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L'argent, c'est la vie.

medium_Avare_3.2.jpgPersonne ne l'aime, ce vieux grigou. Tout le monde veut qu'il meure. Pourtant, lui est tombé amoureux et il pète la forme. Et se moque des jeunes qui ont des "éblouissements" à tout bout de champ : "Voilà de mes damoiseaux flouets, qui n'ont pas plus de vigueur que des poules." A son fils qui vient d'avoir un "éblouissement", il conseille "un grand verre d'eau claire". Hygiéniste, stoïcien... et diététicien. Plus tard, lorsque son intendant lui dira qu' "il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger", il exigera qu'on inscrive cette sentence en lettres d'or sur la cheminée. Lui, avare ? Non, vivant. Terriblement, odieusement, atrocement vivant. Et qui peut vivre d'amour et d'eau fraîche - contrairement à son fils qui fait dans le "marquis" et qui a besoin de s'habiller mode. Qu'il s'appelle Diogène, Jean-Jacques Rousseau ou Harpagon, vivez deux jours avec quelqu'un qui n'a besoin de rien sauf de l'essentiel et rougissez de vous rendre compte que vous ne serez jamais philosophe. L'Avare philosophe ? Comme d'habitude, j'exagère (mais bah vous me connaissez..), mais quand même, essayez de vous mettre un peu à la place d'Harpagon au lieu de le regarder et de vous mettre à rire. Vous êtes vieux mais vert, vous voulez vivre une dernière histoire d'amour mais les autres attendent votre mort comme des rapaces, que faites-vous ? Vous vous défendez comme vous pouvez. Votre avarice tant décriée n'est qu'une forme comme une autre de bonne santé et aussi un moyen de subsistance. D'ailleurs, l'avarice, l'avarice, ce n'est jamais qu'un point de vue de fils. Michel Serrault concevait le rôle ainsi. Harpagon, c'est la vie dont la société ne veut plus. C'est le vieux que les jeunes préfèreraient mort. Et en effet, sa cassette, c'est sa vie et c'est cette vie qu'on veut lui dérober. "Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s'étonne après cela que les fils souhaitent qu'ils meurent" se laisse à dire son fils Cléante - une réplique qui a l'indulgence du spectateur alors qu'elle est substantiellement la même que celle que Don Juan prononce contre son père : "Eh mourrez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des pères qui vivent autant que leurs fils." Comme quoi rien n'est simple en cette vie - surtout chez Molière où ce qui est  odieux dans telle pièce ne l'est plus dans telle autre. Tartuffe est hypocrite mais pas moins que Scapin, Agnès, ou même Elmire. Et si dans Les Précieuses Ridicules, l'on se moquait de Cathos et Magdelon qui lisaient Clélie, dans Sganarelle ou le cocu imaginaire, l'on se moque de Gorgibus qui empêche sa fille de le faire. La préciosité peut être ridicule mais elle est aussi un moyen de combattre les mariages forcés. Pour combattre le vice, il faut plus de vice que de vertu, telle sera la "morale" de Molière (à ne pas louper mon article hyper génial sur ce dernier dans le prochain Magazine des livres).

Donc, L'avare au théâtre de la Porte Saint-Martin, dans une mise en scène de George Werler, avec Michel Bouquet dans le rôle titre. La première et sans doute la dernière fois que je vois ce génie. Il paraît que celui-ci ne voulait pas mourir sans rejouer une dernière fois Harpagon - comme quoi L'avare est bien une pièce de la vie, vie détestable mais vie quand même, contre la mort. Et c'est vrai que, comme l'on dit, "l'on aimerait être comme lui à son âge", courant sans cesse sur la scène comme un enfant avide de tout voir, de tout entendre et de tout surprendre, ou comme un acteur qui veut sentir physiquement les planches le plus qu'il peut. Loin de la méchanceté, paraît-il extraordinaire, de son Avare de 89, Bouquet conçoit cette fois-ci Harpagon comme un tyran en fin de règne dont on fait un peut ce qu'on veut. Qui aboie plus qu'il ne mord (mais quelle voix de stentor éraillé !) et dont la bougeotte mortifère finit par faire plus rire que peur - notamment dans son fameux monologue où à la réplique "ils me regardent tous et se mettent à rire", le public rit franchement, ce qui, d'après des spectateurs plus connaisseurs que moi, n'était pas arrivé depuis longtemps. Pour autant, Bouquet  n'écrase pas ses partenaires, tous excellents (notamment un Valère plein de morgue et un Commissaire irrésistible dans l'abrutissement suspicieux), et s'inscrit à merveille dans une mise en scène qui précisément mise autant sur Harpagon que sur l'ensemble de la pièce. Du coup, les quiproquos saisissent pour de bon, les rebondissements font vraiment mouche et le public, celui de ce jeudi huit mars en tous cas, se laisse prendre comme si c'était la première fois que l'on montait cette pièce. Même l'intervention finale, baroque à souhait, d'Anselme en carrosse porté par des hommes à tête de cheval, fait son effet et émeut toute la salle. Les enfants se retrouvent, les amants s'embrassent (ou le contraire), et sous le coup d'un Alléluia hændélien, Harpagon revoit sa chère cassette. Et c'est le moment des applaudissements, sans doute le plus émouvant du spectacle. Plus que son interprétation elle-même, c'est la joie de Michel Bouquet saluant son public à la fin qui me restera en mémoire. Il fallait le voir danser sur cette scène qu’il a tant aimée, ce jeune homme de 81 ans ! Comme il avait l'air heureux ! Comme il semblait vouloir savourer jusqu'au bout la joie de jouer encore et encore ! Des adieux ? Un Bouquet final ? Allons donc !

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Commentaires

  • J'aime bien votre point de vue sur Harpagon : le personnage en effet est défendable. C'est l'une des facettes du génie de Molière de parvenir à dépasser le manichéisme apparent des situations en donnant une chance à ses personnages principaux, qui leur permet d'exister au-delà d'une simple caricature (comme plus tard Jean Renoir dans ses films). Ceci dit, je crois que notre époque a tendance à exagérer beaucoup l'aspect positif de son Dom Juan : certes, il ne manque pas de panache (il en va de sa crédibilité comme séducteur) - mais c'est lui aussi un monomane, fondamentalement égoïste, et finalement une sorte de Tartuffe.

  • L'aspect positif de Dom Juan est en effet une erreur de perspective. Non que Dom Juan soit "négatif" mais il est en dehors de ces catégories. Dom Juan est une grande force vide au service de lui-même - et en ce sens, c'est vraiment un personnage molièresque, obnubilé par sa passion... Il n'est "qu'une" force, pourrait-on dire. Qu'on envie malgré nous et qui nous dégoûte en même temps. Mais vous me donnez l'envie de développer dans un autre post.

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