« Bernanos - des pages qui changent la vie. | Page d'accueil | Lorenzasensio ! »
25/05/2005
Patrick Besson - le Geméaux absolu.
Ecrire
sur Patrick Besson ? On aimerait que le citer. Ce qu’il dit du temps qui
passe : « Ma vie, à vingt et un an, déjà semée de lieux de
pèlerinage. A peine ai-je marché, je reviens sur mes pas. », des
filles : « Ce que j’aime, c’est entrer chez les filles : corps et
appartement. », du couscous : « Je suis fasciné par la
semoule. C’est un plat métaphysique, car infini : on vous en apporte
autant que vous en voulez. Je l’inonde de harissa et de bouillon de
légumes : cette épaisse potée pimentée me comble et m’apaise. »,
de l’échec : « Je ne sais pas encore que l’échec, si drôle à vingt
ans, est triste à trente, insoutenable à quarante, assassin à
cinquante. », des passions humaines : « Ce qui reste chez
une personne à sa mort, c’est le nombre de fois où on l’a vexé. », des
soirées parisiennes : « Ils aiment sortir. Tout le monde aime
sortir. Sauf moi. Moi, ce que j’aime, c’est rentrer. »,
de lui-même : « Je savoure ma hauteur, ma froideur,
ma maigreur. Je ne suis impliqué dans rien, corrompu par rien. Je suis un
danger inédit, récusant d’avance toute définition. Aucun mot, aucune phrase ne
me résume. Je suis flou, vaporeux. Innommable, ce qui est nommé me paraissant
erroné et vulgaire. », de sa façon d’être enfin : « Ne
jamais mentir, ne jamais dire la vérité. »
Et de fait, parler de
Besson est une gageure tant on est toujours en retard sur lui. A peine a-t-on
fini de lire un de ses articles qu’il en a déjà écrit un autre où il dit le
contraire ou presque. Et le pire en ayant raison dans les deux cas. En
lui, le principe de contradiction est érigé en principe de raison. Son
génie est dans le perspectivisme ou dans l’ubiquité. Il se contredit moins
qu’il ne contredit les malheureux qui ont cru un jour être d’accord avec lui.
On appelle ça une recherche de la vérité. Viser juste et passer à autre chose.
Il est ce gémeaux absolu pour qui tous les points de vue sont des pointes de
vies qu’il convient de tirer une à une ou en même temps. Au moi hypertrophié et
ravageur de son ami Nabe, capricorne en diable, il confirme l’adage de
Montaigne : « Notre fait, ce ne sont que pièces
rapportées ». L’identité, c’est ce que l’on découvre sur soi chaque
jour. Aux idées fixes de son compère, pathologiquement cohérent avec
lui-même, il oppose les pensées fluctuantes – et pour autant notées au
stylet, car le moraliste français qu’il est écrit vite et droit. Et sans jamais
se soucier d’où, c’est l’écrivain anti-situationniste par excellence. Qu’il ait
sévi à l’Humanité et au Figaro en même temps a fait grincer
les dents des gens de gauche mais fait rire les gens de droite, car à gauche,
on ne rigole pas de l’humanité.
Lui rigole de tout et surtout de la littérature – ce que ne lui pardonneront
pas les littérateurs, ces gens qui sacralisent la littérature et ne savent pas
en faire. Ecrire, ce n’est pas plonger dans les ténèbres et se perdre entre
Dieu et le diable, c’est gagner de l’argent. « On prend une feuille
blanche, on écrit quelque chose dessus : ça devient un billet de banque.
On peut recommencer l’opération autant de fois qu’on veut. Il n’y a aucun
risque, sauf celui de perdre son talent ; ça m’est égal, je trouve le
talent aussi bête que l’absence de talent. » Et plus loin « ce
qui compte, c’est le chèque, parce que le chèque, c’est la vie ».
On reconnaît le grand artiste à ce qu’il aime se moquer des esthètes.
Moraliste et chasseur de primes tout à la fois, Besson écrit plus sans doute
plus vite que son ombre mais son écriture mercenaire en a « cassé »,
comme dirait Brice de Nice, plus d’un.
« Ma vie, c’est mon livre. C’est moi qui
l’écris. »
Les écrivains écrivent souvent
pour se construire ou se détruire. Lui écrit pour modifier. Si la vie nous
appartient, alors on peut la changer tout le temps et partout. Le plus
jouissif, quand on décide de quelque chose, c’est d’y renoncer et de faire
autre chose - ou de partir quand on vient d’arriver. Ainsi, le voici à peine
débarqué à Pointe-à-Pitre qu’il décide de rentrer en France aussitôt – trop de
moustiques, de soleil, et trop loin d’Isabelle. « Fuir, c’est mon
rayon. Le décrochage. Me débiner, je sais. J’organiserai tout. Une pratique
infaillible. Je regarde s’embarquer ces mortels vers une autre journée de
cauchemar. J’ai des larmes de bonheur dans les yeux. Tout peut être changé à
tout moment. Comme dans un livre. Ma vie, c’est mon livre. C’est moi qui
l’écris.»
