23/09/2014

Limonov, par Emmanuel Carrère - Parce que c’était lui, parce que c’était moi

 

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On aime tout chez Emmanuel Carrère, sa mère, sa sœur, son épouse, et lui surtout, ce grand bourgeois qui aime se faire peur avec la vie des autres. Sa propension à décortiquer le destin de personnages hors normes, Jean-Claude Romand il y a quelques années, Edouard Limonov, cette année. Sa capacité à faire d’une biographie historique une autobiographie en creux. Son style qui se moque du style et qui n’en converse que mieux avec vous. Son insolente limpidité qui arrive à débrouiller les fils du conflit serbo-croate comme si c’était une aventure de Tintin en Syldavie. Sa narration impeccable, bourrelle d’ennui, qui nous emporte d’un trait de la première à la dernière page. Son usage malin des références franco-françaises pour rendre compte d’un personnage ou d’une situation que le lecteur ne connaît pas forcément - plaisir culturel et volontairement coupable du name dropping. Ainsi, telle personnalité russe est comparée à Jacques Attali, une autre à François Bayrou, une autre encore à Régis Debray – même Hibernatus, le film avec Louis de Funès et le Nikita de Luc Besson sont cités ! Et quand on ne sait pas en tant qu’écrivain décrire telle ou telle scène, comme raconter une réception à la Flaubert, « sans omettre une petite cuiller ni une source d’éclairage », on en fait l’aveu littéraire : « J’aimerais savoir faire ça, je ne sais pas » , mettant ainsi le lecteur dans un rôle de confident irrésistible. Faiblesse du récit ? Non, force du dire. Outre que prendre à parti le lecteur est toujours un bonheur théâtral pour ce dernier, l’art de Carrère n’est pas de raconter mais de dire. Dire la misère de l’URSS d’après la guerre. Dire la famine. Dire les rats. Dire les enfants sauvages. Dire la peine de mort à douze ans. Dire les histoires : « Histoires de Fritz morts qui hantent les ruines et guettent les imprudents ; histoires de marmites, à la cantine, au fond desquelles on trouve des doigts d’enfants ; histoires de cannibales et de trafic de chair humaine. » Vignettes très fortes qui s’impriment pour longtemps dans la tête du lecteur. Et même quand son héros connaît pour la première fois l’amour, ne pas hésiter à conclure par une phrase marquant l’ironie et la distance : « Voilà : c’était l’histoire de son dépucelage ». En vérité, on lit moins qu’on écoute Carrère. Et qu’à son tour, on a envie de lui parler. C’est que Carrère projette sur Limonov tout ce qu’il n’est pas et que nous projetons sur Carrère tout ce que nous sommes ou que nous avons été. Des gens qui lisent les romans d’Alexandre Dumas dans leur fauteuil, qui écoutent les opéras de Wagner sur leur chaîne laser et qui se font l’intégrale Tarkovski sur leur home vidéo et, pourquoi pas, en fumant quelques joints. Bref, des bobos sybarites, esthètes cultureux, Peter Pan littérateurs, écrivains sans œuvres, que Carrère lui-même a été au début, et pour qui Limonov est forcément un objet de fascination - et Carrère un modèle de fasciné fascinant. Celui-ci l’avoue très vite : « Sa liberté d’allures et son passé aventureux en imposaient aux jeunes bourgeois que nous étions. Limonov était notre barbare, notre voyou. » Comment ne pas être séduit aussi par ce type qu’on dirait sorti des Possédés de Dostoïevski ou des Damnés de  Visconti et qui collectionne les existence extraordinaires ? A l’époque des Bienveillantes de Jonathan Littell, certains critiques avaient reproché à l’auteur d’avoir fait de Maximilien Haue, son héros, un témoin trop parfait de la Seconde Guerre Mondiale, sorte de Nazi globe trotter étant de tous les événements, de tous les camps, de toutes les batailles et de tous les salons, allemands, français, russes, le tout sous arrière-fond porno-mythologique. Que n’auraient-ils dit de Limonov si celui-ci avait été un personnage de fiction ? C’est qu’il a tout fait, tout vécu, tout baisé, ce diable russe, se faisant baiser lui-même par l’Histoire, mais n’étant jamais plus sublime que dans la déchéance ou en prison. Stalinien de carnaval, nazi rock, « dissident new wave », il est le dernier pet du XX ème siècle, pourrait-on dire, moitié Jean Genet moitié Joker, cinquante ans de chaos européen à lui tout seul, et, qui le plus beau, continue son destin baroque de plus belle !

Fils d’un gendarme de la NKVD, né en 1943 à Dzerjinsk, Edouard Savenko est d’abord ce petit voyou ukrainien qui rêve de gloire et de destruction. Poète maudit sous Brejnev, il est expulsé d’URSS.  Clochard underground à New York, il se découvre une vocation de punk, de pute et de pédé, avant d’endosser les habits d’un valet de chambre pour milliardaire. Idiot international à Paris, « néo stal infernal », comme le qualifie Thierry Ardisson qui l’invite au Palace pour une « interview vérité », il devient la coqueluche de Saint Germain des Prés puis son repoussoir après qu’il se soit révélé le prototype indépassable du  « rouge brun ». Tartarin des Balkans, il côtoie sans complexes Radovan Karadžić et s’amuse, oui, s’amuse, à tirer sur la ville, « mais dans le vide », assure-t-il. De retour en Russie, il fonde le parti le plus dément de ces dernières années, le Nazbol (National Bolchevique), qui tient moins de l’extrémisme tout azimut que d’une certaine contre-culture, scandaleuse à nos yeux d’européens bon teint mais typique du pays de Bakounine et de Raspoutine. Arrêté à la suite d’une très foireuse tentative de coup d’état et alors qu’il se refaisait une santé en plein désert du Kazakhstan, il est condamné à quatorze ans de réclusion et est enfermé dans la prison d’Engels la bien nommée. Libéré en grandes pompes deux ans plus tard (et avec, semble-t-il, quelques regrets, car en prison, au moins, il était un héros), il reprend ses activités d’agitateur. Politicien presque respectable aujourd’hui, farouche opposant au régime, il fait tout pour se présenter contre Poutine en 2012, quoique sa crédibilité ait été entamée (encore que…) après la circulation d’une vidéo sur le net dans laquelle on le voyait, lui et quelques autres politiciens, faire la java avec une prostituée. Son statut d’icône du nihilisme international ne devrait pas en souffrir tant chez lui le grotesque va avec le panache. En vérité, il y a du Don Quichotte chez cet aventurier qui cherche en vain ses galons de salaud lumineux à la Carlos ou à la Bob Denard, mais ne les trouve jamais. Toujours en action, toujours à côté de la plaque. Si un jour, il a tué quelqu’un, c’est par une balle perdue. Dans une des scènes les plus drôles du livre, lors de la crise institutionnelle russe de 1993 et pendant laquelle la Maison Blanche de Moscou fut prise d’assaut par les insurgés, dont notre héros faisait partie, on le voit un moment sortir de celle-ci, rentrer chez lui pour se doucher, se changer, puis prévenir des amis du siège à venir, et manque de pot, ne plus pouvoir y retourner, vu que le siège a déjà commencé et que lui est en retard pour en être – assiégé ! Le voilà obligé de faire le pied de grue derrière les barrages de la police ou pire, de revenir chez lui pour suivre à la télévision les aventures qu’il aurait dû vivre dans le palais ! Limonov, c’est le gars qui rate son Golgotha parce qu’il se torchait la gueule dans le bar d’en face. C’est l’histrion qui rêve d’être le messie révolutionnaire et qui se retrouve dans une situation à la Monty Python, type Vie de Brian.  Comme Hemingway, comme d’autres écrivains en manque de gloire, il veut trop se la jouer héroïque  pour être crédible. Et c’est cela qui gène Carrère chez lui (et qui l’a même fait abandonner son livre pendant un an), non pas tant le criminel de guerre que le Russe a failli être, mais « l’allumé de la guerre » qu’il est assurément, «  le petit garçon qui joue les durs à la Foire du Trône » - ce que Jean Hatzfeld appelle cruellement un mickey.

Etre un raté, un pékin, c’est la peur de Limonov, mais c’était aussi la peur de Carrère avant de devenir écrivain. Sans ses livres, l’auteur de L’adversaire serait resté toute sa vie le dandy de droite qui « reproduisait les opinions de [sa] famille avec une docilité qui aurait pu servir d’exemple pour illustrer les thèses de Pierre Bourdieu » ; le bourgeois littérateur, trop sceptique pour s’engager, trop frileux pour se dégager de son milieu, qui sait qu’il « ne fait pas le poids » face aux poètes maudits et aux affranchis de l’époque ; l’apprenti parisien qui fait mine de dédaigner les gens et les lieux à la mode parce qu’il est trop timide : « C’est triste à dire, mais je ne suis jamais allé au Palace » ; le velléitaire tourmenté qui n’existe que par les quelques critiques de cinéma qu’il commet ici et là (dans Positif, tout de même…) et qui désespère de ne jamais publier quelque chose de culte ; le beau gosse qui se contente de « baisouiller » et de lire, toujours et encore les livres des autres : « Le talent des autres m’offensait. Les classiques, les grands morts, passe encore, mais les gens à peine plus âgés que moi… » Voie ouverte à l’amertume et à l’impuissance auto alimentée :« Cette énergie, hélas, au lieu de me stimuler, m’enfonçait un peu plus, page après page, dans la dépression et la haine de moi-même. Plus je le lisais, plus je me sentais taillé dans une étoffe terne et médiocre, voué à tenir dans le monde un rôle de figurant, et de figurant amer, envieux, de figurant qui rêve des premiers rôles en sachant  bien qu’il ne les aura jamais parce qu’il manque de charisme, de générosité, de courage, de tout sauf de l’affreuse lucidité des ratés. » Le pire, c’est que Limonov souffre du même supplice : « Ce qu’il voudrait, c’est lire ses vers, lui, et que tout le monde soit sur le cul. » Alors, on se rassure, on s’invente des modèles mythologiques. Pour Edouard, c’est la rencontre avec le capitaine Lévitine qui change sa vie : devant cet intrigant qui travaille moins bien que les besogneux vertueux mais réussit mieux qu’eux, cet amant de la vie qui fait de quiconque un éternel mari, cet élu qui met minables les braves gens, le père honnête et loyal ne vaut plus grand-chose. On fait semblant réprouver officiellement le salaud mais on lui voue une admiration secrète. On s’en fait le disciple discret. Amélie Nothomb ne disait pas autre chose dans Tuer le père : les gens qui nous marquent le plus sont moins ceux qui nous éduquent « pour notre bien » que ceux  qui développent notre volonté de puissance. Nazisme de l’intime. Fascisme de l’élan vital. Pour Limonov, il est très vite devenu clair « qu’il y a deux espèces de gens : ceux qu’on peut battre et ceux qu’on ne peut pas battre, et ceux qu’on ne peut pas battre, ce n’est pas qu’ils sont plus forts ou mieux entraînés, mais qu’ils sont prêts à tuer. » Il faut devenir un homme, un vrai, et pour cela, se mettre à boire (les fameux zapoï, marathons d’ivrognerie sur plusieurs jours), à coucher avec des canons, à fréquenter les pires voyous du canton, mabouls grandioses de tout poil, et quand on n’est toujours pas au niveau, tenter le suicide – au risque de faire un séjour en hôpital psychiatrique (ce qui en Union Soviétique n’est pas rien). La folie comme dissidence. Et c’est là que le fils d’Encausse intervient : « Ecrivant cela, l’idée me vient que moi-même j’ai donné jusqu’à un âge relativement avancé dans le culte romantique de la folie. Cela m’a passé, Dieu merci. L’expérience m’a appris que ce romantisme-là est une connerie… »

L’expérience, le bon sens, l’anti-romantisme de la « maturité », le Français a besoin de les insérer dans son texte, non pas tant pour moraliser son récit que pour marquer une distanciation entre lui et son personnage et c’est cette distanciation qui paradoxalement, pour ne pas dire malignement, narcissiquement (que d’adverbes, pardon !) lui profite à lui, le metteur en scène plus qu’à l’autre, l’acteur. Quand Carrère dit admirer Limonov, au fond, c’est lui qu’on admire, ses jugements sains, son acuité psychologique, sa rassurante profondeur. S’il affirme ne pas juger son héros, il ne l’enferme pas moins, ce faisant, dans cette mise en suspens du jugement. La souveraineté de l’auteur l’emporte sur le prestige du desperado. En fait, on ne délire jamais avec Limonov, mais on prend plaisir à décortiquer son délire - un peu comme ce que fit Sartre naguère avec Genet. On suit ses aventures de près mais de son fauteuil, sans être avec lui, alors que l’on est tout le temps avec Carrère et bientôt avec sa famille. Sa mère qui l’amène un jour à un congrès d’historiens à Moscou. Ses frère et sœurs qui se moquent tendrement de cette mère intellectuelle et de la première phrase de son premier livre : « chacun sait que le marxisme… » qui devient un sujet de taquinerie à répétition, un « classique » du foyer, parce que non, quand on était enfant, on ne savait pas ce qu’était le marxisme et « tu aurais pu penser à nous ». Ses deux garçons, six et trois ans, dont il raconte, avec une tendresse toute paternelle, le jour où ils ont voulu fugué de la maison, avec un baluchon fait d’un mouchoir noué autour d’un parapluie. Sa mère encore dont les opinions « savantes » sur l’avenir de la Russie, Gorbatchef et les autres, sont comme par hasard les mêmes que celles de Limonov, le fils écrivain opérant une sorte d’union mystérieuse et inavouable entre sa génitrice et son capitaine Lévitine. Le voilà en plein l’art de cet écrivain injustement traité d’ « officiel » par les officieux sans talent : non pas tant mettre les choses en relief qu’établir l’intimité de toutes choses. Révéler les filiations contre-nature entre les choses et les êtres. Celle de l’idéal et de l’extrémisme. Celle du pur et du pire. Mais aussi celle du bourgeois assumé et du salaud assumé, ce qui est presqu’un pléonasme. Pourquoi le complot « rouge brun » a-t-il été au fond beaucoup plus insupportable pour les « rouges » que pour les « bruns » ? Pourquoi Limonov est-il beaucoup plus infréquentable à gauche qu’à droite ? Pourquoi n’y a-t-il des infréquentables que pour la gauche d’ailleurs ? Pourquoi est-ce un auteur classé à droite qui s’intéresse à un histrion d’extrême gauche ? Peut-être parce qu’à droite, on admet plus facilement la dimension fasciste de la vie.

C’est entendu, ce qui attire « Narcisse » Carrère chez « Goldmund » Limonov, c’est son goût du « struggle of life », son instinct de primitif, son expérience des hommes et des lieux, son sens des situations extrêmes, sa faculté de rebondir, voire de ressusciter, sa dureté surhumaine qui fait qu’il n’a peur de rien, apprend très vite, s’insère partout, s’adapte à tout, se faufile dans les égouts de l’Europe tel le rat des Mémoires d’un rat de Andrzej Zaniewski, et menace de vous écraser, vous, l’intellectuel assis. Et vous, parce que vous ne vous aimez pas, parce que vous vous trouvez médiocre et veule, allez dangereusement être d’accord avec ça. Carrère, qui avait déjà fait la cuisante expérience de l’humiliation via Werner Herzog, autre « surhomme » admiré en son temps et qui s’était moqué de lui lors d’une interview maladroite, a là sa révélation métaphysique. « Il me semble qu’on touche là quelque chose qui est le nerf du fascisme », écrit-il. Oui, en effet, se faire écraser par plus fort que soi et trouver ça normal, parce que c’est dans l’ordre des choses que les forts écrasent les faibles, parce que « c’est la réalité, le monde tel qu’il est », c’est admettre l’essence fasciste de la vie. Nietzsche et les nazis avaient raison : la vraie vie se divise entre aryens et juifs, « belles brutes blondes » et chochottes, ceux qui cassent la gueule et ceux qui se font casser la gueule, comme dans ce camp de concentration, le seul permis par les institutions, les familles et les gens normaux, que nous avons tous connu, et qui s’appelle la cour de récréation. Plus tard, nous comprendrons que l’on peut en sortir, et que la seule alternative au fascisme, c’est le christianisme et son renversement des valeurs, ou le bouddhisme qui dit que « l’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité ». Carrère avoue écrire ce livre pour contribuer à cette sagesse tellement plus subversive que tous les vitalismes du monde. Pour l’heure, ce qui nous fascine chez Limonov, c’est ce vitalisme, cet hybris, cet enculage de la vie par la vie (quelle autre définition du fascisme ?), forcément scandaleux pour les rousseauistes et les saintes nitouches. Et ce qui nous le rend malgré tout sympathique, fréquentable, aimable (en quoi Carrère a réussi son coup), c’est qu’on se rend compte qu’il ne l’a pas été pour de bon, fasciste, qu’il a feint de l’être, peut-être pour plaire à sa mère qui l’a tant été avec lui. Cette mère dure, « imbue de son sang, ennemi de tout attendrissement », qui prenait toujours le parti de son agresseur quand on l’avait tabassé à l’école, et qui un jour fit qu’il crut qu’elle allait le jeter sous un train. « Maman ! Maman chérie ! Ne me jette pas sous les roues ! S’il te plaît, ne me jette pas sous les roues ! »  Une histoire de résilience, ce Limonov.

