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9 - Tocqueville devant la démocratie

 

 

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pierre manent,tocqueville,histoire intellectuelle du libéralisme,de la démocratie en amérique,jean renoir,la grande illusion,la règle du jeu1 - Jusqu'où va nous mener l'égalité ?

C'est le problème de Tocqueville, le dernier des libéraux « classiques » et sans doute l'un des hommes les plus lucides et les plus visionnaires de tous les temps, celui qui a le mieux compris et prévu ce qu'allaient donner nos démocraties modernes et post-modernes. L'Orwell du XIX ème siècle.

Ce que voit Tocqueville, par rapport à Constant et à Guizot, est que, contrairement à ce que pensaient ces derniers, le processus égalitaire, hérité de la Révolution, n'a pas de fin. Il est la nouvelle valeur absolue de l'Histoire occidentale. Il bouleverse tous les aspects de la vie politique et sociale, collective et individuelle, morale et sexuelle. Il est la nouvelle passion de l'humanité - passion hautement française. A priori, Tocqueville n'a rien contre, bien au contraire. L'égalité est un acquis de la Révolution autant que de l'Evangile. Il serait même le principe libéral par excellence, celui qui a précisément aboli le privilège des naissances et qui s'est affranchi des instances religieuses. Pourtant, il y a quelque chose qui fait peur en lui - et qui justement provoque « une terreur religieuse », particulièrement en France où il a fallu en passer par la guillotine pour l'instaurer. C'est là la grande différence avec les Etats-Unis.

 En effet,

« les Américains sont nés égaux au lieu de le devenir. »

Pour eux, l'égalité est originelle, alors que pour nous, elle est historique, et en ce sens, toujours originale - et donc toujours susceptible de provoquer les passions et les conflits.

« Constant et Guizot savaient dans quelle société ils vivaient, Tocqueville ne le sait pas. »

Le libéralisme, avec lui, devient.... inquiet. Et c'est de cette inquiétude que commence son enquête américaine.

La démocratie en Amérique, c'est d'abord le fait qu'il n'y a pas de distinction fondamentale entre la société civile et l'institution politique. La définition politique de la démocratie est la même que sa définition sociale. Le shérif, comme le président, on vote pour lui, et ça peut être le voisin. Pour le reste, on cultive son jardin, sa communauté ou sa solitude. L'égalité pacifie certes les relations des hommes entre eux - mais en même temps les sépare. Tout le monde a les mêmes droits donc tout le monde s'en fout de tout le monde. Les mêmes droits pour tous débouchent paradoxalement, pas si paradoxalement que ça, sur le chacun pour soi. Une société égalitaire n'est pas forcément une société charitable. Au fond, et ce sera la grande critique des réactionnaires de droite comme de gauche, la démocratie libérale a dissout, sinon atomisé la société.

 

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L'originalité de Tocqueville est qu'il approuve ce diagnostic « réactionnaire », le radicalisant même, tout en restant fermement libéral.

« On pourrait dire qu'il redoute comme les réactionnaires, ce que, comme les libéraux, il approuve. »

C'est qu'il voit les deux moments du processus : celui, « négatif »,  dans lequel l'individu se sépare de l'autre individu (obsession des réactionnaires) ; celui, « positif », par lequel l'individu décide en toute liberté quel sera son lien avec l'autre individu (espoir des libéraux). Dans le premier cas, le risque est que chacun se cloisonne dans son petit moi et se déshumanise ; dans le second, plus optimiste, il y a un enjeu social qui consiste à ce que chacun s'associe avec qui il l'entend. Dans les deux cas, il est clair que nous ne sommes plus en république au sens français et « laïc » du terme mais bien en démocratie « anglo-saxonne » - et une démocratie bientôt communautariste puisque les liens entre individus seront évidemment d'abord ethnico-religieux.

