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Don Quichotte, première partie - Du semblable au semblable.

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2016 - Année Cervantès.

Relu le premier tome de Don Quichotte, traduction Louis Viardot, illustrations Gustave Doré, Editions Grandes Oeuvres, Hachette, 1978.

Annoté chaque chapitre sur mon mur Facebook de cette année.

Notes que je reprends ici, plus ou moins corrigées.

Bon voyage.

 

 

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Introduction - Du semblable au semblable.

« Lecteur inoccupé, tu me croiras bien, sans exiger de serment, si je te dis que je voudrais que ce livre, comme enfant de mon intelligence, fût le plus beau, le plus élégant et le plus spirituel qui se pût imaginer ; mais hélas ! Je n'ai pu contrevenir aux lois de la nature, qui veut que chaque être engendre son semblable. »

Son semblable, dit-il. Mais quel semblable ? Lui-même ou son personnage ? Son personnage ou son livre ? Don Quichotte ou Don Quichotte ? Mensonge romantique ou vérité romanesque ? Que va-t-on lire ? Que va vouloir-t-on lire en soi ? Ne serait-on condamné à n'engendrer que soi - dans l'écriture et dans la lecture ?

Non, il s'agit bien « de fermer l'accès et de détruire l'autorité qu'ont dans le monde et parmi le vulgaire les livres de chevalerie », et cela sans aller « mendier dans les sentences philosophiques, les conseils de la Sainte Ecriture, les fictions des poètes, les oraisons de rhétoriciens et les miracles de bienheureux. »

Mais détruire l'autorité des livres par un autre livre.... Pour le logicien, le puritain, le littéraliste, l'entreprise est absurde. Comment le semblable peut-il abolir le semblable ? Peut-être le semblable n'est-il jamais si semblable que cela, après tout. Comme lorsqu'on dit qu'il faut guérir le mal par le mal et que l'on sous-entend que le second mal n'est pas semblable au premier. Le même contient sa différence. Don Quichotte se présente comme le livre qui va dénoncer les livres, autrement dit comme le bon livre contre les mauvais. Et pour cela, mettre en scène non un chevalier comme dans les livres de chevalerie mais un homme qui va se prendre pour un chevalier des livres. Un homme qui va se tromper, s'illusionner sur lui et le monde, devenir fou.

Mais cette erreur, cette illusion, cette folie ne sont-elles pas admirables ? Lirions-nous encore Don Quichotte s'il ne s'agissait que de dénoncer des faux ? Et pourquoi ce faux va-t-il nous apparaître si attrayant - autrement dit contenir sa part de vérité sensible ? D'émotion ?

Car l'auteur nous en prévient tout de suite. Il faudra émouvoir le lecteur. Lui donne de la joie.

« Tâchez qu'en lisant votre histoire, le mélancolique s'excite à rire, que le rieur augmente sa gaieté, QUE LE SIMPLE NE SE FACHE PAS, que l'habile admire l'invention, que le grave ne la méprise point et que le sage se croie tenu de la louer. »

Augmenter la gaieté. Rire. Mais aussi pleurer.

Allons-y.

 

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CHAPITRE 01 - L'or de la fiction.

En ce temps-là, on décrivait un homme d'abord par ce qu'il mange et comment il s'habille.

« Un pot-au-feu, plus souvent de mouton que de bœuf, une vinaigrette presque tous les soirs, des abatis de bétail le samedi, le vendredi des lentilles, et le dimanche quelques pigeonneau outre l'ordinaire, consumaient les trois quart de son revenu. Le reste se dépensait en un pourpoint de drap fin et des chausses de panne avec leurs pantoufles de même étoffe, pour les jours de fête, et un habit de la meilleure serge du pays, dont il se faisait honneur les jours de la semaine. »

Cet homme est un hidalgo (membre de la petite noblesse). Il a la cinquantaine. Il est robuste, maigre et sec. On l'appelle Quijana.

Il lit des livres de chevalerie. Il se met à croire à la chevalerie. Que celle-ci existe encore. Qu'on peut en être.

