20/05/2013

Cioran sauveur

 Au Salon Littéraire

 

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A ma compagnonne Anne Bouillon, cioranienne de cœur, et à nos soirées sashimis.

 

« "Je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d’être heureux" –  Pour pénétrer quelqu’un, pour le connaître vraiment, il me suffit de voir comment il réagit à cet aveu de Keats. S’il ne comprend pas tout de suite, inutile de continuer »

écrit dans un de ses plus beaux livres[1], le plus grand moraliste du XX ème siècle. 

Pour pénétrer quelqu’un, pour le connaître vraiment, il suffit de voir comment il réagit à n’importe quel aphorisme de Cioran. Soit il fait la grimace, ironise immédiatement sur la « facilité qu’il y a à faire des phrases comme ça », à moins qu’il ne juge tout ça « un peu dépressif, non ? », et dans ce cas, vous n’aurez plus rien à faire avec lui, vous aurez trouvé là votre ennemi métaphysique, soit, et quel soulagement, il sourit d’un œil complice et vous répond par un autre aphorisme du roumain dont il connaît, comme vous, l’œuvre par coeur. Alors, vous vous reconnaîtrez de la même communauté d’esprit, vous vous découvrirez les mêmes codes, et vous vous ferez un pacte de sang existentiel en vous disant : 

« Je décèle immanquablement une faille chez tous ceux qui s’intéressent aux mêmes choses que moi.. » 

 

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 Et comment !  Faillibles, vaincus, décomposés, dégringolés, saints en larmes, existentialistes tentés, écartelés sans histoire, anathémisés tout seuls, velléitaires inaboutis, ratés magnifiques, brêles, à nous ! Et tant pis pour la belle-soeur qui ne se privera pas de vous dire : « moi, je dis : aime la vie, la vie t’aimera ! »

Aimer la vie ? Et pourquoi pas se marier tant que vous y êtes ? 

«En apprenant qu’il allait se marier bientôt, j’ai cru bon de masquer mon étonnement par une généralité :  "Tout est compatible avec tout. " - Et lui : " C’est vrai, puisque l’homme est compatible avec la femme. "» 

Comme Chesterton ou Simone Weil dans un autre genre, Cioran fait partie de ces rares auteurs qui créent immédiatement de l’intimité entre celles et ceux qui l’aiment et de l’inimitié avec ceux qui ne l’aiment pas. Malgré la diffusion de ses œuvres et la mise en place progressive de son statut de classique (son entrée en Pléiade cette année, tout de même), il reste pour beaucoup un objet d’aversion, ne serait-ce que par son passé de jeune fasciste des années trente et de son allégeance à la Garde de Fer en Roumanie. Même si toute son œuvre future se constituera précisément contre cette erreur de jeunesse (les jeunes gens se trompent toujours de combat, comme disait Mauriac), même si l’on pourra parler, comme Sylvain David[2], d’ « héroïsme à rebours » à propos de cet homme qui aura passé sa vie à penser contre lui-même et à édifier une sagesse et un style comme il n’y en a pas deux par siècle, il y a aura toujours des esprits positifs pour arguer que, justement, le passage du fascisme au scepticisme est la preuve manifeste que Cioran n’a pas changé d’un iota (car « face au fascisme, on n’a pas à être sceptique, mais antifasciste »), et que ce doute hyperbolique vis-à-vis de tout (et du tout) dans lequel  notre penseur fétiche s’enferme reste en fin de compte une négation alambiquée de la vie - et que oui, « cela vous fait mal d’entendre ça, mais la vie, c’est quand même autre chose, et ça n’a rien à voir avec ce qu’en dit votre fonctionnaire du pessimisme. » Imparables esprits volontaires pour qui Cioran sera toujours l’auteur typique des paresseux, des ratés, des brêles, des dilettantes, des décadents – au fond, ce qu’il était lui-même – et avec un style bien trop lettreux pour être honnête, un style de celui qui connaît ses classiques et qui ne connaît que ça. Bref, une œuvre inauthentique, sournoisement nauséeuse, attrape-gogos et dont Wikipédia a raison de dire que « le grand public la jugera souvent pessimiste, voire morbide ». La belle-sœur sera bien d’accord : « à un moment donné, il faut grandir dans sa tête. »

 

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Et pourtant, sans lui, nombre d’entre nous se seraient peut-être suicidés – du moins auraient perdu le goût de vivre pour jamais. Car oui, cent fois oui, Cioran nous redonne goût à la vie. Et particulièrement à l’adolescence quand celle-ci nous dégoûte. Le bonheur de tomber sur un livre qui s’intitule De l’inconvénient d’être né. Le bonheur d’être compris, admis, régénéré. Cioran, compagnon de vie. Cioran, potion magique. Cioran anti-suicidaire. Cioran sauveur. Qui dit moins du mal de la vie qu’il feint d’en dire. C’est cela que les salauds ne comprennent pas (car tout anti-Cioran est un salaud à nos yeux) : la vie ne peut, ne doit s’affirmer qu’une fois que nous avons traversés et assumés toutes ses négations, qu’une fois que nous avons éprouvé sa misère, qu’une fois que le principe de cruauté nous a été révélés. D’ailleurs, 

« Plus on a souffert, moins on revendique. Protester est signe qu’on n’a traversé aucun enfer. » 

Quand je pense qu’il y a des gens qui vont protester contre cette phrase ! Qui vont faire appel à la volonté. Mais la volonté n’est qu’une question de tempérament, qu’une question de chance, qu’une question de hasard. On est volontaire comme on est grand ou petit. Tout le reste est fêlure et rage impuissante contre cette fêlure. Notre seule marche de manœuvre : accepter le destin, accepter le désespoir. Danser. Boire avec ses amis. Rire. 

« Excédé par tous. Mais j’aime rire. Et je ne peux pas rire seul. » 

De nos jours, je veux dire, depuis un siècle ou deux, le social est à l’émancipation, la résistance, la critique. L’abnégation, cette valeur plusieurs fois millénaire, a mauvaise presse. Elle serait un renoncement de l’individu. Mais il faut renoncer pour vivre le plus heureux et le plus longtemps possible. Ce n’est que dans l’abnégation que vous pourrez trouver la sérénité et une certaine forme de bonheur. Ce que je veux faire dans la vie ? Me promener dans Paris, faire une sieste au Luxembourg, compter les nuages, les merveilleux nuages, boire une bonne bière, et écouter Bach. Ecrire, peut-être. Ecrire pour me désennuyer. Et pour inquiéter les imbéciles, aussi. Ils sont sans relâche, ceux-là. Et il n’y a que dans la sérénité que l’on peut les vaincre : 

« Vous êtes tranquille, vous oublierez votre ennemi qui, lui, veille et attend. Il s’agit néanmoins d’être prêt lorsqu’il foncera. Vous l’emporterez, car il sera affaibli par cette énorme consommation d’énergie qu’est la haine. »

 

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La haine, affect déplaisant et éreintant. Se débarrasser des affects inutiles, très important. Ne pas haïr les méchants. Se contenter de les observer et de les voir trébucher : 

« Mal élevé comme il n’est pas permis de l’être, pingre, sale, insolent, subtil, saisissant les moindres nuances, hurlant de bonheur devant une outrance ou une plaisanterie, intrigant et calomniateur…, tout en lui était charme et répulsion. Un salaud qu’on regrette. » 

Bref, la vie ne se supporte que dans la contemplation, la prière et la musique (sans qui elle serait une erreur, bien sûr !) Un peu de moquerie, aussi. 

« Se débarrasser de la vie, c’est se priver du bonheur de s’en moquer. Unique réponse possible à quelqu’un qui vous annonce son intention d’en finir. » 

 

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On peut avoir des raisons de mourir – mais parce qu’on a aussi des raisons de vivre et que ces raisons sont momentanément contrariées. Alors que lorsqu’on n’a pas de raison de vivre, on n’en a encore moins de mourir. En fait, ce n’est pas soi qu’il faut tuer, c’est la vie. Et ceux qui se suicident signifient au fond qu’ils ont préféré la vie à eux-mêmes, les malheureux ! Ils ont cru dur comme fer que la vie était trop belle pour eux qu’étaient trop moches. Ils ont laissé la vie sauve et pas eux. Ils n’ont pas su surmonter « le calvaire de la rencontre quotidienne avec sa propre gueule ». Ils ont oublié le péché originel et la castration. Ils ont cru que la vie n’était pas négative. Et tellement mortifiés par le retour du négatif refoulé, ils ont voulu mourir, ces idiots ! Mais non, mais non ! Le suicide est une erreur de jugement comme disait Napoléon. Le suicide, c’est le triomphe de la vie qui vous tue. Au contraire de l’idée de suicide qui est la soupape de sécurité par excellence. Hors la douleur physique, « avec laquelle il est impossible de dialoguer », et sans doute les problèmes d’argent (et qui à bien des égards relèvent de la douleur physique), tout le reste est plus ou moins gérable. Tout le reste est mauvaise représentation. De toutes façons, 

« Ce ne sont pas les maux violents qui nous marquent, mais les maux sourds, insistants, tolérables, faisant partie de notre train-train quotidien et nous sapant aussi consciencieusement que nous sape le Temps. » 

 

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Tant de malentendus existentiels que Cioran résout de sa divine verve ! Tant d’embrouilles métaphysiques débrouillées ! Tant de culpabilités déclarées coupables ! Tant de mauvais sentiments enfin permis : 

« Cimetière de Picpus. Un jeune homme et une dame défraîchie. Le gardien explique que le cimetière est réservé aux descendants des guillotinés. La dame intervient :

Nous en sommes !

