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L'impromptu de Jeener

Cet article est paru une première fois sur le site de L'Incorrect, le 12 novembre 2019

 

 

jean-luc jeener,l'enfer,théâtre du nord-ouest

 

A Richard de Seze qui me l'a fait découvrir

 

Le Théâtre du Nord-Ouest est au bord de la faillite. Si ses dettes ne sont pas payées avant la fin de l’année, il devra fermer. Son directeur, Jean-Luc Jeener, se bat pour le sauver. Une cause dont s’empare le flamboyant Pierre Cormary en évoquant en exclusivité le dernier livre de Jeener à paraître en janvier prochain : Pour en finir avec les comédiens.

 

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Jean-Luc Jeener - Le théâtre de la générosité (37 mn sur YouTube)

 

C’est un monstre de théâtre. Cent cinquante spectacles à son actif, ses propres pièces et celles des autres, dont les fameuses « intégrales » : Musset, Corneille, Hugo, Claudel, Feydeau, Marivaux, Montherlant, Shakespeare, Molière, Strindberg, Labiche, Sartre, Camus, Giraudoux, Racine, Ibsen et pour la saison 2019/ 2020, de nouveau Shakespeare – du moins s’il n’est pas obligé de rendre les clefs du Théâtre du Nord-Ouest qu’il dirige depuis 1997.

Car, comme il l’écrit dans une belle et douloureuse lettre distribuée aux spectateurs à l’entrée de celui-ci, entre « la hausse continue du loyer et des charges de copropriété, un été 2018 caniculaire, des samedis Gilets Jaunes sans recette, une programmation [sans doute trop] audacieuse » (l’intégrale Ibsen l’an dernier n’ayant pas marché, le public n’étant plus en phase avec ce genre d’angoisses supposées d’un autre âge), et sans doute quelques offensives idéologiques menées contre lui (Jeener se revendiquant en effet d’un théâtre chrétien fondée sur l’incarnation, ce qui à notre époque de désincarnation transhumaine ne fait pas trop recette), « la situation de notre théâtre est tragique sinon désespérée ».

Et c’est pourquoi il faut l’aider en achetant le passeport à 150 euros qui, non content d’être déductible fiscalement, donne accès à toute la saison shakespearienne qui commence ce mois-ci, en plus de continuer à aller voir ou revoir ses Tchekhov – ainsi que L’Enfer, sa dernière création en date, formidable disputation théologique sur les fins dernières entre un prêtre traditionnaliste, un autre progressiste et une franc-maçonne, que, pour notre part, nous avons déjà vu deux fois et que nous recommandons ardemment à tous les stygiophobes ou stygiophiles.

CONTRE DIDEROT

Autant que nous exhortons à lire Pour en finir avec les comédiens son dernier opuscule à paraître en janvier 2020 aux éditions Atlande (car en plus d’être dramaturge, metteur en scène, acteur et critique, Jeener est essayiste à ses heures – un monstre de travail et de charité, on vous dit !) et qui est la plus épatante synthèse de ce que l’on peut dire aujourd’hui du métier de comédien, pulvérisant au passage le fameux Paradoxe du comédien de Diderot dont Jeener dit qu’il aura fait beaucoup de mal à la cause. La thèse selon laquelle l’interprète doit être l’observateur de sa propre sensibilité et doit jouer « de réflexion » plutôt que « d’âme » est pour Jeener parfaitement absurde.

