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Déconfiture de la quarantaine, par NAOMI HAL

Je ne vais pas passer par quatre chemins, Pierre. Tu sais que je t’aime, t’admire et te trouve beau même si tu es obèse, hypocondriaque et parfois puéril. J’aime tes travers, tes ratures, tes hontes que tu racontes sans tabou, j’aime les descriptions faites sur ce blog de ces orgies de bouffe que tu ingurgites sans scrupule, ces quantités astronomiques que tu avales pour tenter de combler tes manques, ce désir irrépressible, à mi-chemin entre la pulsion de vie et la pulsion de mort, auquel tu cèdes si facilement. J’aime tes faiblesses et ce paradoxe qui fait qu’au coeur du désastre, tu restes un petit-bourgeois distingué qui privilégie le confit de canard au sandwich emballé, les bouteilles de vin rouge au coca, la berceuse d’une sonate au piano au brouhaha de la télé. Tu sais enchaîner les références rares en toute décontraction et même pas pour frimer, mais aussi décrire comme personne cette sensation d’être une grosse merde, que tous ceux qui valent le coup connaissent un jour. Je t’admire pour ta prétention à l’excès, ton intelligence, tes angoisses, ton humour.

Tout cela, tu le sais, je te l’ai déjà dit. En revanche, dès que tu commences à vanter les vertus du confinement, dès que tu commences à expliquer en quoi cette incarcération de force est une parenthèse enchantée, voire un cadeau du ciel – ce que tu t’es permis très souvent ces derniers mois – là, j’ai envie de t’encastrer dans le mur. Là tu m’énerves, mais tu m’énerves, vraiment. Paroxysme de l’égoïsme : tu en redemandes, tu aimerais que cette période se répète, s’étende à l’infini. Toi et ceux pour qui « l’enfer c’est les autres », ces privilégiés qui sont sortis du leur et qui, parfois, faussent les règles du jeu en avalant des antidépresseurs, ignorent ceux pour qui tout remonte à la surface.

Il est vrai que tu pratiquais le confinement avant toute le monde. Toi qui as su te construire un royaume intérieur, à l’abri du monde, dédié à tes béatitudes sacrificielles, comme tu dis, et tes jouissances en solo. Opéra, littérature, cinéma : le luxe n’a pas besoin de social. Et le tour de force est réussi, puisqu’on entre dans l’oeuvre et la vie de Pierre Cormary comme dans la chapelle Sixtine : le corps est immense, imposant, débordant, le cœur lui, est fin, distingué et même la grossièreté n’est jamais vulgaire. « Je vis pour le plaisir, la beauté », m’as-tu dit lors d’une énième conversation sur le sens de la vie. Oui, ça avait beaucoup plus de gueule que mon « je vis pour l’amour », une aspiration m’a toujours mené à la catastrophe. Vivre pour soi au fond, c’est le secret d’une vie heureuse. Encore faut-il le pouvoir.

Sache, mon Pierre, que si l’on devait faire le procès du confinement, tu me trouverais sur ta route et j’apporterai tous les arguments de ceux pour qui « l’enfer c’est soi » et qui, dans un schéma inverse, se rattachent à tout ce qui leur permet de fuir leur pire geôlier, c’est-à-dire eux-mêmes. J’apporterai tous les arguments de ceux qui sont facilement abattus par leurs obsessions et pour qui cette période fut désastreuse, des arguments auxquels tu as jusqu’ici toujours semblé imperméable. Pourtant, il me semble que toi aussi tu étais prédisposé à l’auto-flagellation : comme le mien, ton père n’a cessé de te dire que tu ne valais rien, que tu ne réussirais à rien et qu’il ne valait mieux pas essayer. Il est vrai que, comme tu me l’as rappelé souvent, vingt ans nous séparent et le temps apaise les tempêtes, cicatrise les blessures, panse les plaies. Peut-être, qui sait. En attendant je demande instamment aux cieux de ne pas vous écouter Pierre. On ne souhaite jamais l’enfer à son prochain.  

 

NAOMI HAL

 

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Commentaires

  • Eh bien, ma chère Naomi !
    Pour une correction, c'en est une. Autant le dire d'emblée : cette lettre que tu m'adresses (ou dans laquelle tu me dresses !) m'émeut, m'élève, m'émoustille - et cela malgré un malentendu métaphysique que je vais tenter de percer. D'abord, loin de moi l'idée de souhaiter l'enfer à quelqu'un (surtout que je me suis mis depuis peu à l'apocatastase), mais qui puis-je si ce confinement a été en effet l'une des meilleures périodes de ma vie ? Et pourquoi devrais-je m'empêcher de partager cette expérience même si, je le reconnais aisément, celle-ci fut l'une des plus clivantes qui soit ces derniers temps ? Alors oui, j'avoue m'y être vautré avec un plaisir d'autant moins coupable que grâce à lui, je me suis refait une santé clinique, spirituelle et financière. Comme à chaque fois que la vie se suspend (mon séjour en maison de convalescence en 1997, ma chimio de 2016), je suis aux anges et n'ai pas la pudeur de ne pas les célébrer. Mais hélas trois fois hélas, voici que ma célébration t'agresse, que mon "paradis" réveille ton enfer et te voilà à me blâmer d'avoir été trop heureux dans une situation qui t'a rendu, toi, si malheureuse ! Là, je suis désarmé, incapable de répondre (tu me parles d'arguments contre arguments mais je n'ai, quant à moi, aucun arguments, juste des sensations de calme et de bien-être). C'est comme si nous n'aimions pas le même film et que nous nous le reprochions - ne nous trouvant pas assez proches sur ce coup, ce qui du reste a quelque chose de très émouvant : "pourquoi ne sens-tu pas comme moi ?". Est-ce ma faute à moi si le retrait des choses me convient tant ? Surtout, et c'est là que se situe notre malentendu, que j'ai depuis longtemps fait mienne ces paroles que l'enfer, ce n'est pas les autres (ou pas seulement) mais soi-même. Or, ce que le confinement m'a permis, c'est précisément de me déposséder de moi-même - du moins de mes faiblesses, de mes vices, de mes manques, de mes aberrations alimentaires et alcooleuses. L'enfer, c'est la tentation, et pendant cette quarantaine, je n'ai pas été tenté. J'ai été en paix, sobre, serein. La suspension des choses (en laquelle Michel Houellebecq voyait lui aussi un grand bienfait), il n'y a que ça. Mais peut-être verras-tu là une nouvelle raison d'être remontée contre moi - car trouver bienfaisant pour soi-même ce qui est objectivement un mal clinique, économique et social, c'est se situer hors de ce social, c'est n'avoir cure des gens qui se retrouvent au chômage ou en dépression, c'est se foutre du monde du haut de ses soi-disant hauteurs alcyoniennes. C'est être au fond dans un mépris aristocratique (ou plutôt de fonctionnaire petit-bourgeois, comme tu dirais) peu chrétien. C'est aussi la marque d'une dépression qui ne dit pas son nom. Et à tout cela, je n'ai rien à répondre. Oui, c'est vrai, quand la vie s'arrête, je suis content - et je dois avoir tort. Tu vois, j'étais parti pour plaider un peu ma cause et voilà que je rajoute des pièces à ton dossier. Mais peut-être parce que je trouve aussi mon compte en celui-ci. Peut-être que loin m'accuser, il me protège, voire me venge de je ne sais quoi. Et c'est pourquoi je t'en rends grâce et t'embrasse très fort, en te demandant de me pardonner ma mauvaise métaphysique et en espérant mieux te comprendre à l'avenir.
    Pierre

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