 

Cet article est paru dans Le magazine des livres de décembre 2011 et ici une première fois le 30 janvier 2012.

12/08/2014

Les trente-trois délices de Simon Leys

 

Simon Leys (1935 - 2014)

 

 

 A Richard de Sèze, vicomte de Puypeu,

cette petite promenade à travers trois livres de Simon Leys et en écho

aux éternels "Trente-trois délices de Jin Shingtan" :

L'ange et le cachalot,

Le bonheur des petits poissons,

Le studio de l'inutilité.

 

 

 

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La Nartelle, La Canasta, Sainte-Maxime, bientôt.

 

 

1 – Classique.

Plus on lit un classique, plus on le rend meilleur. Shakespeare est plus riche aujourd’hui que hier – car Coleridge et Bradley sont passés par là. Cervantès a été enrichi par Unamuno. Et la Bible est chaque jour, chaque siècle, chaque millénaire, plus splendide. Les grands lecteurs, comme Borgès, sont toujours les seconds auteurs : "chaque fois que je cite Shakespeare, je l'améliore", disait celui-ci. Le temps fait partie intégrante de l'oeuvre. La littérature est une affaire de transmission, d’interprétation et de traduction - une affaire catholique, en somme. Ah, quel délice !

 

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Bible de 1500 ans, trouvée en Turquie et non brûlée par les "mythistes"

 

2 – Oreille.

L’unité des Evangiles existe par le style des évangélistes. C’est par eux que le style unique du Galiléen, « ce je hors pair », éclate à chaque verset. Encore faut-il savoir lire. Ce que ne savent pas toujours faire les savants et jamais les « mythistes » comme Charles Guignebert dont Julien Gracq se moque. Contre ces révisionnistes aveugles et sourds, « il se trouvera toujours, à défaut de croyants et à défauts de savants, un dernier carré d’écrivains et d’artistes pour défendre, selon le seul verdict de l’oreille, et « globalement », comme dirait M. Marchais, l’authenticité des logia. » L’œil écoute, l’oreille voit et l’âme se révèle dans sa capacité de lire et d’être lue. Mieux que le spécialiste, l'écrivain sent, sait et sauve. Ah, quel délice !

 

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Visage de Christ par Rembrandt. Très, très beau.

 

3 – Vérité romanesque I.

Si tant de scientifiques confirment si souvent qu’ils savent tout mais ne comprennent rien, c’est parce qu’ils n’ont pas d’imagination. Ils ne lisent pas de roman. Ils n’ont aucune conscience du réel auquel seule l’imagination permet d’accéder. Or, la littérature est la science de l’homme, disait Mauriac. Le poète australien, Leslie Murray, ne dit rien autre quand il écrit que  « pour penser clairement en termes humains, il faut d’abord qu’on soit poussé par un poème. » Et Lévinas au début d’Ethique et infini aussi : la peur ou la haine du romanesque est une peur ou une haine de l’humain. La littérature n’est pas une information mais une modalité de notre être. C’est dans les grands livres que l’on prend conscience de la vie et que l'on accède à la connaissance du monde. Ah, quel délice !

 

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Henry Lamb (1883-1960) - The Artist's Wife. Très, très belle.

 

4 – Rite.

Confucius se méfiait des lois qui incitent toujours les gens à la ruse et excitent leurs pires instincts (et Sade montrera plus tard que les sadiques sont avant tout des juges, dont certains foutent dans leur robe en prononçant une sentence).  Alors, les lois sont certainement nécessaires à la civilisation mais ce ne sont pas par elles que passe la civilisation. La civilisation passe par le rite. Celui du thé, par exemple. Rites et musique – voilà ce qui fait la noblesse d’une cité et d’un individu. Et tant que l'élite intellectuelle ne faillit pas, le peuple est heureux. « Jusqu’à l’époque moderne, [le système confucéen] fut certainement le système de gouvernement le plus ouvert, équitable, souple et efficace qu’ait connu l’histoire de l’humanité. » Ah, quel délice (c’était) ! La culture était une forme d'éthique. "Un homme éduqué, même sans fortune et sans pouvoir, jouissait malgré tout d'une forme de respect qui était refusée aux riches et aux puissants." Depuis, il y eut la Révolution culturelle. La "rééducation" anti-confucéenne. Et ce fut le supplice pour tous.

 

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Lipton in China.

(Pour les théïomanes, ce site)

 

5 – Racisme.

Il ne suffit pas d’être antiraciste pour combattre le raciste. D’autant que le raciste constate parfois des choses justes, par exemple que le chinois est une langue rudimentaire qui n’a jamais changé, ce qui, ajoute ce grand sinologue de Leys, est la vérité absolue. Là où le raciste se trompe, c’est dans le jugement négatif qu’il porte sur cet archaïsme – car cet archaïsme fait précisément partie du génie chinois. Si le raciste n’était pas bouffé par ses préjugés, il serait le meilleur des anthropologues. Mais hélas, il juge mal ce qu'il comprend bien.

Au contraire de ce qui se passait en Chine, la technologie occidentale n’a fonctionné qu’en ruptures, fractures et révolutions, passant son temps à détruire et à sacrifier le passé – à se séparer constamment de l’univers naturel. « La civilisation chinoise, en revanche, s’est traditionnellement efforcée de maintenir son union primordiale avec la nature ; mais le prix de cette communion ininterrompue de l’homme avec le monde fut une réduction de sa capacité de le contrôler. Pour compenser cette carence fondamentale, les Chinois se sont ingéniés à multiplier les recettes pratiques d’adaptation au réel – l’astucieux bricolage du quotidien -, d’où cette subtilité et cette richesse d’invention qu’avait admirées Boswell [l’humaniste] mais qui ne peut donner le change à Johnson [le raciste] » Aucune confusion des langues chez eux, aucune séparation entre les hommes, aucune rupture avec l'unité primordiale. Les relations se sont certes compliquées mais toujours sur fond d’archaïsme et sans jamais se fracturer comme chez nous. En vérité, la Chine a su, mieux que nous, évité Babel. Ah, quel délice !

 

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Joseph Arthur de Gobineau, essayiste célèbre qui inspirera Adolf Hitler et Claude Lévy-Strauss.

 

6 – Balzac.

Balzac n’est-il pas meilleur en traduction qu’en français ? C’est qu’en langue étrangère, tous ses défauts (« idées biscornues, métaphores boiteuses, clichés pesants, manifestations diverses de naïveté et de mauvais goût (…) opinions d’une saisissante absurdité », et selon leys le conduisant aux limites « du déséquilibre mental ») n’apparaissent plus et il peut enfin apparaître comme « le-plus-grand-romancier-français-de-tous-les-temps. » Balzac est-il devenu romancier parce que sa mère ne l’aimait pas ou l’aimait sadiquement ? Le romancier n’est-il pas celui qui se venge de la vie et de ceux qui la lui ont infligée ? Le petit Balzac mis à l’internat par une mère cruelle, « bombardé de punitions », « abruti de chagrin et de terreur », toucha le sel de la vie qui est toujours le sel dans la plaie. Il décida de raconter cette plaie, la comédie humaine, la torture du vivre qui relève toujours de la mauvaise mère. Aucun romancier digne de ce nom n'a pas mal à sa mère. C'est pourquoi les normaux, les heureux, les sérieux n’ont rien à foutre de la littérature. Eux préfèrent la vie telle quelle, la vie qui leur réussit si bien et dans laquelle leur enfance s'est perdue. Peut-être un cliché ce que nous disons là, mais quel délice !

(Non, la difficulté de l’écrivain, c’est de se mettre au travail. Baudelaire s’en plaignait à sa mère, et se demandait comment Balzac, cet homme si « maladroit, niais et BETE » avait pu s’y mettre et cela depuis toujours. La procrastination – ah, quel supplice !)

 

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Vendéen facho.

 

7 – Jouissance.

Il n’y a que les méchants connards pour croire que les écrivains sont ce qu’ils écrivent. Les autres savent que le pamphlétaire fougueux est en réalité un homme timide, le chantre de la volupté brûlante un eunuque, l’aventurier un pantouflard, l’esthète un type qui boit du Tavel dans des verres en plastoc. Et il n’y a rien d’étonnant à cela, le besoin de créer correspond d’abord à un manque - et c’est pourquoi les écrivains sans carence sont toujours suspects. On s’est souvent demandé comment Simenon, petit boutiquier belge sans culture ni idées avait pu brosser une telle comédie humaine (comme Shakespeare, tiens !). Mais parce qu’il avait de l’imagination, pardi, c’est-à-dire de l’intuition, de la conscience (la conscience de ce qui est), de l’a priori réaliste – et peut-être un peu de grâce, à la Mozart. En définitive, tout ce qui fait décoller de soi, tout ce qui fait dire, à l’instar de Bernanos un jour à propos de son Journal d’un curé de campagne : « j’aime ce livre comme s’il n’était pas de moi ». C’est la carence qui fait la création, c’est le peine-à-jouir qui connaît le mieux la jouissance, c’est le vide qui permet le plein. Ah, quel délice !

 

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Federico mio.

 

 

8 – Mauvais écrivain I.

« L’œuvre de Malraux relève de la Compagnie internationale des Grands Clichés » (Nabokov). « Malraux a du style – mais ce n’est pas le bon » (Sartre). Malraux qui déclarait ne pas perdre du temps à discuter avec les imbéciles et qui de fait ne fut un grand romancier, la connaissance de la vie passant d’abord et avant tout par les imbéciles. Malraux qui ne dit qu’une seule chose valable dans sa vie, à savoir « qu’il n’y a pas de grandes personnes ». A part ça, tout est nul en lui. Ne dire presque que du mal de Malraux, ah, quel délice !

 

 

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 Le plus mauvais des mauvais (dont Basile de Koch fit naguère un savoureux portrait à lire ici.)

 

9 – Ecrivain monstrueux.

A un vieux pote qui lui demandait comment il pouvait concilier son catholicisme et son caractère impossible, faisant de lui un être irascible, ivrogne, glouton, arrogant, féroce, tout bonnement invivable, souffrant de « démoralisation morbide », Evelyn Waugh répondait : « vous n’avez pas idée combien je serais plus affreux encore si je n’étais pas catholique. Sans aide surnaturelle, je serais à peine un être humain. » Ah, quel délice !

 

 

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Evelyn Waugh, par Henry Lamb. Air pas commode, en effet.

 

 

10 – Traducteur.

Il y a les écrivains pour qui le langage est un problème (Flaubert le premier, Joyce, Faulkner) et il y a les écrivains pour lequel il ne l’est pas (Tolstoï, Dostoïevski, Simenon). L'enjeu est simple : soit "window" n’a rien à voir avec "fenêtre" (position puriste et autiste), soit elle a à voir (position organique et divine). Et c’est pourquoi Baudelaire, Coindreau, Vialatte, qui ont compris Poe, Faulkner et Kafka, sont grands. Pouvoir traduire, pouvoir comprendre, pouvoir lire. Ah, quel délice !

 

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Maurice-Edgar Coindreau, respect.

 

11 – Héroïsme importun.

L’honneur du perdant, du condamné, du vaincu, c’est de se taire. Celui qui ne s’arrête jamais, qui la ramène toujours, qui montre le poing encore et encore, au risque de toucher terre une nouvelle fois (un peu comme le chevalier matamore de Sacré Graal qui finit sans bras ni jambes mais qui continue à pérorer), est bien misérable. Le tribunal vous a puni ? Acceptez notre punition et retirez-vous. Vous venez de perdre votre combat ? Reconnaissez votre défaite et taisez-vous. Plus vous vous débattrez, plus on vous écrasera. Rappelez-vous la leçon de Robert Louis Stevenson au révérend Dr Hyde de Honolulu à propos du père Damien.  Pas d'entêtement infantile. Pas d'héroïsme importun. "Quand nous avons échoué, monsieur, et qu'un autre a réussi, quand nous sommes restés spectateurs tandis qu'un autre s'engageait, quand nous restons assis et que nous prenons de l'embonpoint dans nos charmantes résidences, tandis qu'un simple paysan mal dégrossi se lance dans le combat sous les yeux de Dieu, et secourt les affligés, et console les mourants, et est lui-même frappé à son tour, et meurt au champ d'honneur, la bataille ne peut être livrée à nouveau, comme votre misérable irritation le suggérait. (...) L'honneur des gens inertes : c'était tout ce qu'il vous reste." Alors, gardez-vous de ramener votre fraise. On pourrait vous faire encore plus mal. Il n'est pas seyant au vaincu de croire qu'il a encore une chance de vaincre.  "Quand deux galants se disputent les faveurs d'une dame, si l'un réussit tandis que l'autre est évincé, mais que (comme il arrive parfois) des faits qui pourraient porter préjudice à la réputation du rival heureux parviennent à la connaissance du perdant, tous les honnêtes gens considèrent que ce dernier est virtuellement obligé de garder le silence." Le jaloux peut avoir raison. Il n'en reste pas moins que sa jalousie apparaîtra toujours pire que les raisons qu'il rapporte contre son rival. "Même si votre histoire était mille fois vraie, ne voyez-vous pas que, quand vous osez la répéter, vous montrez un million de fois que vous êtes vous-même un vil..." Arrêtez les frais. Détendez-vous. Et prenez un peu de délice à la littérature. 

 

 

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Jusqu'au boutiste un peu diminué (cliquer)

 

12 – Barbe-Frisée.

Lire et relire les trente-trois délices de Jin Shengtan – surtout les un, deux, trois, cinq, onze, dix-sept, dix-huit, vingt-deux, vingt-six, vingt-huit et trente-trois : « Relire les Aventure de Barbe-Frisée. Ah, quel délice ! ». Ou celles de Harry Potter, de Tintin, de Chihiro et Haku. Relire ce que "nul lettré orthodoxe n'oserait jamais avouer" par peur de se faire snober par ses pairs. Alors que relire ce qui nous a émerveillés (et donc structurés) enfants, et le dire, ne pas avoir peur de le dire, ah oui, quel délice !

 

 

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Haku et Chihiro dans Le Voyage de Chihiro. Super émouvant.

 

13 - Intuition.

Bonheur des petits poissons qui frétillent dans l’eau et que remarque celui qui les voit du haut du pont. Bonheur de sentir les choses et de pressentir les êtres du haut du pont. Bonheur de savoir mieux que le savant - qui, lui, a toujours besoin de "vérifier", tant il ne sent rien par lui-même. Bonheur de sentir que la Vérité n’est pas un résultat de la réflexion mais, comme le disait Hannah Arendt, son point de départ. Bonheur de l’intuition anti-idéologique. René Guénon ne disait pas autre chose : l'intuition fut toujours supérieure à la raison. Tout ce que je sais du monde à 43 ans, je le savais déjà à 13 ans - avec sans doute, aujourd'hui, plus de grâce. Ah, quel délice !

 

 

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 Version enfantine de la pensée de Tchouang-Tseu (Ponyo sur la falaise, super émouvant aussi.)

 

 

13 – Matisse.

« Tout doit être travaillé à l’envers et finir avant même que l’on ait commencé », disait Matisse. Peindre « comme le faucon qui fond sur un lièvre », disait un peintre chinois. Quand des géants se rencontrent dans l’esprit d’un lecteur, ah, quel délice !

 

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Matisse, Le chat aux poissons rouges.

 

 

14 – Consciences délicates.

En plus d'être végétarien, Hitler disait que « le tabac est pour l’homme un poison des plus dangereux ». Eichmann, quelques jours avant son exécution, se mit à lire Lolita de Nabokov mais après quelques pages décréta que c’était « répugnant ». Consciences délicates que celles qui ne peuvent rien supporter d'impur. Alors que « les cigarettes sont sublimes », que la littérature est ce qui nous apprend la vie, et que la côte de boeuf à la sauce béarnaise prouve que nous aimons le sang, mais celui du coeur. Ah, quel délice !

 

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Lolita, film pédophile d'un juif du Bronx (dont on admirera quand même le sens du cadre, avec la bonne femme qui regarde derrière le cou de Sue.)

 

 

15 – Jargonneurs.

Dire du mal des « brutes spécialisées » que sont si souvent les universitaires, et notamment de François Jullien, dont l’autorité apparente ne provient que de l’opacité de son jargon, ah, quel délice !

 

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"Le savoir pour tous", pièce homophobe et antiféministe écrite par un réac du 17 ème siècle.

 

 

16 – Fausse route.

"Racisme et sexisme sont une lèpre de l'âme et doivent être combattus sans merci, mais la lutte contre le langage raciste et sexiste se trompe le plus souvent de cible : ainsi, cette revue américaine qui - dans la meilleure des intentions - interdisait à un de ses auteurs de faire référence au Nègre de Narcisse, ou encore ces journaux français, non moins vertueux, qui croient seconder la juste cause des femmes en imprimant monstruosités telles que "auteures" ou "écrivaine"....." En vérité, les mots sont innocents. Mon cul est rond comme une pomme. Et les antiracistes sont des enfoirés. Ah, quel délice !