De quel air ! Après tout, il se peut qu’elle ait dit vrai. Mais ce ton provoquant m’a poussé aussitôt du côté du bourreau. » 

Solaire Cioran. Comment ne pas l’aimer ? Comment croire qu’il nous déprime ? Comment ne pas voir la grande santé qui anime chacun de ses points de vue sur la maladie ? Ce n’est pas d’être dépressif qui est grave, c’est d’avoir un point de vue dépressif sur la dépression. Cioran a un point de vue clinique et comique sur elle. C’est cela que ceux qui ne peuvent le supporter lui reprochent et prennent pour de l’auto-complaisance. Un peu comme d’autres disent que les adagios en musique ajoutent à la tristesse du monde – alors que c’est précisément le contraire qu’ils font. Ils expriment la tristesse du monde et par catharsis nous en font sortir. Comme Chamfort, La Rochefoucauld, ou Nietzsche, Cioran est cathartique. Il nous réveille, nous régénère, nous apprend à surmonter notre misère – et pas dans l’espoir désespérant, dans l’optimisme flinguant, mais bien dans le désespoir revigorant, dans la contemplation joyeuse de la Croix de l’existence. Chrétien, évidemment, Emile Michel ! Toujours les Evangiles à portée de main. 

« Les clichés des Evangiles, singulièrement de la Passion, il est toujours bon de les avoir sous la main dans les moments où l’on croirait pouvoir s’en passer. » 

Avec lui, on n’en est pas à un paradoxe près. Et tout paradoxe est toujours au service de l’orthodoxie. Voilà ce que l’esprit positif, ma belle-soeur et tous « ces bien portants qui ne sont pas réels » ne pourront jamais comprendre.  Un grand ami à moi me l’avait confirmé : les gens sains et heureux sont des nazis qui s’ignorent - une phrase digne du maître. 

Dieu ? Mais Dieu est du côté de Cioran. 

« " Dieu n’a rien créé qui lui soit plus odieux que ce monde, et du jour où il l’a créé, il ne l’a plus regardé, tant il le hait."Le mystique musulman qui a écrit cela, je ne sais qu’il était, j’ignorerai toujours le nom de cet ami. »[3]

 

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Cioran n’était pas croyant mais avait la structure d’un croyant : 

« Je fais peu de cas de quiconque se passe du Péché originel »

Trop de citations dans cet article ? Peut-être. Mais comment faire autrement ? Impossible d’écrire sur Cioran sans citer Cioran, et peut-être même impossible d’écrire sur Cioran tant Cioran va toujours plus vite que nous en pensée et en style. Ce que ses contempteurs appellent sa « facilité » n’est que son insolente lisibilité. Tous les auteurs lisibles ont toujours été rejetés par une partie de ce que Pierre Michon appelait « les lecteurs difficiles ». Les lecteurs exigeants, intransigeants, psychorigides, avec qui on ne saurait badiner ni danser. Les emmerdeurs qu’un clin d’œil offense ou qu’un sourire perturbe. Les lecteurs anti-risette qui ne veulent pas voir que seule la risette nous sauve de l’abîme. 

 

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A moins qu’ils ne reprochent à Cioran d’oser ausculter le vivant, d’oser mélanger « vérités pures et vérités sordides, et cette mixture, honte du penseur, est la revanche du vivant. »  

La vie grouillante. La vie vermine. La vie qui a toujours l’air plus vrai dans le mesquin, le sordide, l’abject. La vie qui vous rabaisse dès que vous osez vous élever. 

« J’ai remarqué qu’à l’issue de n’importe quelle secousse intérieure, mes réflexions, après un bref envol, prenaient une tournure lamentable et même grotesque. Il en a été invariablement ainsi dans mes crises, décisives ou non.  Dès qu’on fait un bond hors de la vie, la vie se venge, et vous ramène à son niveau. » 

On croyait que tout pouvait se comprendre par le mythe et la culture, on se trompait. Au fond, il n’y a jamais eu d’intelligence, c’est-à-dire de langage commun, avec la vie. Et c’est pourquoi celle-ci ne saurait jamais être un jeu. Un jeu a des règles. La vie n’en a pas. La vie ignore les règles du jeu et encore plus de celles de la rhétorique. La vie ne s’arrange pas avec le Logos. La vie se contrefout des structures élémentaires de la parenté, de l’interprétation des rêves et de l’Evangile. La vie se contrefout du sens qu’on veut lui donner à tout prix.  Et c’est pourquoi 

« Dès que vous soupçonnez quelqu’un du moindre faible pour l’Avenir, sachez que le suspect connaît l’adresse de plus d’un psychiatre. » 

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Impasses. Apories. Aboulies. Aphasies. Quoiqu’on veuille, quoiqu’on fasse, on est coincé, on échoue toujours :

 «…d’une vie ne reste que ce qu’elle n’aura pas été. » 

Quant au corps, il n’est là que pour « …nous faire comprendre ce que le mot tortionnaire veut dire ».                             

Mais tant pis ! Il faut vivre. 

« Que chacun tire profit et orgueil du prestige lié aux débâcles intimes. » 

La vérité vraie de notre être est que 

« Tout ce qui nous incommode nous permet de nous définir. Sans indispositions, point d’identité. Chance et malchance d’un organisme inconscient. » 

Sachons tirer profit de nos échecs. 

« Toute victoire est plus ou moins un mensonge. Elle ne touche qu’en surface, alors qu’une défaite, si minime soit-elle, nous atteint dans ce qu’il y a de plus profond en nous, où elle veillera à ne pas se laisser oublier, de sorte que nous pouvons, quoiqu’il arrive, compter sur sa compagnie. » 

La défaite comme fête des profondeurs. L’inassouvissement comme kaïros existentiel. L’effondrement comme ascension à rebours de soi-même. Le fiasco comme sacre. Ce sont les grands hontes qui font les grandes écritures. Sans honte, pas d’art – seulement du plagiat et de la critique. Génie du lâche. Médiocrité artistique du couillu. Trop courageux dans la vie pour l’être dans son œuvre – ou le contraire. 

Demeurent les femmes : 

« Si je préfère les femmes aux hommes, c’est parce qu’elles ont sur eux l’avantage d’être plus déséquilibrées, donc plus compliquées, plus perspicaces et plus cyniques, sans compter cette supériorité mystérieuse que confère un esclavage millénaire. » 

 

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La bagatelle : 

« Sous un ciel désolé à souhait, deux oiseaux, indifférents à ce fond lugubre, se poursuivent…. Leur si évidente allégresse est plus propre à réhabiliter un vieil instinct que la littérature érotique dans son ensemble. »

 L’amour : 

« La grande, la seule originalité de l’amour est de rendre le bonheur indistinct du malheur. » 

Mais pas d’enfants, jamais : 

« Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! » 

D’autant que nous payons toujours pour nos parents : 

« La plupart de nos maux procèdent de loin, de tel ou tel de nos ancêtres, abîmé par ses excès. Nous sommes punis pour ses débordements : nul besoin de boire, il aura bu à notre place. Cette gueule de bois qui nous surprend tant est le prix que nous payons pour ses euphories. » 

Les tares, les dettes, le dégoût - ou tout ce que l’on se transmet de mieux en famille. Histoire d’un père qui a trop souffert de l’amour et qui en a dégoûté son fils. Histoire d’une mère qui a trop aimé les hommes et pas assez sa fille et a dégoûté  celle-ci d’en être une. Histoire d’un grand-père qui s’est suicidé au retour de la guerre et dont la balle qu’il s’est envoyé dans la tête n’est pas sortie de celle de ses descendants. Histoire d’une grand-mère qui a convaincu toute sa famille de la saleté de la sexualité et a fait que les femmes soient pour ses fils des intouchables et que les hommes soient pour ses filles des violeurs. Histoires d’Arabes et de Juifs. Histoires d’Atrides. Histoires de malédictions génétiques et génitales. Quoiqu’il faut toujours être reconnaissant à ses parents - et particulièrement pour avoir fait ce qui leur répugnait de faire si vous n’aviez été en danger de mort. Ils vous auraient voulu fort. Vous étiez faible. Ils ont fait avec cette faiblesse. Et c’est cela qui fait que non seulement on leur pardonne mais qu’encore on les remercie : 

« Il est impossible de passer des nuits blanches et d’exercer un métier : si, dans ma jeunesse, mes parents n’avaient pas financé mes insomnies, je me serais sûrement tué. » 

Ce Noël, je vais offrir du Cioran à ma belle-sœur, je crois…

 

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[Texte paru à l'origine dans Le magazine des livres de janvier 2012]

 



[1] Aveux et anathèmes, Arcades, Gallimard, et d’où seront tirées toutes les citations de cet article.

