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Faire souffrir le diable

Philippe_Sollers_grand_beau_temps.jpgSacré Sollers ! On croit toujours que c’en est fait de lui, qu’il va encore se ramasser dans une émission de télé, ou commettre un livre inutile, et au moment où l’on cherche le mot le plus méchant pour l’enterrer, le voilà qui rejaillit de nulle part et se retrouve à mille coudées au-dessus de tous. Sollers ? Une sorte de phœnix imprévisible qui renaît des cendres du paon décrépi qu’il était devenu et qu’il va s’empresser, nature, nature, de redevenir, une fois l’envol passé. Tant pis ! Il faut prendre ce qui est bon. Avec ce Grand beau temps, le joueur portraituré vient de donner son meilleur livre, ou plus exactement le recueil de ce qu’il y a de mieux dans ses livres : saillies, fusées, prières, fuites, large. Du Sollers concentré, fulgurant, drôle - tout ce qu’il aurait pu être à plein temps si son intelligence trop complaisante n’avait pas saboté son talent. C’est qu’il ne faut pas être trop intelligent quand on est écrivain. Il faut savoir mettre les pieds dans le plat plutôt  que de le lécher goulument.

Pour l’heure, arrêtons le tir, et comme l’auteur nous y invite, parcourons ce missel avec le bonheur qu’il se doit. Les approbations ne manqueront pas.

Par exemple, sur notre monde permissif et coincé qui « fait semblant de libérer les marginalités », alors que dans le même temps il s’arrange pour que tout soit désirable, sauf le réel. Du cuir, du queer, du cyber, du pixel, mais surtout pas d’homme ni de femme en vrai, et encore moins de chair et de septième ciel. Le mérite de Sollers et de toute sa clique d’Infinis finauds aura été, reconnaissons-le, de mettre à nu cette idéologie de la libération qui a voulu déproblématiser le sexe (autrement dit, le rendre impossible) et de fait le remplacer par tous les simulacres sado-athées de notre époque. Il est vrai que celle-ci, « simultanément pornographique et conformiste, conventionnelle et terroriste », a le cœur et les couilles bien mal placés, et la rage de moraliser, juger et condamner tous ceux qui les ont à la bonne place, perpétuellement en berne.

Moraliser ou se moquer. Dans cette société du spectacle, ce sont bien « les clowns qui fixent les limites sociales et définissent les règles », ce que l’on doit penser ou pas. Nouveaux directeurs de conscience, les guignols font semblant de s’en prendre au pouvoir, alors que ce sont eux le pouvoir. Guillon, Baffie, Gaccio, Gerra, Foresti, Jamel et son insupportable Comedy Club - tous comiques pas drôles au service de l'empire du bien. Avec eux, le rire surveille, traque, requiert, juge, condamne, standardise plus qu’il ne libère.  Le rigolo inquisiteur ou la première instance post-moderne. Même les miss météo de Canal Moins se mettent à charier l'intellectuel ou le politique.

Pour Sollers, les deux formes de résistance à cette inquisition sont la littérature et le catholicisme. Art de l’imposture s’il en est, le roman (« Rome en ») sert à dévoiler toutes les impostures sociales et idéologiques, à mettre à vif toutes les contradictions contemporaines, à ridiculiser l’époque - au risque d’être banni par celle-ci (voyez Houellebecq haï par la culture). Paradoxalement, autant notre monde a une propension à vouloir mettre de la moraline, c’est-à-dire de la culpabilité, partout, autant il a une sainte détestation pour le péché originel, la seule culpabilité positive et pour le coup libératrice qui fut accordée à l’homme. Seul un être conscient d’être pécheur, et donc conscient d’être libre, peut en effet écrire :

« Ce qui me frappe d’abord, c’est mon absence de culpabilité. Toute ma vie, j’aurai plus ou moins essayé d’apprendre, comme on m’y invitait, à me sentir coupable… Je n’y arrive pas, je l’avoue… Je me sens innocent… Ou pire : pardonné, racheté, sauvé… C’est étrange. Aucun sens moral ? Au contraire…»

