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MACBETH ou la double peine

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S’il y avait une chose à retenir de La Tragédie de Macbeth, ce serait celle-ci : faire le mal ne fait pas de bien. Faire le mal fait souffrir. Faire le mal est une horreur, horreur, horreur, d’abord pour soi. Aucun méchant n'aura autant souffert que ce pauvre Macbeth. Lear aussi souffrait beaucoup mais sa souffrance était celle d'une rédemption, d'une réconciliation – alors que celle de Macbeth est celle d'une damnation. Et tout cela parce qu'il croit au destin, c'est-à-dire au diable, aux sorcières – et accessoirement à sa femme. On ne dit pas assez que les héros shakespeariens sont de grands nigauds que l’on mène par le bout du nez :  Macbeth, Lear, Othello.... Le seul qui n'est pas naïf, c'est Jules César qui n'a cure des « ides de Mars » et fait fi du rêve de sa femme. Mais lui aussi est massacré. C’est qu’il n’y a pas de « système » moral shakespearien, juste du chaos et du désordre, des contraires et des contrariétés, du déterminé et de l’indéterminé, du fatum et de la liberté – et c’est ce qui rend Macbeth si tragique. Plus que tout autre héros (j’allais dire « victime ») shakespearien, le malheureux aura été broyé par le sort autant que par lui-même. Macbeth ou la double peine.   

Comme le dit Daniel Sibony dans son magnifique Avec Shakespeare, Macbeth est « l'homme confondu par son destin ». Sous prétexte d’une prophétie, il se croit obligé d'accomplir celle-ci, de forcer son action, de précipiter sa gloire. On lui a dit qu'il serait roi, il met tout en oeuvre pour le devenir et dès lors le devient presque malgré lui. Plus aucune distance entre son devenir et lui, entre le dit et le fait, entre l'ici-bas et l'au-delà. Tout va aller trop vite (la pièce est l’une des plus courtes de Shakespeare) car tout va coïncider avec tout, tout va devenir même – vie et mort (les spectres), désir et réel, beau et laid. « Le beau est laid, le laid est beau », avertissent les sorcières dans la première scène, terrifiant credo d’un monde qui se confond avec l’immonde. Et lui-même, à sa première réplique, lance : « Je ne vis jamais jour plus beau ni plus laid que ce jour-ci ». Autant dire qu’il est prêt à l’enfer de l’immanence pure – à une vie sans écart, une vie à la lettre.

 

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Acte I – L’abîme du même

Donc, prédisent Graymalkin et ses deux sœurs, Macbeth sera thane de Cawdor puis roi d’Écosse tandis que son compagnon d’arme, Banco, sera père d’une lignée de rois – mais surtout sera « moins heureux et plus heureux que Macbeth ». Voilà qui donne à interpréter – ou mieux à s’initier à l’interprétation. Nous judéo-chrétiens comprenons tout de suite qu’il y a là quelque chose qui relève de l’inversion évangélique des premiers et des derniers, de la différence qu’il existe entre ordre social et ordre céleste et que ce n’est pas parce que l’ici-bas nous favorise qu’on y sera forcément heureux. Tout de suite, les réactions de Macbeth et de Banco diffèrent, le premier voulant être persuadé de ce qu’il a entendu, le second admettant le sens sans pour autant y adhérer outre mesure :

MACBETH – Ne l’ont-elles pas dit ?

BANQUO – C’étaient bien là l’air et les paroles…

Gare aux signes, aux symboles, aux coïncidences. « Il s'agit de lire les signes du monde sans les prendre pour des injonctions ou des sanctions », note justement Sibony. L'erreur de Macbeth sera de prendre la prophétie comme un impératif catégorique. Il est vrai que tout va aller trop vite dans ce sens. Lorsque deux minutes plus tard (temps de la pièce), il apprend que le roi Duncan vient de le nommer thane de Cawdor, impossible pour lui de ne pas voir son nouveau destin confirmé – ce contre quoi Banco (qui se demande d’abord en lui-même « comment le diable peut-il dire vrai ?») le met en garde :

BANCO – Une confiance trop absolue pourrait bien allumer vos désirs jusqu’à la couronne, au-dessus du titre de Cawdor (…) souvent, pour nous gagner à notre perte, l’agent des ténèbres nous dit des vérités.