 

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lol.

 

 

17 – Force des philistins.

« La beauté appelle la catastrophe aussi sûrement que les clochers attirent la foudre. » Tel ce voisin de campagne de Paul Claudel qui abat un orme séculaire parce qu’il « donnait de l’ombre et qu’il était infesté de rossignols ». Ah, quelle misère ! Ou ces habitués du bar en plein désarroi parce que la radio qui déverse la panade auditive habituelle délivre soudainement les premières mesures du Quintette avec clarinette de Mozart et fait que l’un d’eux, reprenant virilement ses non-esprits change illico de canal pour revenir à au bruit habituel. « A ce moment, je fus frappé d’une évidence qui ne m’a plus quitté depuis : les vrais philistins ne sont pas des gens incapables de reconnaître la beauté – ils ne la reconnaissent que trop bien, ils la détectent instantanément, et avec un flair aussi infaillible que celui de l’esthète le plus subtil, mais c’est pour pouvoir fondre immédiatement dessus de façon à l’étouffer avant qu’elle ait pu prendre pied dans leur universel empire de la laideur. Car l’ignorance, l’obscurantisme, le mauvais goût, ou la stupidité ne résultent pas de simples carences, ce sont autant de forces actives, qui s’affirment furieusement à chaque occasion, et ne tolèrent aucune dérogation à leur tyrannie. » Faire l’expérience de l’humanité la moins noble, pour un homme sensible, quel supplice -  mais quel délice de l’écrire !

 

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Kamini, La bagarre (attention, chef-d'oeuvre à cliquer)

 

18 – Goût.

Vulgarité d’en bas (le mauvais goût.) Vulgarité d’en haut (le bon goût). Si le mauvais goût mène au crime, selon le mot de Stendhal, le bon goût mène au salon de madame Verdurin. Vulgarité des lettreux qui croient en leur « héroïsme » et le montrent à tout bout de champ comme Hemingway ou Malraux, ces tartarins de la littérature que Jean Hatzfeld appelle cruellement les « mickey ». Vulgarité des critiques qui croient que Conrad écrit des romans héroïques alors qu’il écrit précisément sur le manque d’héroïsme et la folie qui s’y substitue. Savoir lire Lord Jim ET Le côté de Guermantès. Comprendre l’axiome de Valéry que « toute personne est moindre que ce qu’elle a fait de plus beau. » Comprendre, encore une fois, que l'oeuvre est plus grande que l'homme. Comprendre, au contraire des gens seulement honnêtes et toujours quelque peu obtus, que la duplicité, l'équivocité, l'ondoyance, est au coeur de tout un chacun - sauf peut-être des cons, toujours intègres.  Ah, quel délice !

 

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Nazi pas forcément méchant.

 

 

 19 – Poil dans la main.

« J’écris quand ça me vient et j’ai toujours peu que ça ne vienne pas », disait le rassurant Jules Renard. Conrad et Baudelaire disaient aussi ce genre de chose. Ne plus se sentir seul dans sa paresse et sa brêle attitude. Ah, quel délice !

 

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Diariste forcément méchant.


 

 20 – Cinéma I.

Savoir que Jean-Paul Sartre passa à côté de Citizen Kane (dont il disait sans rire qu'il était "l'antithèse du cinéma" parce que le cinéma devait être, pour lui, Sartre, "un art du présent" et que Welles avait fait là un film au passé) et que Julien Green adorait les films de James Bond, ce qui est une nouvelle raison de mépriser le premier et d'estimer le second, ah, quel délice !

 

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 Julien Green parlant de son roman Moïnraker.

 

21 – Cinéma II

« Les seuls acteurs noirs qui apparaissaient dans les films américains de cette époque étaient invariablement confinés dans de minuscules rôles de figurants muets : un portier d’hôtel, un cireur de bottes, une cuisinière de grande maison, un porteur de gare, etc. Mais c’était sur eux que se concentrait tout l’intérêt passionné de l’assistance. Aux yeux de celle-ci, ils devenaient les vrais héros du film : et d’ailleurs, la rareté même de leurs apparitions ne faisait que confirmer cette importance occulte et centrale des rôles que leur prêtait l’inspiration collective des spectateurs. Leurs entrées en scène, exceptionnelles et inopinées, étaient chaque fois saluées d’une énorme ovation et toujours précédées d’une intense attente. Quelquefois, il arrivait que le figurant noir disparût définitivement après ne s’être manifesté qu’une seule fois – n’importe ! il n’en devenait que plus libre de poursuivre ses fabuleuses aventures dans cet autre film, invisible et superbe, dont l’écran ne montrait que le misérable envers. » Ah, quel délice !

 

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Personnage de noir secondaire qui va mourir dans la séquence suivante mais qui permettra quand même aux gentils blancs de s'en sortir.

 

22 – Eloge de la paresse.

L’empire protestant a tout foutu par terre, et par-dessus tout la divine valeur de l’inactivité. Avec les Anglo-saxons, le travail est devenu la valeur numéro un (alors qu’elle était le signe de l’esclavage dans l’Antiquité). On se tue au travail et on en est fier. Et puis, quand on est à la retraite, soit on déprime de ne plus bosser, soit on bosse encore plus. Ainsi, ces amis du couple Leys qui se sont imposés un emploi du temps encore plus serré que lorsqu’ils pointaient au bureau.

"L'autre jour, nous sommes allés rendre visite à de vieux voisins qui, ayant récemment pris leur retraite, se sont installés à la mer. Comme je les complimentais sur les loisirs illimités dont ils devaient maintenant jouir, ils me répondirent sur un ton quelque peu défensif que, dans leur nouvelle situation, ils se trouvaient en fait beaucoup plus occupés qu'au temps de leur vie professionnelle. Maintenant, nous expliquèrent-ils avec fierté, ils avaient tellement d'activités et d'obligations, qu'il leur avait fallu établir un strict emploi du temps. Et, effectivement, l'horaire de la semaine était affiché dans la cuisine, sur la porte du frigo : on y lisait les heures respectivement allouées aux classes de yoga, au groupe de randonnées, au bowling,  au club culinaire et gastronomique, au bingo, au golf, aux activités d'artisanat artistique (dans ce dernier domaine, les assiettes peintes qui décoraient leurs murs faisaient regretter que la maîtresse de maison n'eût pas opté plutôt pour une judicieuse inactivité)."

Ces gens qui ne savent ni contempler ni se suspendre, qui ne savent que grogner quand ils n’ont rien à faire – alors que le rien-à-faire est le luxe par excellence. « Je ne puis réprimer un frisson quand je les vois qui gâchent leur vacances conquises à grand effort, en faisant quelque chose », notait Chesterton. « Je ne fais remarquablement rien », disait Houellebecq après son Goncourt. Ah, quel délice !

 

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Moi, du point de vue de mon père.

 

23 – Vérité romanesque II.

« Et surtout, ne l’oubliez pas, lisez beaucoup de romans », recommandait le vieux professeur de philosophie à ses élèves dont Pierre Rickmans était. Lire des romans pour approfondir la vie – ce qui répugnent aux gens sérieux qui n’en voient pas l’intérêt. Ou alors ces derniers lisent des livres d’histoire, des documents, des témoignages « vrais » qui leur semble exprimer le réel mieux que ne pourrait le faire un Balzac ou un Faulkner. C’est qu’ils ne veulent surtout pas être rattrapés par le réel, y sombrer corps et âme. Ils veulent se préserver, ne surtout pas comprendre. Ils se méfient de ce qui pourrait les dévier de leurs affaires courantes. Et surtout ils ne veulent pas trop se reconnaître dans le rôle des salauds. Car les hommes d’action sont toujours les salauds. Ah, quel supplice pour eux que la littérature, c’est-à-dire la science de l’homme, qui les épingle dans leur vacuité affairée ! Et quel délice pour nous, les littéraires, les vrais scientifiques, d'assister à leurs aventures burlesques, parfois tragiques.

 

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 "Moi, si j'étais une femme", et comme aurait dit le prince de Ligne (voir un peu plus bas) : Ramon Casas y Carbo - Après le bal, 1895)

 

 

24 – Justice et vérité.

« On peut hésiter sur ce qui est juste, pas sur ce qui est vrai », disait le maréchal Lyautey lors de l’Affaire Dreyfus. On peut aussi se demander comme Pilate ce qu’est la vérité, alors qu’elle est sous notre nez, et abandonner Jésus à la foule pour qu’on le crucifie. Aucun délice à cela, même paradoxal.

 

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Le Christ devant Pilate,  Mihaly von Munkacsy (Musée d'Hors c'est)

 

 

24 bis -  Amis et maîtres.

« Mes amis devenaient mes maîtres, et mes maîtres, des amis ». Mes icônes devenaient mes camarades, et mes camarades, des icônes. Ah, quel délice, Fanoutza !

 

 

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Voilà, maintenant, comme je te laisse partir

Je t'octroie ce simple héritage :

- Va-t-en, te dis-je, et tout sera ainsi :

Sans savoir tu bâtiras maison

Sur mon souvenir ; tu bâtiras une ville

Sur mes paroles.  - J'habiterai dedans.

Même tes enfants auront ma ressemblance

Sinon tu ne les aimeras point

- Va, je te dis, quand nous serons vieux

Soyons amis.

 

 

25 – Michaux.

Etre artiste, c’est ne pas craindre ses carences, ses frustrations, sa lâcheté sociale, sa vulnérabilité (que vos ennemis utiliseront contre vous) et parfois même ses vices. « Toujours garder en réserve de l’inadaptation. » En matière d’art et de réflexion, tout ce qui ne tourne pas à la manie, à la masturbation mentale, relève d’un esprit superficiel. La scatologie est une philologie. Le fétichisme, une cristallisation. Et la branlette, une prière. Ah, quel délice !

 

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Une perversion qui me manque....

 

 

26 – Chesterton I.

L’idée centrale de la théologie chestertonienne est que contrairement à « l’ancienne croyance platonicienne selon laquelle c’est l’univers matériel  qui serait mauvais et l’univers spirituel qui serait bon ». En fait, rien de mauvais en soi dans ce bas monde. Seul l’usage de celles-ci. Seule une croyance spirituelle peut le faire croire. Et c’est pourquoi « le diable est incapable de rendre aucune chose mauvaise – les choses demeurent telles qu’elles ont été créées le premier jour. L’œuvre du Ciel est matérielle – la création du monde matériel. L’ŒUVRE DE L’ENFER EST ENTIEREMENT SPIRITUELLE. » Quincy à boire, cerises à croquer, mains des femmes à baiser. La matière est l’œuvre de Dieu. Ah, quel délice !

 

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... que j'aimerais bien essayer avec elle (Bethsabée, par Rubens)

 

 

27 – Chesterton II.

A propos de Chesterton. Preuve du péché originel et de l’innocence perdue de l’homme mais aussi de sa liberté à résister au péché. Une sublime histoire du maître anglais : « Si vous vouliez dissuader quelqu’un de boire son dixième whisky, vous pourriez fort bien lui donner une cordiale bourrade en lui disant : - allons, courage, soyez un homme ! Mais en revanche, pour dissuader un crocodile de manger un dixième explorateur, personne ne songerait à lui donner une cordiale bourrade en lui disant : - allons, courage, soyez un crocodile ! » Ah, Chesterton, quel délice ! Allez, encore celle-ci : « quand une chose vaut la peine d’être faite, ça vaut même la peine de la faire mal »,  et encore celle-là :  « Seule l’Eglise est capable de sauver un homme de la dégradante servitude d’être l’enfant de son temps » surtout de nos jours où « le criminel le plus dangereux est le philosophe moderne qui ne connaît plus aucune loi. L’ennemi n’émane plus des masses populaires, il se recrute parmi les gens éduqués et aisés, qui allient intellectualisme et ignorance, et sont soutenus en chemin par le culte que la faiblesse rend à la force. Plus spécifiquement, il est certain que les milieux scientifiques et artistiques sont silencieusement unis dans une croisade dirigée contre la famille et l’état. » Quel délice, on vous dit !

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 Maître à penser qui donne tort à tous ceux qui ne sont pas d'accord avec lui.

 

28 – Orwell I.

Etre le Scrat du sexe. « Les gens qui sont simplement paillards n’ont pas de problèmes tandis que ceux qui voudraient l’être mais n’en ont pas la possibilité sont horriblement dégradés par leur obsession » Sans doute Orwell parlait-il pour lui, lui qui tombait facilement sous le charme des femmes mais se révélait si embarrassé et maladroit à leur égard. Ah, quel supplice !

 

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Le genre de choses que je raconte à mon psy.

 

28 bis – Orwell II.

« Ses lettres [à Orwell] sont pleines de désarmants coq-à-l’âne : par exemple, il interrompt une réflexion sur l’Inquisition espagnole, simplement pour noter la visite quotidienne qu’un hérisson effectue dans sa salle de bain. » Lui-même écrit à l'instar d'un Chesterton : "Je pense que c'est en conservant notre amour enfantin pour les arbres, les poissons, les papillons, les crapauds, etc, que l'on rend un peu plus probable la possibilité d'un avenir paisible et décent." Ah, quel délice !

A part ça, les intellectuels le dépriment, notamment en France où la publication de La Ferme des Animaux, prendra un temps fou et cela pour des raisons politiques - la Terreur n'ayant jamais cessée au fond d'être la méthode des gauchistes. Ah, quelle merde !

 

 

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1984, c'est maintenant.

 

29 – Elan.

Il est le XVIII ème incarné, la civilisation européenne à lui tout seul, descendant de Charlemagne, une sorte de Mozart de la mondanité (même si en matière de musique, il préférait Gluck à ce dernier, mais personne n'est parfait), exquis, ouvert, moderne, antimoderne, toujours enthousiaste, l'Allegro fait homme. Qui ? Mais le prince de Ligne, voyons, celui à qui Casanova disait un jour : « votre esprit est d’une espèce qui donne de l’élan à celui d’un autre ». Voilà exactement ce que j'attends des auteurs que j'aime. Qu'ils aient tort ou raison, qu'ils m'inspirent. Ligne était sans nul doute le plus inspirant des hommes. "Pour ma part, je voudrais être une jolie femme jusqu'à trente ans, puis un général d'armées fort heureux et fort habile jusqu'à soixante, et puis cardinal jusqu'à quatre-vingt", disait-il. Ah, quel délice !

 

 

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Moi, du point de vue de ma mère (et donc un peu du mien, forcément.)


 

30 – Segalen

« Il reçut ce que seule peut donner la chaude affection d’une famille unie, une enfance heureuse. Avec ça, on est armé pour affronter la vie, et, une fois arrivé à l’âge adulte, on ne risque plus de perdre du temps dans quelque niaise et vaine chasse au bonheur. » A moins de renoncer à son enfance et de devenir adulte. Mais c’est là précisément l’impossible ou le très difficile – le résilient, comme dirait l’autre. Quand on a été un enfant malheureux, on est (souvent) un enfant malheureux toute sa vie. On recherche en vain quelque chose qui ne viendra jamais. On chasse le bonheur et on revient toujours bredouille. Parce qu’on n’a pas les bonnes armes, la confiance, la générosité, l’amour de la vie que procure une enfance heureuse. Aucun délice là-dedans. Ni même un supplice exquis.

 

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"Pas évident", comme dirait mon ami Soglo.

 

 

30 bis – Rebelles, selon Segalen.

« Je hais les rebelles pour leurs attitudes apprises, leur humanitarisme, leurs lavures de vaisselles protestantes. »

 

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Re lol.

 

 

30 ter – Salaud de génie.

Contrairement au credo occidental, que l'on aurait parfois envie d’écrire « crado », ce n’est pas, en Chine, la qualité du salaud qui fait la qualité du génie. Bien au contraire, éthique et esthétique vont de pair. Contrairement, donc, à Picasso, pour le peintre chinois, « il faut d’abord devenir un homme meilleur avant de pouvoir faire de la meilleure peinture. »  La perfection morale donne la perfection artistique – et un artiste vicieux ou méchant ne réussit pas entièrement son œuvre. Au contraire, la corruption de son être corrompt sa toile alors que la sainteté de tel autre embellit la sienne. "Ceux qui apprennent la peinture placent avant toutes choses la formation de leur personnalité morale ; dans la peinture de ceux qui ont réussi à se constituer cette personnalité morale, passe un large et éclatant souffle de rectitude, transcendant tous les problèmes formels. Mais si le peintre est dépourvu de cette qualité, ses peintures, si séduisantes que soit leur apparence, présenteront une sorte de souffle malsain qui se manifestera dans le moindre coup de pinceau." Comme chez Platon, le bon donne du beau. Ah, quel délice !

(Même si évidemment, Mao a démoli tout cela pour plusieurs générations. Quand donc viendra un jugement de Nuremberg du communisme ?)

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Bouddha lolesque.

 

 

31 – Mauvais écrivain II.

Stendhal n’aimait pas le style de Chateaubriand qu’il trouvait ampoulé, prétentieux, seulement capable de dire « une quantité de petites faussetés. » Comme c’est vrai. Ah quel délice que Stendhal, Leys et moi pensions la même chose !

 

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Enfin un bon Chateaubriand.

