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Chateaubriand / Crépu I - Esthétique du passage

 

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Avec Gabriel Nerciat (et d'autres), en septembre 2018 sur Facebook

 

De Chateaubriand, commence Michel Crépu dans Le Souvenir du monde, essai éblouissant de clarté, d'intelligence et de proximité avec l’auteur des Mémoires d’outre-tombe, il nous manque une photographie – soit l’image « moderne » d’un homme qui a eu vingt ans en 1789,  a vu la Terreur, a vécu les changements de paradigme les plus importants de l'Histoire de France – et les plus rapides, car entre la fin de l'Ancien Régime et la révolution de 1848, il s’est passé en une génération, la sienne, plus de choses qu'en deux mille ans : Révolution, Empire, Restauration, Monarchie de Juillet.  De Talleyrand à Monsieur Thiers, il les aura tous connus. Plus que nul autre, Chateaubriand est la croisée des chemins historiques, politiques, littéraires, constituant le point de jonction entre l'ancien et le nouveau, le passé et l'avenir – et cela jusqu’au nôtre, certaines pages des Mémoires annonçant déjà celles de Céline (l’Histoire en déroute de D’un Château l’autre).

Comme le disait Julien Gracq dans sa célèbre préface à l’édition du Centenaire, « nous lui devons presque tout ».

Le problème, Crépu le déplore, est que nous ne lisons plus Chateaubriand, hors quelques extraits en classe de première (enfin, de mon temps… Aujourd’hui, je ne sais pas), et pire, même quand nous le lisons, nous ne le comprenons plus. Pas assez réac comme Maistre ou Bonald, pas assez progressiste pour être un agent de la gauche libérale, irrécupérable partout et pour tous et notamment par cette engeance maudite qu'on appelle les radicaux. Car François-René est aussi cela, « le dernier des catholiques heureux », radicalement anti-radical - de cette ligne proprement enchanteresse et qui me convient à moi de plus en plus, celle qui va de Montaigne à Proust ou de Fénelon à Mauriac, à mille lieux des Bloy, Péguy et Bernanos (ce dernier d'ailleurs épinglé par Crépu, au grand dam des possédés du Grand d’Espagne, on y reviendra), « immenses écrivains, mais qui n'arrivent pas à se relâcher, à laisser venir les choses telles qu'elles sont ».

Laisser venir les choses telles qu'elles sont. Vivre et laisser vivre, disait Schopenhauer.

(Je fais aussi ce long post pour faire un bilan spirituel, me sentant, depuis ma chimio, de moins en moins chrétien et de plus en plus « pourceau d’Epicure » - ou quiétiste, à la Fénelon, il faudrait voir.)

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1 - Plus Béranger que Rivarol

 « Jusqu'à la Révolution - et cela pour l'Europe tout entière - la littérature française de Montaigne à Chamfort, de Pascal à Voltaire, de Rabelais à Buffon donnait le "la" de la condition humaine. C'était ça le centre de gravité. Voulait-on voir voir l'homme ? Il suffisait de demander, il était là. Ecce homo, seul motif, quand même dans le latin de la Vulgate. Nietzsche s'en souviendra chez nos moralistes du XVIII ème siècle plutôt que dans les pseudos-sermons philosophiques hérités de Luther. L'événement révolutionnaire disperse les cartes, il rompt l'équilibre cristallin où le motif de la condition humaine se donnait à lire et à voir, comme enchâssé dans un vaste ensemble théologico-politique et peu importait, au fond, qu'il y eût du tiraillement entre Pascal et Voltaire sur ces questions : on était là en famille, on se disputaillait merveilleusement, on faisait des paris sur l'abîme comme au sortir d'un bon dîner. La Révolution (comme, beaucoup plus tard, la Grande Guerre et dans des proportions toutes différentes) aura déterminé un avant et un après à ce concert exceptionnel. », écrit Crépu.

Le pari (perdu) de Chateaubriand aura été de vouloir réconcilier les deux France : Voltaire avec Pascal, Bossuet avec Fénelon, et sans doute plus tard, Jaurès avec Barrès, Proudhon avec Maurras. Mais les Français veulent-ils vraiment se réconcilier depuis la Révolution ? Et ce genre de réconciliation tout azimut est-il possible ? Le monarchisme libéral de Chateaubriand aura fait long feu. L'Histoire vraie n'est hélas pas un Livre d'Heures que l'on lit tranquillement dans son fauteuil. Et si j'étais maurrassien (ou marxiste), je dirais que le texte de Crépu pue le bourgeois satisfait et « modéré ».

La droite dure a toujours détesté Chateaubriand, traitre à sa cause, décliniste inconséquent et pour ainsi dire léger, « anarchiste » selon Maurras qui le haïssait, plus soucieux de défendre la liberté de la presse que ses valeurs à elle, la droaaatte. La fameuse phrase apocryphe de Voltaire « je ne suis pas d'accord avec vous mais je me battrai etc » fut le seul credo sincère de René qui aurait été à notre époque plus Charlie qu’ Action Française et comme il fut à la sienne plus Béranger que Rivarol.