Car « il y a toujours un être sur un plateau. Un être unifié. Une personne. Et cet être, qu’il soit “d’âme ou de réflexion“ ou tout simplement lui-même, vit la vie de son personnage et éprouve des sentiments. » Cette volonté de distendre le comédien de son personnage, c’est-à-dire de son humanité, et qui aboutira à la trop fameuse distanciation brechtienne, dont le souci, plus politique que dramatique, est d’empêcher l’identification du spectateur au personnage afin de rendre plus attentif le premier « au processus d’aliénation dans lequel la société bourgeoise enferme le second » est le contraire de la conception jeenerienne fondée sur l’hypostase, c’est-à-dire la double nature, réelle et fictive, pour ne pas dire divine et humaine, du comédien/personnage dont Jeener n’hésite pas à dire qu’il « réalise en petit le mystère de l’incarnation du Christ ». « C’est cela être comédien » et ce n’est pas rien. Et Jeener de clamer son amour des acteurs qui « sont la quintessence de l’humanité, son amplificateur, sa cristallisation », à mille lieux de la sinistre formule émise par je ne sais plus quel censeur que « les comédiens n’ont pas d’âme ».

En vérité, la scène est une purgation, une révélation, un reflet, un miroir, un remède, une nécessité, un secours, un appel – quelque chose (quelqu’un !) qui « ramène le spectateur au réel de l’être humain. »

 

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Le site du théâtre du Nord-ouest : theatredunordouest.com

 

ETHIQUE DE L’ARTISTE

Qu’importent dès lors les faiblesses du comédien – son égo souvent surdimensionné (quoique nécessaire à son travail), sa vanité vulnérable, son besoin vénal d’être aimé (« l’art est prostitution », disait Baudelaire) – du moment qu’il ne renonce pas à sa vocation. « Obéir à sa vocation est un devoir d’homme – je dirais précisément un devoir de créature », exhorte justement Jeener. Ne rien faire de ses talents, c’est peut-être cela le péché contre l’Esprit Saint, irrémissible comme on sait – autant que l’attitude faussement humble qui consiste à dénigrer le plaisir légitime d’être applaudi. Gare à l’humilité orgueilleuse de certaines vedettes hautaines, au mépris facile de l’éphémère, à la croyance ridicule que « la vie, c’est quand même autre chose », le théâtre n’étant rien d’autre que ce qui rend la vie encore plus vivante et signifiante.

 

L’autre comédien problématique, c’est le « comédien-citoyen », celui qui se veut porteur d’un « message » et qui oublie qu’une bonne pièce servira toujours mieux sa cause qu’un discours édifiant et plombant.

 

Gare surtout au comédien-syndicaliste qui refuse de jouer sous prétexte que ses camarades et lui ne sont pas payés comme ils devraient l’être. On a vu des intermittents refuser de monter sur scène parce que leurs conditions étaient précaires – attitude aberrante et indigne pour Jean-Luc Jeener qui sait pourtant mieux que les autres ce qu’est la difficulté du métier. Le comédien qui fait sa princesse parce qu’il considère qu’il n’est pas traité telle est bien plus esclave de « l’argent roi » (qu’il passe par ailleurs à dénoncer tout le temps) que celui qui accepte de jouer quelles que soient les conditions, esclave moins du système que de son art et donc maître de celui-ci.

Le comédien qui refuse de jouer pour des raisons « sociales » serait comme un peintre qui refuserait de peindre ou un poète qui refuserait d’écrire sous prétexte que leurs œuvres se vendent mal. On est artiste ou on ne l’est pas. Le comble de l’indignité ait atteint quand ce genre de zigs, non content d’avoir renoncer à son art fait « pression professionnellement et moralement » sur ses congénères afin qu’ils l’imitent. Pauvre charlatan qui fait passer sa conscience syndicaliste avant sa conscience artistique, se galvaudant lui-même. « Refuser de jouer, quand on est comédien, équivaut à se nier soi-même, à se punir soi-même. Ce n’est pas faire la grève, c’est se suicider. »

COMMENT LE COMÉDIEN ACHÈVE

L’autre comédien problématique, c’est le « comédien-citoyen », celui qui se veut porteur d’un « message » et qui oublie qu’une bonne pièce servira toujours mieux sa cause qu’un discours édifiant et plombant. Il est clair qu’une pièce comme Port-Royal de Montherlant (pourtant agnostique) fera plus pour la cause catholique que n’importe quel sermon officiel – tout comme d’ailleurs une représentation de Scène de chasse en Bavière de Fassbinder servira mille fois mieux la cause homosexuelle que n’importe quelle pétition contre l’homophobie.