[2] Sylvain David, Cioran. Un héroïsme à rebours, Les Presses de l’Université de Montréal, coll. « Espace littéraire », 2006, 338 pages.

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16/05/2013

Mort sans crédit (sur Fruits et légumes d’ Anthony Palou)

 

Au Salon littéraire

 

anthony palou,fruits et légumes,camille,jean-edern hallier,albin michelIl y a deux sortes d’écrivains, disait Pierre Michon : ceux qui spiritualisent le monde, tel Hugo ou Faulkner, et ceux qui, comme Flaubert ou Céline, le « littéralisent ». Les premiers redonnent l’Esprit (et l’Espoir) au monde – au risque de délirer. Les seconds s’en tiennent à sa lettre – au risque de le démoraliser. Et pourtant, ce n’est pas parce qu’un personnage dit de lui qu’il est un « pauvre type » et qu’ « il va se foutre en l’air », comme le père du narrateur, au moment où ses affaires vont le plus mal, qu’il l’est. La cruauté du romancier digne de ce nom s’exerce moins sur les êtres que sur la terre. Dire cruellement les choses, soit, mais sans les juger – tel est son art.

Dans Fruits et légumes, c’est la vie qui est coupable (la vie et ses bonnes prérogatives que sont la justice, le progrès, l’expansion économique) et ce sont les hommes de peine qui sont innocents – en l’occurrence, de petits bourgeois de « primeurs » échappés de l’Espagne franquiste, installés en Bretagne, et qui, malgré leur bonne volonté et leur sens du labeur, ne prendront pas le train de la modernité, celui de la grande distribution contre le petit commerce, et seront broyés par elle - et cela malgré avoir rencontrés un instant Gilles-Edouard Leclerc, « une sorte de prophète illuminé », avec qui ont aurait pu s’associer. Le mal, en plus du hasard calamiteux, ce ne sont jamais les méchants dans la vraie vie, c’est la marche du monde, les valeurs qui le fondent et le légitiment, les lois qui empêchent les individus de s’en détourner et qui punissent ceux qui, parmi eux, restent accrochés à l’ancien. Le mal, dans la vraie vie, c’est le bien – incarné ici par l’huissier Robert Quintin, au visage de brute et dont « les petits yeux mesquins et noirs donnaient l’informe sentiment de la mort prochaine. »

Encore plus que dans Camille (Prix décembre 2000), premier roman de l’auteur et qui fut pour un certain nombre d’entre nous la révélation littéraire de ce début de siècle, la mort, envieuse ou enviée, accidentelle ou volontaire, structure Fruits et légumes, non seulement par les morts factuelles, toujours violentes, qui jalonnent le récit et arrivent en rafale (on ne compte plus dans ce court roman ni les accidents domestiques, ni les ruptures d’anévrismes, ni les mauvaises chutes, et encore moins les chiens écrasés, les pigeons à qui l’on tord le cou, ou les taureaux mis à mort) mais par le mouvement mortifère qui touche situations, personnages et objets – des amours décevantes aux cageots que l’on crame, de l’incendie des étalages à l’épilepsie du fils, des filles qui semblent moches à force d’être idiotes à la machine à découper le jambon qui ne vaut rien pour les mains tremblantes. Le bon sang, qu’il soit du commerce ou des sentiments, vire toujours en eau de boudin.

Quant à la scène originelle, le grand-père qui, un jour, laissa sa clarinette pour une charrette à bras, elle marque, presque de manière zolienne, le triomphe héréditaire qui est toujours une défaite existentielle – en l’occurrence, l’impossibilité pour le narrateur de faire autre chose que ce que ses parents faisaient, et surtout pas de la peinture (sauf en bâtiment, bien entendu). Dans Fruits et légumes, tout est dégénérescence, pourrissement, effondrement - des fruits et des êtres qui deviennent légumes. On pense à Céline, la compassion en plus. Ou à Reiser, la satire en moins. Car les personnages de Palou sont nobles, dignes, sortis tout droit d’un tableau de Millet et qui se retrouveraient dans un roman de Zola. Terre sans angélus. Mort sans crédit. Vie ratée, même pas « minuscule ». Mais tout cela sans règlement de compte, jamais.

Si l’écriture est le lieu du partage, disait encore Michon, alors Fruits et légumes sera le roman du partage, sinon de l’amour filial, amour compassionnel, forcément pudique, qui rend leur dignité aux perdants, aux guignons, à tous les Job de la terre. Et elle est extraordinaire cette écriture, « flaubérienne » si l’on veut, à la fois densifiée et concentrée, objectale et ludique, sèche et multicolore, qui présentifie tout ce qu’elle dit sans jamais aller voir derrière le rideau et qui au contraire envoie « au diable, le curetage des âmes ! »

De la littérature, nous attendons qu’elle suspende le jugement et fasse trembler le sens. Qu’elle révèle et énonce. Qu’elle crée un manque, donc un désir. Qu’elle s’adresse à nous, comme dans la Bible. La fin du roman, c’est comme une lettre qui nous serait adressée. Et c’est à ce moment que l’on comprend que l’auteur aurait pu finir comme son personnage. Paradoxe de la littérature qui pose la réalité littérale mais suppose une réalité alternative. Le narrateur rêvait d’être peintre. Il aura été écrivain. Fruits et légumes, c’est, aurait-on envie de dire, le livre qu’aurait pu écrire le narrateur. Et c’est la vie que l’auteur aurait pu vivre s’il ne l’avait pas écrite. C’est le roman, enfin, qu’il nous donne aujourd’hui. Un chef-d’œuvre, au fait.


Albin Michel, 160 pages, 14 euros

BONUS 1 : Anthony Palou parle de Fruits & légumes.

BONUS 2 : interview d'Anthony Palou par Emmanuelle de Boysson

 

 

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19/03/2013

Stéphanie Hochet : Peau de chagrin.

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Au Salon littéraire

 


 

Après le SM apocalyptique des Ephémérides, l’entaillage mystique de Sang d’encre. Stéphanie Hochet, l’écrivain qui (s) ’incruste.

« Le plus profond, c’est la peau ». Paul Valéry


Eviter le cou si c’est la première fois. Se préparer à vomir si c’est sur le ventre - même s’il est déconseillé d’être à jeun quand on a décidé de le faire (ou plus exactement de se le faire faire). De quelle nouvelle perversion sexuelle s’agit-il ? Mais de tatouage, bien sûr, qui plus que sexuelle, est une perversion tribale - et l’on peut compter sur Stéphanie Hochet, qui s’y connaît en tout ce qui fait mal et plaisir à la fois, pour nous expliquer comment on en arrive à vouloir modifier son corps pour le diviniser, « tatouer » voulant littéralement dire « dessiner un dieu ». De littéralisme, c’est-à-dire de lettre qui tue,  il en sera beaucoup question dans ce petit livre écorchant, qui tient à la fois du manuel tatoo, du traité du corps (et subséquemment de l’âme) et de l’expérience des limites.

Les emblèmes totémiques, les signes claniques, « et des croix qui n’étaient pas des symboles chrétiens », le narrateur y rêvait depuis toujours. Le tatouage est autant une affaire d’appartenance que de pouvoir, de rituel de passage que de culte de soi, de douleur que de distinction.  Et si « l’esprit s’ouvre avec le dessin », alors le dessin sur le corps spiritualise celui-ci. Contre toutes les lois judéo-chrétiennes, on se donne un signe, on se donne son signe, on se désigne comme signe – et ce signe est auto-divin (autrement dit : diabolique).  Il s’agit bien, et le narrateur le reconnaît, de profaner son corps – de se faire à soi ce que l’on a pu faire aux esclaves, aux déportés ou aux animaux, mais dans un sens inverse, dans un sens glorieux. Comme le SM, le tatouage est fondé sur le consentement et le désir fou que l’on va tirer un bien d’un mal, un prestige d’une auto-profanation, une élection d’une infamie.