Rivarol, le péroreur. Chateaubriand l’a rencontré une fois, à l’époque de l’émigration.

« Je fus invité à dîner avec mon frère chez le baron de Breteuil ; j’y rencontrai la baronne de Montmorency, alors jeune et belle, et qui meurt en ce moment ; des évêques martyrs, à soutane de moire et à croix d’or ; de jeunes magistrats transformés en colonels hongrois, et Rivarol que je n’ai vu que cette unique fois dans ma vie. On ne l’avait point nommé ; je fus frappé du langage d’un homme qui pérorait seul et se faisait écouter avec quelque droit comme un oracle. L’esprit de Rivarol nuisait à son talent, sa parole à sa plume. Il disait, à propos des révolutions : « Le premier coup porte sur le Dieu, le second ne frappe plus qu’un marbre insensible. » J’avais repris l’habit d’un mesquin sous-lieutenant-d’infanterie ; je devais partir en sortant du dîner et mon havresac était derrière la porte. J’étais encore bronzé par le soleil d’Amérique et l’air de la mer ; je portais les cheveux plats et noirs. Ma figure et mon silence gênaient Rivarol ; le baron de Breteuil, s’apercevant de sa curiosité inquiète, le satisfit : « D’où vient votre frère le chevalier ? » dit-il à mon frère. Je répondis : « De Niagara. » Rivarol s’écria : « De la cataracte ! » Je me tus. Il hasarda un commencement de question : « Monsieur va... ? - Où l’on se bat », interrompis-je. On se leva de table. »  (MOT, VI – 9)

Surtout, Chateaubriand ne croit pas au « retour » de la Tradition  et du Monde ancien et il a raison : n’en déplaise à la chère Eugénie Bastié, on ne recoud pas l'hymen de l'Histoire quand celui-ci a été défloré – même en terre d'islam. Son antimodernisme n'est pas idéologique mais esthétique, « juste un parfum comme la petite madeleine de Combray ». Devant le gouffre du Temps, il faut cultiver son jardin – et oser être heureux.

 Gabriel Nerciat – Non, non, trois fois non. Vous êtes maurrassien à votre insu, Pierre ; c'est Maurras, dans ses Trois Idées politiques, qui a lancé la légende d'un Chateaubriand épicurien catholique, et précisément pour l'attaquer de façon assez basse. Je n'y crois pas deux minutes. Ce serait réduire René, non pas seulement à un bourgeois satisfait et modéré (ce qu'est sûrement Crépu, en effet, mandarin soixante-huitard comblé et assagi, comme ils le sont tous aujourd'hui), mais, plus grave, à un comédien du désenchantement, un esthète libéral du nihilisme mondain, un Clément Rosset qui prendrait des poses dignes de Bossuet. C'est en fait une accusation beaucoup plus injuste et scélérate que celle de Maurras. Car évidemment c'est l'auteur du Chemin de Paradis qui est un épicurien athée faussement pessimiste, comme Rebatet et d'autres l'ont bien noté. Pas Chateaubriand. S'il faut l'aimer et l'admirer en dépit de tout, c'est justement parce qu'il ne jouait pas et ne se vendait pas au plus offrant, comme un quelconque Crépu du Directoire, faisant de ses ralliements opportunistes un signe dérisoire de sagesse supérieure (n'en déplaise à Guillemin, qui n'est jamais rien d'autre qu'un brillant Fouquier-Tinville du christianisme de gauche). Il l'a montré aussi bien après l'exécution du duc d'Enghien qu'à la fin de sa vie, sous la Monarchie de Juillet. Et puis, ce que dit Crépu est un lieu commun affligeant : la crise de la conscience européenne, pour parler comme Paul Hazard, ne date pas de la Révolution française ; c'est elle au contraire, dès 1715, qui a suscité les discontinuités philosophiques et morales qui ont mené à celle-ci. Et c'est précisément ce que René, de l'Essai sur les révolutions jusqu'aux Mémoires d'outre-tombe, n'a cessé d'expliquer (aussi bien contre les théories conspirationnistes de Barruel que les rêves de concorde nationale qui succèdent à Thermidor). Chateaubriand n'est ni son neveu Alexis de Tocqueville, ni Benjamin Constant. S'il sait qu'il n'y a pas de retour possible à la Tradition (et pour lui, c'est un drame), il sait aussi que les réconciliations sont vaines, ou du moins aussi précaires que les restaurations dont elles se veulent l'alternative.

 Pierre Cormary – Ha ha cher Gabriel, je vois que je touche à « votre » Chateaubriand, comme sans doute vous touchez au mien -  auteur que j'ai longtemps snobé mais que j'ai redécouvert il y a cinq ans lors de mon premier séjour à Saint-Malo et que je ne lis d'ailleurs qu'ici et très lentement.

Je suis donc nouveau en chateaubrianie même si dès les premières pages des MOT, il m'a conquis - ou reconquis.