Que Macbeth n’écoute-il son ami au lieu de ne s’écouter que lui ? À peine vient-il d’apprendre la bonne nouvelle de sa nomination que la pire idée lui monte en tête :

MACBETH – Si elle est bonne, pourquoi céder à une suggestion dont l’épouvantable image hérisse mes cheveux et fait que mon cœur si ferme frappe mes côtes, contrairement aux lois de la nature ? (…) Ma pensée, où le meurtre n’est encore qu’un rêve, secoue à tel point le pauvre royaume de mon âme que toute faculté d’agir est étouffée par des conjectures »

Tout de suite, le tourment. Tout de suite, la littéralité. Si la première prophétie des sorcières s’est réalisée avec la vitesse de l'éclair, pourquoi la seconde ne suivrait-elle pas le même cours ? Et dans ce cas, quelle serait sa marche de manœuvre à lui ? Faut-il laisser le destin agir de lui-même ou lui donner un coup de pouce – en l’occurrence, de couteau ? Le meurtre, et avec lui la culpabilité, ont jailli tout de suite dans son esprit. Le comble est qu’il pressent que la meilleure chose à faire serait d’attendre que le hasard fasse le boulot à sa place : « Si le hasard veut que je sois roi, eh bien le hasard peut me couronner sans que je fasse un pas ». Hélas ! Il a beau tenté de se rassurer par un « advienne que pourra ! » de circonstance, l’aiguillon de l’ambition arrangée à ses dépens l'a piqué et ne le quittera plus. Macbeth est contaminé

En vérité, ce seigneur de guerre aurait pu être un brave type. C’est d’ailleurs ainsi que le décrit sa femme quand elle reçoit sa lettre : un homme doux, honnête et loyal mais dont précisément elle « craint la nature trop pleine de la tendresse humaine pour saisir le chemin le plus court ». « Ce que tu voudrais hautement, tu le voudrais saintement », regrette-t-elle. Et de se préparer à le « châtier par la vaillance de [ses] paroles », bien décidée à le réaccoucher toute seule en bonne et effroyable mère-épouse correctrice (« viens ici ! »). Lady Macbeth ou l'incarnation ultra-féministe autant qu’ultra-misogyne de la puissance/terreur féminine – et Macbeth, celle de l'homme re-né d'une femme. Cela aura une grande importance plus tard.

« Enlevez-moi mon sexe », ou mieux « désexez-moi », clame-t-elle aux puissances des ténèbres.  Si l’on voulait polémiquer un peu artificiellement, on pourrait dire que Lady Macbeth est une virago LGBTQ avant la lettre, adepte de l’indistinction sexuelle, de l’abolition des différences, de la liquidation des corps (les sexués comme les autres). Et c’est cette indistinction volontariste qui est au cœur de la pièce et constitue peut-être la meilleure définition du mal. Le mal comme ce qui ne veut plus que le gris, le neutre, l’indifférencié, le beau laid ou le laid beau. Le mal, surtout, comme ce qui ne veut plus aucun écart entre les mots et les choses, entre les paroles et les actes.

En fait, et comme le dit Sibony, il y a une haine de la parole chez Lady Macbeth – c’est-à-dire une haine de ce qui n’est pas directement acte (sexuel ou sanglant – on pourrait gloser très longuement sur ce thème et se demander de quelle nature est la sexualité "macbethienne"). La parole doit être un acte ou n’être pas : « As-tu peur d’être le même dans l’acte et le courage que dans le désir ? », lance-t-elle à son mari. Et de le menacer qu’elle ne croira désormais plus en son amour s’il traite cet amour comme il traite ses ambitions – aussi tièdement. Celui-ci peut bien essayer de faire diversion par un piteux « nous en reparlerons » (ce qui est presque comique, car parler, pour Lady Macbeth, c’est justement la lâcheté par excellence), il est tout de suite recadré : « Que le front reste clair ; craignez de changer de visage, le reste m’appartient. »