Quoiqu’ici la profanation soit scripturale et non picturale, le narrateur ayant décidé de se faire marquer en croix sur son plexus une formule latine tirée d’un cadran solaire génois : « Vulnerant omnes, ultima necat » - « toutes blessent, la dernière tue ». Mais qui « toutes » ? Sur le cadran, forcément les heures, mais sur le corps, peut-être bien les femmes. Et c’est exclusivement aux femmes que le narrateur veut exhiber son talisman charnel, telle une offrande masochiste et souveraine. C’est à ce moment-là que Sang d’encre se révèle moins une apologie du tatouage (qui aurait été inutilement communautariste) qu’une ontologie du tatoué, celle-ci virant vite, et comme il se doit, au calvaire narcissique puis clinique. Pas de roman sans souffrance, pas de corps sans cicatrice, pas d'homme sans femme. Hélas pour le tatoué, la reconnaissance est moins au rendez-vous que la moquerie ou pire l’indifférence - même auprès de Marie, cette infirmière dont il va pourtant répéter le nom sacré plusieurs fois. « Toujours répéter trois fois le prénom d’une femme. » La psalmodie comme « tatouage oral » en quelque sorte – à moins qu’il ne s’agisse d’un « tatouage nominal » : « le prénom Marie est si beau que certains hommes en sont revêtus. Comme certains hommes portent des robes, par coutume ou par audace et raffinement. »

Du prénom à la robe, d’un sexe à un autre, il s’agit toujours d’insérer un corps étranger dans un autre – au risque que ce corps étranger prenne son autonomie et se retourne contre le corps qui l’a admis selon une « cosmétique de l’ennemi » que n’aurait pas renié Amélie Nothomb et dont on peut par ailleurs se demander jusqu’où cette dernière a enté le corps de Stéphanie Hochet – l'ultime phrase exclamative de ce livre : « Je suis sauvé ! Je suis sauvé ! Je suis sauvé ! » faisant directement écho à l'ultime exclamation de ce même Cosmétique de l’ennemi : « Libre ! Libre ! Libre ! »  En attendant de voir un jour leur combat dans la boue, notons que là où Amélie mène ses histoires vers une rhétorique toujours plus grande, au risque de l’irréalité (l’irréalité aristocratique), Stéphanie choisit d’ancrer les siennes dans un réel agressivement contemporain, où le dialogue n’a finalement que peu d’importance par rapport à la situation, sauf dans ce cas précis où la parole vient s’entailler dans la chair à la manière de la machine à torturer dans La colonie pénitentiaire de Kafka. Amélie est toujours ivre, Stéphanie, jamais – je parle de leurs livres, bien entendu. Lire cette dernière, c’est se retrouver à jeun.

A l’instar de ce qui se passe dans un film de Cronenberg, le corps glorieux devient alors un corps malade ; la peau d’or une peau de chagrin – et la lettre « L » l’initial d’une terrible maladie de sang. Comme « lenfant » des Ephémérides, où pronom et nom étaient greffés l’un dans l’autre, Hochet aime jouer avec la lettre qui tue et la phonétique qui donne à entendre - ou comment suggérer le nom de la maladie mortelle sans l’énoncer :

« Un homme semait de la mie en reculant. Beauté du terme, mélange de semer, mie de pain et de l’article le (mais à l’envers). Qu’un homme sème de la mie de pain n’a rien de logique sauf si on s’intéresse aux fantaisies de l’inconscient. Possibilité linguistique. Signification agraire. Réalité millénaire. La phrase m’évoque un tableau, la scène représente la vie quotidienne des paysans. C’est l’Angélus de Jean-François Millet. Voilà comment une prise de sang nous ramène à la terre. Voilà comment l’abstrait devient concret, l’invisible se transforme en visible. Ecouter les mots. »

Et les mots, du moins pour un écrivain digne de ce nom, soit quelqu’un qui sait que la langue est question de trace, de blessures, de plaies, de marques indélébiles qu’aucune censure moderne n’abolira, et aussi de désir, de distinction, de division (Babel), les mots, donc, ont toujours un sens biblique, c’est-à-dire sexué – y compris quand l’affaire tourne comme ici au fight club androgyne. Comme l’hérésie se pense toujours sur fond d’orthodoxie, l’androgynie se pense toujours sur fond de distinction sexuelle. Et la distinction sexuelle, on la retrouve comme jamais dans ce livre sur le « je » d’un homme écrit par une femme. La sexuation, comme l’écriture, comme le tatouage, « c’est le mariage pour la vie. » Et même si l’on s’en débarrasse un jour à coups de laser, restera la cicatrice… éternelle et maudite. « Eternité de la malédiction ». Malédiction du sexué.

Car tout cela est écrit au masculin et d’un masculin qui ne prend pas de gants, d’un masculin qui s’affirme comme sujet désirant et pour qui les femmes sont des objets à troubler et à prendre.

« Marion, impressionnable, se trouble. J’en ai l’intuition. Je saisis une occasion. La fois où elle me raccompagne à la porte (nous parlons des esquisses de Goya, elle est cultivée), je m’approche, lui prends les mains, l’attire à moi. Hésitation, elle cligne des yeux, des yeux effarés puis complices et ce que je voulais arrive avec la vitesse d’un accident de voiture »

Cronenbergienne, la Hochet, on vous dit. Ce qui n’empêche pas l’homme de vouloir aussi se reproduire. Chez Stéphanie Hochet, le désir d’enfants est soit un truc de lesbiennes dominatrices (relire Les éphémérides), soit un truc de macho – quoique sans responsabilités ni sens du devoir pour ce dernier, faut pas pousser. « Quand je serai vieux, je m’imaginerai une descendance inconnue, des rejetons sans visage, expulsés du ventre de mes amantes comme si le Saint Esprit était à l’origine de leur conception. » Le corps tatoué rêve de Saint-Esprit. La bite se veut ange. Le pauvre mâle est toujours déchiré entre ses érections terrestres… et célestes. Et le mâle, elle ne le loupe pas, Stéphanie Hochet, écrivaine spermatique en diable.

 

Stéphanie Hochet, Sang d’encre, Editions des Busclats, février 2013, 108 pages, 11 €

12/11/2012

D'ardent désir (ou L'Anjou selon Bruno Deniel-Laurent)

 

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Quand il n’est pas en train de faire quelque chose de dangereux ou de subversif (on se rappelle les revues Cancer !, Tsim Tsoûm et Impur qu’il avait créées),  ou quand il ne va pas faire du ski nautique sur les rives du Mékong ou de l’Euphrate façon Apocalypse Now, Bruno Deniel-Laurent revient se ressourcer dans son Anjou natal et redevient le gentil garçon qu’il n’a au fond jamais cessé d’être. Là, tout n’est que Châteaux, Beurre blanc et Muscadet, Rillauds, Rillettes et Vitraux, Orchidées, Boules de Fort et Mouchoirs de Cholet. L’Anjou, que les Révolutionnaires ont cru devoir rebaptiser « Maine-et-Loire », la plus belle et la plus envoûtante région de France ? Grâce à cet abécédaire amoureux, que « BDL » signe avec son compère Raphaël Bodin, on aurait tendance à le croire - et cela même si l’Angevin ne paie pas de mine. A l’instar de Clark Kent, alias Superman, celui-ci est  pourtant un super héros au sens étymologique du terme, « Angevin » provenant en effet d’« Andégave » ou « Andécave », du nom de l’ancienne tribu gauloise qui occupa longtemps la majeure partie de cette région, et dont le préfixe « ande » signifie « hyper » et « cavaros » : « géant », « champion » ou « héros ». Aucun chauvinisme provincial pour autant. Tous les apologistes de l’Anjou, de Du Bellay à René Bazin (le grand-oncle d’Hervé, écrivain catholique traditionnaliste injustement oublié), n’ont jamais opposé la région à la nation. Bien au contraire, et selon un mot de Clémenceau, « c’est en Anjou que la France est la plus France ». Bénédiction, alors, pour « le malheureux étranger qui découvre l’Anjou [et sera] immédiatement conquis, subjugué par le spectacle de tant de merveilles réunies en un tel lieu », merveilles géologiques (l’Anjou noir, l’Anjou blanc), archéologiques (l’Aula de Doué-la-Fontaine qui fut la demeure d’un  empereur carolingien, peut-être Louis le Pieux, et qui est le plus ancien site fortifié médiéval en pierre retrouvé à ce jour en France), œnologiques (le Bonnezeaux 1996 sacré « meilleur vin moelleux du monde »), ou même bistrologiques (les auteurs nous faisant faire la tournée des troquets de la région : La Descente de la marine et son fanion point rouge sur point blanc à Angers ; Chez Noé à Bouchemaine, idéal les soirs d’été ; la célèbre Guinguette à Jojo de Saint-Saturnin-sur-Loire et ses flonflons ; et même, sur l’île de Chalonnes, l’improbable Lenin Café, entièrement dédié à la mémoire de Vladimir Illitch Oulianov et dont on peut venir boire à sa santé… ou à son trépas.) Des lieux spiritueux aux lieux spirituels, les deux en voie de disparition, il n’y a qu’un pas que nos auteurs franchissent allègrement, et sans sa priver d’une petite saillie barrésienne : ainsi, à propos du  village, « marial » s’il en est, de Béhuard, « petite cité de caractère » comme on dit, ils écrivent :: « on peut aussi détenir la certitude que Béhuard, au-delà de ses charmes bucoliques, est de ces lieux désignés par l’Esprit, un territoire où le profane, de toute évidence, s’éventre pour laisser place à un espace sacré » et de se gausser de l’homme moderne qui ne comprend plus rien aux visions d’antan : « c’est que [l’homme moderne] a dépassé le stade infantile de l’humanité, cette époque obscure où l’on choisissait de s’abîmer dans les mystères ; bien plus intelligent, l’homme moderne préfère se racornir dans l’absurde ». Tel Gérard Miller, le psy chroniqueur de la bande à Ruquier, moderne absurde prototypique s’il en est, qui ramène un instant sa triste fraise dans la région, osant goûter un Cabernet d’Anjou, et dont on se demande si on ne va pas lui lancer son verre de vin en pleine face ou garder son calme et le déguster sobrement. On le voit, même en apologiste régional, l’ancien rédacteur de Cancer ! n’est jamais loin. Après tout, c’est à la cathédrale Saint-Maurice que fut baptisé l’immense Philippe Muray en 1945, et c’est à Angers que l’on trouve la société Octave Mirbeau qui pourtant n’avait rien d’angevin. Sans oublier le Balzac d’Eugénie Grandet qui fit de Saumur le centre du nouveau monde de la médiocrité. L’antimodernité serait-elle angevine ?