Lisant et annotant le Fumaroli en même temps que le Crépu, je ne vois pas vraiment de différence notoire entre ce René-là et ce René-ci. Et chaque page des MOT me semble aller dans ce que dit Crépu. Non pas de dire que Chateaubriand fut un « pourceau d'Epicure » (ce qui d'ailleurs n'est pas une injure pour moi) mais de voir en lui sa vérité faite de grandeur, de courage réel mais aussi d'indifférence relative au déclin du monde. Tous les MOT vont dans le sens non d'une approbation du monde, bien sûr, mais d'une résignation, voire d'une abnégation vis-à-vis de celui-ci. Chateaubriand est un désenchanté qui se soigne (par l'enchantement, justement), un esthète libéral, absolument, et qui a cherché avec ardeur, quoique sans illusion, la réconciliation des contraires.

 « J'étais l'homme de la Restauration possible, de la Restauration avec toutes les sortes de liberté. Cette Restauration m'a pris comme un ennemi ; elle s'est perdue : je dois subir mon sort. (...) Mieux que jamais je comprends mon siècle ; je pénètre plus hardiment dans l'avenir que personne ; mais la fatalité a prononcé ; finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l'homme public »

 (MOT, GF, tome IV, page 18)

Ce genre d'occurrences pullule dans les MOT.

Comme dans sa fameuse Lettre à Madame la Dauphine :

 « .. ce qui fait ma force si j'en ai une : c'est par là que je touche à des hommes de divers partis, et que je les ramène à la cause royaliste. Si j'avais répudié les opinions du siècle, je n'aurais eu aucune prise sur mon temps. Je cherche à rallier auprès du trône antique ces idées modernes qui d'adverses qu'elles sont, deviennent amies en passant à travers ma fidélité. J'ai l'intime conviction qu'avec ces idées, on peut bâtir une seconde Monarchie, d'une aussi longue durée que la première. Bien plus, les opinions libérales qui affluent n'étant pas détournées au profit de la monarchie légitime reconstruite, l'Europe monarchique périrait. Le combat est à mort entre les deux principes, monarchique et républicain, s'ils restent distincts et séparés : la consécration d'un édifice unique rebâti avec les matériaux divers de deux édifices vous appartiendrait à vous, Madame, (...) qui ouvririez avec une main pure et bénie les portes d'un nouveau temple. » (page 321)

 Quel antimoderne pourrait écrire ça aujourd'hui ?

 Gabriel Nerciat – N'importe quel gaulliste de droite pourrait l'écrire, Pierre (un vrai gaulliste, s'entend, pas Chirac ou Juppé, bien entendu). Marcel Jullian, là-dessus, fut plus perspicace que le grand Fumaroli. Tout conservateur intelligent, ou même seulement habile, sait qu'il ne peut avoir une chance de conserver quoi que ce soit qu'en donnant sa part à un certain libéralisme – à condition bien sûr que le libéralisme en question ne dépasse pas celui des whigs modérés auxquels appartenait Burke, par exemple, dans la première partie de sa carrière, et qui en France relève de l'utopie sans contenu. De même que, réciproquement, les modernes qui ne sont pas progressistes (Napoléon Bonaparte au premier chef, ou son préfet Lezay-Marnesia, le rival de Benjamin Constant) ne peuvent se poser en champions de l'unité nationale qu'au prix d'une acceptation au moins symbolique des prestiges nobiliaires ou sacerdotaux de l'ancien monde. C'est sur cette base que s'est fait le ralliement éphémère de René au Premier Consul après 1801. Mais ça ne dure pas : il y a trop d'artificialité ou de dandysme dans cette posture, trop de malentendus et d'inconséquence aussi, pour qu'elle puisse aller au-delà d'une brève expérience occasionnelle. La prendre vraiment au sérieux et vouloir la faire durer comme le principe d'une société nouvelle, c'est se jouer la comédie ou basculer dans l'opportunisme ; devenir un orléaniste, un Fouché, un La Fayette, un Barère, un Thiers, une canaille. Chateaubriand n'en était pas dupe. Résigné, sans doute, mais lucide. Exactement comme le comte de Chambord, auquel on l'oppose souvent indûment – mais qui n'a pas renoncé au trône à cause du drapeau blanc (c'est une blague), simplement parce qu'il savait très bien qu'il ne pouvait compter sur le soutien réel des notables parlementaires qui ne rêvaient à travers lui que de retour à l'ordre. Car la volonté d'ordre considérée comme un but en soi, ce fin mot du libéralisme éternel et de la modération bourgeoise, est aussi stérile que les rêves de révolution ou de grand chambardement planétaire (c'est pour cela, du reste, qu'on passe si facilement des barricades estudiantines à la Revue des Deux Mondes). C'est ce que les faux réalistes comme Crépu ne parviendront jamais à comprendre. René ne rêvait pas d'une (ré)conciliation ; il rêvait d'une synthèse conservatrice entre les deux mondes qu'il avait connus mais dont il savait, au fond de lui, qu'elle n'était pas possible de son vivant. Ce n'est pas de l'indifférence, c'est l'usage amer de l'intelligence (ce qui n'est pas du tout la même chose). Contrairement à ce que croit Maurras, il ne trahit pas ; il démontre la vanité de la fidélité qu'il défend malgré tout pour en faire la clef de voûte d'une cathédrale de mots ; c'est par là qu'il annonce Nerval, Baudelaire, Proust. Sa défaite est la condition d'une victoire dont il sait, en chrétien ambigu, qu'elle n'aura de sens et de grandeur que dans la tombe et grâce à elle. Autre résurrection.