Certes, avec Sollers, la tentation du surhomme ou du vaniteux pointe toujours à l’horizon – mais « l’individuation est ce quelque chose de très dramatique, de très transitoire, qui se passe entre les danseurs et la foule ». Le mal, c’est la meute, la plèbe (d’en bas et d’en haut), la légion qui est la forme la plus radicale du diable. Evidemment, « il y a un malin plaisir à tromper le malin », à faire semblant d’être du côté des méchants pour mieux les trahir, à inquiéter les inquisiteurs. Impénitence et transfuge ; doigt d’honneur et doublure – les quatre modes de défense contre la meute. Et pour cela, se faire chinois : « Chinois, je suis : je montre mon vide, je joue en dernier et je touche le premier, voilà. J’attire l’adversaire par un avantage apparent qu’il aurait sur moi. » Ca rappelle un peu ce que disait BHL à Houellebecq dans leur dialogue, l’important, c’est de « gagner en secret ». Hélas ! Il n’est pas sûr que l’on puisse à chaque fois l’emporter. Car la plèbe se fout bien de vos chinoiseries, de vos astuces, de votre subversion. Elle peut vous écraser sans sommation, et le pire, vous abandonner à vos proches, - soient les gens qui vous aiment sans jamais vous comprendre et qui, pour votre malheur, ne trouvent rien mieux à faire que de vous plaindre, vous retirant ainsi le peu de force qui vous restait.  - On l’avait prévenu, mais il est si maso… Pourquoi se battre tout le temps aussi ? La vie est trop courte.... Les cons, il faut les laisser là où ils sont, voilà tout... Et puis, après tout, pourquoi ce serait lui qui a raison ?... Il a beau dire, moi, Guillon, il me fait rire.

En fait, le problème de Sollers, et il le reconnaît lui-même, est qu’il pense trop et trop vite :

« Mon pari à moi, et c’est pour cela qu’il paraît souvent opportuniste, changeant, amoral, est un pari sur l’impensable. Ce qui ne veut pas dire du tout l’absence de pensée, au contraire : c’est un pari sur l’accumulation, la multiplication de toutes les pensées possibles… »

La tentation de l’Aleph, quoi ? Ou le pacte de Monsieur Test ? Vanités, vanités, et donc naïvetés que tout cela, mon cher Joyaux, Coeur Absolu corrompu qui ne se lasse jamais de s'autocongratuler : « si l’on est exilé, c’est parce qu’on est trop désiré ». Philou, m’enfin !

Parfois, c’est plus grave, il est lâche. Ces histoires de pudeur et de stratégie dont on parlait tout à l’heure et qui ne donnent rien pour un écrivain. « N’avoue jamais une faiblesse, imbécile : c’est là qu’on te frappera », croit-il bon de prévenir. Mais non Philou ! Qu’ils te frappent tout leur saoul, au contraire, ces connards ! N’aie pas la faiblesse de garder toutes tes faiblesses pour toi (regarde Nabe). Il n’est pas bon de se protéger tout le temps, tu sais. La prévention continuelle, et que tu as pratiqué sans succès pendant des années, est une forme de servitude comme une autre, tu devrais le savoir, toi, le spécialiste des servitudes humaines, des prisons idéologiques,  le soi-disant spécialiste de toute la géhenne antilittéraire dans lequel se complaît le monde. Non, comme tu finis par le dire (car à force de multiplier toutes les pensées possibles, on finit par tomber sur la bonne !), il faut se trouver « grotesque au moins deux heures par jour » - voilà qui est salubre, stoïcien, janséniste, nietzschéen, danto-mozartien, vivaldo-heideggerien, homéro-ezra poundien, tout ce que tu voudras... Reprends-toi, que diable !

Et puisqu’il faut « faire souffrir le diable », comme tu dis le dis si justement sur ton blog, restons au lit. « Les draps et les oreillers sont un paradis suffisant, évident, définitif, partout et toujours. Donnez-nous un lit, et c’est tout… ». Oui, voilà, mettons de l’ordre dans nos plaisirs et soyons conscients de notre volupté – la chose la plus rare en ce monde. Conseil pratique donné aux mâles par le docteur Sollers : « arrangez-vous, quand vous donnez votre foutre, pour que votre partenaire féminin ait l’impression de vous arracher les couilles. Aphrodite sera immédiatement là. » Oui, oui.

Marx, Freud… « Il n’y a qu’à les prendre avec soi et aller plus loin, au loin, au lieu de s’épuiser à les imposer ou à les réfuter. » C’est ça, être souverain, syncrétique, absorbant. Prendre tout, digérer tout, et partir. Vacances. Océan. Ile de Ré. « Moi, je vote poisson… Mouette… Ecume…Huître… Palourde… Papillon…N’importe. » Et l’on écrit pour les fleurs, pour celle-ci en particulier ou pour celle-là. La vérité vraie, de tout temps et en tout lieu, c’est que « le paradis est mal vu. »

Sauf dans le catholicisme, évidemment, cette religion qui est « la négation même de toutes les religions », et qui, surtout à l'heure actuelle, se révèle « la moins policière au niveau de la surveillance de l’exception possible ». La clef de notre époque ? L’Eglise surveille les masses, les masses surveillent les exceptions, l’Eglise protège les exceptions - les masses (média) ont déclaré la guerre à l’Eglise. CQFD.