Lady Macbeth ou les ravages de l’énergie pure, de la parole hystérique (rappelons que l’hystérie est cette pathologie qui donne trop de présence à la présence, trop de réalité à la réalité et qui confond les mots avec les choses), de la tautologie efficiente et infernale.  « Si c’était fait, lorsque c’est fait, il faudrait le faire tout de suite », finit par ruminer Macbeth – la réplique la plus importante de la pièce et qu’on pourrait traduire aussi par : « si quand c’est fait c’est fait, alors il faut le faire fissa ». Et une phrase plus loin : « si le coup était tout et terminait tout ici-bas, sur le banc de sable et le haut-fond de ce monde, nous risquerions la vie future… ». Mais oui, voilà. Le coup est tout. Le coup termine tout et fait recommencer un autre tout. Le coup confond présent et futur. Le coup permet le « en même temps » cher à un certain président et qui est en fait une annulation du temps. Plus de temps, d’attente, d’écart. Aussitôt dit, aussitôt fait. C’est ainsi que Macbeth va devenir une sorte de surhomme, de Keyser Söze – mais aussi un damné, soit quelqu’un qui, selon l’expression heureuse de Daniel Sibony, « est expulsé dans son acte ».  

« J’ose tout ce qui sied à un homme ; qui ose davantage n’en est plus un », tente-t-il une dernière fois afin de résister à sa femme, bien conscient du danger qu’il y a à « se surpasser » et comme cette dernière l’exhorte à le faire. Car ne nul ne souffre plus ou ne finit plus mal que l’homme à la volonté surhumaine.

Pourtant, il faisait bon de vivre chez les Macbeth. Leur château n’était pas si funèbre. Y flottait même un parfum de sensualité.

LE ROI – La situation de ce château est charmante ; l’air suave et léger, par sa seule présence, y flatte tous nos sens.

BANCO – Cet hôte de l’été, le martinet familier des temples, prouve, par ses chères demeures, que le souffle du ciel y embaume ses caresses ; pas de saillie, de frise, d’arc-boutage, de coin favorable, où cet oiseau n’ait suspendu son lit et son berceau fécond. J’ai remarqué qu’où il habite et multiplie de préférence, l’air est délicieux. »

Tout désormais y est irrespirable.

 

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Acte II – L’image interdite

Banco aussi a été tenté par les sorcières. Mais à la différence de Macbeth, il a su tout de suite leur résister : « Puissances miséricordieuses, refrénez en moi les pensées maudites auxquelles la nature livre passage dans le sommeil » – ce sommeil qui est l’un des biens les plus précieux de l’humanité et que Macbeth perdra bientôt. Banco est un sage accompli, sachant que la pire chose à faire est toujours de forcer les choses : « Pourvu que je ne le perde pas [l’honneur] en cherchant à l’augmenter et que je garde toujours ma conscience libre et ma loyauté claire… ». C’est cela que les sorcières appelaient « plus heureux que Macbeth ».

Pendant ce temps, tout à sa tautologie et à sa mêmeté, ce dernier commence à voir des poignards dans l’air : « Je te vois toujours, et, sur ta lame et ton manche, des gouttes de sang qui ne s’y trouvaient pas…. Mais tu n’existes point !... C’est le sanglant projet qui prend corps à mes yeux. »

Le projet qui prend corps. Le virtuel qui devient réel. Le désir qui se réalise. Tout cela dans un autre contexte serait hautement positif – après tout, rien de tel que de devenir ce que l’on est et de concrétiser ses souhaits. Sauf qu’ici, le souhait commence à dépasser la conscience qui le soutenait et la concrétisation semble se confondre avec une obligation occulte. Encore une fois, double peine. Celle du déterminisme malheureux et de la mauvaise conscience. Comme le dit encore Sibony, mais je vais le dire mieux que lui, le drame de Macbeth est de voir son idéal lui tomber dessus comme le ciel lui tomberait sur la tête.  

 

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Le problème, c’est l’image. Impossible, après avoir commis un meurtre, de ne pas faire du meurtre une image, un spectacle et bientôt un fantôme. Contre toute attente, l’assassinat rend puritain et c’est ce puritanisme que Lady Macbeth tente de prévenir.