 

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2 - Panique intime

« Fabriquer un nouvel équilibre et non pas tout, comme voudrait nous en assurer telle vulgate romantique, en appeler à la seule tempête ? Comment, au contraire, résister à la tempête sans cesser pour autant d'emprunter "la voie des songes" » ?

Impossible en effet. Irréel. L'Histoire ne mange pas de ce pain blanc là. L'Histoire est trop vulgaire, trop brutale, trop sanglante, trop athée, pour Chateaubriand – lui-même devenant le plus bel athée en politique qui soit. Ce que ne lui pardonneront jamais les Providentialistes.

Crépu insiste : « Chateaubriand s'est bien amusé, sans fausse note, sans tricherie sur les données du problème : ce n'est pas là le moindre de ses exploits. » Mélancolique par courtoisie, antimoderne par poésie, il a beaucoup parlé de la mort et du temps qui passe, mais pour en profiter, lui, un max. Femmes, voyages, arts, enchantement continuel du monde. « Totalement lucide parce que totalement indifférent », notera Mauriac.

Ecrivain moins du déclin que du passage. En quoi il rappelle Montaigne et qu’il aurait pu dire comme lui : « je ne peins pas l'être, je peins le passage ». L’école des héraclitéens. Forcément, ceux-ci déchaînent l'ire des réactionnaires purs et durs. Surtout que Chateaubriand a réellement souffert de la Révolution : son frère et sa belle-soeur guillotinés, sa mère et son autre soeur en passe de l'être mais y échappant au dernier moment, ayant quand même connu la paille des cachots (ça fait rire les péquenauds, ça.) Avoir souffert dans sa chair la Terreur et passer outre – impardonnable pour les résistants de la onzième heure.

 « Dans les familles antimodernes, on eût aimé qu'il prit la chose avec moins de compréhension, plus de rancune, comme si l'esprit revanchard le vengeait. Trop d'exigence pour son propre camp, trop de clarté impartiale, trop d'intelligence. Pour qui roule-t-il au juste ? Est-il vraiment des nôtres ? Maurras crie à la trahison. »

 Et là, Crépu jette une bombe :

 « Mais les antimodernes ont-ils jamais vraiment eu le goût d'aller à la bataille, la vraie ? Cette esquive perpétuelle, cette façon de tourner les talons au moment où il faudrait au contraire attaquer le crotale en direct. Il n'est guère que Bernanos, ce furieux admirable dans ses aveuglements, qui aura eu ce courage, mais Bernanos, non plus, n'aime guère sentir le sol trembler sous ses pas. Ce qui est gagné d'un côté, est perdu de l'autre : ce lutteur est dévoré d'une PANIQUE INTIME. Sa violence verbale signe un affolement, un énervement de l'esprit. Sa haine de Proust qui en dit si long, pour ne pas parler du reste. »

Et un peu plus loin :

« Maudissons, maudissons, mais surtout pas de vraie vague ».

Panique intime de Bernanos (il faut être courageux pour oser écrire ça tant l'auteur de L'Imposture est dans certains milieux l'objet d'un culte intouchable) et grande peur des bernanosiens que Houellebecq a eu raison de stigmatiser dans Soumission,  eux et les bloyens,  tous ces forts en gueule qui ne savent pas très bien « pourquoi qu'on gueule » (comme dirait Guethenoc, le paysan de Kaamelott), enragés de la laide époque, éructifs professionnels, Philippulus de quartier, Savonarole de carnaval.

(Un jour, j'avais écrit un peu vite que Bernanos était un « planqué », donnant des leçons de résistance au monde entier de sa ferme brésilienne. On m'avait dénoncé à un descendant du grand George et comme je n'officiais pas chez moi, je m'étais vaguement excusé, lâcheté de circonstance. Précisons, j’aime beaucoup Bernanos, c’est un auteur capital, mais politiquement et humainement, je lui préfère largement un François Mauriac ou une Simone Weil, le premier plus malin, la seconde plus sacrificielle, tous deux ayant vraiment donné de leur personne.)