Ne reste plus qu’à célébrer les femmes et le plaisir ou la sagesse qu’elles donnent pour que le voyage soit complet. Celles des bordels tout d’abord, une vingtaine recensée en bonne et due forme en 1860 (mais hélas plus qu’une demi-douzaine en 1900). Mais aussi Renée Bordereau, par contraste, « laide, colossale, vierge et impitoyable », la Jeanne d’Arc angevine, habillée en homme et qui massacra tant de soldats de la Révolution et de l’Empire. Tant pis. On se consolera avec Dita von Teese herself, nouvelle ambassadrice de la maison Cointreau. Ou avec la statuette de Fanny, la femme fessue, dont les joueurs à la Boule de Fort, sorte de bowling local, doivent embrasser le séant quand ils ont perdu et qu’ils doivent rentrer chez eux, la queue entre les jambes -  et à laquelle on a même consacré un poème :

 

O nudité superbe ! Adorable déesse,

Permets que devant toi je me jette à genoux,

Que je pose humblement un baiser sur ta fesse,

Pour que vers mon foyer, je m’en retourne absous.

 

C’est décidé, on part demain [aujourd'hui] embrasser le cul de l’angevine.


 

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L’Anjou en toutes lettres, un abécédaire amoureux, par Bruno Deniel-Laurent et Raphaël Bodin, Editions Siloé, décembre 2011, 25 euros.

 

 

Piste à suivre : un excellent texte régionaliste de Raphaël Juldé

http://raphaeljulde.blogspot.fr/2012/03/laval-de-a-z.html


(Première publication le 12 mai 2012 re-updated pour l'occasion de mon périple angevin qui commence tout à l'heure.)

 


06/10/2012

La fatigue de vivre

 

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« Vous voulez dire que les gens heureux vivent en imagination ? »

 

Vies qui ratent, amours qui n’aboutissent jamais, idéaux qui sombrent, bonheurs qui mentent ou pire qui dégradent – comme ce qui arrive à Ionytch, le héros de la nouvelle éponyme, à l’origine une jeune médecin idéaliste et sentimental, sans doute socialiste, et qui est devenu au fil des ans un spéculateur cupide, un homme bouffi et vaniteux, qui se mêle de tout («  De quoi vous parlez ? Hein ? Qui ? » lance-t-il à tout bout de champ), mais dont les rentes et la réussite sociale suffisent amplement au bonheur du bien-être. Quant à celle qu’il a failli épouser, Ekatérina, qu’on appelait Kotik quand elle était adolescente, elle n’ est plus qu’une vieille fille malade qui, après avoir raté sa carrière de pianiste, rejoue toujours les mêmes morceaux et les mêmes jours, chez ses parents qu’elle n’a jamais quittés. C’est que, comme le dit Roger Grenier, la province détruit tout. La province est une bourrelle d’âme. La province fait que la médiocrité est de rigueur pour tous, y compris pour ceux qui voudraient, les fous, la contenir. Mais qu’est-ce que la médiocrité sinon la survie des humbles ? En ce bas monde, il faut que tout le monde ait droit à la parole, même la plus inepte. Il faut que les esprits supérieurs s’adaptent aux petits esprits – sinon, à quoi bon être un homme ?  C’est ce que le pauvre Ionytch apprend peu à peu. « L’expérience lui avait peu à peu enseigné que tant qu’on joue aux cartes ou qu’on s’attable autour d’un en-cas avec eux, ce sont des gens tranquilles, bienveillants et même pas bêtes, mais que, dès qu’on leur parle de produits non comestibles, mettons de politique ou de science, ils restent bouche bée ou débitent une philosophie si stupide et si méchante qu’il ne vous reste plus qu’à lever les bras au ciel et à vous en aller. » Consterné en permanence par ce qu’il entend dans ce milieu qui n’est pas le sien et où il est contraint de vivre, il se réfugiera dans son métier, tentera de soigner les corps, sinon les âmes, sera indulgent avec toutes ces âmes au risque que la sienne en vienne un jour à être infectée. Mais les années passent, les cœurs s’atrophient. Tant que l’on souffre, cela va encore, cela prouve que l’on possède encore un semblant d’humanité. Mais vient toujours le moment où l’on en a marre d’être le dindon du destin féroce, des amours idiotes, des hauts sentiments sans cesse bafoués - « …il ne pouvait croire que tous ces rêves, ces angoisses et ces espérances avaient abouti à une fin aussi stupide. » Que faire alors sinon devenir aussi médiocre que les autres, quoique d’une médiocrité grasse et prospère ?

A moins que l’on ne soit né médiocre et que l’on ait eu toute sa vie la même envie, celle de devenir propriétaire foncier et surtout d’avoir dans son jardin des groseilliers, la meilleure chose du monde pour Nicolaï Ivanytch et dont il avale toute la journée les groseilles en murmurant « ah que c’est bon, ah que c’est bon ! » Bonheur dérisoire et pourtant savoureux du « barine » – l’ironie tchékhovienne consistant à se moquer du bien être comme seule quête humaine tout en suggérant ce bien-être comme peu de textes le font. Tout n’est que bain chaud, draps qui sentent bon, miel et vin dans ce petit chef-d’œuvre que sont Les groseilliers, une des nouvelles les plus fortes que celui qui a réussi à détrôner Dostoïevski dans mon cœur ait écrite. Le rêve réalisé de Nicolaï est celui d’Oblomov, une existence douce et cotonneuse, loin de la vie cruelle et du monde féroce, et comme le permet l’ordre social de toute éternité et grâce auquel « nous ne voyons pas et n’entendons pas ceux qui souffrent, [car]t tout ce qu’il y a d’horrible dans l’existence se passe quelque part en coulisse. Tout est calme, tranquille, seule proteste la statistique muette : tant de fous, tant de seaux de vodka bus, tant d’enfants morts de faim…  Et un tel ordre est sans doute nécessaire ; sans doute l’homme heureux ne sent-il bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, car sans ce silence le bonheur serait impossible. Il faudrait que derrière la porte de chaque homme satisfait, heureux, s’en tînt un autre qui frapperait sans arrêt du marteau pour lui rappeler qu’il existe des malheureux, que, si heureux soit-il, tôt ou tard lui vie lui montrera ses griffes, qu’un malheur surviendra – maladie, pauvreté, perte – et que nul ne le verra, ne l’entendra, pas plus que maintenant il ne voit ni n’entend les autres. Mais l’homme au marteau n’existe pas, l’homme heureux vit en paix et les menus soucis de l’existence l’agitent à peine, comme le vent agite le tremble, et tout est bien. »

 

Plus rude est le destin du Professeur de Lettres, ce Nikitine, sorte d’Emma Bovary au masculin, et qui, lui, va se tromper de rêve de bonheur. Amoureux de Macha qu’il épouse sans difficulté, professeur qui semble réussir sa carrière de « notable », rêveur qui se persuade qu’il est heureux, il a un soir une prise de conscience atroce et inutile qui lui fait voir l’imposture absolue de sa vie, le non-amour conjugal auquel il s’est condamné, et par dessus tout, l’incompétence professionnelle qui est sienne et avec laquelle il ruse depuis le début. Quitter tout cela ? Avoir une autre vie ? Mais comment ? Contrairement aux vrais bonheurs, qui sont toujours éphémères et finissent par vous quitter, les faux bonheurs ne se laissent pas si facilement quitter. La dérision existentielle n’admet pas qu’on lui échappe. Il faut boire le calice jusqu’à la lie – et apprendre à cacher son mécontentement et son amertume comme tout un chacun, quitte à se répéter comme cette nuit-là dans la rue : « Pouah ! Ca ne va pas ! ».