 

31 bis - Sang sur la plume (ou "intellectuel français").

"S'agissant de figures comme Robespierre, Saint-Just, Babeuf, Blanqui, Bakounine, Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxembourg, Staline, Mao Zedong, Chou En-lai, Tito, Enver Hokha, Guevara et quelques autres, il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d'anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler." Lire Alain Badiou, ah, quel supplice !

 

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L'ébouriffant, selon Alain.

 

32 – Mer.

Contre tous les touristes de la mer, dire la vérité sur la mer que seuls les marins savent mais taisent. Dire que la mer est odieuse, cruelle, d’un ennui mortel, qu’elle n’est qu’affaire de scorbut, de fouet et de sodomie. Dire qu’elle n’est acceptable qu’en tant qu’horizon poétique ou qu’en tant que roman anti-héroïque. Relire Typhon de Conrad et rester sur le plancher des vaches. Ah, quel délice !

 

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 La fameuse "vague" d'Hokusai

[Kanagawa-oki Nami-ura
Sous la vague au large de Kanagawa
, gravée vers 1831-34,
peintepar Katsushika Hokusai, le grand maître de l'estampe japonaise, Première gravure de la série Trente-six vues du Mont Fuji, gravure sur bois polychrome, environ 25 x 38 cm.]

 

 

33 – Castalie.

Recherche désintéressée de la vérité, idéal castalien, avec ou sans étudiants (plutôt sans), tour d'ivoire (qui prévient la marée de merde qui en bat nécessairement les murs) aristocratie pour tous (et ce qui est bien, c’est que tous n'en veulent pas et laissent les happy few à peu près tranquilles), refus total de l'égalitarisme (le danger mortel pour l'esprit) quoiqu'élitisme généreux– le collège de France, en somme. La divine inutilité du studio. La rose sans pourquoi. Le temps immobile, jamais perdu. La plage, le ciel, l'enfance. Mona. Les algues. L'araignée de mer qui m'avait fait si peur sur le rocher. Ah, quel délice !

(27 juin 2013)

 

 

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Sainte-Maxime, la Madrague, un jour avec Mona "château de sable" dans les années 70.

 

 Voir aussi : Simon Leys, l'intempestif.

Et : Orwell, l'épouilleur.

 

 

01/07/2014

Ecrivain dans l'âme

Au Salon littéraire

 

le lâche du bac à sable,christophe ollivier

Christophe Ollivier (voir interview du 31 janvier dernier dans Ouest France.)

 

 

"Le pont est fini mais je n'arrive pas à passer de l'autre bord."

 

Si un écrivain n'est pas quelqu'un qui écrit bien mais quelqu'un qui ne peut vivre sans écrire, alors Christophe Ollivier en est un - et qui fait dans le survival. Dieu sait ce qu'il a souffert et attendu pour donner ses soixante pages improbables et qui risquent de rester sans doute son seul livre, à la fois aboutissement et tarissement de sa vie. Avec son esquisse d'autobiographie, son acharnement à la vocation littéraire, son obsession d'écrire l'écriture, Le lâche du bac à sable (titre fabuleux) relève de la bouteille jetée à la mer, de la planche de salut, de la tentative désespérée d'exister par, pour et dans les mots - et de risquer de s'y enfermer sans pour autant y avoir fait entrer le lecteur. Etre brûlé par le feu sacré plus que l'avoir - tel est l'affreux destin de celui qui n'a de l'écrivain que la volonté obsessionnelle et dont ce livre martyr témoigne.

Pourtant, la première partie du texte (maladroitement titrée "partie I" et suivant une introduction elle-même titrée "introduction") faisait son chemin. La description de cette famille de petits bourgeois cotentinois, avec ses figures de père tyrannique et réactionnaire et de mère malheureuse et obstinée, retenait l'attention. L'histoire de cet enfant faible et rebelle qui maudissait dans son lit toutes les valeurs qu'on lui inculquait et qui jurait que jamais, jamais il ne serait courageux, volontaire, fidèle, "comme son père et sa mère", qu'au contraire, il serait toujours décevant, passif, étranger au monde, seule manière pour lui de rester libre, pouvait toucher. "Prisonnier" et donc maître de sa "nullité" revendiquée, Christophe Ollivier se débattait entre ses origines et son être - et son texte trouvait son sens. On était sensible à ce refus de participer au monde, ce refuge dans le vide, sa tentation de l'imbécillité, tout étant bon bon pour fuir le réel paternel, toujours terrorisant et rabaissant - comme dans ce souvenir où le père se mettait en tête de corriger l'incontinence quasi attardée de son fils :

« Quant à l'assurance de mon père, elle en était à ce point ébranlée, que seules quelques gouttes de pipi égarées sur le rebord du siège des cabinets ou le simple fait de marcher pieds nus en ramasse-poussière sur la moquette ou le parquet, dépassaient les limites de la fatalité ou de l'indifférence. Je me rappelais enfin à sa mémoire ailleurs que dans une église. "Je vais t'apprendre moi à pisser correctement."J'entrais de nouveau dans le monde fatidique du possible et a fortiori de l'inévitable, bref, des ennuis." »

De même quand, dans ce qui est peut-être sa plus belle page, il se rappelle les raclées maternelles qui ne lui faisaient mal que parce qu'il sentait que sa mère se faisait elle-même mal en les lui administrant, honteuse d'en arriver là, mais s'acharnant encore à tenter d'ouvrir ce fils aboulique au monde. Alors, pour faire plaisir à sa mère, il faisait parfois semblant d'y revenir :

"... plié sous la contrainte, incapable de résister à la pression, il m'arrivait de sortir épisodiquement la tête hors de l'eau, vaincu de peur ou de pitié. Comme un affront, je me mettais un tant soit peu à l'écoute, puis replongeais bientôt, asphyxié, vidé de tous mes sens. Alors, j'avançais péniblement d'une classe à l'autre, sans réelle motivation, juste poussé par quelques sursauts d'orgueil pour perpétuer le temps qui passe et qu'on attend. Comme les fleurs, je m'ouvrais au printemps, coutumier d'un troisième trimestre à l'agonie, j'en oubliais ma vie."

Hélas ! A force d'en oublier sa vie, l'écrivain survival finit par en oublier les mots. Et au lieu de nous raconter la pisse, le fouet, la mère, au lieu de creuser la douleur, au lieu de touiller l'intime, au lieu, surtout, de chanter ce qui lui tient à coeur, le musée Rodin où il officie depuis des années, la ville de Lisbonne pour qui il a, on le sent, un attachement mystique, et, par dessous tout, cette Anna de Sesimbra, qui apparaît au détour d'une phrase, et semble avoir été sa Béatrice, il préfère se tourner vers l'abstrait, le work in progress, l'écriture qui n'a d'yeux que pour elle-même, la mise en abîme perpétuelle du livre qui se fait livre -  et qui dans son cas tourne vite à la platitude surréaliste. Car Ollivier semble ne pas se rendre compte que ce qu'il écrit avec toute son âme et tout son sang a déjà été écrit mille et mille fois et que l'aboli bibelot d'inanité sonore est un exercice hautement périlleux.

A force de s'effacer devant les choses et les êtres, ses mots ont aboli le monde, liquéfié la vie et tournent en rond sur eux-mêmes, ravis de la banalité et du ressassement innocent dans lesquels ils tombent, desservis qui plus est par une ponctuation approximative. En partant des siens pour arriver à lui (et ce "lui" trouvait encore son intérêt, puisque lui, c'était moi, etc), puis en allant de lui à son écriture en soi, ce qu'il a conçu comme une hypostase s'est révélé un effondrement. On ne parle pas de l'écriture de l'écriture sans progressivement annuler celle-ci. Paradoxalement, c'est cet effondrement et cette annulation qui font de ce Bac à sable une curiosité littéraire doublée d'un cas tragique. Ecrivain dans l'âme, Ollivier l'est indéniablement - mais seulement dans l'âme.

 

 

Le lâche du bac à sable, Christophe Ollivier, Editions Velours, 60 pages, 12, 70 euros.

 

le lâche du bac à sable,christophe ollivier

(Christophe, au lieu de nous parler de l'écriture qui parle de l'écriture, parle-nous de Lisbonne, parle-nous d'Anna. Fais de ta première partie ton prochain livre.) 

08:00 Écrit par Pierre CORMARY dans Lire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : le lâche du bac à sable, christophe ollivier, salvatore dali, gala regardant la mer | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

13/01/2014

Peine perdue (sur Passé sous silence, d'Alice Ferney)

 

Alice Ferney, Passé sous silence.jpgDans Passé sous silence, Alice Ferney revient sur l’attentat du Petit-Clamart et la personnalité ambiguë de Bastien-Thiry à travers un récit tendu et tragique qui ne craint pas l’effusion et ose la désidéologisation de l’histoire officielle. Le livre choc de la rentrée ?

 

A Albine Faivre, ma reconnaissance éternelle, que cela marche ou pas. 


Dignité oubliée de ceux qui se sont trompés devant l’Histoire. Cynisme honoré de ceux qui ont compris le sens de celle-ci. Sadisme du Bien qui fait que le Sauveur de la nation a le droit de se conduire comme un salaud sans que personne ne bronche et qu’un homme d’honneur puisse passer pour un salaud aux yeux de tous. Le général de Grandberger avait sauvé le Vieux Pays, le colonel Donadieu tenait à la Terre du Sud. Le général de Grandberger revint aux affaires grâce à tous ceux qui, comme le colonel Donadieu, croyaient en lui et étaient persuadés qu’il allait sauver la Terre du Sud. Mais le général de Grandberger abandonna la Terre du Sud, trahissant ceux qui l’avaient faite et auxquels il avait dit un très mauvais jour toute sa « compréhension »  à travers une phrase inspirée de Judas que d’ailleurs l’auteure de ce roman magnifique n’arrive pas à écrire entièrement. Alors le colonel Donadieu, déchiré dans sa vision du grand homme, blessé par celui qui avait été jusque là son modèle, mortifié dans sa conception du monde sans doute d’un autre temps, décida de venger l’honneur du général de Grandberger contre lui-même et conçut ce complot insensé qui devait lamentablement échouer au rond-point du Petit-Clamart. Voulait-il l’assassiner ? Voulait-il le juger (pour l’exécuter ?) C’est ce que l’on ne saura jamais. Le général de Grandberger ne devait pas lui pardonner et le colonel Donadieu serait le dernier fusillé de France. Plus personne n’entendrait jamais ses raisons d’avoir agi ainsi, tant ce qui fait « le choix intérieur d’un homme dans un instant (…) sa grandeur, sa souffrance, sa consternation » relèvent d’affaires privées, « qui par nature, restent  inaccessibles ».  Sauf pour la littérature qui, seule, peut aller touiller cet inaccessible et dévoiler ce que la morale d’état, la justice des vainqueurs, et cette amnésie historique sans laquelle on ne saurait vivre, ont voulu « passé sous silence ».

Et l’on concevra le roman du colonel Donadieu comme une lettre lui étant adressée. Et on lui dira « tu » parce que personne n’a jamais voulu l’écouter ni le laisser exposer de l’intérieur ce qui le conduisit à attenter aux jours du héros national. La tragédie de Bastien-Thiry, car c’est de cela dont on parle, aura été celle d’un idéaliste qui se sera trompé de camp, d’un homme « seul dans sa prison de loyauté » soutenant de toute son âme meurtrie un monde qui n’avait plus sa légitimité, d’un impérialiste persuadé de l’humanisme de son empire et qui ne vit jamais que l’âge d’or qu’était l’Algérie Française était fondé, comme tous les âges d’or, sur une iniquité de départ, faite d’inégalitarisme flagrant et de domination raciste.  A aucun moment d’ailleurs, le livre d’Alice Ferney ne tente une « révision » de l’Histoire ni de la vision critique, « moderne », que nous avons aujourd’hui de l’époque coloniale, oh non, mais simplement montre comment un homme, « héroïque et immaculé », a pu se tromper au nom d’une droiture frisant la candeur et un autre homme, le général de Gaulle, avoir raison jusqu’au sang. Tant pis pour la fusillade de la rue d’Isly du 26 mars 1962 où des Français tirèrent sur des Français (au fond, vieux sport national depuis la Révolution), tant pis pour les mille cinq cent trente cinq Pieds-Noirs enlevés par les Fellaghas entre mars et juin de cette année-là, tant pis pour les exactions, viols, tortures, enterrements vivants dont se rendirent coupables les Libérateurs de la Terre du Sud, tant pis, surtout, pour les harkis abandonnés à leurs frères égorgeurs et qui, pour ceux qui en réchapperaient, allaient désormais aux yeux du « sens de l’Histoire » passer pour des « collabos » puisque « chaque homme est le traitre d’un camp ».

L’Histoire n’a aucune pitié pour ceux qui n’ont pas « compris » et à qui on a fait croire qu’ils étaient « compris », « compris », « compris ». L’ironie de cette histoire est que l’homme qui avait pardonné aux pires collabos lors de l’Occupation, soucieux avant tout de réconciliation nationale, « partageant sa victoire avec ceux qui n’en étaient pas », fut sans aucune magnanimité avec le maladroit qui avait osé se soulever contre lui. Et pour Alice Ferney, gaullienne de cœur, cette grandeur manqua au général. Mais quel monarque, hors Jean-Paul II, pardonna à celui qui avait organisé une tentative de régicide ? Et quel régicide, inspiré qui plus est de Saint Thomas d’Aquin légitimant celui-ci en cas de manquement  grave de la part du souverain, ne se révéla pas un moment l’acte d’un pathétique exalté ? Idiot malheureux de Donadieu qui poussa l’honneur jusqu’à la pathologie, la sacralité du devoir jusqu’au sacrifice bien inutile de soi, et sans jamais voir qu’il serait seul dans une cause perdue d’avance peut-être aussi parce qu’elle n’était pas si bonne. « Tu n’interrogeais pas les idées. Tu vibrais comme une corde dans une musique qui t’emplissait l’oreille. Tu parlais de trahison et de résistance, perpétuant une vocabulaire qui avait une histoire. Jean de Grandberger collaborait avec l’ennemi, disais-tu. A toi de le juger. C’était une mission divine. Tu l’embrassais comme une femme aimée. Elle était une poix qui t’enveloppait. Tu t’envolais dans ce vaisseau de conviction. Et fort des alliés que tu t’étais inventés, fort de Dieu qui ne te contredisait pas, tu concevais des plans d’action pour mettre ton ancien héros hors d’état de nuire. » Certains ont critiqué cette prose dévorante structurée à la première personne et qui conduit le récit jusqu’à l’empathie convulsive. Reprocherait-on à l’auteure sa propre subjectivité ? En vérité, cette voix unique, et qui fait que le livre s’écoute autant qu’il se lit, d’une traite d’ailleurs, tend moins à l’univocité « militante » de sens que d’aucuns voudraient voir à tout prix afin d’idéologiser le roman, et par là-même le « condamner », qu’à l’unicité, voire à l’union avec son personnage principal, Antigone fourvoyée dans une mauvaise conjuration. Si émotion il y a, celle-ci ne se transforme jamais en chantage affectif ni surtout en plaidoyer politico-historique que l’auteure n’a de toutes façons pas voulu faire. Au contraire, héros dont « les convictions raidissent le jugement » et qui progressivement « s’enferme dans le monde de la protestation », le colonel Donadieu finit par ressembler à une sorte de Don Quichotte échoué devant un tribunal d’exception à la merci du souverain. Celui-ci qui « avait voulu la victoire  pour offrir l’indépendance laissa croire qu’il voulait la condamnation pour accorder la grâce» et Donadieu dut embrasser ses filles une dernière fois.

Livre de femme, s’il en est, qui vient consoler de la raison paternelle triomphante, rendre leur dignité aux fils vaincus, et comme Alice Ferney le dit elle-même dans une interview, « décharger le lecteur de l’idéologie », Passé sous silence (dont le seul défaut est peut-être de ne pas s’être appelé « peine perdue », premier titre choisi pourtant par l’auteur) est un grand livre de compassion qui n’inquiètera que les bien-pensants, soient tous ceux pour qui la justice plate suffit à la conscience et pour qui le bien s’opère toujours sans malaise. Les autres seront, comme elle, au chevet de ce chevalier d’un autre temps, damné du gaullisme, et prêts à tendre l’oreille.

 

Alice Ferney, Passé sous silence, Actes Sud, août 2010, 208 pages, 18 euros.

 

[Cet article a d'abord été publié le 21 octobre 2010 sur le Ring.]