MACBETH REGARDANT SES MAINS – Voilà un triste spectacle !

LADY MACBETH – Sotte pensée que de parler de triste spectacle !

Pire que le spectacle, la conscience d’avoir perdu son salut – à la lettre, de ne plus pouvoir dire « amen ».

MACBETH – L’un a crié : “Dieu vous bénisse !“ et l’autre : “Amen !“, comme s’ils m’avaient vu avec ces mains de bourreau… Écoutant leur terreur, je n’ai pu dire : “Amen !“ quand ils ont dit : “Dieu vous bénisse !“.

LADY MACBETH – N’y pensez pas aussi profondément.

MACBETH – Mais pourquoi n’ai-je pu prononcer : “Amen“ ? J’avais affreusement besoin de bénédiction, et “Amen !“ est resté collé dans ma gorge.

LADY MACBETH – Il ne faut pas prendre ces choses de cette façon, sinon, c’est à devenir fou.

MACBETH – J’ai cru entendre une voix crier : “Ne dormez plus ! Macbeth a assassiné le sommeil.“  L’innocent sommeil, le sommeil qui dévide l’écheveau embrouillé des soucis !... Le sommeil, mort de la vie de chaque jour, bain du travail douloureux, baume des esprits blessés, seconde source de la grande nature, aliment suprême du festin de la vie.

LADY MACBETH – Que voulez-vous dire ?

MACBETH – Et toujours elle criait à toute la maison : “Ne dormez plus ! Glamis a assassiné le sommeil ! C’est pourquoi Cawdor ne dormira plus, Macbeth ne dormira plus.

Le sommeil interdit comme pressentiment de l’enfer.

La bataille est bien religieuse et peut-être me suis-je trompé naguère à soutenir (certes, avec Kierkegaard, Wittgenstein et Claudel) que la dimension chrétienne, au moins « verticale », était absente chez Shakespeare. Dans Macbeth, elle est une donnée objective, que cela soit dès le début de la pièce où l’on nous parle de « rendre mémorable un autre Golgotha » qu’à travers les nombreuses occurrences à Dieu, au pardon ou à l’enfer – et ce qu’a bien compris Orson Welles dans son film en inventant ce personnage de prêtre chrétien qui dresse sa croix celtique contre la fourche des sorcières. Macbeth peut alors se lire comme une pièce sur un changement de civilisation, ce moment de tension absolue où l'ordre (le désordre, plutôt) païen laisse la place à l’ordre chrétien – Macbeth apparaissant comme l’incarnation bouleversante de ce conflit et qui va perdre sur les deux tableaux. C’est en ce sens qu’il est réellement le personnage le plus malheureux de tout le théâtre shakespearien, sinon de toute la littérature occidentale.  

Malheureux... et ridicule. Son mensonge énorme et lamentable après qu’on ait retrouvé les cadavre du roi et de ses serviteurs et qu'il explique que puisque c’étaient eux les coupables, il n’a pu s’empêcher de les châtier au nom de sa loyauté et de sa colère mais qu'il s'en repent maintenant – ce qui provoque toujours sur scène « la séquence malaise » (et en général de gros plans sur Lady Macbeth qui se demande si son mari n’a pas gaffé et qui, pour faire diversion, feint un évanouissement). Comment en effet croire à ça ? Mais comment prouver le contraire ? Il y a là comme un Deus ex Machina diabolique qui vient à tout prix protéger Macbeth mais qui ne trompe personne et renforce l’horreur de la situation. Si, comme le clame Macduff, « le chaos vient de faire son chef-d’œuvre », il est celui du vrai faux et du faux vrai et qui a fait que le terre a tremblé.

LENOX – Quelques-uns prétendent que la terre avait la fièvre et tremblait.

Tout Shakespeare est là. Un meurtre a lieu et le cosmos s’effondre.