« L'extrême clarté de la prose [d'un certain Feliciano de Silva] le ravissait, et ses propos si bien entortillés lui semblaient d'or. »

L'or de la fiction. Il s'en dessèche le cerveau, en perd l'esprit. La littérature est pour lui occasion d'hallucination et non de révélation. Mais peut-être parce que c'est de la mauvaise littérature. Celle qui illusionne. Alors que la vraie littérature désillusionne. Le grand livre est celui qui dit la vérité sur les livres - et le monde. On ne lit pas pour s'évader mais pour comprendre. Et comprendre, c'est jouir, disait Paul Claudel.

Dans le cas de Quijana, ne pas comprendre l'est tout autant. Rêver, c'est jouir. Idéaliser encore plus. D'où le drame comique qui va suivre. Quijana jouira désormais de l'irréel, du fantasme, de l'idéal... et ses lecteurs aussi - qui liront ce livre comme son personnage lisait les siens. C'est, quoiqu'en dise René Girard, toute l'ambiguïté de la littérature : on peut vouloir ouvrir les yeux et les fermer. Le texte peut agir contre lui, se retourner contre lui-même. Mensonge ou vérité, tout n'est jamais que séduction dans la vie. Mais n'allons pas trop vite.

Pour l'heure, notre hidalgo doit se trouver un cheval, un écuyer, un amour et surtout un nom.

« Ayant donné à son cheval un nom [Rossinante], il voulut s'en donner un à lui-même ; et cette pensée lui prit huit autres jours, au bout desquels il décida de s'appeler don Quichotte. »

Changer de nom. Seuls les imposteurs et les artistes font ça.

Quant à la dame aimée, c'est une jeune paysanne « de bonne mine » qui vit dans le village voisin et dont il fut amoureux quelque temps sans qu'elle n'en sut rien (comme moi, avec Valga F.) Il l'appellera Dulcinée du Tobosco.

Le délirant délire le monde. Nomme le monde. Et de fait, le recrée. Mais le monde n'a-t-il jamais été autre chose qu'un délire de rêveur ou de sociologue ? Qu'est-ce que le monde sinon ma projection ? Et qu'est-ce que ce livre qui veut dénoncer les mauvais livres et qui parle d'or, lui aussi ? Quelle différence entre l'or du rêve et l'or du vrai - en plein Siècle d'or ? On en revient à la question du semblable. Il faut distinguer le bon semblable du mauvais. Et pour cela, souffrir. Ou voir souffrir. Souffrir pour comprendre.

Et l'homme souffrira.

 

02 – Insolation.

« Ayant donc achevé ses préparatifs, il ne voulut pas attendre davantage pour mettre à exécution son projet. Ce qui le pressait de la sorte, c'était la privation qu'il croyait faire au monde entier par son retard tant il espérait venger d'offenses, redresser de torts, réparer d'injustices, corriger d'abus, acquitter de dettes. »

Notre héros, mimétique et pressé (et l'on pourrait dire « mimétique, DONC pressé » tant le mimétisme fait croire à une accélération de l'être), part un beau matin, « qui était un des plus brûlants de juillet », et sur le chemin « que voulait son cheval, car il croyait qu'en cela consistait l'essence des aventures. »

Insolation et extravagance. La première hôtellerie qu'il rencontre lui semble un château, les putes alentour (premières femmes qu'il rencontre) de grandes dames, et la bouffe qu'on lui sert de la haute gastronomie :

« la merluche était de la truite, le pain bis du pain blanc ».

Son problème est qu'il n'est pas encore chevalier et qu'il ne peut dès lors se conduire comme tel. La gloire a ses rituels comme le délire a ses principes.

 

03 - Baptême et premier chaos.

Ce sera l'aubergiste qui s'en chargera lors d'une cérémonie burlesque quoiqu' après une première et belle bagarre avec des muletiers qui ont osé toucher à ses armes, et qui marque aussi le début de la violence et du chaos. Don Quichotte est en effet celui qui va apporter la confusion dans le monde, obligeant les autres, adversaires ou alliés, amis ou ennemis, à accepter sa folie  -  au risque d'aggraver les choses et d'augmenter le mal le monde, comme cela va être le cas dans le chapitre suivant.

 

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04 – HISTOIRE DU COMMIS ANDRE.