 

 

 

02/09/2013

Neuf notes (et plus) sur Gatsby

scott fitzgerald,gatsby le magnifique

 

0 - Livres de jeunesse

Les livres de jeunesse ne se comprennent que vieux (voir Le Grand Meaulnes). A vingt ans, Gatsby m'était tombé des mains. J'étais totalement étranger à cet univers de paillette, d’argent et de romantisme d'outre-Atlantique. Grâce au film de Baz Luhrmann, j'ai totalement changé d'avis et j'en suis bien aise. Bon, c'est entendu, le film manque singulièrement de fantômes, de charleston, et surtout d'incarnation féminine, mais tel qu'il est, décoratif, flamboyant, grossier, il ne manque pas de charme. En fait, il exagère Gatsby, mais je crois qu'on ne peut qu' exagérer Gatsby. Tant pis, pour l'art impressionniste, « féminin » de Fitzgerald qui fut toujours de rendre la violence avec délicatesse. On a affaire à un Gatsbyland plein de chantilly et de points sur les i. Ainsi de la fameuse scène où il est écrit que Gatsby faisait là « la tête d'un homme qui avait tué quelqu'un ». Dans le film de Clayton de 74, vaporeux, élégant, à la limite de la fadeur, Redford restait immobile et muet et paraissant d’autant plus inquiétant. Dans le Luhrmann, Caprio hurle à se défigurer et a tout de même la tête d’un homme qui aurait tué quelqu’un. Dans les deux cas, le texte est respecté à la lettre.

1 – Epoché.

Sous le signe de l' époché, de la suspension de jugement. L’art du roman est là. Ne pas juger. Surtout les jeunes gens dont l'identité relève souvent du plagiat de personnalité. Il est vrai que la fracture sociale est aussi une fracture mondaine et qu'il faut toujours tenir compte du fait que « le sens des convenances fondamentales [est] inégalement distribué à la naissance ». Le problème de Gatsby est d'avoir voulu liquider la sienne. Etre un autre. Etre un riche. En être. Comme Scott lui-même, tel K. devant le Château, disait Roger Grenier.

Ecrire comme Nick Carraway.

Ce que dit Daisy de la naissance de sa fille, qu'elle espère qu'elle sera une ravissante idiote (Zelda aurait dit la même chose de la leur.)

1' - Nature morte.

Tout est nature morte dans Gatsby. Tout menace de s'effondrer à tout moment. Les deux femmes sur le canapé : Daisy et Miss Baker qui semblent flotter dans une nacelle, une mongolfière qui s'envole dans les airs avant de revenir à terre.

Daisy. « Elle était allongée de tout son long à l'une des extrémités du canapé, dans une complète immobilité, le menton légèrement levé comme si elle s'efforçait de faire tenir en équilibre quelque chose qui menaçait de tomber. »

Daisy et le 21 juin. « Est-ce que vous ne guettez pas le jour le plus long de l'année, et puis chaque fois, vous le manquez ? » L'une des plus belles phrases du monde.

Les accents tchékhoviens de Daisy : « Raffinée... Seigneur ! Voilà ce que je suis, raffinée ! »

La traduction littérale de Jarwoski qui fait le tour de force de rendre compte des métaphores les plus improbables : « Puis, l’embrasement s’éteignit peu à peu, chaque lueur abandonnait ses traits à regrets, avec lenteur, comme des enfants au crépuscule quittent la rue où ils se sont tant amusés. » Ou comment frôler à chaque phrase l'effondrement et le merveilleux.

« Le corps cruel » de Tom Buchanan.

La lumière verte et le geste mystérieux de Gatsby qui fait "viens, viens" de la main.

2 - Première violence

Le paysage cendre. La ferme cendre. Les hommes cendres - et les yeux du Dr T.J. Eckleburg qui, du haut de son affiche, surveille le monde. Un roman écrit comme un scénario.

Mrs Wilson, maîtresse de Tom. « Son rire, ses gestes, ses propos devenaient à chaque instant plus violemment affectés, et comme elle se répandait, le salon rapetissait en proportion, au point qu’elle semblait tournoyer sur un pivot abominablement grinçant dans l’atmosphère enfumée. »

L'enivrement qui commence. La nature morte qui tremble et va s'écrouler.

Carraway dépassé : « J’étais dedans et dehors, fasciné et écœuré tout à la fois par l’inépuisable diversité de la vie. »

Le clash dans le salon. Tom qui gifle sa maîtesse et lui casse le nez. Première blessure. Il y en aura des dizaines d'autres.

La violence et l'ivresse. Personne ne semble prendre cas de cet horion. Le texte lui-même devient ivre en fin de chapitre. Les tentations faulknériennes de Scott.

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3 – Oranges et citrons.

Les fêtes commencent. Les jardins bleus. La musique jaune cocktail. Les deux jeunes femmes à la robe jaune, « Albertines » s’il en est. Les lumières partout. A rapprocher de la première soirée d'EWS.

Le sourire de Gatsby : « c’était un de ces sourires rares qui ont le don de vous rassurer à jamais, et qu’il arrive que l’on rencontre quatre ou cinq fois dans une vie. Il se portait – ou semblait se porter – un instant sur le mode extérieur tout entier, puis se concentrait sur vous, sur vous seul, avec un irrésistible préjugé en votre faveur. Il vous comprenait dans la mesure exacte où vous vouliez être compris, croyait en vous comme vous auriez aimé croire en vous-même, et vous assurait qu’il avait exactement de vous le sentiment que vous souhaitiez, au meilleur de vous-même, donner à autrui. » (David Spoken pourrait être être ça.)

Ce monde mondain qui menace de chuter à tout moment. Encore la nature morte – « Quand L’histoire du monde racontée par le jazz eut pris fin, des jeunes femmes laissaient retomber leur tête sur des épaules d’hommes à la manière câline des chiots, des jeunes femmes jouaient à s’évanouir dans des bras d’hommes, ou même au milieu d’un groupe, sachant bien qu’il se trouverait quelqu’un pour arrêter leur chute. ».

Le premier accident de voiture à la fin de la soirée, première annonce de l’accident final.

Miss Jordan Baker, la tennesswoman « incurablement malhonnête », mais « On ne condamne jamais très sévèrement la malhonnêteté d’une femme. » Mon personnage préféré interprété par la sublime Lois Chiles dans le Clayton (les femmes dans le Caprio sont ratées.)

Seconde annonce de l’accident. Le déterminisme tragique.

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4 – Morts violentes. 

Liste des mondains morts de mort violentes, l’un qui s’est noyé, l’autre qui s’est bagarré, le troisième ivre qui s’est fait écraser la main par une voiture, le quatrième qui s’est jeté sous une rame de métro – la violence latente de ce monde bling bling.

A sa grande déception, Nick s'aperçoit que Gatsby n’a pas grand chose à dire // Déception du Narrateur devant la Duchesse de Guermantès.

Le corbillard qui les dépasse. La mort annoncée partout, tout le temps.

Wolfshiem, le maffieux et ses molaires.

Encore une annonce d’accident, la troisième (et quatrième si on compte la main écrasée par une voiture.)

La maison en face de l’autre. Tout est écho, doublure, gémellité, miroir - et mort.

5 – Folies de chemises.

« J’aimerais tant attraper un de ces nuages roses et vous mettre dedans, puis vous pousser au loin », dit Daisy à Gatsby. Ca pourrait être niais, c'est bouleversant (et érotique). Un romantisme qui marche.

« La colossale vitalité des rêves » de Gatsby à côté desquels Daisy ne peut pas être à la hauteur.

« Nul feu, nulle glace ne rivalisera jamais en intensité avec la foule des chimères qui se pressent dans un cœur d’homme. »

« Un chose est vraie et rien n'est plus vrai. Les riches font du fric, les pauvres font...des gosses. » (chanson)

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6 - Tentation de la reprise.

« S’il faut dire la vérité, Jay Gatsby, de West Egg, Long Island, naquit de la conception platonicienne qu’il avait de lui-même. »

Il ne boit pas, ce qui est important quand on vit au milieu de soiffards.

« "- Pas revivre le passé ? s’écria-t-il, incrédule. Mais si, bien sûr qu’on le peut !" Il promena autour de lui un regard éperdu, comme si le passé se cachait là, dans l'ombre de sa maison, mais pas tout à fait sa portée. »

Son ivresse, son passé, son secret. Revivre ce qu'il n'a jamais vécu. Parce que lorsqu'on veut revivre son passé, c'est qu'on ne l'a pas vécu, on n'a fait que passer à côté et/ou en rêver. On veut faire de son âge de plomb un âge d'or qui n'a jamais existé. Et provoquer les mêmes envies, les mêmes réminiscences chez les autres. Susciter le temps perdu chez tout un chacun. Temps perdu, temps enchanté. Meaulnes, aussi, était comme ça.

« … sucer le sein de la vie, avaler à pleine gorge le lait incomparable de l’enchantement. »


7 – «... mais je t'aimais toi aussi. »

La grande scène d'explication à quatre. D’abord chez lui, puis en ville. Chaleur étouffante. L’échange de voitures.
Aimer deux hommes à la fois. Aimer Gatsby, « aussi » - le terme le plus blessant.

8 - « Cette fièvre légère et douce... »

« Car Daisy était jeune, et son monde artificiel fleurait les orchidées, les plaisirs aimables du snobisme, les orchestres qui donnent à l'année ses rythmes, résumant dans des airs nouveaux la tristesse et les désirs de la vie. Toute la nuit, les saxophones faisaient entendre la complainte désespérée du Beale Street Blues, tandis que cent paires d'escarpins d'or et d'argent soulevaient la poussière brillante. A l'heure grise du thé, il y avait toujours des chambres où palpitait continûment cette fièvre légère et douce, tandis que des visages frais allaient et venaient comme des pétales de rose poussés ici et là sur le plancher par le souffle triste des cuivres. » Et c'est ainsi que Scott est devenu mon nouveau maître et ami.

Son style impressionniste.

Comme Swann allait de nouveau dîner dans les restaurants où il avait dîné avec Odette, Gatsby retournait aux endroits "daisyifiés". Moi, c'était au "nid d'Elizabeth", 342 rue Saint Jacques, un 13 août 1993... Encore une fois, Gatsby tend désespérément la main « comme pour saisir ne fût-ce qu'un souffle d'air, sauver de la disparition un fragment de ce lieu qu'elle lui avait rendu si beau. »

Mais le désenchantement est proche :

« Levant les yeux vers les hauteurs d’un ciel inconnu qu’il apercevait à travers des feuillages effrayants, il dut frissonner en comprenant combien une rose est grotesque, et cruelle la lumière du soleil qui tombe sur l’herbe toute juste créée. Un monde nouveau, concret mais dépourvu de réalité, où de pauvres fantômes, respirant des songes comme on respire l’air, allaient au hasard... »

Son costume rose.

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9 - Barques à contre-courant

La mort de Gatsby, victime de la folie des uns et des malentendus des autres.

Les impostures médiatiques.

La phrase la plus triste de la littérature – quand le narrateur va voir le cadavre de Gatsby et lui dire :

« ne vous inquiétez pas, je vous trouverai quelqu’un.. »

pour venir assister à son enterrement.

Le père. La liste des résolutions que son fils tenait, adolescent. 

N'a-t-on jamais évoqué Noël si justement ?

« … l’émotion des retours en train de mes jeunes années, les réverbères dans les rues, les clochettes des traîneaux dans la nuit glacée, les ombres que jetaient sur la neige les couronnes de houx aux fenêtres illuminées. »

Adieu, miss Baker.

« Furieux, à demi amoureux d’elle, avec un terrible regret au cœur, je l’ai laissée là. »

L’atroce insouciance des Buchanam qui font le mal autour d’eux sans s’en rendre compte et laissent aux autres le soin de nettoyer leurs saletés. Les faux forts.  Daisy qui n’est pas venue à l’enterrement. Daisy qui a bel et bien disparu du récit.

La maison abandonnée. Gatsby, « le dernier et plus grand des rêves humains», sa « capacité d’émerveillement. »

« C’est ainsi que nous avançons, barques à contre-courant, sans cesse ramenés vers le passé. »

Il m'a fallu vingt-deux ans pour comprendre que ce livre était l'un des plus beaux du monde et un de ma vie. Peut-être parce que dans mon cas, c'est un passé qui a accepté de venir à moi. Un passé bien plus jeune que moi et qui est mon présent et mon futur. Un passé qui va étonnamment dans le sens du courant. Un passé qui s'est levé comme une aurore.

 

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08:02 Écrit par Pierre CORMARY dans Lire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : scott fitzgerald, gatsby le magnifique, lois chiles, robert redford, leonardo di caprio | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

14/06/2013

D'ardent désir (ou L'Anjou selon Bruno Deniel-Laurent)

 

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Quand il n’est pas en train de faire quelque chose de dangereux ou de subversif (on se rappelle les revues Cancer !, Tsim Tsoûm et Impur qu’il avait créées),  ou quand il ne va pas faire du ski nautique sur les rives du Mékong ou de l’Euphrate façon Apocalypse Now, Bruno Deniel-Laurent revient se ressourcer dans son Anjou natal et redevient le gentil garçon qu’il n’a au fond jamais cessé d’être. Là, tout n’est que Châteaux, Beurre blanc et Muscadet, Rillauds, Rillettes et Vitraux, Orchidées, Boules de Fort et Mouchoirs de Cholet. L’Anjou, que les Révolutionnaires ont cru devoir rebaptiser « Maine-et-Loire », la plus belle et la plus envoûtante région de France ? Grâce à cet abécédaire amoureux, que « BDL » signe avec son compère Raphaël Bodin, on aurait tendance à le croire - et cela même si l’Angevin ne paie pas de mine. A l’instar de Clark Kent, alias Superman, celui-ci est  pourtant un super héros au sens étymologique du terme, « Angevin » provenant en effet d’« Andégave » ou « Andécave », du nom de l’ancienne tribu gauloise qui occupa longtemps la majeure partie de cette région, et dont le préfixe « ande » signifie « hyper » et « cavaros » : « géant », « champion » ou « héros ». Aucun chauvinisme provincial pour autant. Tous les apologistes de l’Anjou, de Du Bellay à René Bazin (le grand-oncle d’Hervé, écrivain catholique traditionnaliste injustement oublié), n’ont jamais opposé la région à la nation. Bien au contraire, et selon un mot de Clémenceau, « c’est en Anjou que la France est la plus France ». Bénédiction, alors, pour « le malheureux étranger qui découvre l’Anjou [et sera] immédiatement conquis, subjugué par le spectacle de tant de merveilles réunies en un tel lieu », merveilles géologiques (l’Anjou noir, l’Anjou blanc), archéologiques (l’Aula de Doué-la-Fontaine qui fut la demeure d’un  empereur carolingien, peut-être Louis le Pieux, et qui est le plus ancien site fortifié médiéval en pierre retrouvé à ce jour en France), œnologiques (le Bonnezeaux 1996 sacré « meilleur vin moelleux du monde »), ou même bistrologiques (les auteurs nous faisant faire la tournée des troquets de la région : La Descente de la marine et son fanion point rouge sur point blanc à Angers ; Chez Noé à Bouchemaine, idéal les soirs d’été ; la célèbre Guinguette à Jojo de Saint-Saturnin-sur-Loire et ses flonflons ; et même, sur l’île de Chalonnes, l’improbable Lenin Café, entièrement dédié à la mémoire de Vladimir Illitch Oulianov et dont on peut venir boire à sa santé… ou à son trépas.) Des lieux spiritueux aux lieux spirituels, les deux en voie de disparition, il n’y a qu’un pas que nos auteurs franchissent allègrement, et cela sans se priver d’une petite saillie barrésienne : ainsi, à propos du  village, « marial » s’il en est, de Béhuard, « petite cité de caractère » comme on dit, ils écrivent : « on peut aussi détenir la certitude que Béhuard, au-delà de ses charmes bucoliques, est de ces lieux désignés par l’Esprit, un territoire où le profane, de toute évidence, s’éventre pour laisser place à un espace sacré » et de se gausser de l’homme moderne qui ne comprend plus rien aux visions d’antan : « c’est que [l’homme moderne] a dépassé le stade infantile de l’humanité, cette époque obscure où l’on choisissait de s’abîmer dans les mystères ; bien plus intelligent, l’homme moderne préfère se racornir dans l’absurde ». Tel Gérard Miller, le psy chroniqueur de la bande à Ruquier, moderne absurde prototypique s’il en est, qui ramène un instant sa triste fraise dans la région, osant goûter un Cabernet d’Anjou, et dont on se demande si on ne va pas lui lancer son verre de vin en pleine face ou garder son calme et le déguster sobrement. On le voit, même en apologiste régional, l’ancien rédacteur de Cancer ! n’est jamais loin. Après tout, c’est à la cathédrale Saint-Maurice que fut baptisé l’immense Philippe Muray en 1945, et c’est à Angers que l’on trouve la société Octave Mirbeau qui pourtant n’avait rien d’angevin. Sans oublier le Balzac d’Eugénie Grandet qui fit de Saumur le centre du nouveau monde de la médiocrité. L’antimodernité serait-elle angevine ?

Ne reste plus qu’à célébrer les femmes et le plaisir ou la sagesse qu’elles donnent pour que le voyage soit complet. Celles des bordels tout d’abord, une vingtaine recensée en bonne et due forme en 1860 (mais hélas plus qu’une demi-douzaine en 1900). Mais aussi Renée Bordereau, par contraste, « laide, colossale, vierge et impitoyable », la Jeanne d’Arc angevine, habillée en homme et qui massacra tant de soldats de la Révolution et de l’Empire. Tant pis. On se consolera avec Dita von Teese herself, nouvelle ambassadrice de la maison Cointreau. Ou avec la statuette de Fanny, la femme fessue, dont les joueurs à la Boule de Fort, sorte de bowling local, doivent embrasser le séant quand ils ont perdu et qu’ils doivent rentrer chez eux, la queue entre les jambes -  et à laquelle on a même consacré un poème :

 

O nudité superbe ! Adorable déesse,

Permets que devant toi je me jette à genoux,

Que je pose humblement un baiser sur ta fesse,

Pour que vers mon foyer, je m’en retourne absous.