 

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Acte III – Maladie de la liberté

Malheureux Macbeth qui, pris entre l’étau du destin et l’enclume de la liberté, admet la prophétie le concernant mais ne se résout pas à le faire avec celle des autres, Banco en l’occurrence. « S’il en est ainsi, c’est pour la postérité de Banquo que j’ai souillé mon âme, pour elle que j’ai assassiné le gracieux Duncan, pour elle seule que j’ai versé la haine dans le vase de ma paix… », se murmure-t-il amèrement. Croire à son destin quand il est avantageux mais lui résister quand il ne l’est plus. Contradiction insensée mais si humaine de l’homme éternel qui veut en même temps les fées et la libre volonté, l’élection mais la possibilité d’action, l’unique mais l’altérité. Démons du destin et démon de la liberté. Désespoir assuré.

Et c’est en effet à deux « désespérés » que Macbeth fait appel – ces deux « assassins » qui n’ont plus rien à perdre et viennent à son service.

DEUXIÈME ASSASSIN – Je suis un homme, monseigneur, que les coups avilissants et les rebuffades du monde ont à ce point exaspéré que je suis prêt à tout pour le braver.

PREMIER ASSASSIN – Et moi, je suis un homme si lassé de désastres, si harassé de lutter contre la fortune, que je jouerais ma vie sur n’importe quelle chance pour l’améliorer ou m’en débarrasser. 

À force de faire souffrir les hommes, Dieu en fait des damnés.

Et Macbeth de sortir sa deuxième énormité – que si ça ne tenait qu’à lui, il ferait la besogne lui-même et au vus de tous, mais qu’il ne peut le faire à cause d’amis communs à Banco et à lui. Macbeth a encore un souci social. Là est sans doute sa grande différence avec Richard III, l’autre grand meurtrier de Shakespeare, psychopathe absolu qui ne s'encombre pas de tralala civilisationnel et du reste met dès le début de la pièce les cyniques et les rieurs de son côté au contraire de Macbeth nous semble toujours plus faible et plus bête mais que l'on plaint depuis le début. Le mal est décidément bien démoralisant.

En cet acte III, même Lady Macbeth commence à déprimer : « On n’a plus rien, tout est perdu quand notre désir se réalise sans nous satisfaire… ». Mais parce que le désir s’est réalisé de manière trop cosmique, échappant aux désirants, infectant le champ des possibles comme un virus. Qu'ils soient exaucés ou non, les voilà tous les deux malades de leur propre fait, sinon de leur propre liberté. Maladie de la liberté. Apprenant que Fléance, le fils de Banco, a échappé aux assassins, Macbeth en a littéralement une crise d’angoisse : « Voilà mon accès qui revient » et avant que le fantôme de Banco ne revienne lui-même à table. Il faut comprendre la célèbre scène du spectre comme l’aboutissement existentiel du personnage. À force d’être dans le même, l’indistinction, l’insomnie, on ne fait plus la différence entre le diurne et le nocturne, la vie et la mort, l’au-delà et l’ici-bas et l’on risque en effet de voir des fantômes. « L’enfer est vide et tous les démons sont ici », lira-t-on bientôt dans La Tempête. Pour les Macbeth, tout s’est réalisé mais tout s’est figé. L’espace-temps n’existe plus. « La nuit lutte avec le matin ». Et la mêmeté ne s’arrête plus. « Le sang appelle le sang. »

 

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Acte IV – Malcolm

Il faut retourner chez les sorcières, s’enfoncer encore plus dans les choses vraies dites faussement – car Macbeth qui ne comprend rien à l’interprétation des signes en reste à une perception toute littérale et rassurante de ceux-ci : son règne tombera quand une forêt viendra à lui, lui dit-on (mais ça n’existe pas, une forêt qui bouge, se « raisonne »-t-il) et lui-même périra de la main d’un homme qui n’est pas né d’une femme (ça existe encore moins, se dit-il, ignorant que la césarienne existe même à son époque).  Le pire, c’est qu’il n’a plus peur et en ce sens n'est plus humain. Il n’est plus qu’action/vérité, temps pulvérisé, délire existentiel (« au sens où délirer, c’est continuer, continuer comme sur des rails alors qu’il n’y en a plus », précise Sibony), prêt à commettre son pire forfait : le meurtre de Lady Macduff et de ses enfants.  