Tombant sur un fermier en train de fouetter à grand coups de ceinture son commis, un garçon de quinze ans, André, Don Quichotte désarme le premier, détache le second, leur fait la leçon, puis les bénit tous deux et les laisse, persuadé que sa première intervention chevaleresque a porté. Bien entendu, c’est l’inverse qui se passe. Le maître furieux d'avoir été humilié devant son valet ré-attache celui-ci à l'arbre et lui inflige une correction plus cruelle que la première. André, première « victime » de Don Quichotte. Et premier soupçon du lecteur envers le Chevalier de la Manche. Rencontrer celui-ci, n'est-ce pas rencontrer le malheur ?

Un peu plus loin, celui-ci tombe sur des voyageurs qui viennent en sens inverse de sa route. Bien décidé à ce que le monde entier prenne conscience de son apparition dans celui-ci, il leur barre leur chemin et les exhorte à célébrer la beauté de Dulcinée. L'un d'eux ne demande pas mieux, mais à condition de voir celle-ci. Ulcéré, Don Quichotte lui rétorque quelque chose qui ressemble à la phrase du Christ : « heureux ceux qui croient sans rien voir (et gare à ceux qui refusent de croire sans voir) » et les harangue de nouveau. Le ton monte. Nouvelle bagarre et premier passage à tabac que subit notre héros -  tellement violent qu'il ne peut se relever « tant il avait le corps meurtri et disloqué. »

 

05 – Folie livresque.

« Voyant donc qu'en effet il ne pouvait remuer, don Quichotte prit le parti de recourir à son remède ordinaire, qui était de songer à quelque passage de ses livres (...) Mais le diable, à ce qu'il paraît, lui rappelait à la mémoire toutes les histoires accommodées à la sienne. »

Le diable, ce sont les livres, bien sûr, à l'origine de toutes les confusions morales et mentales, qui suscitent à la fois le vice et la folie. C'est bien là l'opinion de la gouvernante, du barbier et du curé qui, une fois qu'on leur a ramené leur pauvre maître et ami, sont décidés à pratiquer un autodafé de sa bibliothèque.

 

06 - Les combustibles.

Et c'est le célèbre chapitre des livres brûlés pour le bien de « l'homme », celui-là même dont s'est inspiré Amélie Nothomb pour ses propres Combustibles (on ne hurle pas s'il vous plaît, parce que j'ai cité Amélie - au fond, ma Dulcinée à moi.) Les livres possèdent tant de mauvaise magie en eux, affirme la gouvernante, qu'en les brûlant, on craint qu'ils ne se vengent. Et d'en sauver tout de même quelques-uns (notamment une certaine « Galatée »... de Cervantès, dont on nous précise qu'il est un ami du curé !)

L'apparition du nom de l'auteur dans son propre livre n'est pas qu'un clin d'oeil. Il s'agit toujours de distinguer le (bon) semblable du (mauvais) semblable, auquel s'ajoute ici le souci de l'identité.

L'identité contre la confusion. Le modèle contre le mime. Le verbe contre l'adverbe. Dieu contre Satan. Et le curé de nous rappeler un proverbe qui fait froid dans le dos :

« il ne faut jamais oublier le proverbe : derrière la croix se tient le diable »

 

07 - Sancho.

L'autodafé n'a servi à rien (comme quoi ce n'est pas parce que l'on brûle les livres qu'on brise leur enchantement, la gouvernante avait raison d'avoir peur), Don Quichotte songe déjà à repartir. Et cette fois-ci avec un paysan dont il fait son écuyer et auquel il a promis une île dont il sera un jour le gouverneur.

« Sancho Panza (c'était le nom du paysan) planta là sa femme et ses enfants et s'enrôla pour écuyer de son voisin. »

Comment ne pas penser aux apôtres quittant leur famille pour suivre le Christ ? Don Quichotte, parodie de l'Evangile (comme plus tard le sera L'Idiot de Dostoïevski) ? Mais dans ce cas, ce serait un livre écrit par Satan lui-même ! Si l'on pense que le semblable n'est que le semblable, certainement (point de vue puritain et logicien). Mais si l'on pense que le semblable n'est pas toujours semblable, qu'il peut s'échapper de lui-même, qu'il y a comme un clinamen, un impair, une dissymétrie, un écart, une étincelle, une altérité, une liberté, quelque chose qui fasse diverger le même de lui-même, alors Don Quichotte est le livre de l'Homme - et Dieu derrière lui.