Que le pape se retrouve au centre du dispositif, c’est ce qui n’était pas du tout prévu au programme. C’est pourtant lui le seul chef spirituel au monde qui soit aujourd’hui garant de l’individuation. Pas étonnant qu’il soit devenu le premier ennemi du monde. Qu’il ait été récupéré cette brebis galeuse de Williamson est diablement catholique. C’est le berger qui abandonne le troupeau pour aller chercher l’égaré – ce que le troupeau ne peut logiquement lui pardonner. On le comprend presque.

Tant pis pour le lynchage ! Plus on nie le catholicisme, plus on le renforce. Plus on le crucifie, plus il ressuscite dans les esprits. Marie conçue sans péché ? Marie vierge avant, pendant et après ? Y croire est une preuve d’humanité. C’est cette anti-nature mystique qui nous délivre de notre nature, de notre animalité, et qui nous fait transcender notre primitive barbarie. Le dogme est un processus d'hominisation - il faut en reprendre conscience.

Pourquoi j’aime Sollers malgré tout ? Parce que c’est l’un des rares qui tiennent encore tête à Onfray. Onfray, l’implacable pro-moderne, le post-totalitaire qui prône sans rire la négation totale et définitif du négatif, le barbare positiviste qui soutient que Sade, c'est Hitler,  et qu'Hitler, c’est saint Jean ( !!!!) - alors que lui, Onfray, en soutenant toutes les aberrations biologiques de notre temps (clonage, manipulation du génome, transgénèse, optimisation technique de l’enfant à naître) est bien plus hitlérien que n’importe quel allumé d’extrême droite. Onfray, c’est, comme tous les ultra-post-modernes, la solution finale en cours, comme dirait Meyronnis, un pote à Philou.

De toutes façons, « dès que la pensée baisse [et avec Onfray, c’est la chute de tension assurée] l’intolérable surgit. » On se demande alors pourquoi Sollers continue à fêter comme un con mai 68 qui lui apparaît encore comme « l’émergence d’une possibilité de traiter le langage avec une distance et une aisance critiques et créatrices ». Ah ! Les égarements haschichiens… Si Sollers n'avait pas été le pire, il aurait pu être le meilleur.

Quoiqu’il en soit, aucun écrivain digne de ce nom ne désavouera qu’un « un récit ne vaut que parce ce qui aura tenté de l’empêcher de l’écrire » - et là, Sollers redevient grand. Oui, un texte doit faire honte et horreur à ceux qui sont la cause de la honte et de l’horreur du monde. Un texte doit être écrit avec le sang que l’on nous a fait couler. Ecrire, c’est bondir hors du rang des meurtriers, disait Kafka. Attention tout de même à ne pas virer romantique ou vengeur masqué (du genre « moi contre eux »), et dans lequel Sollers sombre de temps à autre. Evitons aussi de ne pas faire de son proche un reproche, de ne pas devenir l'Onfray ou le Guillon de sa famille ou de ses amis.  Toute vengeance, même légitime, se retourne toujours contre vous, tant « l’inconscient est structuré comme un lynchage ».

Le truc, c’est éviter l’enfer à tout prix, c’est-à-dire soi-même. « L’enfer en soi, je vous le rappelle, c’est cette volonté de volonté qui s’oppose à une volonté posée comme supérieure. » Bizarrement, l’enfer, c’est le seul arrière-monde qu’admet volontiers l’époque, mais en se gardant bien d’intégrer le purgatoire et le paradis. Maso à mort l’époque, on vous dit ! Au fait, « êtes-vous assez joyeux pour le paradis ? »

 

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[Cet article remarquable est paru une première fois dans l'excellent Magazine des livres, n° 15 (quel numéro !) de mars-avril, ne te découvre pas d'un fil.]

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Commentaires

  • Pierre,

    Comme souvent c'est toujours un plaisir de lire tes lignes.

    La pommade passée, je vais m'empresser de lire Sollers que je ne connais que par la revue Infini et qui ne m'a jamais laissé, je dois dire, un grand souvenir.

  • Le texte de Cormary est excellent (malgré ce que j'ai pu dire mais je suis irresponsable).

    Etonnant qu'il n'y ait aucune trainée intellope pour le commenter.

    Sollers vous fait peur, les intellos bloggeurs ?

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