 

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Je l'adore, cette scène entre Lady Macduff et son fils – petit garçon qui veut protéger sa mère et son père :

LE FILS – Mère, mon père était-il un traître ?

LA MÈRE – Oui, c’en était un.

LE FILS – Qu’est-ce qu’un traître ?

LA MÈRE – Mais, quelqu’un qui jure et qui ment.

LE FILS – Et sont-ils des traîtres tous ceux qui ont fait cela ?

LA MÈRE -Tout homme qui le fait est un traître et doit être pendu.

LE FILS – Et doit-on pendre tous ceux qui jurent et mentent ?

LA MÈRE – Tous.

LE FILS – Qui doit les pendre ?

LA MÈRE – Les honnêtes gens.

LE FILS – Alors les menteurs et les jureurs sont des imbéciles, car il y a assez de menteurs et de jureurs pour battre les honnêtes gens et les pendre. (...)

LA MÈRE – Pauvre jacasseur, comme tu parles !

Ce qu'il y a de très subtil et de très émouvant dans ce bref échange est que l'enfant veut à tout prix protéger son père de la médisance maternelle et puisqu'on veut le persuader que celui-ci était un traître, il prend alors le parti des traîtres contre celui des honnêtes gens. Non par malice ou perfidie mais par loyauté envers un parent qu'on démolit à ses yeux. Et du coup, il renverse l'ordre social – et cela au nom du pur amour filial. Il me semble que cette attitude est bien souvent la nôtre quand nous prenons le parti des méchants. Ce que nous cherchons est en fait de sauver un être aimé du jugement social, familial, voire divin. Être du côté du « méchant », c'est toujours être du côté de quelqu'un qu'on aime, quelles que soient ses actions, et qu'on veut sauver envers et contre tout. On est prêt à sacrifier la morale commune ou divine (qui les deux promettent l'enfer) et peut-être même perdre son âme plutôt que perdre l'être aimé et pire le voir se perdre. Un peu comme la fameuse phrase attribuée à Albert Camus qui pulvérise la morale kantienne : « je préfère ma mère à la justice ». Le petit Macduff préfère son père aux honnêtes gens et il a bien raison, c'est pour lui une question de survie (et même s'il périt assassiné trois répliques plus loin...  et en voulant protéger sa mère.)

Mais la scène la plus étrange de cet acte (et de la pièce) est celle de Malcolm, l’héritier légitime du trône sur lequel tous les « honnêtes gens » fondent leur espoir – et qui dans un premier temps « avoue », ou plus exactement, « persuade » Macduff qu’il est un être encore plus monstrueux que Macbeth et que sous son règne, l’Écosse sera mise à feu, à sang et à sexe !

MALCOLM –  …. Quand j’aurai piétiné ou mis au bout de mon épée la tête du tyran, ma pauvre partie aura plus de vices qu’auparavant, souffrira davantage et de plus de manières que jamais, sous celui qui lui succédera.

MACDUFF – Qui serait-ce ?

MALCOLM – C’est moi-même que je désigne ! Moi-même en qui je sens si bien greffés toutes espèces de vices, que, lorsqu’ils s’épanouiront, le noir Macbeth lui-même paraîtra aussi pure que la neige, et la pauvre Ecosse le tiendra pour un agneau au regard de mes méfaits sans bornes.

MACDUFF – Même parmi les légions de l’horrible enfer ne peut naître un démon assez damné dans le mal pour surpasser Macbeth.

MALCOLM – J’accorde qu’il est assez sanguinaire, luxurieux, avare, faux, fourbe, violent, malicieux, infecté de tout péché qui a un nom. Mais il n’y a pas de fond, aucun, à mes ardeurs voluptueuses ; vos femmes, vos filles, vos matrones et vos vierges ne pourraient combler la citerne de ma passion, et mes désirs surmonteraient tous les obstacles qui s’opposeraient à ma volonté. Mieux vaut Macbeth qu’un tel roi.

Et Macduff consterné de répondre qu’ils ont « assez de dames de bonne volonté » pour assouvir ces besoins. Mais Malcolm persiste. Il ne vaut rien comme roi ni comme homme. Lui donner le pouvoir serait de la folie.

