personnel: après voir vu ce film plutôt distrayant, ma résolution de ne pas quitter les beaux quartiers parisiens, malgré le prix du mètre carré, s'est encore renforcée. Il est en effet hors de question que mes enfants subissent une scolarité de ce type. Peu m'importe ce qu'ont pu déclarer Bégaudeau et Cantet: je suis prêt à mettre le prix qu'il faudra pour leur éviter la bienveillance meurtrière de ce type d'enseignement et la "diversité" de cette camaraderie qui ressemble plutôt à une inculture uniforme.

    Je ne suis pas sûr que tel était l'objectif des cinéastes: mais c'est peut-être la preuve que ce film n'est pas si mauvais que ce qu'ont pu dire certains brighellistes - il excède l'intention des auteurs dans le dévoilement d'une triste réalité. Ce qui m'a frappé le plus: l'incroyable maladresse du professeur qui se fait manipuler par ses jeunes élèves, essayant de se justifier auprès d'eux alors qu'il ne peut qu'être perdant à ce jeu-là. Et recourant in fine à la forme d'autorité la plus fruste lorsqu'il s'agit de sévir.

    Quant à l'Esquive, je ne partage pas votre interprétation: loin d'une joie de la langue redécouverte par des jeunes habitués à un parler pauvre, c'est un échec que nous raconte ce film. Le héros quitte la pièce après quelques répétitions, incapable de s'approprier le texte de Marivaux comme de déclarer son amour d'une manière un tant soit peu subtile.

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