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17/09/2009
René Girard en deux mots ou à peine plus


La pensée de René Girard en deux mots ?
1 - Le désir est mimétique.
2 - La violence est sacrificielle. Depuis le christianisme, elle est devenue scandaleuse. Du moins, elle essaie.
(Ah oui, le christianisme est une science !)
Là-dessus, il faut étayer. Et pour ce faire, relire Les origines de la culture - ce grand livre d'entretiens qui dit tout ou presque sur cette pensée qui relève à la fois de l'histoire, de l'anthropologie, de la théologie, de la littérature, et d'un peu de philosophie, et qui est en tous cas la plus stimulante de notre temps. Rares (et contestées) sont en effet, les pensées qui proposent une explication générale du monde.
Reprenons.
Le désir mimétique, c'est le désir que nous avons d'imiter l'autre. Autrement dit, nos désirs sont moins individuels que sociaux (et peut-être n'y a-t-il pas de désir individuel : une femme qui veut une robe veut ce que toutes les femmes veulent : prouver sa féminité en ayant une robe, et la plus belle robe pour prouver qu' elle est la plus belle femme ; un homme qui veut une voiture veut ce que tous les hommes veulent, c'est-à-dire une bite comme tout le monde, mais la plus belle bite). Ce mimétisme peut conduire à la rivalité, donc à la guerre, mais il peut aussi être facteur de paix. La culture, c'est précisément la conscience de cette rivalité originelle qui est aussi violence originelle (Caïn et Abel). La culture, c'est ce qui fait de l'autre, ce rival, un modèle. Le rival se combattait. Le modèle se transmet. La culture est transmission de cette conscience désormais sublimée de la violence. La culture est le savoir du sang et du sublime.
Le mimétisme apparaît alors comme le principe génétique de la culture humaine en plus d'être un nouveau paradigme anthropologique. On pourra alors considérer René Girard, selon le beau mot de Michel Serres, comme le "le Darwin des sciences humaines".
Contre la violence sociale ou profane, les cultures humaines ont toujours opposé la violence religieuse ou sacrée. Peu importe qu'un individu soit innocent ou coupable, le sacrifice de celui-ci en place publique conjurera les pulsions de mort de la tribu. Un bouc-émissaire exécuté et tout rentre dans l'ordre ! Une fois que la foule a joui, elle est apaisée, elle a l'impression que justice a été faite, elle rentre chez elle, tranquille. La peine de mort, ce n'est pas pour punir le coupable, c'est pour tenir la foule (Note au benêt : quand je dis "foule", je dis "nations", "peuples", "tribus", "clan", "sociétés humaines", "humanité").
Le christianisme a voulu libérer la foule en lui montrant que le sacrifice d'autrui était quelque chose de dégueulasse. Le christianisme n' a réussi qu'à scandaliser la foule. La foule a crucifié le christianisme. Mais le christianisme est resté dans les esprits. Le christianisme, plus que Nietzsche, Marx et Freud, a mis le soupçon dans les esprits. Et si le sacrifice humain était inhumain ? s'est demandé le trop humain. Depuis, l'histoire du monde est devenue une suite de sacrifices (les guerres) et de sacrifices de sacrifices (l'église). Le social versait le sang pour souffler. Le clérical versera le sang de celui qui en versait pour lui faire comprendre qu'il ne faut plus le faire. Le christianisme ne progressera guère. Et le Christ restera sur sa croix.
Entre temps, René Girard se sera converti. A la fois pour des raisons personnelles mais aussi et surtout pour des raisons épistémologiques. La conversion au catholicisme romain comme présupposé scientifique, oui madame. La conversion comme critique explicite du sujet qui se croit toujours libre et qui ne l'est pas, oui, monsieur. La conversion comme exemple biographique du mimétisme du désir, oui les gens. Pour Girard, c'est la science qui conduit à la religion, comme c'est le christianisme qui devrait un jour nous sortir de la violence. En attendant, le christianisme est la science humaine la plus féconde. Le christianisme, "théorie de l'homme avant d'être une théorie de Dieu" comme le disait Simone Weil, est ce qui permet de comprendre les origines violentes de l'ordre culturel. Mieux : le christianisme est ce qui nous a fait rompre avec les mécanismes sacrificiels archaïques. Le christianisme est ce qui nous a fait rompre avec la sélection naturelle. Il nous a rendus plus humains. Il nous a rendus presqu'humains.
Aujourd'hui, écrivent Pierpaolo Antonello et Joao Cesar de Castro Rocha (c'est sûr, ce n'est pas Pascale Clark ni Caroline Fourest), "tout l'horizon idéologique de la culture contemporaine est en effet bâti autour de la centralité de la victime : victimes de l'Holocauste, victimes du capitalisme, victimes des injustices sociales, des guerres, des persécutions, du désastre écologique, des discriminations raciales, sexuelles, religieuses... Or, c'est le christianisme qui a placé la victime innocente au coeur de nos discours." C'est le christianisme qui, s'il n'a pas aboli la violence, s'il s'en est lui-même rendu coupable, a fait de la violence un scandale. Et contre le sacrifice de l'autre a promu le sacrifice de soi.
11:45 Publié dans René Girard le seul | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : rené girard, les origines de la culture, désir mimétique, mimétisme, violence sacrificielle, violence et sacré, scandale, christianisme, caroline fourest, pascale clark, connes, "darwin des sciences humaines", anthropologie |
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Commentaires
Gabriel de Tarde (1843-1904) bien avant Girard a parlé de l'imitation sociale ...