MALCOLM  Oui, si j’en avais le pouvoir, je verserais dans l’enfer le doux lait de la concorde, je bouleverserais la paix universelle et confondrais toute harmonie sur terre.

Mais qui est ce type qui s'autoflagelle avec une telle complaisance ? Macduff passe alors une sorte de savon à Malcolm, arguant que l’Ecosse est foutue si « le plus authentique héritier du trône se maudit lui-même et blasphème sa race ». Et miracle ! Malcolm change d’humeur en une seconde (un peu comme le personnage de Goetz dans Le Diable et le bon Dieu, de Sartre), se repent de ses paroles (qu’il ne pensait peut-être pas) et avoue même qu’il est toujours puceau !

MALCOLM – Je suis encore inconnu à la femme, jamais je ne fus parjure et c’est à peine si j’ai convoité ce qui m’appartient. À aucun moment je n’ai violé ma foi, je ne livrerais pas le démon à un autre démon, et je jouis de la vérité autant que de la vie. MON PREMIER MENSONGE EST CELUI QUE J’AI FAIT CONTRE MOI.

Macduff semble d’abord perplexe (« il est difficile de concilier des choses en même temps si agréables et si fâcheuses ») mais l’adolescent (car Malcolm en est sans doute encore un) semble tenir le bon bout. Et c’est même lui qui gourmandera ensuite Macduff après que celui-ci ait appris la mort de sa femme et de ses enfants, l’incitant à agir « en homme ». Curieux personnage que ce Malcolm qui pourrait incarner l’ultime dérèglement du cosmos mais qui se révèle au contraire comme celui qui va le re-régler comme s'il fallait aller jusqu'au bout du chaos pour retrouver l'ordre initial. Personnage de pure parole et donc de pure distance, Malcolm serait une forme d'allégorie en chair et en os par laquelle la révolution, au sens strict de rotation complète d'un corps mobile autour de son axe, aura lieu.

 

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Acte V – Révolutions

Tout s'inverse en effet dans l'acte final.

Dans le foyer Macbeth, c'est désormais la femme qui porte la culpabilité jusqu'à la folie. « Tous les parfums de l’Arabie ne purifieraient pas cette petite main-là », répète-t-elle en se lavant désespérément les mains. Au contraire, Macbeth, « gorgé d’horreur », est devenu impitoyable comme sa femme l'était au début – en plus d'atteindre à une lucidité cosmique qui lui donne une certaine grandeur. Hautement signifiante, en ce sens, sa fameuse réplique "dosto-faulknérienne" qui, loin de "ne rien signifier" montre au contraire qu'il a atteint le niveau suprême de la conscience du chaos. Il est enfin devenu le surhomme rêvé de sa femme, le désir de sa femme, l’homme de la liberté totale et  souveraine et tel qu’Orson Welles a voulu le montrer à la fin de son film avec sa fameuse couronne de statue de la liberté. Mais qui comprend aussi qu’il a été dupe des sorcières et de « l’équivoque du démon qui ment sous le masque de la vérité. » Souveraineté, malgré tout, de courte durée puisqu’il continue de se battre, tue encore des fils mais est tué par un père ayant perdu le sien, Macduff, né avant terme. Il fallait bien l’homme « non né d’une femme » pour abattre l’homme né que de femmes – ce que fut à sa manière Macbeth, mâle sous influence occulte et matricielle (les sorcières), époux réaccouché par sa femme, homme « apprivoisé » comme une célèbre mégère.

Malcolm est donc roi. Tout rentre apparemment dans l'ordre. Ce n'est pourtant pas ce qu'avaient prédit les sorcières. La lignée de rois de Banco attend son heure. Et quelque part, Fléance veille*.

 

*C'est la très belle idée du plan final de celui-ci fixant le nouveau roi dans la production BBC de 1983. 

 

 

 

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LE ROI LEAR - Folie contre folie, le 06 avril 2020

Mon premier cycle Shakespeare date de 2016, "année Shakespeare" qui fut aussi l'année de ma chimio. Il commença avec LA TEMPÊTE ou Indulgence et liberté, le 26 février 2016.

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