 

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Comme Marivaux, Tchékhov a compliqué les affects. Avec eux, l’on n’est plus sûr de rien, et surtout pas des sentiments, de l’élan vital, de la sincérité. L’ennui d’aimer, la paresse de vivre, l’inconséquence qui frappe nos désirs et notre volonté – voilà les nouvelles réalités déceptives. On essaye des choses et on échoue. On essaye même pas et on regrette. Une institutrice a eu un flash de bonheur mais celui-ci n’a duré que le temps qu’elle s’aperçoive qu’elle en était incapable. Et pourtant, l’homme qu’elle a failli aimer était beau : « On ne comprend même pas, songeait-elle, pourquoi Dieu donne cette beauté, cette gentillesse, ces yeux tristes et doux à des hommes faibles, malheureux, inutiles, pourquoi ils ont tant de charme » (En tombereau).

On passe ainsi sa vie à se manquer (y compris quand on se tire dessus comme dans Oncle Vania), parce que tout nous fatigue ou parce qu’on a peur de tout. Ainsi le couard Siline qui, dans La peur, préfère ne pas comprendre ce qui se passe entre sa femme et son ami, ne pas voir la casquette que son ami a laissé chez lui, ne pas voir l’adultère en face, parce que voilà, il serait fatiguant de réagir. Mais lui-même aime-t-il sa femme ? Il n’en sait trop rien. Il l’a passionnément aimé pourtant. Elle lui a fait deux enfants. Ils ont tout pour être heureux. Mais ce bonheur est un malentendu. Il voudrait l’aimer comme avant, comme dans son rêve d’amour, mais il ne peut pas. Tant pis pour la tromperie ! Pour cet Eternel mari, mieux vaut tout laisser tomber pour ne pas souffrir – pour ne pas être fatigué par la souffrance.

L’autre Eternel mari, c’est bien sûr Stéphane, le héros du Récit d’un inconnu, ce révolutionnaire socialiste qui entre comme valet au service du fils d’un ministre de l’intérieur nommé Orlov et en vue d’assassiner celui-ci. Mais la vie dissolue de Orlov fils ne fait guère avancer le projet fou du « démon » Stéphane qui très vite, en fait dès le début, se prend à rêver d’une vie normale pleine de quiétude et de bonne santé. En réalité, ce « possédé » est un « possédé » oblomovisé. Et lorsque l’amante d’Orlov, Mme Krasnovskaïa, vient s’installer chez lui, c’en est fait de son utopie meurtrière. Il tombe amoureux d’elle, lui avoue qui il est, et l’enlève un beau jour à Orlov, laissant à celui-ci une lettre délirante lui révélant son identité. En voyage à Venise puis à Nice, les deux nouveaux amants tentent de croire l’un en l’autre, mais Stéphane est tuberculeux et Mme Krasnovskaïa dépressive. Elle finit par se suicider, et Stéphane se retrouve avec la petite Sonia, l’enfant qu’elle a eu avec Orlov. Il faut alors revenir à Moscou, traiter avec ce dernier (qui se contrefout royalement de tout ce qui s’est passé), mettre la petite en orphelinat, et se préparer à mourir.

Trois défaites existentielles donc et qui sont autant de défaites du romantisme : romantisme politique, amoureux, filial. Personnage qui aurait pu être un démon de Dostoïevski (ou le Hugo des Mains sales de Sartre), puis le grand Meaulnes, enfin le père de Ligéia (de Poe), Stéphane a vu toute sa vie se liquéfier. Il n’a pas su tuer le riche, il n’a pas su aimer son aimée, et il doit abandonner l’enfant qu’il chérissait. La défaite est totale, l’amertume immense, l’amusement d’Orlov toujours en cours. 

 

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N’y a-t-il donc rien de pur dans ce monde ? Si, la foi immémoriale dans la Croix que Ivan Velikopolski va, dans L’étudiant, révéler auprès de deux femmes du peuple. Etonnante nouvelle, la plus courte du recueil, sorte de « messe de l’athée » de la part d’un écrivain dont Tolstoï disait qu’il serait plus facile de convertir Gorki que lui et qui, sans doute parce qu’il est un grand auteur, et que la marque des grands auteurs est parfois d’aller contre eux, d’écrire le contraire de ce qu’il pense, parce que le monde est vaste, complexe, contradictoire et que le roman doit témoigner du monde et non des « idées » de l’auteur, et que même pour un « agnostique fini », la foi religieuse des humbles peut être objet d’émotion universelle. Et quoi de plus universel que le récit du reniement de Pierre, et la preuve que « la vérité et la beauté qui régissaient la vie des hommes là-bas, au jardin des Oliviers et dans la cour du grand prêtre, s’étaient perpétuées sans interruption jusqu’à ce jour et, apparemment, constituaient toujours l’essentiel de la vie humaine et, d’une manière générale, sur la terre ; un sentiment de jeunesse, de santé et de force ? »

 

Récit d’un inconnu, et autres nouvelles, de Anton Tchékhov, Folio.


(Les peintures sont de Oleg Tchoubakov, peintre franco-russe contemporain habitant en Ile de France)

14/09/2012

Chiennement vôtre - Une lecture du roman de Stéphanie Hochet, Les Ephémérides

 Cette critique est désormais disponible, avec bien d'autres (Amette, Millet, Marin de Viry) sur LE SALON LITTERAIRE, l'excellent nouveau site de Joseph Vebret et Loïc Di Stephano, avec possibilités de forums, communautés, rencontres et militantisme hochetiens.

 

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« … on l’écoutait avec effroi. »