Don Quichotte - l'Homme blessé, fou, dangereux pour lui et pour les autres mais qui croit en quelque chose, et que Dieu accompagne jusqu'au bout.

 

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08 - Episode des moulins.

Encore une fois, Don Quichotte est violemment renvoyé à terre, et cette fois-ci Rossinante avec lui. Encore une fois, il explique sa mésaventure (avoir pris des moulins pour des géants) à cause de l'enchanteur Freston (déjà cité au chapitre précédent) qui le persécute depuis le début. Il admet donc volontiers être le jouet d'illusions causées par un méchant magicien « qui a changé ces moulins en géants pour [lui] enlever la gloire de les vaincre ». Sauf que lui-même joue d'une illusion contre une autre illusion. S'il reconnait aisément avoir été victime d'un enchantement « ennemi », c'est pour mieux refuser le fait qu'il est surtout victime d'un autre enchantement, celui de cette littérature chevaleresque et héroïque qu'il aime tant et qui, pourrait-on dire, le lui rend bien. Car force est de constater que c'est grâce à celle-ci qu'il trouve son courage et son héroïsme. La littérature, même mensongère, lui donne une sorte de force mimétique indéniable. Le mensonge est vitaliste.

A Sancho qui lui demande s'il souffre (car il s'est quand même déboité les épaules dans la chute !), il répond superbement et comiquement :

«  - Si je ne me plains pas de la douleur que j'endure, c'est parce qu'il est interdit aux chevaliers errants de se plaindre d'aucune blessure, quand même les entrailles leur sortiraient de la plaie. »

A quoi Sancho rétorque plaisamment :

«  - S'il en est ainsi, je n'ai rien à répondre, mais Dieu sait si je ne serais pas ravi de vous entendre plaindre dès que quelque chose vous ferait mal. Pour moi, je puis dire que je me plaindrais au plus petit bobo, à moins toutefois que cette défense de se plaindre ne s'étende aux écuyers des chevaliers errants. »

Réaction bonhomme du chevalier errant :

« Don Quichotte ne put s'empêcher de rire de la simplicité de son écuyer, et lui déclara qu'il pouvait fort bien se plaindre, quand et comme il lui plairait, avec ou sans envie, n'ayant jusque-là rien lu de contraire dans les lois de la chevalerie. »

La littérature comme Loi, sinon Commandement, de l'humanité - c'est précisément l'erreur fondamentale de Don Quichotte. Le grand livre n'est pas là pour nous dire ce qu'il faut faire mais bien au contraire pour nous dire, au plutôt pour nous montrer, ce qu'il ne faut pas faire. On ne lit pas L'idiot pour devenir idiot mais pour comprendre comment une forme de sainteté « idiote »  agit (et échoue) dans le monde. La littérature n'est pas là pour nous proposer des modèles imitables mais nous « démimétiser » - nous rendre à notre liberté propre et à notre esprit. A la lettre, la littérature est là pour nous « délittéraliser ». N'oublions jamais la phrase d'Adorno, « le littéral, c'est le barbare ».

Or, ce que Don Quichotte est précisément en train de devenir, c'est un barbare littéral. Le voilà maintenant qu'il s'attaque à des moines qu'il prend pour des magiciens et manque même d'en tuer un (comme quoi il devient aussi un danger public). Juste après, il se met à faire le joli cœur auprès d'une dame, qu'il prend évidemment pour une nouvelle princesse, et avant d'être rossé par Biscayen, l'écuyer de celle-ci.

Et c'est à ce moment-là que l'auteur arrête son récit - ou plus exactement y intervient, déclarant qu'il n'a rien trouvé d'autre sur les exploits de Don Quichotte que ce qu'il vient de rapporter et que son texte est provisoirement suspendu même s'il ne désespère pas de dénicher quelques « manuscrits traitant de ce fameux chevalier » qui lui permettraient de continuer.

Work in progress à l'intérieur du texte, donc, et qui loin d'en abolir l'intérêt dramatique, l'augmente. Le grand livre comme aussi celui qui s'écrit pendant qu'on le lit (Proust) ou qu'on en suit l'adaptation à la télévision (A Song of Ice and Fire de George Martin, bien sûr !)

 

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GoT VI - 09

 

A SUIVRE

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