 

Gabriel Nerciat – Comme les cons de Michel Audiard, les semi-habiles et les roués sont capables de tout, et c'est à cela qu'on les reconnaît. Crépu se sert minablement de ce qu'il croit être les failles de Bernanos - qui l'écrase comme un météorite écraserait une mouche à merde - pour justifier l'annexion de Chateaubriand au "juste milieu" des opportunistes libéraux, qui est apparemment l'objet de son opus. C'est vraiment pitoyable. Et évidemment, ça ne tient pas la route deux minutes : Bernanos ne cède pas à la panique, il cède à la colère (son catholicisme n'est pas du tout celui de Chateaubriand ; c'est l'oubli de la Croix qui le hante, la possibilité que la Résurrection du Christ ne serve à rien, pas l'immensité de l'océan et de la tombe). Je m'étonne que vous le compariez à Savonarole : le moine florentin, lui, veut détruire tous les paganismes du passé ; c'est un révolutionnaire ultra-moderne, comme Sayyid Qotb ou Ben Gourion, pas du tout un conservateur, même dans le genre prophétique. Quant au prétendu héraclitéisme de René, qui est censé l'apparier à Montaigne, encore une fois, je n'y crois pas. Le "passage" auquel s'attèlent les MOT, mais aussi le Génie du christianisme, c'est le passage immémorial, interne à la conscience identitaire de l'Occident, du paganisme au christianisme, de la mort à la vie (contrairement à ce que croient les chrétiens de gauche, c'est le paganisme, dans le catholicisme, qui permet d'affronter le mystère de la mort, et c'est là où Savonarole trouve ici sa réfutation). Autrement dit, c'est un passage qui a gardé la mémoire diffuse du Centre - à l'inverse de Montaigne, qui a tout perdu avec la perte de La Boétie, même la fausse sagesse de son premier pyrrhonisme. Chez Chateaubriand, il ne s'agit pas du tout de quelque chose qui soit seulement politique (sans que ce soit pour autant un « athéisme politique »). C'est une confrontation métaphysique avec l'infini, qui désamorce ce qu'il pourrait y avoir de débouché colérique dans la mélancolie lorsqu'elle est poussée à son comble et se transforme alors en passion politique. Si René invente la mélancolie des modernes, c'est parce qu'il veut se soustraire aux effets de la colère, dont il a en effet connu les morsures dans sa chair pendant la Révolution. Mais pour autant, cela n'en fait pas un épicurien digne de Walter Pater, dédié aux délicats plaisirs du dimanche de Crépu - lequel semble décidément confondre le vicomte avec l'infect et servile Jean d'Ormesson. Ah, vraiment, il y a des gifles qui se perdent, des fois... :)

 Pierre Cormary – C'est ça, mon problème avec les bernanosiens. Leur côté « George vous écrabouille tous ». Alors que moi, je trouve que George n'écrabouille rien du tout. C'est un grand romancier doublé d'un Philippulus de Tintin. Et un type qui a tjrs fui le monde jugé tjrs « médiocre », ce qui est tjrs un peu suspect. C'est pourquoi je lui préfère mille fois la personne de Mauriac, tellement plus française.... et courageuse.

Pour le reste, Montaigne est un sage insurpassable (et l'auteur préféré d'Orson Welles), Chateaubriand, le premier et le dernier des romantiques lucides (oxymore), et Crépu un grand talent jésuite. Mais il en faut.

 Pierre Cormary –  Chateaubriand n'est pas dupe. De son siècle, de l'avenir et de lui-même. Sa profondeur est là. Son tragique aussi. Ce n'est ni Jean d'Ormesson ni Joseph de Maistre. On ne peut le récupérer. C'est au bout du compte un infréquentable impossible.

 Gabriel Nerciat – Pour un chrétien, le monde est toujours plus ou moins médiocre. Si ce n'était pas le cas, l'action de la Grâce sur les saints serait parfaitement superflue, et les saints eux-mêmes dédaigneraient la sainteté, lui préférant le jardin d'Epicure, parce qu'elle serait inapte à illuminer le monde. Le jansénisme de Mauriac, c'est le christianisme des grands bourgeois de province, surtout de la Gironde, qui ne parviennent pas à croire au salut parce qu'au fond ils n'en veulent pas vraiment : le monde tel qu'il est ou tel qu'il devient, avec ses fatalités illusoires, leur suffit bien. Certes il en faut pour tous les goûts, comme on dit. Mais Mauriac, plus français et plus courageux que Bernanos, non : sauf si par courage on entend la disposition intime à servir tous les pouvoirs et aussi les contre-pouvoirs officiels (JJSS, Mitterrand). Montaigne est précieux parce qu'il est à la fois le premier des modernes et le premier des libertins endeuillés qui doute des valeurs morales de la modernité ; l'anti-Descartes, en somme, et un sage très supérieur à Voltaire qui ne connaissait pas l'acuité de ces tensions psychologiques nouvelles. J'imagine que c'est ce que Welles, sensuel, lettré et barbare, aimait chez lui. Pour autant, ses limites resteront celles d'un certain dilettantisme français, charmant mais incomplet. Chateaubriand, en effet, est irrécupérable, c'est ce qui fait sa grandeur et sa force.

Pierre Cormary – Mauriac plus courageux dans la Résistance, plus malin dans le monde, plus engagé dans ses causes, moins dégoûté de tout, et sans doute beaucoup plus sympathique. Même si ses romans (que j'aime beaucoup) ne vont pas aussi loin que ceux de Bernanos.

Montaigne... Je ne sais plus où Cioran dit que « la grande chance de la France fut d'avoir commencé par un sceptique. »

Quant au dilettantisme français, vous-même l'admettez. La légèreté, la désinvolture, la badinerie, Watteau, Boucher, Fragonard, toute la France est là.