 

C’est décidé, on part demain [aujourd'hui] embrasser le cul de l’angevine.


 

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L’Anjou en toutes lettres, un abécédaire amoureux, par Bruno Deniel-Laurent et Raphaël Bodin, Editions Siloé, décembre 2011, 25 euros.

 

 

Pistes à suivre : un excellent texte régionaliste de Raphaël Juldé

http://raphaeljulde.blogspot.fr/2012/03/laval-de-a-z.html


suivi d'un non moins excellent texte métaphysico-amoureux de Sarah Vajda :

http://salon-litteraire.com/fr/guide-dictionnaire/review/1838991-l-anjou-en-toutes-lettres-un-abecedaire-amoureux-de-raphael-bodin-et-bruno-deniel-laurent



(Première publication le 12 mai 2012 re-updated pour l'occasion de mon périple angevin le 12 novembre 2012 - et pour pour le troisième qui vient de s'achever ce 14 juin 2013.)

 


09/06/2013

Le temps de l'Avant - à propos du Grand Meaulnes d'Alain Fournier

 Au Salon Littéraire

 

le grand meaulnes,alain-fournierAdolescent, le livre m’avait ennuyé. Je ne me reconnaissais pas du tout dans les émois de ce grand benêt, bien trop viril et romantique pour moi et dont « le degré de pureté » m’était aussi éloigné que devait lui être éloignée la fantasmagorie sadienne qui m’était déjà si chère. Et puis, ces promenades interminables dans les bois, cette fête niaiseuse et interminable, et cette jeune fille évanescente, mortellement anti-sensuelle, comme tout cela me gonflait ! La fadeur de cet univers commençait dans le nom terreux de son auteur, Alain-Fournier ! Je ne pouvais supporter non plus son visage d’enfant grave, sans malice ni humour, évoquant simplement l’horizon, la nature et l’amour et qui agressait mon impureté. Comme je préférais celui de Proust, tout en ironie et en cruauté, celui de Valéry, pétillant et délicieusement superficiel, ou même celui de Gide, lumineux et pervers…


Mémoire

Et puis j’ai changé d’avis grâce aux films de Jean-Daniel Verhaeghe et de Jean-Gabriel Albicocco, découverts simultanément cette année et qui m’ont donné envie de me replonger dans ce livre d’adolescent pour adulte. Quelle merveille ! Et quelle méprise fut mienne à dix-sept ans… Mais quoi ? Certains ont dix-sept ans à quarante ans. L’adolescence, dont Proust disait qu’elle était « la seule période où l’on apprend quelque chose » n’est jamais qu’une recréation adulte. Un âge d’or que l’on croit avoir vécu alors qu’il ne fut qu’un âge de plomb. Un souvenir que l’on fabrique une fois les événements passés. La singularité du Grand Meaulnes est de fabriquer du souvenir au présent. Le souci des héros est moins de vivre d’envoûtantes aventures de jeunesse que de les revivre – et qui plus est l’un à travers l’autre. Pour François Seurel, le narrateur, la remémoration va de pair avec l’introjection. Raconter ce qu’a vécu Meaulnes, c’est être Meaulnes – et quand celui-ci n’est plus là, c’est le remplacer auprès de celle qu’il a aimé. Seul le passé va de l’avant dans ce récit insolite. Et cela dès le début :

« C’est ainsi, du moins, que j’imagine aujourd’hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d’autres attentes que je me rappelle ; déjà les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’rue. Et si j’essaie d’imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d’autres nuits que je me rappelle… »

Des souvenirs qui appellent d’autres souvenirs, des nuits qui mettent en écho d’autres nuits – et sans que les temps soient toujours réellement précisés. D’où le caractère « vaporeux » dont on a souvent qualifié ce roman et qui fait que l’on ne sait jamais très bien ce qui s’y passe quand on l’ouvre pour la première fois. Ce qui est d’autant plus saisissant que l’écriture d’Alain-Fournier semble refuser toute imprécision. Ici, aucune fioriture proustienne, aucun flottement de sens. Ce conte de fée est avant tout un roman paysan. Et pourtant l’on ne cesse de s’y perdre comme Augustin s’est perdu lui-même dans la forêt sous la pluie. Style sec pour mémoire humide. Ainsi quand ce dernier découvre le domaine et qu’il entend de la musique jouée au loin :

« Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d’une musique perdue. C’était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano l’après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, il l’écoutait jusqu’à la nuit. »

Le vent, la musique, l’enfance, la mère. Pour Meaulnes, chaque promesse est une réminiscence, chaque bonheur est un vestige. Plus il avance, plus il régresse, pourrait-on dire « psychanalytiquement ». C’est dans la nostalgie de ses désirs et non dans leur actualisation qu’il trouve son compte. D’où l’impossibilité qu’il y aura pour lui de se contenter d’un bonheur au présent. Lorsqu’il repart, c’est toujours vers le passé. Le mariage avec Yvonne vaut moins que le serment de fidélité chevaleresque fait deux ans avant à son frère Frantz. Par ailleurs, n’était-il pas tombé amoureux d’Yvonne juste parce qu’elle lui rappelait déjà (encore ?) quelqu’un ?

« Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à jouer, il retourna s’asseoir dans la salle à manger, et, ouvrant un des gros livres rouges épars sur la table, il commença distraitement à lire. […] Alors, ce fut un rêve comme son rêve de jadis. Il put imaginer longuement qu’il était dans sa propre maison, marié, un beau soir, et que cet être charmant et inconnu qui jouait du piano, c’était sa femme… »

Dès lors, tout se mélange. Les êtres et les temps, les faits et les rêves. On a l’impression de se connaître, d’être déjà venu ici, et bien qu’on soit en plein hiver, on se croit en plein été. Dans Le grand Meaulnes, c’est le temps qui est hanté – un peu comme dans l’hôtel Overlook de Shining, le film de Stanley Kubrick où le héros est rattrapé par un passé fantastique, ou mieux comme dans les rues de New York dans Eyes Wide Shut du même Kubrick auquel le roman d’Alain-Fournier fait furieusement penser. N’est-ce pas d’ailleurs la même histoire ? Dans les deux cas, il s’agit des pérégrinations (érotiques dans le film de Kubrick, sentimentales dans celui d’Alain-Fournier) d’un homme qui a vécu une fête incroyable le temps d’une nuit et qui tente pendant deux ans (deux jours chez de Kubrick) de la revivre. Ah ! Revenir aux mêmes endroits, re-sentir les mêmes peurs et les mêmes plaisirs, revivre intensément et indéfiniment ce que l’on a vécu. Faire de sa vie un leitmotiv. Mais est-ce vraiment possible ?

 

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Mimétisme

A cette recherche acharnée, et peut-être abusive, du temps perdu s’ajoute le désir de vivre la vie d’autrui. Chaque personnage trouve son identité en imitant en effet celle d’un autre. Le mimétisme cher à René Girard est dévoilé ici dans son fonctionnement absolu. François aime Yvonne à la place d’Augustin comme Augustin aime Valentine à la place de Frantz. Mieux : François sera Meaulnes comme Meaulnes sera Frantz et Frantz qui n’a personne à imiter et par conséquent se voit privé d’identité, se dissoudra dans la nature et le néant.

Etrange personnage que ce Frantz de Galais qui fascine Meaulnes, et lui vole même un temps la vedette auprès des collégiens, sans pour autant donner son nom au roman. C’est que le héros du héros n’est pas le héros du roman. Le grand Meaulnes n’est pas « le grand Galais ». Frantz, c’est le fils prodigue qui a hypnotisé toute sa famille par ses chimères coûteuses et a fini par la ruiner, c’est l’enfant qui n’a pas grandi et qui, lors de sa fête nocturne, avait précisément donné tout le pouvoir aux enfants, y compris « le pouvoir de se faire mal ». Et c’est lui qui se fera mal, en tentant de se suicider, puis en faisant croire à sa mort. Plus tard, il réapparaîtra sous le double masque du bohémien comédien. Mais quel est ce frère qui fait croire à sa sœur qu’il est mort alors qu’il se cache à deux pas de leur château ? Comment a-t-il pu errer dans la région sans que personne ne le reconnaisse ? Que revient-il rôder autour de l’école puis autour du domaine ? Dans Le grand Meaulnes, tout ce qui paraît incroyable est évident et tout ce qui devrait être évident est impossible.

Et que penser de ce domaine des Sablonnières que les garçons n’arrivent pas à retrouver comme s’il s’était volatilisé et qui réapparaîtra un jour au hasard d’une conversation ? C’est tout l’aspect fantastique du livre et qui est si difficile à saisir. D’autant que les coïncidences ne respectent rien pourrait-on dire – les dévoilements sont laids : c’est grâce à Jasmin Delouche, le médiocre compagnon de l’école, que l’on redécouvre le château comme c’est grâce à la vieille tante Moinel de François que l’on reparle de Valentine – cette vieille tante avouant même que c’est elle qui a consolé Valentine de la perte de Frantz et lui a soufflé le mensonge d’une Yvonne mariée, un mensonge que Valentine répètera à Augustin quand il l’aura rencontré à Paris (1)… Ces situations étranges, ces apparitions incongrues, ces révélations improbables, ces impressions confuses et inabouties, ces personnages dont le comportement échappe à notre entendement pourront agacer à la première lecture – alors que le souvenir de cette lecture « réapparaîtra » radieux. C’est comme si tout le livre était fait de blancs et de trous destinés autant à irriter le lecteur qu’à lui donner l’envie de le relire, exactement comme l’écrivait le critique Walter Jörh, cité dans la célèbre préface de Daniel Leuwers : « Puisqu’il est impossible de suivre réellement Meaulnes en dehors du roman, il ne reste autre chose à faire que de recommencer la lecture du livre même. » Exactement comme ce qui se passe avec le personnage de Stavroguine dans Les démons de Dostoïevski. Au fond, l’auteur a plus insisté sur son aura que ses actions. Tout ce que l’on admire de lui est dans un souvenir qui n’est pas toujours décrit. D’ailleurs, lui-même est absent à plusieurs moments du récit et quand il revient, le charme réopère sans que l’on nous dise ce qu’il a précisément vécu entre temps. C’est l’aspect divin, c’est-à-dire caché, du grand Meaulnes. Encore faut-il avoir un sens romanesque sinon transcendant de l’existence pour apprécier Meaulnes – ce sens qui manque cruellement aux compagnons de François et qui les empêchera d’adhérer à l’enthousiasme de ce dernier quand, s’appropriant l’histoire de Meaulnes, il la leur racontera et fera un « four » :

« Est-ce que je raconte mal cette histoire ? Elle ne produit pas l’effet que j’attendais. Mes compagnons, en bons villageois que rien n’étonne, ne sont pas surpris pour si peu. "C’était une noce, quoi !" dit Boujardon. Delouche en a vu une, à Préverangues, qui était plus curieuse encore. Le château ? On trouverait certainement des gens du pays qui en ont entendu parler. La jeune fille ? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura fait son année de service. »

Ah la normativité des braves gens ! Et lorsque François, « empêtré dans son insuccès », révèle que le bohémien qu’ils ont vu n’était autre que Frantz de Galais, il s’isole un peu plus dans son rêve en ne suscitant chez ses camarades que des réactions  morales et juridiques :

« C’est celui-là qui a tout fait. C’est lui qui a rendu Meaulnes insociable, Meaulnes qui était un si brave camarade ! C’est lui qui a organisé toutes ces sottises d’abordages et d’attaques nocturnes, après nous avoir tous embrigadés comme un bataillon scolaire… »

« Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tête à petits coups, j’ai rudement bien fait de le dénoncer aux gendarmes. En voilà un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore. »

« Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute autrement tourné si nous n’avions pas considéré l’affaire d’une façon si mystérieuse et si tragique. C’est l’influence de ce Frantz qui a tout perdu… »

Ne dis pas cela, cher François. C’est précisément dans la façon mystérieuse et tragique dont on a de prendre l’existence qui la fait comprendre de fond en comble. Ceux qui n’aiment pas Le grand Meaulnes le lisent comme Boujardon et Delouche. Pour ces derniers, le seul mimétisme qui vaille est celui, « responsable » et « immanent », des parents ou des adultes. Tu sais, la poésie de l’existence ne fait guère l’unanimité chez les existants.

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Reprise

Mais quand même ce Meaulnes ! Il est vrai que l’on ne peut se contenter de rêver sa vie. Et l’on a beau refaire les mêmes gestes (2), revenir aux mêmes endroits, humer le même air, et même revoir sa bien aimée, l’ancienne plénitude ne « revient » jamais pour celui qui comme Meaulnes n’est que souvenir et extériorité. Gatsby, aussi, croyait qu'on pouvait revivre le passé. Hélas, comme le dit Kierkegaard dans La reprise, la seule vraie reprise se fait sur le mode de l’intériorité et constitue moins une réminiscence qu’une renaissance vivante. Sinon, elle n’est que répétition stérile. En Meaulnes, l’antériorité est plus forte que l’altérité. N’avoue-t-il pas douloureusement à François que « ce qui est le bonheur des autres m’a paru dérision » ?

Alors ce sera la laborieuse « partie de plaisir » de la troisième partie, sorte de pendant artificiel et sinistre à la fête du début, et dans laquelle François aura enfin réuni Augustin et Yvonne – mais ce sont Frantz et Valentine qu’Augustin veut réunir avant tout. Qu’a-t-il à faire de son bonheur à lui quand c’est le bonheur des personnages de son rêve qui lui importent – et quand tout ce qui faisait sa rêverie n’est plus ?

« Meaulnes en revenait à toutes les merveilles de jadis. Et chaque fois, la jeune fille au supplice devait lui répéter que tout était disparu : la vieille demeure si étrange et compliquée, abattue ; le grand étang, asséché, comblé ; et dispersés, les enfants aux charmants costumes… »

Reste le vieux cheval Bélisaire, seul « témoin » de l’ancienne féerie et dont Meaulnes soigne le sabot avant d’ordonner qu’on le ramène à l’écurie et qu’on ne l’en ressorte plus. Comme le Constantin de Kierkegaard, la reprise que croit pratiquer Meaulnes dégénère en simple redite qui n’apporte rien à son destin, et risque de tourner au fétichisme. Ce qu’il ne comprend pas est que la reprise, la vraie, relève d’une incarnation réelle et non d’une réduplication onirique. La reprise est engagement existentiel, saut éthique puis spirituel dans la vie, et dans le cas de l’amour s’appelle… mariage. Hélas ! Il aura beau épouser Yvonne et même lui faire un enfant, il n’arrivera pas à ressusciter son ancien amour pour elle. Et repartira à la recherche de Frantz, devenu son beau-frère, et de Valentine, devenue son « ex ». La vraie vie a de ces indélicatesses…

Au romantisme sans issue, quoique toujours en mouvement, de Meaulnes s’oppose la sagesse contemplative et réaliste d’Yvonne – celle qu’elle aurait voulu enseigner aux petits garçons si sa santé lui avait permis d’être institutrice :

« Et puis j’apprendrais aux garçons à être sages, d’une sagesse que je sais. Je ne leur donnerais pas le désir de courir le monde, comme vous le ferez sans doute, monsieur Seurel, quand vous serez sous-maître. Je leur enseignerai à trouver le bonheur qui est tout près d’eux et qui n’en a pas l’air… »

Intériorité du bonheur véritable. Acceptation de la vie telle qu’elle est. Contemplation sur place de la beauté du monde. Si comme on le dit, partir, c’est mourir un peu, rester, c’est vivre beaucoup. Ce moment de vie et de plénitude, c’est François qui le vivra un temps avec Yvonne et la fille qu’elle a eu avec Augustin. Les plus belles pages du roman à notre avis.