Ecrit par : iPidiblue fonctionne à la sympathie | 17/09/2009
René Girard ? Auteur surfait...
http://www.alaindebenoist.com/pdf/rene_girard.pdf
Ecrit par : OooO | 17/09/2009
Intéressant, l'article d'Alain de Benoist. Sa conclusion: "Girard, dernier avatar de la
réduction rationaliste de la foi ? On peut au moins se poser la question." est juste, mais je n'en tirerais pas les mêmes conséquences que lui. Oui, Girard est bien le seul à avoir proposé une théorie non religieuse du religieux, une théorie morphogénétique du social qui explique sa génèse sans avoir à supposer son existence préalable. Ce n'est pas un mystique ni un irrationaliste. Et c'est toute sa force. Pour lui le christianisme est une épistémologie, même s'il est par ailleurs un pratiquant catholique tout ce qu'il y a de plus traditionnel.
Quant à sa tendance à tout ramener au désir mimétique et au sacrificiel, elle est le propre de tout penseur systématique. Que cela conduise à simplifier, à généraliser abusivement, sans doute. On peut faire le même type de reproche à Hegel, à Marx, à Freud, à Nietzsche... mais ces penseurs nous permettent de jeter un autre regard sur le monde, et c'est suffisamment rare pour être salué.
On trouve une critique (beaucoup plus lapidaire) de Girard par Alain Boyer dans l'ouvrage collectif issu du colloque en l'honneur de Jean-Pierre Dupuy; le reproche d'une réduction abusive de tout désir au désir mimétique est assez valable, et il est indéniable que Girard laisse de côté, dans ses analyses littéraires, tout un pan de ce qui fait que la littérature est la littérature (le Verbe). Il reste que ses analyses sont lumineuses et convaincantes, qu'il s'agisse de Shakespeare, de Proust, de Camus (magistrale déconstruction du mythe de l'Etranger) ou de Dostoievski.
J'ai eu l'occasion un jour d'en discuter avec Alain Finkielkraut, qui n'appréciait Girard que pour Mensonge Romantique et Vérité Romanesque et trouvait lui aussi abusives ses généralisations ultérieures. Mais la lecture que fait Finkielkraut dans son dernier livre du Sous-sol de Dostoievski, si elle a le mérite d'une réelle subtilité et d'une attention au texte, est loin d'avoir la dure clarté de celle de Girard.
Quant à l'homme lui-même, j'ai eu la chance de le cotoyer brièvement à Stanford et je peux témoigner que le portrait qu'en trace De Benoist est faux: si dans ses livres Girard se montre systématique et parfois "simplificateur", c'est un être humain qui fait preuve dans ses conversations d'un vrai sens de la nuance.
S'agissant de la référence à Tarde: c'est un vieux reproche qui lui est fait à intervalles réguliers... d'avoir repris les thèses tardiennes... seuls ceux qui n'ont pas lu Girard (ou Tarde) peuvent commettre ce type d'erreur: Tarde est une référence girardienne, mais le girardisme va beaucoup plus loin.
Ecrit par : Jesse Darvas | 17/09/2009
Synthèse juste et belle des écrits Girardiens. Puis je écrire ici, que je vois Girard comme celui qui ne cesse de rendre grâce à l'Esprit Saint ? Qui nous fait constater Son Oeuvre. Girard, de plus, ne cesse de nous faire comprendre que l'Esprit Saint a parlé par les prophêtes et les grands écrivains. Il nous invite à une conversion profonde qui réconcile notre intelligence et notre coeur.
Théoricien surfait ? Je ne sais pas... Mais un homme qui change votre vie pour peu que votre vanité sache vaciller un moment...
Ecrit par : pepeji | 17/09/2009
Tarde est une référence girardienne, mais le girardisme va beaucoup plus loin.
Ecrit par : Jesse Darvas | 17/09/2009
C'est bien ce qu'on lui reproche d'aller beaucoup trop loin ! Quand on dépasse son but on ne l'atteint pas ...
Ecrit par : iPidiblue Rétrofiction | 18/09/2009
Complètement con ce que tu dis, mon pauvre Pidiblue...
Pour le reste, j'y reviens demain.
Ecrit par : montalte | 18/09/2009
Au fait non, Jesse Darvas a tout dit, et franchement, je l'en remercie.
Ecrit par : montalte | 18/09/2009
Cette histoire de désir mimétique n'est pas convaincante.
Chacun peut le vérifier en lui-même, individuellement.
Peut-être cette histoire s'applique-t-elle à un ensemble, une société.
Mais pas au niveau individuel.
(bisous)(étreintes viriles)(poignée de main franche et virile avec sourire courtois)
Ecrit par : Boulard | 18/09/2009
Outre Tarde, il me semble qu'on oublie que le mimetisme tel que Jules de Gaultier le theorisa dans son "bovarysme" a necessairement influence Girard - gentil vieux monsieur radoteur qui ne sait plus du tout parler en public, ni convaincre son auditoire...
Ecrit par : Salome | 19/09/2009
Pierre, tu me conseillerai quoi comme textes à propos du désir mimétique, quelque chose que je pourrais voir avec les élèves en classe... Ou quelque chose qui me permettrai de faire une petite synthèse de l'idée. J'avais lu la violence et le sacré et le bouc émissaire, ce sont les 2 seuls que j'ai chez moi, mais je n'arrive pas vraiment a trouver de références utilisables, parce que j'ai trop oublié ces livres. Si tu les a en "mémoire vive" peut être peux-tu m'aider !
Ecrit par : Se7th | 20/09/2009
On vous sent indignée, Salomé. Vous en perdez vos accents.
Ecrit par : Sébastien | 20/09/2009
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