Et il me semble qu'il y a quelque chose de ça dans Chateaubriand.

 

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3 – Destin français

N'en déplaise aux modernes et aux antimodernes, Chateaubriand a suivi sa pente. Rétif à l'esprit moderne mais sachant qu'il est impossible de l'arrêter, il a compris très vite que l'Histoire ratait toujours et peut-être en France plus qu'ailleurs. Du régicide à la l'Occupation, il y a quelque chose de pourri (ou de schizo) au Royaume de France. Même les périodes que l'on admire généralement contiennent leurs saloperies et finissent d'ailleurs toujours mal : Louis XIV, Napoléon, De Gaulle peut-être. Son rêve de monarchie libérale n'en aura été qu'un.

« C'est là un grand mystère réservé à l'histoire de France que ce rendez-vous manqué avec elle-même à force néanmoins d'être furieusement elle-même. Comment un pays peut-il se rater à ce point sans cesser d'être lui-même ? Enigme abyssale ».

Goethe avait dit ce genre de choses – que nous étions les meilleurs mais aussi les plus inconséquents et donc condamnés à rater toutes nos réussites. La France, guerre civile permanente. Jusque dans nos fils Facebook.

Le problème du moderne est qu'il est dénué d' « esprit de suite ». Il ne comprend pas que pour fonder quelque chose, il faut tenir passé, présent et avenir ensemble – sinon, la modernité devient une mode et la mode est immédiatement ringarde. Il faudrait concevoir les choses (les nouvelles choses) comme un nouveau vin – plus il sera vieux, meilleur il sera.

« Chateaubriand est moderne pour sa faculté d'accepter qu'il y ait de l'inédit dans l'histoire, il ne l'est plus quand l'inédit devient objet d'un culte et fait oublier tout le reste, au nom de la tabula rasa. »

Faire table rase – le mal absolu.

Table ronde contre table rase. Mais Arthur a échoué lui aussi. Comme si l'Histoire était nécessairement décevante. Parce qu'au fond nous ne serons jamais d'accord, même quand nous le sommes.

Prenez Stendhal, chateaubrianien malgré lui. Il le trouvé affecté, pompeux, inauthentique. Alors que sur bien des points, il lui ressemble. Et pour le lecteur, passer de l'un à l'autre est naturel. On ne saurait expliquer pourquoi.

 Gabriel Nerciat –  Oui, c'est très vrai : la France rate toujours son destin, mais c'est peut-être aussi pour cela qu'elle dure. L'échec collectif, c'est la condition tragique de la pérennité d'un mythe, ce qui lui permet de résister au temps et d'organiser un monde commun autour de lui. C'est précisément ce que les optimistes et les utilitaristes ne comprennent pas, ne comprendront jamais – à l'inverse de Chateaubriand qui ne s'est jamais laissé griser par ses succès : quand on réussit son destin, qu'il soit ou non de domination universelle, ensuite on n'a plus rien à dire, et il faut passer. Rome a dominé le monde, mais le retour du règne de Saturne, au lieu de l'âge d'or prophétisé par Virgile, ramène les barbares qui vont finir par la détruire. Le destin de la France est un anti-destin, aurait dit Malraux (en qui se fait, au XXe siècle, la jonction ou la réconciliation posthume de Stendhal et de René) : c'est parce qu'elle échoue à être la nouvelle Rome, tout en restant sa fille aînée, que ses nombreuses guerres civiles ou idéologiques ne la détruisent pas. L'Allemagne, c'est exactement l'inverse. Dommage que qui vous savez, et Crépu lui-même sans doute, ne veuillent toujours pas l'admettre.

 

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4 – Art du positionnement

Chateaubriand fut-il un opportuniste en politique ? Pour les radicaux et les purs, certainement. Pour ceux qui savent que la radicalité est une idéalité haineuse et la pureté une cruauté idéalisée, son cas est complexe. Certes,  

« on n’est jamais sûr avec Chateaubriand s'il brûle son vaisseau tout à fait (…) Il y a toujours un peu avec lui un embrouillamini sur la chronologie décisive des prises de risques. Ainsi, l'affrontement avec Napoléon Bonaparte, pour réel qu'il soit, n'est pas toujours si à mains nues qu'on pourrait le croire, comme au moment de la parution de De Buonaparte et des Bourbons (4 avril 1814), brûlot présenté comme suicidaire et qui eût pu l'être, en effet, un quart d'heure avant que les dés roulent franchement en défaveur du Despote d'Ajaccio. Celui-ci est à terre, on peut encore le brocarder sans ridicule, mais il faut faire vite. Chateaubriand sait bien jouer des deux pédales, du frein et de l'accélérateur, mais enfin les choix, au bout du compte, ne laissent pas d'être lisibles. Ils valent bien, en tous cas, les tournis d'un Benjamin Constant au moment des Cent Jours, anti-Napoléon puis pro en l'espace de trois jours (...) Mettons qu'il jette un coup d'oeil sur la météo avant de prendre l'événement à la gorge. Le fauve est corrigé d'une biche inquiète. De la fougue, mais point de saut de l'ange. Il n'est pas un desperado, voilà. Il ne veut pas non plus avoir l'air d'une poule mouillée. C'est tout un art du positionnement. »