 

pierre manent,tocqueville,histoire intellectuelle du libéralisme,de la démocratie en amérique,jean renoir,la grande illusion,la règle du jeu2 - Egalité, snobisme et ressentiment

L'autre "souci" est que ce n'est pas parce que la nouvelle société est égalitaire en droit qu'elle l'est en fait. L'homme démocratique sent bien que quelque chose ne va pas autour de lui :

« ce que lui murmure son coeur et que proclame la loi, la société autour de lui ne cesse de le nier : certains sont plus riches, plus puissants que lui, certains ont la réputation d'être plus sages ou plus intelligents. La contradiction entre la réalité sociale et le voeu combiné de son coeur et de la loi suscite et nourrit en chacun une passion dévorante : la passion de l'égalité. »

[Dans Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard avait très bien vu le problème : la nouvelle inégalité, celle des nouveaux riches, des anciens noms, est foncièrement imaginaire autant que  féroce. C'est que le snobisme exige l’égalité concrète. Lorsque les individus étaient juridiquement inférieurs ou supérieurs les uns aux autres comme c'était le cas avant la Révolution, il pouvait y avoir servilité et tyrannie, flatterie et arrogance, fait du prince au sens propre, mais jamais aucun snobisme. Le snob ne peut exister qu’en démocratie – soit dans un monde où les castes sociales n’existent plus mais qu’il peut recréer artificiellement.]

pierre manent,tocqueville,histoire intellectuelle du libéralisme,de la démocratie en amérique,jean renoir,la grande illusion,la règle du jeuBref, d'un côté, les individus se sont jamais sentis aussi proches les uns des autres ; mais de l'autre, ils n'ont jamais autant risqués de devenir étrangers les uns aux autres. Mon prochain est devenu mon lointain. Mon voisin, mon martien. On a tous les mêmes droits mais on s'ignore les uns les autres. Notre grande compassion sociale va de pair avec notre grande indifférence individuelle. On envoie des sommes pharamineuses pour aider les victimes de tsunami (et on a raison de le faire) mais on oublie d'aller voir si la mémé du sixième n'est pas morte depuis six ans.

« La société démocratique met donc en présence des hommes qui se veulent et sentent semblables, mais qui sont et se savent nécessairement distincts. »

Dès lors, il y a deux attitudes possibles : ou bien l'individu tente de dépasser son concurrent (son rival = son semblable) par la seule chose qui lui soit permise dans la société libérale, à savoir le commerce (« qui est la profession des gens égaux », écrivait Montesquieu) - et c'est là l'attitude du capitaliste américain. Ou bien, il fait en sorte de ramener son rival à son niveau à lui, tentant par tous les moyens de gommer toutes les inégalités accidentelles, toutes les distinctions, toutes les différences, sexuelles comprises, sinon tous les bonheurs auxquels lui n'accède pas par manque de chance ou de talent - et c'est là l'attitude de celui que Nietzsche appellera bientôt l'homme du ressentiment et que je serais tenté d'appeler, à la suite de Tocqueville, le Français.

« Ainsi, écrit Manent, l'égalité des conditions produit-elle deux comportements antithétiques : le goût de la concurrence, qui peut aller jusqu'à "l'héroïsme" chez le commerçant américain ; le refus de la concurrence, conduisant à confier tous les privilèges et tous les pouvoirs à l'administration centrale pour être sûr qu'ils ne seront pas possédés ou exercés par le voisin, trait caractéristique de la France. »

L'égalité comme grande illusion. Mais c'est la règle du jeu.

 

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3 - Vérité et masse

C'est paradoxalement en Amérique, et non en France, que Tocqueville

 « a perçu le plus vivement la menace qu'à ses yeux la démocratie fait peser sur la plus haute des libertés, la liberté de penser. Cette menace ne tient pas aux institutions, qui sont les plus libérales du monde [mais] à la transformation que subit l'activité même de penser dans une société démocratique. »

pierre manent,tocqueville,histoire intellectuelle du libéralisme,de la démocratie en amérique,jean renoir,la grande illusion,la règle du jeuC'est que dans un pays qui croit réellement à l'égalité totale entre les citoyens, l'action que peut avoir l'intelligence d'un homme sur un autre homme est naturellement relativisée. L'excellence n'a plus réellement lieu d'être. Le type sorti de la grande école n'impressionne plus. L'intellectuel a un droit de cité mais pas plus que n'importe quel péquenaud.