« De celle qui avait été la fée, la princesse et l’amour mystérieux de toute notre adolescence, c’est à moi qu’il était échu de prendre le bras et de dire ce qu’il fallait pour adoucir son chagrin. »

François et Yvonne – deux êtres qui ont donné leur vie à un fantôme, lui-même à la recherche des spectres de sa jeunesse ; deux êtres qui s’aiment pour oublier celui qu’ils aimaient et qui les a abandonné. Même si Yvonne cède à son tour à la tentation du passé :

« Ce qui me plaît en vous, m’a-t-elle dit en me regardant longuement, ce qui me plaît en vous, je ne puis savoir pourquoi, ce sont mes souvenirs… »

Mais les souvenirs ne structurent pas un être. Le temps a passé. Les enfants terribles sont devenus des vieux jeunes pathétiques. Déjà, quand Frantz était réapparu, c’était en tant que vieil adolescent qui a raté sa vie :

« Ce n’était plus ce royal enfant en guenilles des années passées. De cœur, sans doute, il était plus enfant que jamais : impérieux, fantasque et tout de suite désespéré. Mais cet enfantillage était pénible à supporter chez ce garçon déjà légèrement vieilli… Naguère, il y avait en lui tant d’orgueilleuse jeunesse que tout folie au monde lui paraissait permise. A présent, on était d’abord tenté de le plaindre pour n’avoir pas réussi sa vie ; puis de lui reprocher ce rôle absurde de jeune héros romantique où je le voyais s’entêter… »

De toutes façons, il a perdu de son intérêt dramatique – comme Valentine. Quand Meaulnes les a enfin retrouvés et les ramène au domaine, il les appelle « les deux autres » – l’auteur ne daignant même pas nous décrire leur retour. Unis, ces deux-là n’ont plus aucun intérêt et le rêve de Meaulnes se termine. Cette reprise-là n’a rien donné non plus. En ne creusant que son passé, Meaulnes a loupé la transcendance de sa vie. De plus, quand il revient, Yvonne est morte depuis un an. Ne lui reste plus alors que reprendre à François « sa » fille. Pauvre François qui se voit arraché la vie que son ami lui avait confiée et dont le lecteur, adulte malgré lui, ne peut s’empêcher de penser qu’il la méritait plus que Meaulnes. On se souvient des dernières phrases bouleversantes du roman : « La seule joie que m’eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu’il était revenu pour me la prendre. Et déjà je l’imaginais, la nuit, enveloppant sa fille dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures. » Meaulnes, donneur de sens et voleur de vie, qu’est-il advenu de lui ? Comment avons-nous pu l’admirer comme François ? Car après la dernière phrase, c’est à nous de nous projeter dans ce roman unique. Nous-mêmes, qui fut notre grand Meaulnes ? Et de qui le fûmes-nous ?

 

 

(1) Sans compter le soupçon d’inceste qui planera un moment entre Frantz et Yvonne et tourmentera Valentine.

(2) « …car il vient toujours par l’allée détournée qu’il a prise autrefois. Mais c’est la seule allusion – tacite – qu’il fasse au passé. »


Voir aussi, Le grand Meaulnes, la lettre et l'esprit.

08:04 Écrit par Pierre CORMARY dans Lire | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : le grand meaulnes, alain-fournier | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

20/05/2013

Cioran sauveur

 Au Salon Littéraire

 

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A ma compagnonne Anne Bouillon, cioranienne de cœur, et à nos soirées sashimis.

 

« "Je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d’être heureux" –  Pour pénétrer quelqu’un, pour le connaître vraiment, il me suffit de voir comment il réagit à cet aveu de Keats. S’il ne comprend pas tout de suite, inutile de continuer »

écrit dans un de ses plus beaux livres[1], le plus grand moraliste du XX ème siècle. 

Pour pénétrer quelqu’un, pour le connaître vraiment, il suffit de voir comment il réagit à n’importe quel aphorisme de Cioran. Soit il fait la grimace, ironise immédiatement sur la « facilité qu’il y a à faire des phrases comme ça », à moins qu’il ne juge tout ça « un peu dépressif, non ? », et dans ce cas, vous n’aurez plus rien à faire avec lui, vous aurez trouvé là votre ennemi métaphysique, soit, et quel soulagement, il sourit d’un œil complice et vous répond par un autre aphorisme du roumain dont il connaît, comme vous, l’œuvre par coeur. Alors, vous vous reconnaîtrez de la même communauté d’esprit, vous vous découvrirez les mêmes codes, et vous vous ferez un pacte de sang existentiel en vous disant : 

« Je décèle immanquablement une faille chez tous ceux qui s’intéressent aux mêmes choses que moi.. » 

 

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 Et comment !  Faillibles, vaincus, décomposés, dégringolés, saints en larmes, existentialistes tentés, écartelés sans histoire, anathémisés tout seuls, velléitaires inaboutis, ratés magnifiques, brêles, à nous ! Et tant pis pour la belle-soeur qui ne se privera pas de vous dire : « moi, je dis : aime la vie, la vie t’aimera ! »

Aimer la vie ? Et pourquoi pas se marier tant que vous y êtes ? 

«En apprenant qu’il allait se marier bientôt, j’ai cru bon de masquer mon étonnement par une généralité :  "Tout est compatible avec tout. " - Et lui : " C’est vrai, puisque l’homme est compatible avec la femme. "» 

Comme Chesterton ou Simone Weil dans un autre genre, Cioran fait partie de ces rares auteurs qui créent immédiatement de l’intimité entre celles et ceux qui l’aiment et de l’inimitié avec ceux qui ne l’aiment pas. Malgré la diffusion de ses œuvres et la mise en place progressive de son statut de classique (son entrée en Pléiade cette année, tout de même), il reste pour beaucoup un objet d’aversion, ne serait-ce que par son passé de jeune fasciste des années trente et de son allégeance à la Garde de Fer en Roumanie. Même si toute son œuvre future se constituera précisément contre cette erreur de jeunesse (les jeunes gens se trompent toujours de combat, comme disait Mauriac), même si l’on pourra parler, comme Sylvain David[2], d’ « héroïsme à rebours » à propos de cet homme qui aura passé sa vie à penser contre lui-même et à édifier une sagesse et un style comme il n’y en a pas deux par siècle, il y a aura toujours des esprits positifs pour arguer que, justement, le passage du fascisme au scepticisme est la preuve manifeste que Cioran n’a pas changé d’un iota (car « face au fascisme, on n’a pas à être sceptique, mais antifasciste »), et que ce doute hyperbolique vis-à-vis de tout (et du tout) dans lequel  notre penseur fétiche s’enferme reste en fin de compte une négation alambiquée de la vie - et que oui, « cela vous fait mal d’entendre ça, mais la vie, c’est quand même autre chose, et ça n’a rien à voir avec ce qu’en dit votre fonctionnaire du pessimisme. » Imparables esprits volontaires pour qui Cioran sera toujours l’auteur typique des paresseux, des ratés, des brêles, des dilettantes, des décadents – au fond, ce qu’il était lui-même – et avec un style bien trop lettreux pour être honnête, un style de celui qui connaît ses classiques et qui ne connaît que ça. Bref, une œuvre inauthentique, sournoisement nauséeuse, attrape-gogos et dont Wikipédia a raison de dire que « le grand public la jugera souvent pessimiste, voire morbide ». La belle-sœur sera bien d’accord : « à un moment donné, il faut grandir dans sa tête. »

 

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Et pourtant, sans lui, nombre d’entre nous se seraient peut-être suicidés – du moins auraient perdu le goût de vivre pour jamais. Car oui, cent fois oui, Cioran nous redonne goût à la vie. Et particulièrement à l’adolescence quand celle-ci nous dégoûte. Le bonheur de tomber sur un livre qui s’intitule De l’inconvénient d’être né. Le bonheur d’être compris, admis, régénéré. Cioran, compagnon de vie. Cioran, potion magique. Cioran anti-suicidaire. Cioran sauveur. Qui dit moins du mal de la vie qu’il feint d’en dire. C’est cela que les salauds ne comprennent pas (car tout anti-Cioran est un salaud à nos yeux) : la vie ne peut, ne doit s’affirmer qu’une fois que nous avons traversés et assumés toutes ses négations, qu’une fois que nous avons éprouvé sa misère, qu’une fois que le principe de cruauté nous a été révélés. D’ailleurs, 

« Plus on a souffert, moins on revendique. Protester est signe qu’on n’a traversé aucun enfer. » 

Quand je pense qu’il y a des gens qui vont protester contre cette phrase ! Qui vont faire appel à la volonté. Mais la volonté n’est qu’une question de tempérament, qu’une question de chance, qu’une question de hasard. On est volontaire comme on est grand ou petit. Tout le reste est fêlure et rage impuissante contre cette fêlure. Notre seule marche de manœuvre : accepter le destin, accepter le désespoir. Danser. Boire avec ses amis. Rire. 

« Excédé par tous. Mais j’aime rire. Et je ne peux pas rire seul. » 

De nos jours, je veux dire, depuis un siècle ou deux, le social est à l’émancipation, la résistance, la critique. L’abnégation, cette valeur plusieurs fois millénaire, a mauvaise presse. Elle serait un renoncement de l’individu. Mais il faut renoncer pour vivre le plus heureux et le plus longtemps possible. Ce n’est que dans l’abnégation que vous pourrez trouver la sérénité et une certaine forme de bonheur. Ce que je veux faire dans la vie ? Me promener dans Paris, faire une sieste au Luxembourg, compter les nuages, les merveilleux nuages, boire une bonne bière, et écouter Bach. Ecrire, peut-être. Ecrire pour me désennuyer. Et pour inquiéter les imbéciles, aussi. Ils sont sans relâche, ceux-là. Et il n’y a que dans la sérénité que l’on peut les vaincre : 

« Vous êtes tranquille, vous oublierez votre ennemi qui, lui, veille et attend. Il s’agit néanmoins d’être prêt lorsqu’il foncera. Vous l’emporterez, car il sera affaibli par cette énorme consommation d’énergie qu’est la haine. »

 

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La haine, affect déplaisant et éreintant. Se débarrasser des affects inutiles, très important. Ne pas haïr les méchants. Se contenter de les observer et de les voir trébucher : 

« Mal élevé comme il n’est pas permis de l’être, pingre, sale, insolent, subtil, saisissant les moindres nuances, hurlant de bonheur devant une outrance ou une plaisanterie, intrigant et calomniateur…, tout en lui était charme et répulsion. Un salaud qu’on regrette. » 

Bref, la vie ne se supporte que dans la contemplation, la prière et la musique (sans qui elle serait une erreur, bien sûr !) Un peu de moquerie, aussi. 

« Se débarrasser de la vie, c’est se priver du bonheur de s’en moquer. Unique réponse possible à quelqu’un qui vous annonce son intention d’en finir. » 

 

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On peut avoir des raisons de mourir – mais parce qu’on a aussi des raisons de vivre et que ces raisons sont momentanément contrariées. Alors que lorsqu’on n’a pas de raison de vivre, on n’en a encore moins de mourir. En fait, ce n’est pas soi qu’il faut tuer, c’est la vie. Et ceux qui se suicident signifient au fond qu’ils ont préféré la vie à eux-mêmes, les malheureux ! Ils ont cru dur comme fer que la vie était trop belle pour eux qu’étaient trop moches. Ils ont laissé la vie sauve et pas eux. Ils n’ont pas su surmonter « le calvaire de la rencontre quotidienne avec sa propre gueule ». Ils ont oublié le péché originel et la castration. Ils ont cru que la vie n’était pas négative. Et tellement mortifiés par le retour du négatif refoulé, ils ont voulu mourir, ces idiots ! Mais non, mais non ! Le suicide est une erreur de jugement comme disait Napoléon. Le suicide, c’est le triomphe de la vie qui vous tue. Au contraire de l’idée de suicide qui est la soupape de sécurité par excellence. Hors la douleur physique, « avec laquelle il est impossible de dialoguer », et sans doute les problèmes d’argent (et qui à bien des égards relèvent de la douleur physique), tout le reste est plus ou moins gérable. Tout le reste est mauvaise représentation. De toutes façons, 

« Ce ne sont pas les maux violents qui nous marquent, mais les maux sourds, insistants, tolérables, faisant partie de notre train-train quotidien et nous sapant aussi consciencieusement que nous sape le Temps. » 

 

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Tant de malentendus existentiels que Cioran résout de sa divine verve ! Tant d’embrouilles métaphysiques débrouillées ! Tant de culpabilités déclarées coupables ! Tant de mauvais sentiments enfin permis : 

« Cimetière de Picpus. Un jeune homme et une dame défraîchie. Le gardien explique que le cimetière est réservé aux descendants des guillotinés. La dame intervient :

Nous en sommes !

De quel air ! Après tout, il se peut qu’elle ait dit vrai. Mais ce ton provoquant m’a poussé aussitôt du côté du bourreau. » 

Solaire Cioran. Comment ne pas l’aimer ? Comment croire qu’il nous déprime ? Comment ne pas voir la grande santé qui anime chacun de ses points de vue sur la maladie ? Ce n’est pas d’être dépressif qui est grave, c’est d’avoir un point de vue dépressif sur la dépression. Cioran a un point de vue clinique et comique sur elle. C’est cela que ceux qui ne peuvent le supporter lui reprochent et prennent pour de l’auto-complaisance. Un peu comme d’autres disent que les adagios en musique ajoutent à la tristesse du monde – alors que c’est précisément le contraire qu’ils font. Ils expriment la tristesse du monde et par catharsis nous en font sortir. Comme Chamfort, La Rochefoucauld, ou Nietzsche, Cioran est cathartique. Il nous réveille, nous régénère, nous apprend à surmonter notre misère – et pas dans l’espoir désespérant, dans l’optimisme flinguant, mais bien dans le désespoir revigorant, dans la contemplation joyeuse de la Croix de l’existence. Chrétien, évidemment, Emile Michel ! Toujours les Evangiles à portée de main. 

« Les clichés des Evangiles, singulièrement de la Passion, il est toujours bon de les avoir sous la main dans les moments où l’on croirait pouvoir s’en passer. » 

Avec lui, on n’en est pas à un paradoxe près. Et tout paradoxe est toujours au service de l’orthodoxie. Voilà ce que l’esprit positif, ma belle-soeur et tous « ces bien portants qui ne sont pas réels » ne pourront jamais comprendre.  Un grand ami à moi me l’avait confirmé : les gens sains et heureux sont des nazis qui s’ignorent - une phrase digne du maître. 

Dieu ? Mais Dieu est du côté de Cioran. 

« " Dieu n’a rien créé qui lui soit plus odieux que ce monde, et du jour où il l’a créé, il ne l’a plus regardé, tant il le hait."Le mystique musulman qui a écrit cela, je ne sais qu’il était, j’ignorerai toujours le nom de cet ami. »[3]

 

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Cioran n’était pas croyant mais avait la structure d’un croyant : 

« Je fais peu de cas de quiconque se passe du Péché originel »

Trop de citations dans cet article ? Peut-être. Mais comment faire autrement ? Impossible d’écrire sur Cioran sans citer Cioran, et peut-être même impossible d’écrire sur Cioran tant Cioran va toujours plus vite que nous en pensée et en style. Ce que ses contempteurs appellent sa « facilité » n’est que son insolente lisibilité. Tous les auteurs lisibles ont toujours été rejetés par une partie de ce que Pierre Michon appelait « les lecteurs difficiles ». Les lecteurs exigeants, intransigeants, psychorigides, avec qui on ne saurait badiner ni danser. Les emmerdeurs qu’un clin d’œil offense ou qu’un sourire perturbe. Les lecteurs anti-risette qui ne veulent pas voir que seule la risette nous sauve de l’abîme. 

 

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A moins qu’ils ne reprochent à Cioran d’oser ausculter le vivant, d’oser mélanger « vérités pures et vérités sordides, et cette mixture, honte du penseur, est la revanche du vivant. »  

La vie grouillante. La vie vermine. La vie qui a toujours l’air plus vrai dans le mesquin, le sordide, l’abject. La vie qui vous rabaisse dès que vous osez vous élever. 

« J’ai remarqué qu’à l’issue de n’importe quelle secousse intérieure, mes réflexions, après un bref envol, prenaient une tournure lamentable et même grotesque. Il en a été invariablement ainsi dans mes crises, décisives ou non.  Dès qu’on fait un bond hors de la vie, la vie se venge, et vous ramène à son niveau. » 

On croyait que tout pouvait se comprendre par le mythe et la culture, on se trompait. Au fond, il n’y a jamais eu d’intelligence, c’est-à-dire de langage commun, avec la vie. Et c’est pourquoi celle-ci ne saurait jamais être un jeu. Un jeu a des règles. La vie n’en a pas. La vie ignore les règles du jeu et encore plus de celles de la rhétorique. La vie ne s’arrange pas avec le Logos. La vie se contrefout des structures élémentaires de la parenté, de l’interprétation des rêves et de l’Evangile. La vie se contrefout du sens qu’on veut lui donner à tout prix.  Et c’est pourquoi 

« Dès que vous soupçonnez quelqu’un du moindre faible pour l’Avenir, sachez que le suspect connaît l’adresse de plus d’un psychiatre. » 

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Impasses. Apories. Aboulies. Aphasies. Quoiqu’on veuille, quoiqu’on fasse, on est coincé, on échoue toujours :

 «…d’une vie ne reste que ce qu’elle n’aura pas été. » 

Quant au corps, il n’est là que pour « …nous faire comprendre ce que le mot tortionnaire veut dire ».                             

Mais tant pis ! Il faut vivre. 

« Que chacun tire profit et orgueil du prestige lié aux débâcles intimes. » 

La vérité vraie de notre être est que 

« Tout ce qui nous incommode nous permet de nous définir. Sans indispositions, point d’identité. Chance et malchance d’un organisme inconscient. » 

Sachons tirer profit de nos échecs. 