Depuis Ann Radcliffe, l’on sait que les femmes peuvent en remontrer aux hommes en matière de sexe et d’effroi. Et que généralement les hommes adorent ça même si peu l’avouent. Comme l’écrit Stéphanie Hochet, nouvelle Inquiéteuse des lettres françaises et que l’on peut affilier à tout ce qui s’est fait d’étrange et d’urticant en littérature du mal ces dernières années, elle-même spécialiste de la littérature anglaise, « il y a une stupéfaction supplémentaire [que j’ai cru d’abord lire : « satisfaction »] à entendre des horreurs quand elles sortent de la bouche d’une créature aux traits divins, pommettes délicates et tâches de rousseur. » Horreurs érogènes, donc. Horreur d’être soulagé de sa mort prochaine parce que l’on a appris que la fin du monde était proche – tel le peintre Simon Black, condamné par un cancer et qui se félicite de cette apocalypse annoncée qui emportera tout le monde au même moment et contrariera cette loi qui veut que sa propre mort n’empêche jamais que « la vie continue », sauf justement dans le cas d’un empoisonnement général de l’air. Horreurs artistiques que ce dernier, mi-Francis Bacon mi Joker, mène dans sa recherche du cri  parfait en s’inventant un appareil à écarteler les lèvres. Horreurs érotiques, celles qu’inflige Tara à ses clients, généralement des hommes de pouvoir, dans un bordel de Glasgow, et dont les sévices tout maternels ne sont là que pour calmer l’ardeur de ces derniers à multiplier les lois répressives - les dominatrices n’ayant jamais été que de « braves filles » au service de l’intérêt général et dont pour son bien et pour son équilibre « le monde n’a jamais pu se passer ». Horreurs maternelles, surtout, incarnées par Sophie qui souffre d’une « pulsion maternelle hurlante incapable d’accepter même en rêve la séparation d’avec l’enfant », qui refuse la coupure du cordon ombilical jusque dans le langage lui-même, « l’enfant » devenant dans son esprit « lenfant », l’apostrophe du « l’ » étant annulé comme le père, le monde, et tout ce qui peut couper la mère coupable du fruit de ses entrailles :  « lenfant  sorti de mon ventre, venue de moi, chair de ma chair, un être réduit à cet état d’immaturité adorable, un bloc de pureté inaccessible au vieillissement, un corps que je peux saisir entièrement dans mes bras. » Impossible dès lors pour cette mère dévorante de se résoudre à éduquer sa fille, de peur de la contrarier, et cela même au risque de la destructurer.  Mais à quoi bon structurer une enfant puisque nous disparaîtrons tous le 21 mars prochain ? Sans Dieu, tout est permis, désespérait Dostoïevski. Mais avec une fin du monde datée, tout est permis au carré, au cube. Tel est l’enjeu philosophique de ces Ephémérides : montrer que ce qui serait assurément des aberrations post-modernes si « la vie continuait » (et qui, même si l’auteur évite de théoriser son propos, apparaissent bien telles : le triomphe des marges, le retour de la déesse mère, l’individualisme institutionnalisé) se révèle des réactions vitales face à l’apocalypse virale. Mise au pied du mur, la vie retrouve son essence fasciste - ou si l’on préfère : sadienne. Car de toutes les horreurs contées avec un sens consommé de la polyphonie par l’auteur (et qui fait que ce livre, quintuple suspense sexuel, amoureux, filial, politique et eschatologique, se lit d’une traite), celle de cette nouvelle race pure de chiens féroces et invincibles qui survivrait à l’humanité et qu’ « enfantent » Tara et sa compagne Patty dans leur jardin n’est pas sans rappeler l’obsession de certains personnages de Sade à créer un crime ou une douleur qui ne s’arrêterait jamais, même après la mort de ceux et celles qui l’ont perpétrés. A la maternité régressive de Sophie répond la maternité frankensteinienne de ce couple de femmes bien décidées à créer une forme de vie réduite à son élément le plus sanguinaire, le plus apte à la survie et peut-être aussi le plus transmissible. Quelque chose entre les chiens zombies de Je suis une légende et Prédator. « Je serai heureuse, écrit « Tara », ou plutôt ce qu’il restera de moi sera heureux car ces créatures-là seront celles que j’ai élevées et chéries, elles me devront la vie, je continuerai de les aimer où que je sois, elles seront ma gloire, ma descendance en esprit. » La femme qui fait des méchants hommes de gentils chiens dans son donjon est la même qui transforme de gentils chiens en méchants hommes dans son chenil. Agit-elle ainsi pour se venger des hommes et ajouter  une monstruosité finale et persistante à l’éradication de l’humanité ou bien a-t-elle en elle le besoin de transmettre la vie à tout prix, même la pire ? En tous cas, elle a cette croyance qu’on dit spécifiquement féminine en l’âme qui continue de veiller ses enfants « où qu’elle soit ». Malaparte, cité par Hochet, avait bien raison : « les dictateurs sont des femmes » - et la maternité, telle que la conçoit l’auteur des Infernales, la forme la plus aboutie du fascisme.

Au contraire, l’artiste ne veut pas d’enfant. Pour Simon Black, en effet, « il est urgent de casser le ronron de la fatalité génétique ». Et le couple qu’il va bientôt former avec le personnage le plus extraordinaire du roman, sans doute parce que le plus désirable, Ecuador, cette tchadienne peule pour qui l’Annonce est aussi une raison de se réjouir puisqu’elle vient de perdre sa fortune et que son seul désir est désormais d’utiliser ses derniers billets pour se noyer dans le champagne, comme dans un roman d’Amélie Nothomb, apparaîtra comme le seul par lequel sera rendu l’honneur d’avoir été humain. Quel plus emblématique fait du prince en effet que de s’isoler du monde pour s’aimer envers et contre tout et, loin de tout le vitalisme nihiliste qui anime les autres,  de jouer pour la dernière fois à l’homme et à la femme ? Et cela sans oublier de se séparer de temps en temps, les deux amants ayant bien compris, contrairement à tous les autres personnages, que le « vivre ensemble » était l’ennemi le plus redoutable du « bonheur d’être ensemble ». S’ensuivent jeux de pistes et jeux de rôles, lui le docker, elle, la mondaine ; exploration de châteaux hantés, lui, Heathcliff, elle, Rebecca ; retrouvailles enchantées dans une cave-concert à la Mulholland Drive ; virées nocturnes en taxi où l’on n’est plus sûr de ce que l’on voit par la vitre et si le monde ne s’est pas métamorphosé en paysage aquatique, c’est-à-dire matriciel, originel, submaternel[1]. Merveilleuses pages performatives où la plume impeccable de Hochet fonctionne comme une caméra subjective et donne l’impression que tout se dilate ou se rétracte comme dans un rêve alcoolisé : « … la nuit a duré une seconde et dix jours, s’étendant comme un élastique et soudain c’était fini (…) Je me tourne vers Ecuador, allongée près de moi, elle vient d’allumer une cigarette, se redresse sur un oreiller. Elle me jette un regard d’oiseau de proie. « Comment, c’était toi ? » Elle prend une bouffée de cigarette. « Ou alors, c’est que je te vois partout. »

 Combien d’occurrences du mot « voir » utilisées par l’auteur ? Combien de visions et d’hallucinations qui défilent les unes après les autres – et parfois de brouillages volontaires ? Vision de l’homme que la femme aime. Vision des couleurs paradisiaques ou infernales sur lesquelles se clôt le livre (et le monde avec). Vision de la fillette avec les chiens et de cette chose inenvisageable qui se passe (« regarde ce que la gamine est en train de faire ! ») et qu’on ne nous décrira pas. Paradoxe de ce style qui montre à voir autant qu’il cache, qui parle de « lacs comme des pupilles » et finit par dire, au dernier chapitre qu’ « on n’y voit plus rien », comme dans un rêve où ce que l’on voudrait le plus voir nous est systématiquement brouillé alors que le reste est très clair. Distribution et rétraction des lumières. Et peut-être schizophrénie du sens. Car qui voudrait donner un sens moral (dont le sadien fait partie) à tout cela serait bien embêté et se risquerait alors à embêter l’auteur. Cette talentueuse jeune femme qu’on devine féministe, engagée auprès des minorités, collaboratrice à ses heures au journal Libération, post-moderne en un sens, s’est-elle rendue compte qu’elle a commis un livre où les mères étaient infanticides à force de mauvais amour exclusif, où les lesbiennes engendraient des chiens nazis, et où le seul honneur et le seul bonheur de l’humanité résidaient dans le dernier couple hétérosexuel de l’Histoire et son  « oui » étonnamment joycien que les deux amants se prononcent à la  dernière page ? Si j’étais Stéphanie Hochet, je me méfierais de mon inconscient. Mais pas de mon style.

 

 

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Pistes à suivre :

- un excellent interview de l'auteur avec la toujours précieuse Laureline Amanieux dans Le magazine des livres de ce mois.

- un dossier ultra complet sur l'ensemble de l'oeuvre de Stéphanie Hochet, avec critiques, entretiens, photos dans Paris-ci la culture.

 

 

 



[1] Un monstre marin traverse en effet deux fois le roman : en cette scène urbaine dans laquelle on a l’impression de voir par la vitre du taxi « des animaux étranges, invertébrés marins arpentant un tapis de coraux, avancent dans ce qui ressemble à un aquarium suspendu » (page 174) ainsi qu’en une scène précédente où l’on surprend Sophie en train de rêver que sa fille se transforme en pieuvre : « j’ai cru qu’un animal marin m’enserrait de ses tentacules » (page 143). Monstre, mère, pieuvre, eau originelle, métamorphoses – avis aux universitaires tentés par une thèse qui pourrait s’intituler « De l’eau matriciel au feu du ciel : le problème de  l’élémentaire et de l’eschatologie dans l’œuvre de Stéphanie Hochet ».

 

10/09/2012

Ametti Roma

 

 Cet article a été l'occasion de ma première contribution au nouveau site de Joseph Vebret et Loïc Di Stefano, le très hautement recommandable SALON LITTERAIRE, où chacun peut y aller de son texte, sa critique, son commentaire, ses éphémérides, en plus d'avoir la possibilité de participer à des communautés de lecteurs autour d'un écrivain ou d'un thème favori, voire de fonder les siennes, et à la fin de rencontrer la femme ou l'homme de ses rêves. Le Salon littéraire, c'est à la fois feu Le magazine des livres, Facebook et Meetic. C'est votre bibliothèque performative, votre bar et votre boudoir. 