« Chacun se renferme donc étroitement en soi-même et prétend de là juger le monde. »

Pire : puisque chacun est aussi bon qu'un autre à donner son avis, on va se méfier autant de l'avis du voisin... que du sien. En ce monde-là, chacun a ses raisons et reconnaît la raison de l'autre au risque de douter de lui-même. Conséquence : l'homme démocratique ne croit plus tellement en lui. Parce que si mon beauf est aussi valable que moi, il est peut-être très con. En même temps, il a ses raisons de penser ainsi comme tout un chacun, c'est la règle. Pour régler un conflit, un problème, un débat, il faudra alors un troisième terme dans lequel chacun pourra tomber d'accord, et qui ne sera rien d'autre que... la majorité - la masse.

« A mesure que les citoyens deviennent plus égaux, la disposition à en croire la masse augmente. Dans les temps d'égalité, les hommes n'ont aucune fois les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public ; car il ne leur paraît pas invraisemblable qu'ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre. »

pierre manent,tocqueville,histoire intellectuelle du libéralisme,de la démocratie en amérique,jean renoir,la grande illusion,la règle du jeuLe plus grand nombre, voici le nouveau credo. Quantité contre qualité. On pensera peut-être moins bien qu'avant, mais au moins on ne s'entre-tuera plus. En ce sens, la démocratie en Amérique est bien l'aboutissement du processus politique qui a commencé avec Machiavel et qui a consisté à s'affranchir des instances transcendantes, à abolir la guerre du bien. La nouvelle vulgarité sociale est le prix à payer pour la paix civile. Et Tocqueville de conclure qu'il ne connaît

« pas de pays où il règne en général moins d'indépendance d'esprit et de véritable liberté de discussion qu'en Amérique. »

 Voici donc « ce nouveau despotisme » démocratique dont le trait le plus patent est néanmoins la « douceur ». L'homme démocratique déteste la violence. Montesquieu l'avait déjà annoncé : le régime libéral est celui qui fait le moins souffrir les hommes, qui les cajole le plus, et ce faisant les entraîne dans une médiocrité sans nom. Ni vertueux (critique de Rousseau) ni viril (critique de Nietzsche), le libéralisme à longue échéance constitue une catastrophe sociale, un désastre moral et peut-être un effondrement mental.

C'est pourtant lui qui permet à l'homme d'être enfin lui-même, de retrouver sa nature originelle - et surtout de s'inscrire dans l'Histoire. Contrairement à Rousseau pour qui l'état de nature était le commencement de l'Histoire, celui-ci est pour Tocqueville son terme ou du moins son horizon. Qu'importe alors le gloubiboulga socio-culturel dans lequel il nous entraîne, le libéralisme permet à l'homme démocratique

« de vivre à l'intérieur d'un projet dont il est à la fois le maître souverain et la matière docile. »

 Pendant des siècles, il y eut des maîtres et des esclaves. Aujourd'hui, il n'y a plus que des maitres-esclaves - c'est-à-dire des gens comme vous et moi. Qui s'en plaindrait sérieusement ?

 

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POUR CONCLURE

 

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Commentaires

  • Il y a aussi avec le regret de Tocqueville, l'oubli et (comment le lui reprocher?) la non prévision du fait que cet état allait être celui de la plus grande puissance industrielle, militaire et politique du monde. Il lui fallut environ cent ans pour le devenir mais ce fut le cas et la situation perdure.
    Comme si le libéralisme, le métissage, et la démocratie corrompue, au contraire de ce qu'a cru le XXème siècle européen, communiste, nazi, puis intellectuel pétitionnaire, était le gage même de la puissance et de la richesse.

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