« Toute victoire est plus ou moins un mensonge. Elle ne touche qu’en surface, alors qu’une défaite, si minime soit-elle, nous atteint dans ce qu’il y a de plus profond en nous, où elle veillera à ne pas se laisser oublier, de sorte que nous pouvons, quoiqu’il arrive, compter sur sa compagnie. » 

La défaite comme fête des profondeurs. L’inassouvissement comme kaïros existentiel. L’effondrement comme ascension à rebours de soi-même. Le fiasco comme sacre. Ce sont les grands hontes qui font les grandes écritures. Sans honte, pas d’art – seulement du plagiat et de la critique. Génie du lâche. Médiocrité artistique du couillu. Trop courageux dans la vie pour l’être dans son œuvre – ou le contraire. 

Demeurent les femmes : 

« Si je préfère les femmes aux hommes, c’est parce qu’elles ont sur eux l’avantage d’être plus déséquilibrées, donc plus compliquées, plus perspicaces et plus cyniques, sans compter cette supériorité mystérieuse que confère un esclavage millénaire. » 

 

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La bagatelle : 

« Sous un ciel désolé à souhait, deux oiseaux, indifférents à ce fond lugubre, se poursuivent…. Leur si évidente allégresse est plus propre à réhabiliter un vieil instinct que la littérature érotique dans son ensemble. »

 L’amour : 

« La grande, la seule originalité de l’amour est de rendre le bonheur indistinct du malheur. » 

Mais pas d’enfants, jamais : 

« Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! » 

D’autant que nous payons toujours pour nos parents : 

« La plupart de nos maux procèdent de loin, de tel ou tel de nos ancêtres, abîmé par ses excès. Nous sommes punis pour ses débordements : nul besoin de boire, il aura bu à notre place. Cette gueule de bois qui nous surprend tant est le prix que nous payons pour ses euphories. » 

Les tares, les dettes, le dégoût - ou tout ce que l’on se transmet de mieux en famille. Histoire d’un père qui a trop souffert de l’amour et qui en a dégoûté son fils. Histoire d’une mère qui a trop aimé les hommes et pas assez sa fille et a dégoûté  celle-ci d’en être une. Histoire d’un grand-père qui s’est suicidé au retour de la guerre et dont la balle qu’il s’est envoyé dans la tête n’est pas sortie de celle de ses descendants. Histoire d’une grand-mère qui a convaincu toute sa famille de la saleté de la sexualité et a fait que les femmes soient pour ses fils des intouchables et que les hommes soient pour ses filles des violeurs. Histoires d’Arabes et de Juifs. Histoires d’Atrides. Histoires de malédictions génétiques et génitales. Quoiqu’il faut toujours être reconnaissant à ses parents - et particulièrement pour avoir fait ce qui leur répugnait de faire si vous n’aviez été en danger de mort. Ils vous auraient voulu fort. Vous étiez faible. Ils ont fait avec cette faiblesse. Et c’est cela qui fait que non seulement on leur pardonne mais qu’encore on les remercie : 

« Il est impossible de passer des nuits blanches et d’exercer un métier : si, dans ma jeunesse, mes parents n’avaient pas financé mes insomnies, je me serais sûrement tué. » 

Ce Noël, je vais offrir du Cioran à ma belle-sœur, je crois…

 

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[Texte paru à l'origine dans Le magazine des livres de janvier 2012]

 



[1] Aveux et anathèmes, Arcades, Gallimard, et d’où seront tirées toutes les citations de cet article.

[2] Sylvain David, Cioran. Un héroïsme à rebours, Les Presses de l’Université de Montréal, coll. « Espace littéraire », 2006, 338 pages.

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16/05/2013

Mort sans crédit (sur Fruits et légumes d’ Anthony Palou)

 

Au Salon littéraire

 

anthony palou,fruits et légumes,camille,jean-edern hallier,albin michelIl y a deux sortes d’écrivains, disait Pierre Michon : ceux qui spiritualisent le monde, tel Hugo ou Faulkner, et ceux qui, comme Flaubert ou Céline, le « littéralisent ». Les premiers redonnent l’Esprit (et l’Espoir) au monde – au risque de délirer. Les seconds s’en tiennent à sa lettre – au risque de le démoraliser. Et pourtant, ce n’est pas parce qu’un personnage dit de lui qu’il est un « pauvre type » et qu’ « il va se foutre en l’air », comme le père du narrateur, au moment où ses affaires vont le plus mal, qu’il l’est. La cruauté du romancier digne de ce nom s’exerce moins sur les êtres que sur la terre. Dire cruellement les choses, soit, mais sans les juger – tel est son art.

Dans Fruits et légumes, c’est la vie qui est coupable (la vie et ses bonnes prérogatives que sont la justice, le progrès, l’expansion économique) et ce sont les hommes de peine qui sont innocents – en l’occurrence, de petits bourgeois de « primeurs » échappés de l’Espagne franquiste, installés en Bretagne, et qui, malgré leur bonne volonté et leur sens du labeur, ne prendront pas le train de la modernité, celui de la grande distribution contre le petit commerce, et seront broyés par elle - et cela malgré avoir rencontrés un instant Gilles-Edouard Leclerc, « une sorte de prophète illuminé », avec qui ont aurait pu s’associer. Le mal, en plus du hasard calamiteux, ce ne sont jamais les méchants dans la vraie vie, c’est la marche du monde, les valeurs qui le fondent et le légitiment, les lois qui empêchent les individus de s’en détourner et qui punissent ceux qui, parmi eux, restent accrochés à l’ancien. Le mal, dans la vraie vie, c’est le bien – incarné ici par l’huissier Robert Quintin, au visage de brute et dont « les petits yeux mesquins et noirs donnaient l’informe sentiment de la mort prochaine. »

Encore plus que dans Camille (Prix décembre 2000), premier roman de l’auteur et qui fut pour un certain nombre d’entre nous la révélation littéraire de ce début de siècle, la mort, envieuse ou enviée, accidentelle ou volontaire, structure Fruits et légumes, non seulement par les morts factuelles, toujours violentes, qui jalonnent le récit et arrivent en rafale (on ne compte plus dans ce court roman ni les accidents domestiques, ni les ruptures d’anévrismes, ni les mauvaises chutes, et encore moins les chiens écrasés, les pigeons à qui l’on tord le cou, ou les taureaux mis à mort) mais par le mouvement mortifère qui touche situations, personnages et objets – des amours décevantes aux cageots que l’on crame, de l’incendie des étalages à l’épilepsie du fils, des filles qui semblent moches à force d’être idiotes à la machine à découper le jambon qui ne vaut rien pour les mains tremblantes. Le bon sang, qu’il soit du commerce ou des sentiments, vire toujours en eau de boudin.

Quant à la scène originelle, le grand-père qui, un jour, laissa sa clarinette pour une charrette à bras, elle marque, presque de manière zolienne, le triomphe héréditaire qui est toujours une défaite existentielle – en l’occurrence, l’impossibilité pour le narrateur de faire autre chose que ce que ses parents faisaient, et surtout pas de la peinture (sauf en bâtiment, bien entendu). Dans Fruits et légumes, tout est dégénérescence, pourrissement, effondrement - des fruits et des êtres qui deviennent légumes. On pense à Céline, la compassion en plus. Ou à Reiser, la satire en moins. Car les personnages de Palou sont nobles, dignes, sortis tout droit d’un tableau de Millet et qui se retrouveraient dans un roman de Zola. Terre sans angélus. Mort sans crédit. Vie ratée, même pas « minuscule ». Mais tout cela sans règlement de compte, jamais.

Si l’écriture est le lieu du partage, disait encore Michon, alors Fruits et légumes sera le roman du partage, sinon de l’amour filial, amour compassionnel, forcément pudique, qui rend leur dignité aux perdants, aux guignons, à tous les Job de la terre. Et elle est extraordinaire cette écriture, « flaubérienne » si l’on veut, à la fois densifiée et concentrée, objectale et ludique, sèche et multicolore, qui présentifie tout ce qu’elle dit sans jamais aller voir derrière le rideau et qui au contraire envoie « au diable, le curetage des âmes ! »

De la littérature, nous attendons qu’elle suspende le jugement et fasse trembler le sens. Qu’elle révèle et énonce. Qu’elle crée un manque, donc un désir. Qu’elle s’adresse à nous, comme dans la Bible. La fin du roman, c’est comme une lettre qui nous serait adressée. Et c’est à ce moment que l’on comprend que l’auteur aurait pu finir comme son personnage. Paradoxe de la littérature qui pose la réalité littérale mais suppose une réalité alternative. Le narrateur rêvait d’être peintre. Il aura été écrivain. Fruits et légumes, c’est, aurait-on envie de dire, le livre qu’aurait pu écrire le narrateur. Et c’est la vie que l’auteur aurait pu vivre s’il ne l’avait pas écrite. C’est le roman, enfin, qu’il nous donne aujourd’hui. Un chef-d’œuvre, au fait.


Albin Michel, 160 pages, 14 euros

BONUS 1 : Anthony Palou parle de Fruits & légumes.

BONUS 2 : interview d'Anthony Palou par Emmanuelle de Boysson

 

 

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15:39 Écrit par Pierre CORMARY dans Lire | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : anthony palou, fruits et légumes, camille, jean-edern hallier, albin michel | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

19/03/2013

Stéphanie Hochet : Peau de chagrin.

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Au Salon littéraire

 


 

Après le SM apocalyptique des Ephémérides, l’entaillage mystique de Sang d’encre. Stéphanie Hochet, l’écrivain qui (s) ’incruste.

« Le plus profond, c’est la peau ». Paul Valéry


Eviter le cou si c’est la première fois. Se préparer à vomir si c’est sur le ventre - même s’il est déconseillé d’être à jeun quand on a décidé de le faire (ou plus exactement de se le faire faire). De quelle nouvelle perversion sexuelle s’agit-il ? Mais de tatouage, bien sûr, qui plus que sexuelle, est une perversion tribale - et l’on peut compter sur Stéphanie Hochet, qui s’y connaît en tout ce qui fait mal et plaisir à la fois, pour nous expliquer comment on en arrive à vouloir modifier son corps pour le diviniser, « tatouer » voulant littéralement dire « dessiner un dieu ». De littéralisme, c’est-à-dire de lettre qui tue,  il en sera beaucoup question dans ce petit livre écorchant, qui tient à la fois du manuel tatoo, du traité du corps (et subséquemment de l’âme) et de l’expérience des limites.

Les emblèmes totémiques, les signes claniques, « et des croix qui n’étaient pas des symboles chrétiens », le narrateur y rêvait depuis toujours. Le tatouage est autant une affaire d’appartenance que de pouvoir, de rituel de passage que de culte de soi, de douleur que de distinction.  Et si « l’esprit s’ouvre avec le dessin », alors le dessin sur le corps spiritualise celui-ci. Contre toutes les lois judéo-chrétiennes, on se donne un signe, on se donne son signe, on se désigne comme signe – et ce signe est auto-divin (autrement dit : diabolique).  Il s’agit bien, et le narrateur le reconnaît, de profaner son corps – de se faire à soi ce que l’on a pu faire aux esclaves, aux déportés ou aux animaux, mais dans un sens inverse, dans un sens glorieux. Comme le SM, le tatouage est fondé sur le consentement et le désir fou que l’on va tirer un bien d’un mal, un prestige d’une auto-profanation, une élection d’une infamie.

Quoiqu’ici la profanation soit scripturale et non picturale, le narrateur ayant décidé de se faire marquer en croix sur son plexus une formule latine tirée d’un cadran solaire génois : « Vulnerant omnes, ultima necat » - « toutes blessent, la dernière tue ». Mais qui « toutes » ? Sur le cadran, forcément les heures, mais sur le corps, peut-être bien les femmes. Et c’est exclusivement aux femmes que le narrateur veut exhiber son talisman charnel, telle une offrande masochiste et souveraine. C’est à ce moment-là que Sang d’encre se révèle moins une apologie du tatouage (qui aurait été inutilement communautariste) qu’une ontologie du tatoué, celle-ci virant vite, et comme il se doit, au calvaire narcissique puis clinique. Pas de roman sans souffrance, pas de corps sans cicatrice, pas d'homme sans femme. Hélas pour le tatoué, la reconnaissance est moins au rendez-vous que la moquerie ou pire l’indifférence - même auprès de Marie, cette infirmière dont il va pourtant répéter le nom sacré plusieurs fois. « Toujours répéter trois fois le prénom d’une femme. » La psalmodie comme « tatouage oral » en quelque sorte – à moins qu’il ne s’agisse d’un « tatouage nominal » : « le prénom Marie est si beau que certains hommes en sont revêtus. Comme certains hommes portent des robes, par coutume ou par audace et raffinement. »

Du prénom à la robe, d’un sexe à un autre, il s’agit toujours d’insérer un corps étranger dans un autre – au risque que ce corps étranger prenne son autonomie et se retourne contre le corps qui l’a admis selon une « cosmétique de l’ennemi » que n’aurait pas renié Amélie Nothomb et dont on peut par ailleurs se demander jusqu’où cette dernière a enté le corps de Stéphanie Hochet – l'ultime phrase exclamative de ce livre : « Je suis sauvé ! Je suis sauvé ! Je suis sauvé ! » faisant directement écho à l'ultime exclamation de ce même Cosmétique de l’ennemi : « Libre ! Libre ! Libre ! »  En attendant de voir un jour leur combat dans la boue, notons que là où Amélie mène ses histoires vers une rhétorique toujours plus grande, au risque de l’irréalité (l’irréalité aristocratique), Stéphanie choisit d’ancrer les siennes dans un réel agressivement contemporain, où le dialogue n’a finalement que peu d’importance par rapport à la situation, sauf dans ce cas précis où la parole vient s’entailler dans la chair à la manière de la machine à torturer dans La colonie pénitentiaire de Kafka. Amélie est toujours ivre, Stéphanie, jamais – je parle de leurs livres, bien entendu. Lire cette dernière, c’est se retrouver à jeun.

A l’instar de ce qui se passe dans un film de Cronenberg, le corps glorieux devient alors un corps malade ; la peau d’or une peau de chagrin – et la lettre « L » l’initial d’une terrible maladie de sang. Comme « lenfant » des Ephémérides, où pronom et nom étaient greffés l’un dans l’autre, Hochet aime jouer avec la lettre qui tue et la phonétique qui donne à entendre - ou comment suggérer le nom de la maladie mortelle sans l’énoncer :

« Un homme semait de la mie en reculant. Beauté du terme, mélange de semer, mie de pain et de l’article le (mais à l’envers). Qu’un homme sème de la mie de pain n’a rien de logique sauf si on s’intéresse aux fantaisies de l’inconscient. Possibilité linguistique. Signification agraire. Réalité millénaire. La phrase m’évoque un tableau, la scène représente la vie quotidienne des paysans. C’est l’Angélus de Jean-François Millet. Voilà comment une prise de sang nous ramène à la terre. Voilà comment l’abstrait devient concret, l’invisible se transforme en visible. Ecouter les mots. »

Et les mots, du moins pour un écrivain digne de ce nom, soit quelqu’un qui sait que la langue est question de trace, de blessures, de plaies, de marques indélébiles qu’aucune censure moderne n’abolira, et aussi de désir, de distinction, de division (Babel), les mots, donc, ont toujours un sens biblique, c’est-à-dire sexué – y compris quand l’affaire tourne comme ici au fight club androgyne. Comme l’hérésie se pense toujours sur fond d’orthodoxie, l’androgynie se pense toujours sur fond de distinction sexuelle. Et la distinction sexuelle, on la retrouve comme jamais dans ce livre sur le « je » d’un homme écrit par une femme. La sexuation, comme l’écriture, comme le tatouage, « c’est le mariage pour la vie. » Et même si l’on s’en débarrasse un jour à coups de laser, restera la cicatrice… éternelle et maudite. « Eternité de la malédiction ». Malédiction du sexué.

Car tout cela est écrit au masculin et d’un masculin qui ne prend pas de gants, d’un masculin qui s’affirme comme sujet désirant et pour qui les femmes sont des objets à troubler et à prendre.

« Marion, impressionnable, se trouble. J’en ai l’intuition. Je saisis une occasion. La fois où elle me raccompagne à la porte (nous parlons des esquisses de Goya, elle est cultivée), je m’approche, lui prends les mains, l’attire à moi. Hésitation, elle cligne des yeux, des yeux effarés puis complices et ce que je voulais arrive avec la vitesse d’un accident de voiture »

Cronenbergienne, la Hochet, on vous dit. Ce qui n’empêche pas l’homme de vouloir aussi se reproduire. Chez Stéphanie Hochet, le désir d’enfants est soit un truc de lesbiennes dominatrices (relire Les éphémérides), soit un truc de macho – quoique sans responsabilités ni sens du devoir pour ce dernier, faut pas pousser. « Quand je serai vieux, je m’imaginerai une descendance inconnue, des rejetons sans visage, expulsés du ventre de mes amantes comme si le Saint Esprit était à l’origine de leur conception. » Le corps tatoué rêve de Saint-Esprit. La bite se veut ange. Le pauvre mâle est toujours déchiré entre ses érections terrestres… et célestes. Et le mâle, elle ne le loupe pas, Stéphanie Hochet, écrivaine spermatique en diable.

 

Stéphanie Hochet, Sang d’encre, Editions des Busclats, février 2013, 108 pages, 11 €

12:32 Écrit par Pierre CORMARY dans Lire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : stéphanie hochet, sang d'encre, tatouage, littérature, the pillow book | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer