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Le poète et l'empereur I

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1 - Ils ne nous lâchent pas. Qui donc ? Mais le poète et l'empereur, voyons ! Le corse et le breton. L'ogre et l'enchanteur. Une nouvelle série de posts s'impose. Nous suivront, s'ils veulent bien, les intégristes, bonapartistes ou/et autres outre-tombistes. La référence sera cette fois Fumaroli, Poésie et terreur, ce monument consacré à Chateaubriand, son chapitre impérial dédié à Tulard. Plongeons-y.

"... on ne saurait donner la vie que par la morale",

écrit le mémorialiste. Quel credo étrange et si contraire à notre nietzschéisme normatif, à nous modernes, qui avons été élevés à l'immoralisme, au scandale, au blasphème. L'art devait être maudit ou amoral. Le mauvais homme ne pouvait être un génie. Le génie ne pouvait être moral. Et pourtant, l'on a longtemps pensé le contraire. A la vertu édifiante. A la noblesse d'âme opératoire. A la croyance en Dieu et en son action sur le monde. Chateaubriand, en ce sens, est bien un ancien qui croit à la providence, aux bonnes ondes angéliques, à l'Histoire comme aventure divine - et pour qui Napoléon sera son Satan. Mais cela suffira-t-il à discréditer ce dernier ? Que peut-on contre la force glorieuse ? "Chateaubriand, presque à chaque page, accroche un reflet du soleil impérial", écrit de lui Julien Gracq, et ce soleil, malgré toutes ses ténèbres, celles que précisément veut révéler le poète, ne s'obscurcit jamais. La légende noire de l'empereur participe à sa légende dorée (et cela pourrait être aussi vrai, hélas, autant pour Lénine que pour Che Guevara, qui continuent à être pour le premier une référence, pour le second une icône.)

A cette époque, les trois options politiques qui s'imposent sont : la république spartiate, vertueuse et terroriste (ligne Robespierre-Saint Just / ligne "Brutus"), la dictature militaire (ligne Bonaparte/ ligne "César"), la monarchie libérale (ligne Chateaubriand). Comme tout ce qui est subtil et modéré, cette dernière n'aura jamais aucune chance chez nous. A-t-on jamais pu, en France, être libéral chrétien, monarchiste parlementaire, aristocratique au service du peuple ? La réponse est hélas non. Ce que nous aurons eu, et que nous continuerons d'avoir, est l'alternance entre le sublime sanglant et le médiocre rassurant, le soldat impérial et le roi-poire, l'aigle et le pingouin.

Napoléon 1er, tout de même ! Ses opposants le peindront en Satan. Ses partisans en auront fait le César, voire le Christ français (Edgar Quinet en 1836). Comme on l'a dit dans les post précédents, il est le dernier grand homme amoral de l'Histoire, le dernier conquérant admiré par le monde entier, y compris en Corée du Sud où un entrepreneur vient d'acheter à près de deux millions d'euros un de ses fameux bicornes. Après lui, cela ne sera plus possible de rendre grâce aux dictateurs. Pensez qu'Hitler lui doit sa mèche.

Chateaubriand, donc... Nul plus que lui, et c'est l'une des leçons des MOT ("Mémoires d'outre-tombe"), n'a eu conscience que la légende héroïque ne pouvait rien contre la réalité et qu'il y avait une "inutilité des vérités exposées". En vérité, l'Histoire est, comme science humaine, condamnée à l’impuissance. Aucun historien ne peut diminuer l'impact du héros idéaliste ou conquérant - tout sanglant qu'il fut. Le monde appartient à ceux qui l'ont fait rêver. Ecoutons celui qui l'a enchanté :

« Le monde appartient à Bonaparte ; ce que le ravageur n'avait pu achever de conquérir, sa renommée l'usurpe ; vivant il a manqué le monde, mort il le possède. Vous avez beau réclamer, les générations passent sans vous écouter (…) Ce héros fantastique restera le personnage réel ; les autres portraits disparaîtront. Bonaparte appartenait si fort à la domination absolue, qu'après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire. Ce dernier despotisme est plus dominateur que le premier, car si l'on combattit quelquefois Napoléon alors qu'il était sur le trône, il y a consentement universel à accepter les fers que mort il nous jette. Il est un obstacle aux événements futurs : comment une puissance sortie des camps pourrait-elle s'établir après lui ? n'a-t-il pas tué en la surpassant toute gloire militaire ? Comment un gouvernement libre pourrait-il naître, lorsqu'il a corrompu dans les coeurs le principe de toute liberté ? Aucune puissance légitime ne peut plus chasser de l'esprit de l'homme le spectre usurpateur : le soldat et le citoyen, le républicain et le monarchiste, le riche et le pauvre, placent également les bustes et les portraits de Napoléon à leurs foyers, dans leurs palais ou dans leurs chaumières ; les anciens vaincus sont d'accord avec les anciens vainqueurs ; on ne peut faire un pas en Italie qu'on ne le retrouve ; on ne pénètre pas en Allemagne qu'on ne le rencontre, car dans ce pays la jeune génération qui le repoussa est passée. Les siècles s'asseyent d'ordinaire devant le portrait d'un grand homme, ils l'achèvent par un travail long et successif. Le genre humain cette fois n'a pas voulu attendre ; peut-être s'est-il trop hâté d'estamper un pastel. »

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Napoléon en figurine (et provenant d'une marque anglaise !)

 

 2 - « Bonaparte n’est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l’amour des libertés qu’il n’a jamais eu et n’a jamais prétendu établir, écrit encore Chateaubriand, il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier et puissant, un code de lois adopté en divers pays, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente, et sur laquelle nous vivons encore ; il est grand pour avoir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l’Italie ; il est grand pour avoir fait renaître en France l’ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les autels, pour avoir réduit de furieux démagogues, d’orgueilleux savants, des littérateurs anarchiques, des athées voltairiens, des orateurs de carrefours, des égorgeurs de prisons et de rues, des claque-dents de tribune, de clubs et d’échafauds, pour les avoir réduits à servir sous lui ; il est grand pour avoir enchaîné une tourbe anarchique ; il est grand pour avoir fait cesser les familiarités d’une commune fortune, pour avoir forcé des soldats ses égaux, des capitaines ses chefs ou ses rivaux, à fléchir sous sa volonté ; il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, pour avoir su, lui, se faire obéir par trente-six millions de sujets à l’époque où aucune illusion n’environne les trônes ; il est grand pour avoir abattu tous les rois ses opposants, pour avoir défait toutes les armées quelle qu’ait été la différence de leur discipline et de leur valeur, pour avoir appris son nom aux peuples sauvages comme aux peuples civilisés, pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges qu’on a peine aujourd’hui à les comprendre. »

Après ça, il sera difficile d'en dire du mal. Ou plutôt même le mal qu'on en dira fera partie de ce bien. Chateaubriand ne s'est-il pas piégé lui-même avec Napoléon ? Sous sa plume, le démon miltonien apparaît surtout comme l'éternel porteur de lumière. Tout profite à Bonaparte, son orgueil, ses ruses, son ascension, sa chute. Tout est immense en lui. Le sublime pulvérise la morale. La grandeur fait oublier les crimes (et il y en a.) Mais quoi ? L'époque est au sang, à la volupté et à la mort. Napoléon est le fils prodige de la Révolution. L'aboutissement à la fois de 89 et de 93. Quoiqu'on pense de lui, il fait à jamais corps avec la France. Et l'on est en droit d'avancer que c'est lui qui fait basculer la sensibilité littéraire du côté du "mal" - de la fleur du mal. Au fond, tout le XIX ème siècle sera satanique - à commencer par Victor Hugo lui-même (vous entendez, Avot ?). Fin de Satan, ça veut dire "sympathie avec Satan". Il faut sauver le soldat Satan. Il faut réconcilier Satan avec Dieu - et d'ailleurs charger Dieu de toutes les exactions de Satan. Au contraire, Chateaubriand, et bien qu'il en ait eu le pressentiment, "s'est arrêté tout net sur le seuil du satanisme". Lui se considère plutôt comme l'Adam de son siècle, et si Napoléon en est le serpent, la France en est son Eve. Il est le dernier écrivain à croire en la Providence et non pas au "destin", à la Liberté et non pas aux "nécessités" de l'Histoire, à la "générosité possible" et non pas aux "ruses de la raison". Et ce qu'il reproche à Napoléon est d'avoir changé l'Histoire de France en mal et l'avoir condamné à une expiation interminable. Napoléon a tué la noblesse, la grandeur, la vérité - pour les avoir trop aliénées à sa propre personne. "Après lui, néant."

En vérité, Napoléon nous a laissé deux siècles de néant - et l'expérience totalitaire à venir. Car oui, Chateaubriand va jusque-là, entrevoyant ce que sera le XXème siècle : naufrage de l'idée libérale chrétienne, miniaturisation de l'individu en même temps qu'excroissance de l'individualisme, prémices des totalitarismes et de la tyrannie marchande. Toutes ces ténèbres contenues en cet homme qui aurait pu nous apporter la lumière s'il avait voulu et comme il avait commencé à le faire pendant le consulat. Napoléon ou le paradis perdu.

 

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Gustave Doré, illustration du Paradis perdu, de Milton.

 

 

3 - L'âme damnée de Napoléon, ce n'est pas tant Talleyrand, "le vice", mais Fouché, "le crime". Fouché, chef de la police impériale, c'est la continuation de la Terreur par d'autres moyens. Et la Terreur, pour Victor Hugo, ce sera Javert : l'homme qui ne croit qu'à la vertu et, subséquemment, qu'à la punition ; le kantien intégriste pour qui la justice est le seul fondement et le seul horizon de l'humanité ; le juge logicien qui ne fait pas la différence entre Fantine et Thénardier.

Quant au régime impérial, il n'est, dit Fumaroli citant De Buonaparte et des Bourbons, que "mise en oeuvre rationnelle d'un système de surveillance rapprochée, bâillonnage des bouches, pilonnage des cerveaux, enrégimentement universel des corps (dont fait partie la férocité des conscriptions forcées), bureaucratie universelle", et Fumaroli de conclure : un "léninisme" avant la lettre. Diable ! Même nous qui nous aimons l'empereur, nous voilà bien mal au point. Tulard, lui, ne parlait que d'un césarisme à l'antique - et qui, d'ailleurs ne contrastait pas tellement avec les dix années de Révolution, ni même avec les mille cinq ans de féodalité et d'Ancien Régime que la France avait connus jusque-là. Traiter Napoléon de "tyran", c'est faire fi de ce que fut l'Histoire jusqu'à lui.... et qu'elle sera après lui. Chateaubriand, ni madame de Staël, ne seront jamais inquiétés de ce qu'ils ont écrit contre lui. 

Quoiqu'il en soit, la rupture se fait pour Chateaubriand avec l'exécution du duc d'Enghien dans lequel il voit, outre un second régicide (ce qui a pu être en effet la volonté secrète de l'empereur), le symbole de la France non réconciliée. Et de fait, par cet acte, "Napoléon s'aliène Chateaubriand comme César s'était aliéné Cicéron, alors qu'avec cet orateur à ses côtés, Bonaparte aurait pu fonder une quatrième race royale en France."

L'autre déception du poète, c'est de voir que la France rate son tournant libéral. Montesquieu n'a servi à rien. Rousseau a fini par l'emporter. Nous ne serons jamais une monarchie parlementaire cool comme l'Angleterre mais bien une République égalitariste en principe, inégalitariste en réalité, centraliste en principe et en réalité- et toujours risquant de virer au despotisme tutélaire tel que ce "demi-africain" (le mot est de François-René !) l'incarne.

Le drame de Chateaubriand, au fond, c'est de se rendre compte que la "Providence" n'est pas si  providentielle que cela. La Providence est un beau fake. En revanche, le destin, lui, n'a cessé de frapper à la porte et de rappeler que l'Histoire est moins eschatologique que tragique. Et ce sont ces vexations permanentes qui ont frappé sa croyance intraitable en la liberté et la morale et ont fini par l'user. Toute sa vie, l'auteur du Génie du christianisme a cru que l'on pouvait infléchir le cours des choses, que, si l'on ose dire, les possibles étaient possibles. Que les frères de Louis XVI auraient pu être moins lâches et moins médiocres qu'ils n'ont été ; que Napoléon lui-même aurait pu être plus républicain ; que l'Histoire aurait pu aller, au moins, une fois, dans le bon sens. Hélas ! L'Histoire semble avoir toujours été le jeu des forces maléfiques. On peut toujours croire en Dieu pour le salut des hommes pris un par un. Mais comment croire en Dieu par rapport à l'Histoire ? Ce que le futur auteur des MOT découvre, c'est que l'Histoire, du point de vue de l'eschatologie et de l'humanité croyante, morale et libre, semble être sacrément... du temps perdu.

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Doré, idem

 

Addendum :

« Imaginatif, puissant créateur d'images, poète, il sentait cette fuite des siècles. Las Cases lui demandait pourquoi, avec le réveille-matin de Potsdam, il n'avait pas emporté à Sainte-Hélène l'épée de Frédéric. "J'avais la mienne", répondit-il en pinçant l'oreille de son biographe et avec ce sourire qu'il rendait si séduisant. Il savait qu'il avait éclipsé le grand Frédéric dans l'imagination des peuples, qu'on répéterait son histoire, qu'on verrait ses portraits aux murs, son nom aux enseignes jusqu'à ce qu'il fût remplacé lui-même par un autre héros. Ce héros n'est pas venu. L'aventurier fabuleux, l'empereur au masque romain, le dieu des batailles, l'homme qui enseigne aux hommes que tout peux arriver et que les possibilités sont indéfinies, le démiurge politique et guerrier reste unique en son genre. Pour le développement de l'humanité, peut-être, dans la suite des temps, Ampère comptera-t-il plus que lui. Peut-être l'ère napoléonienne ne sera-t-elle plus qu'un bref épisode de l'âge qu'on appellera celui de l'électricité. Peut-être enfin, apparu dans une île du Levant pour s'éteindre dans une île du Couchant, Napoléon ne sera-t-il qu'une des figures du mythe solaire. Presque aussitôt après sa mort, on s'était livré à ces hypothèses et à ces jeux. Personne ni rien n'échappe à la poussière. Napoléon Bonaparte n'est pas protégé contre l'oubli. Toutefois, après plus de cent ans, le prestige de son nom est intact et son aptitude à survivre aussi extraordinaire que l'avait été son aptitude à régner. Quand il était parti de Malmaison pour Rochefort avant de se livrer à ses ennemis, il avait quitté lentement, à regret, ses souvenirs et la scène du monde. Il ne s'éloignera des mémoires humaines qu'avec la même lenteur et l'on entend encore, à travers les années, à travers les révolutions, à travers les rumeurs étranges, les pas de l'empereur qui descend de l'autre côté de la terre et gagne des horizons nouveaux. »

Jacques Bainville, Napoléon, p. 583

 

A SUIVRE

 

 

 

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Commentaires

  • Éblouissant! Une "suite napoléonienne" de haute envergure, à la hauteur de ses personnages:
    Chateaubriand et Napoléon...

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