Bien sûr, les amateurs de courage et d'héroïsme brut en feront des gorges chaudes. Mais le problème est que les amateurs de courage et d'héroïsme brut sont courageux et héroïques comme on l’est devant un film de Marvel ou de DC Comics. On se croit du côté de Batman en finissant son pop-corn. Rien de plus suspect, à vrai dire, que de louer le courage des uns et de blâmer la lâcheté des autres. Je ne sais plus où François Truffaut disait préférer la diplomatie au courage qui est souvent une vanité voyante. Quand on joue aux échecs, il ne s'agit pas d'être courageux mais d'être prévoyant et subtil. Chateaubriand fut prévoyant et subtil. Mais cette pré-voyance était visionnaire et cette subtilité, pénétration ultime des êtres et des événements. Car il ne faut jamais oublier qu'il a percé son siècle et les suivants comme personne d'autre. En plus d'inventer toutes LES sensibilités littéraires jusqu'à nos jours. Même Céline doit quelque chose à Chateaubriand - https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00738117

 Gabriel Nerciat – Il est vraisemblable que Crépu répond surtout ici aux accusations de Guillemin. Lesquelles sont basses et sans réel fondement : si Chateaubriand avait été un faux dissident, il n'aurait pas rompu avec Napoléon après l'assassinat du duc d'Enghien (exemple par Philippe de Ségur) et surtout, comme Talleyrand, il se serait empressé de saluer l'arrivée au pouvoir de Louis-Philippe en 1830 ; ce qui lui aurait été d'autant plus facile qu'il avait publiquement combattu les ordonnances sur la liberté de la presse. On imagine même ce qu'un courtisan aurait pu en faire, en voyant dans l'avènement de la royauté bourgeoise l'aboutissement de sa volonté de synthèse entre le nouveau et l'ancien monde. Ces polémiques sont assez misérables. Céline, évidemment, lui doit beaucoup, comme Hugo et Baudelaire, mais en fait comme tous les grands génies lyriques français doués du don de vision et capables de se confronter avec la Bouche d'ombre ou les grandeurs béantes de l'Histoire. Les nihilistes enthousiastes et diplômés de l'Université, eux, se contentent d'aller uriner sur sa tombe.

 Vincent C. – J'avais lu D'un Château l'autre de Céline. J'avoue que la filiation avec Chateaubriand ne m'avait pas sauté aux yeux... Si je comprends bien c'est une filiation située sur un plan rhétorique.

 Vincent C. – Le texte de Marc Hanrez élargit la perspective. Il y a sûrement en effet dans D'un Château l'autre notamment le récit d'une sorte de pèlerinage, pèlerinage situé dans un contexte d'apocalypse.

 Pierre Cormary – Des mondes qui s'écroulent, une narration erratique, un sens épique des situations (sans doute plus drolatique chez Céline et plus mystique chez Chateaubriand), et en effet apocalyptique (quoique Chateaubriand soit "post-apocalyptique".)

 

 

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5 – Intuitif express

La Révolution a tout clivé, radicalisé, sanguinarisé. L'Empire tentera bien une unité mais l'Empire... Combien de fois Chateaubriand (comme Tolstoï) ne compare-t-il pas Napoléon à Satan lui-même ? Lui aussi aura eu sa part de responsabilité dans les désastres à venir. Les désastres, c'est-à-dire les radicalités.

A droite, la naissance de l'extrême droite, Maistre, Bonald, plus tard Maurras, et avec eux le cabinet des antiques si bien décrit par Balzac, tous ces gens droits dans leurs bottes et leur catholicisme identitaire, pétris de ressentiment historique et qui ne fera que croître avec le temps, multipliant d'ailleurs leurs défaites et déconfitures – quand on dit que la droite passe son temps à perdre depuis trois cent ans, on n'a pas tort.

A gauche, les post-révolutionnaires, les futurs terroristes, Sénécal, Verkhovensky, Netchaïev et autres possédés de la justice et de l'égalité à tout prix (c'est-à-dire de la terreur et du goulag) – «  tout ce qui, à la mort de Chateaubriand, en juillet 1848, est mûr pour la lecture du Manifeste du parti communiste, qui paraît en décembre de la même année : cela fait du monde. »

Comme Dostoïevski, Chateaubriand a bien pressenti tout ça (lire son Essai sur les Révolutions). « L'homme le plus intelligent de son siècle » (dixit Crépu) a vu l'inéluctable, s'en est vraiment préoccupé mais sans s'en rendre malade. C'est peut-être là son abnégation - son nihilisme ? – qui agace les intransigeants.

« Il est toujours pénible, du point de vue du médiocre, d'assister au spectacle d'un jean-foutre qui a raison sur les choses graves. Non que Chateaubriand prenait les choses à la légère mais il avait toujours l'air de s'amuser, or on a du mal à se faire à l'idée qu'un carnet de bal bien tenu n'empêche pas d'avoir des vues sur les menées de la Russie dans le grand concert européen. On devrait bien plutôt observer que le carnet de bal aide parfois à y voir plus clair. »

Dans les salons comme dans les forêts, Chateaubriand a toujours vu clair – le démocrate égalitariste est souvent un tartuffe et le bon sauvage pas si bon que ça, en plus d'être anthropologiquement très décevant. Avec les Natchez, il écrit ses Tristes Tropiques. C'est un rousseauiste lucide. Un Rousseau pas cinglé.

Surtout, il a toujours su anticipé. Anticiper – ce que la droite a tant de mal à faire et que la gauche croit qu'il est si facile de faire. François-René est le plus grand anticipateur de notre histoire. C'est ce qui l'empêche de perdre son temps à regretter l'âge d'or comme le pékin réac. Ou s'il le regrette, c'est en sachant qu'il ne reviendra plus. Chateaubriand est un homme qui vient de loin et qui voit loin – c'est là son génie politique et historique et qui n'est pas seulement littéraire.

« Chateaubriand, intuitif express ».

 

Gabriel Nerciat – Toujours cette médiocrité satisfaite du juste milieu, qui fait la leçon à Napoléon, à Marx ou à Maurras comme un professeur de Sciences Po à un étudiant qui dédaignerait de lire Le Monde ou plutôt La Croix. En réalité, on voit bien, ici comme chez Benjamin Constant, que ces libéraux qui se veulent modérés et si éthérés, libérés du ressentiment où ils voient le point commun psychologique à ce qu'ils qualifient comme des radicalités réactives ou plébéiennes, ont en fait infiniment plus de ressentiment envers l'Histoire – et d'abord bien sûr l'histoire révolutionnaire – que tous les Bonald et les Maistre réunis. Burke, au moins, lui, a bien vu en quoi la logique révolutionnaire n'a rien d'accidentel, et que si l'on en accepte les prémisses « droitdelhommistes », alors il faut assumer le tout –  dont font partie Netchaïev et les restes. C'est là où une fois de plus Crépu déforme et instrumentalise Chateaubriand pour l'annexer à une cause et surtout une vision du monde qui ne sont pas les siennes : le vicomte n'a jamais cru à cette fable des modérés selon laquelle il aurait pu y avoir une Révolution centriste, bourgeoise, libérale, équilibrée, macronienne, gentiment oligarchique, stupide en fait – comme ils croient, à tort, que fut la révolution américaine. René est plus qu'un Rousseau lucide ; c'est un homme supérieur qui a assimilé le meilleur de la tradition classique : Plutarque et Polybe pour l'Antiquité païenne ; l'Ecclésiaste et l'Apocalypse de saint Jean pour la Bible. Si Bonaparte c'est Satan, alors il n'arrive pas sur le trône des Tuileries par hasard, parce que la Révolution aurait malencontreusement mal tourné à cause des emballements de la Terreur. Il ne s'oppose pas à de Maistre comme Crépu le dit, mais de façon beaucoup plus subtile et décisive ; à mi-chemin entre la réaction catholique et la modernité hégélienne, il sait que les catastrophes révolutionnaires sont la démonstration d'une Providence qui, vouée au déferlement des forces de l'infini (le substrat métaphysique de son christianisme), s'est affranchie à jamais de toute téléologie morale ou chrétienne. C'est de là qu'il peut anticiper les erreurs qu'engendrera l'avenir. La lucidité en politique commence lorsque l'on sait que les équilibres entre forces hostiles ne résistent pas à l'usure du temps, et que c'est cette précarité des pouvoirs et des contre-pouvoirs qui est la marque de la puissance divine. Les religions bibliques ne seront jamais des religions pour les modérés.

 Pierre Cormary – Je crois que votre haine pour Crépu, de Macron (et même de Constant, si je vous suis) vous aveugle. ;)

Celui-ci ne dit pas que Chateaubriand fut un modéré centriste mais que ce sont les modérés centristes qui à son époque ont gagné contre les radicaux et que lui n'était ni l'un ni l'autre, souhaitant ce dépassement pré-hégélien, Aufhebung à la française et qui n'a pas eu lieu.

Pour le reste, vous dites au fond les mêmes choses que Crépu (et moi)  mais sur un fond plus Sturm und drang.

 Gabriel Nerciat – Peut-être, en effet, mais le ton donneur de leçon de Crépu a quelque chose qui m'exaspère. Sinon, j'aime bien Constant, malgré tout – mais parce qu'il était sans cesse tenté par le suicide. C'est le Drieu des libéraux. ;)

 Pierre Cormary – Crépu ne donne aucune leçon. Il ironise sur les sermonneurs, justement. Et Adolphe est un chef-d'oeuvre.

 Marc Rolland – Quel merveilleux débat - dommage qu'il n'ait pas lieu autour d'un cognac et de quelques puros - je le prendrais bien en route.

 

A SUIVRE

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