La diffusion des vraies idées se passe de l’idéologie et le vrai comédien est celui qui fait plus confiance à la parole théâtrale qu’au discours politique. « Qu’est-ce [donc] qu’un bon comédien ? », demande Jeener. D’abord, un être qui est, qui a une évidence d’être, qui est en harmonie avec lui-même – et qui dès lors capte le regard et l’écoute de l’autre tant il est vrai que l’être appelle l’être. Le paradoxe (le vrai, celui-là !) est que le travail du comédien consiste à achever ce qui précisément ne l’est pas : le personnage tel que l’auteur l’a écrit.

 

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Avec Jean-Charles Fitoussi, un 13 novembre 2019 avant une représentation de L'Enfer.

 

TOUT LE MONDE A PEUR AU THÉÂTRE

C’est là la différence entre romancier et dramaturge : l’œuvre de ce dernier est « un inachevé qui doit prendre son achèvement dans le corps et l’âme du comédien. » Pour autant, cet achèvement est toujours soumis aux limites du comédien (même le plus génial). Il y a aura mille interprétations pour un rôle comme il y aura mille critiques pour une interprétation – la perfection et l’objectivité n’existant pas en ce domaine, et du reste étant « totalement incompatible[s] avec la notion même de théâtre. » Et Jeener de fustiger le perfectionnisme épuisant et stérile de certains de ses camarades qui « préfèrent la propreté de la mort à l’imperfection de la vie ».

Art vivant par excellence, le théâtre doit faire avec l’erreur, la maladresse, la faiblesse, les humeurs des uns et des autres, l’accident même, le fameux « trou de mémoire », soit tout ce qui peut mettre en péril une représentation mais qui paradoxalement intensifie le plaisir d’y assister. Au fond, tout le monde a peur au théâtre : les comédiens, le metteur en scène, l’équipe technique mais aussi le spectateur. C’est qu’au théâtre, contrairement au cinéma, la possibilité que le personnage descende de la scène et rentre dans ma vie (comme dans La Rose pourpre du Caire de Woody Allen ou Last Action Hero de John McTiernan) a l’air tout à fait possible.

Et si Richard III décidait de me trucider comme il a trucidé tout le monde ? Et si Scapin me mettait dans son sac à la place de Géronte ? Et si Phèdre venait me parler à moi aussi ? Perso, quand une comédienne vient à croiser mon regard en pleine tirade, je me sens défaillir. Jeener devrait se pencher sur ce problème et commettre un Pour en finir avec les spectateurs.

 

* En plus d’une intégrale Shakespeare qui recommence ce mois de novembre, il propose un passeport de 150 euros, déductible fiscalement selon la loi sur le mécénat, et permettant d’accéder à tous les spectacles. Si 1200 passeports sont vendus, le théâtre sera sauvé.

 

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POUR EN FINIR AVEC LES COMÉDIENS

Jean-Luc Jeener

Atlande

160 p. – 15€

À paraître en janvier 2020

 

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Piste à suivre :

Jean-Luc Jeener, le théâtre de la générosité

Fabuleux Jean-Luc Jeener ! 37 minutes d'intelligence, de sensibilité, d'humanité, de présence, d'éclairs, de paradoxes, de vie.
"La différence entre la droite et la gauche, c'est que la droite part de l'individu pour aller au collectif, alors que la gauche part du collectif... et retrouve quelquefois l'individu, pas toujours. Moi qui suis profondément catholique, je sais que si l'on n'a pas d'abord réglé ses problèmes personnels, on ne peut rien pour les autres." Et de pulvériser l'aberration du théâtre brechtien (à partir de 12').
Quant à la droite, elle a abandonné la culture à la gauche et c'est normal qu'elle perde la partie.

à voir ici.

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