Si tout change ou tout s’écrit à tout moment, c’est que rien n’existe. Besson
est un matérialiste qui du mal à croire à la matière. De livre en livre, de
femme en femme, de restaurant en restaurant, il multiplie les preuves de la non
existence de l’existence. Même le temps et l’espace lui paraissent des
faux-semblants. « Qu’est-ce qui existe, putain ? »
finit-il par crier, un rien désespéré. De toutes façons, la vie est une blague
que seuls les sots et les chrétiens prennent au sérieux. Dieu, Besson ne
supporte pas, car Dieu, c’est précisément ce qui fixe, donne du sens, rend
sérieux et ne convient qu’aux lâches qui « refusent de souffrir et de
mourir pour rien ». Et quand un jour il accompagne Frédérique à la
messe et qu’il la voit revenir avec une hostie dans la bouche, il la méprise et
la quitte : «… je détournai sciemment ma face de son Dieu,
fantasme flou féminin, retrouvai mon néant doux et plein, mon non compact et
pur, mon vide sans bonheur et sans gloire… »
Plaisir et inconvénient d’aller seul au
restaurant.
Du bonheur, il en donne. Quoiqu’il
dise, on a envie de le faire. Etre communiste ou déguster des profiteroles.
Lire des auteurs serbo-croates ou aller voir les films de Claude Zidi. Mais
d’abord se promener dans Paris – un Paris qu’il arpente continuellement, tel un
Modiano espiègle, du Bon Marché à la rue de Bellechasse, de la rue de Bourgogne
à la rue Vaneau : « Rue Vaneau, j’aime tous les moments de la
journée : la matin bleu et frais où on entend chanter les oiseaux,
l’après-midi mou et tendre car je me suis soûlé au restaurant avec Eric ou un
éditeur, et surtout le soir, le soir interminable où, armé d’une bouteille de
vodka, je plonge dans ma bibliothèque yougoslave. ». Tout paraît
accessible et facile avec lui sauf peut-être demander le vin quand on mange
seul au restaurant : « Un inconvénient, quand on commande une bouteille
de vin, le serveur dit systématiquement : « une demi ? » Il
faut alors avoir le courage de répondre : « Non, une entière. »
Je n’y arrive pas. J’en suis quitte pour commander une autre demi-bouteille au
milieu du repas…. » Ecrire évidemment, écrire comme on respire.
« Il n’y a rien à faire sur terre, sauf écrire, manger, boire, voyager
et baiser – ce que je fais. » Et surtout pas vivre, surtout pas !
Car vivre, ce n’est pas faire tout ça, c’est se marier, avoir des enfants et
pointer à son boulot. La vraie vie, telle que Dieu l’a voulu et telle que
l’apprécie tout le monde (comme quoi Dieu a bon), est sérieuse et chiante. Pour
Isabelle comme pour lui, « ça l’épuise. Tout l’épuise, c’est ce qui
nous rapproche. La vie nous demande un effort énorme, alors on ne vit
pas. » Et on fait l’amour sans faire d’enfants, car « faire un
enfant, ce serait admettre que je suis dans la vie et la considérer comme une
chose importante, ce qui me rendrait fou. Je ne supporte d’être que si je peux
faire mine de ne pas être, car être, c’est être moi, et je me déteste. Un
enfant me ramènerait à la réalité qui me tuerait, puisque tout en elle me
paraît risible, pesant, odieux, stupide et atroce, notamment et principalement
moi. » D’ailleurs, même faire l’amour est trop réel, et donc
ennuyeux : « J’ai tellement de perversions sexuelles qu’un jour je
renoncerai à faire l’amour, par paresse, et peut-être aussi par
dégoût. »
En attendant, il décroche un prix littéraire. Ca veut
dire un chèque et du champagne – le seul paradis valable et renouvelable.
« Elle est douce, presque exquise, cette lente promenade bavarde que
va être ma vie pendant plusieurs années. Apparences de livres, fausses
critiques. Promotions diverses de je ne sais quoi. Chambres d’hôtels,
restaurants. Verres. Je lis mon avenir en béton dans l’azur. J’ai au bas mot
une décennie devant moi, à ne rien faire que rester écrire dans mon
appartement, mon premier appartement, de la rue de Bourgogne. Après je serai
mort. Je n’ai donc plus aucun souci à me faire. J’ai horreur des soucis.
Horreur. ».
Au bout du compte, il aura des enfants. Pas avec Isabelle mais avec Gisèle –
une fille qui lui aura appris à aimer, c’est-à-dire à devenir moral. Tant pis
pour les soucis, il aura changé d’état d’esprit. Changer, toujours.
Un état d’esprit de Patrick Besson, Livre de Poche, cinq euros.
(Journal de la culture n° 14)
00:05 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note