 

http://livre.expeert.com/fr/


 

Rome pour aimer, mourir et écrire



 

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Bientôt, plus personne n’écrira comme ça : 

« Elle passa une main nonchalante sur des vestes en lin couleur caramel ou vert tilleul, puis elle prit un chemisier en coton bleu pâle à l’encolure ronde qu’elle plaqua contre elle. Elle décrocha ensuite une petite robe noire à manches courte, au décolleté carré, et s’enferma dans une cabine d’essayage. Je rôdai entre les bacs pleins de jeans en vrac ou de débardeurs kaki ou fleuris. Une robe bustier zippée sur le devant me fit rêver à ces moments où, au début de notre liaison, Constance se déshabillait avec une ardeur inattendue. Je m’attardai devant des escarpins noirs alignés comme à la parade. D’autres jeunes femmes entraient ou sortaient des cabines d’essayage, à moitié déboutonnées, sans chaussures, se plantant devant un miroir. Elles pressaient contre elles les étoffes fluides ou caressaient leurs hanches. Constance, à son tour, se regarda dans le miroir, tout absorbée à traquer le moindre défaut de coupe de cette robe noire, puis elle se tourna, remit d’aplomb une manche sur son épaule et pivota pour vérifier si le décolleté mettait en valeur ses deux grains de beauté sur ses seins. »  

Le voyeurisme multicolore de Jacques-Pierre Amette. Sa sensibilité stendhalienne. Sa prose flaubertienne. Et peut-être aussi son fétichisme zolien. Aucun pli de robe qui ne lui échappe. Aucun tissu dont il ne fasse une chair. Aucun escarpin qui ne fasse tic-tac dans son cœur. Mais sans doute parce qu’il sait que la liaison est provisoire, que la femme va le quitter, que la solitude le menace – et qu’il faut bien donner un peu de présence réelle à ce qui va passer et de couleur à ce qui sera bientôt gris. 

Comme l’indique le « je me souviens » qui ouvre le texte, le bonheur est un souvenir. Pour autant, ce roman du « je » n’est pas un roman du « moi ». Ce « je » absorbe mais ne se répand pas. Au contraire, il s’efface sans cesse derrière l’être aimé mais aussi derrière les paysages, les vêtements, les objets. Tout défile devant lui comme derrière la vitre d’un train où d’ailleurs le récit commence. Gestes, ombres, silhouettes, vent, fleurs, fontaines, femmes. Comme dans un Monet, on voit tout sauf les visages. Ecriture impressionniste d’Amette - à la fois visuelle et aveugle. « A travers cette coulée d’incandescence, on reste aveuglé puis on discerne quelques taches et des contours. »

Et cela, dès la première page. Constance, « la main en visière » (qui se cache les yeux, donc), regardait défiler derrière la vitre un paysage lunaire de collines grises sous un ciel laiteux ». Plus tard, on la verra « penchée au-dessus de moi, les prunelles agrandies d’ombre. ». Dans ce roman de la vue, on ne voit jamais les yeux – eux-mêmes pris sans cesse à partie par la « folle réverbération » de l’esplanade de la gare, « le sableux » des parkings, « la sensation de marcher dans une brèche trop lumineuse ». Ce n’est pourtant pas les couleurs qui manquent : « bleu métallisé » d’une poignée de valise, « murailles en marbre blanc sale », « carrefour souterrain noir », « papier peint d’un rose défraîchi », enfin « bleu huileux » de méchants tableaux accrochés aux murs de l’hôtel.  Après les couleurs, les matières.  Les objets. Les statues. « Une statue de la Vierge qui statue de la Vierge trônait au pied de l’escalier près du porte-parapluies ». Puis, « une lampe de bureau verte rafistolée avec un élastique », et la clef de leur chambre que leur donne le réceptionniste, et qui devient dans leur main une « lourde étoile de cuivre ». Enfin, la chambre constituée par « deux lits jumeaux creusés en leur milieu » qui déconcertent le narrateur. Car dans cet univers purement matériel, le désir de l’homme pour la femme tente à chaque instant de trouver sa place. Et l’on pressent que la femme sera dure rien qu’en la voyant poser ses affaires : « Constance pendit ses jupes et ses chemisiers à des cintres en fil de fer ». La femme associée au cintre de fer. Dès lors, tout contact avec elle aura un ton métallique, ferrailleux, grinçant. Le moindre sourire s’accompagnera toujours d’une dissonance :  « Elle me fixa d’un air tendre et moqueur pour effacer le malaise. Entre-temps, il y eut le fracas grinçant d’une grille qu’on tirait sur la devanture d’une bijouterie, la ruelle devenait déserte. » Déserte comme le sera bientôt la vie du narrateur. Celui-ci peut alors tenter de lui caresser la nuque et les cheveux, ses doigts ne peuvent aboutir qu’au « fin métal d’une épingle ». Chez Amette, c’est l’objet qui fait l’affect, c’est le paysage qui révèle le sentiment. Les coups au cœur sont picturaux. 

Comme le visage de Constance, la scène d’amour est perpétuellement différée. Le désir, condensé à l’extrême, ne s’accomplit jamais sous nos yeux. Pourtant, l’Eros est partout : dans « la pression molle d’un sein de la dentiste » qu’il doit un moment consulter pour soigner une dent, dans les pieds nus d’une vendeuse de bijoux ethniques ainsi que dans « le  sorbet rose de sa robe qui moulait son corps dodu », et même dans le témoignage de cette femme qui raconte, à la manière d’un conte de Boccace, comment, dans le temps, « les femmes se refaisaient une beauté en sortant du confessionnal ».  Lui-même pense aux semences dont nous sommes tous issus, imagine les couples aller après dîner « se démener cruellement et avec acharnement pour, à coups de giclées et de petits cris furtifs et extasiés, produire une nouvelle génération. » Pensées romaines, s’il en est, qui mêlent le pape et les poitrines des femmes, l’immaculée et le fertile, le culte et le cul. 

Et donc, Rome. Sa « folie bagnoleuse ». Son raffut permanent : « cafés, camion benne, chantiers, pelures de pommes, fientes d’oiseaux, petites places, grands palais, herbes, murs, campagne, grappa » On pense à Fellini, à Scola, à Petri. Mais aussi son « legato si indéfinissable : paix soudaine, engourdissement, mélange de bien-être, de fluidité et d’anxiété » et qu’ont connu Pavèse, Léopardi, ces grands tristes de l’Italie. En vérité, Rome est « un royaume fabuleux pour toute prose ». Surtout en période de Pentecôte où les langues de feu concernent l’écrivain plus que tout autre. « Je pensai alors bêtement qu’il suffisait de croire au miracle pour que les mots apparaissent, plaisants, malicieux, vrais. » N’est-il pas du reste venu dans la ville éternelle pour lui consacrer un article commandé par son journal ? Mais comment être journaliste quand on est écrivain ? Comment plaire au rédacteur en chef qui veut surtout plaire au pékin sans trahir son style ? Comment assurer « la volupté d’être l’ultime représentant d’une prose bucolique dans un hebdo aux titres rageurs » ? 

C’est l’autre sujet tout aussi douloureux  de cette Liaison : le conflit immémorial entre le styliste et l’éditorialiste et le pouvoir qu’exerce bien illégitimement le second sur le premier, « l’intrusion sournoisement pédagogique » dans l’art de celui-ci et qui va de pair avec  « une désapprobation de ma méthode lunaire, fureteuse, oblique, obstinée. » Malheureux auteur qui doit s’adapter aux exigences antiartistiques du journaleux ! «  Il devait mépriser mes flâneries impressionnistes, ma baignade un peu myope dans les couleurs de Rome. Mon approche nuageuse des foules romaines devait l’accabler. Lui n’était qu’informations vérifiées, chiffres, recadrages, dialectique, paragraphes structurés, sèches analyses, ton autoritaire. ». Le journalisme, c’est la solution finale de la littérature. 

L’oral contre l’écrit. Avec le journaleux comme avec Constance, la parole est cruellement informative. On parle peu dans ce couple. Et quand on parle, l’écriture si chaude et si colorée de l’auteur se fait blanche, neutre, glaciale. Ce n’est pourtant pas le fait du narrateur qui implore sans cesse la parole de la femme : « Parle-moi, Constance. (…) Dis-moi quelque chose » Mais la femme a fait de la parole une guillotine : 

« — Oui, j’ai rencontré quelqu’un.

— Il y a longtemps ?

— Non.

— Je le connais ? Je l’ai vu ?

— Non.

Elle ajouta :

— Quelqu’un qui me parle gentiment. »

Et c’est la tristesse de la seconde partie. Tristesse sans fin de l’homme sans femme. L’homme orphelin, abandonné, perdu, « les paumes vides ». L’homme dont la fidélité n’a pas suffi et dont le talent commence à ennuyer. L’homme à qui il ne reste que 453 euros dans son porte-monnaie. L’homme qui a tout perdu dans la ville qui devait tout lui donner. L’homme pour qui les passants se sont transformés en zombies. « Dans cette foule, des hommes et des femmes mal coloriés bougeaient et dérapaient avec douceur, décalcomanies encore trempées dans l’eau d’un bol, face aux pavillons de brique d’un hôpital en carton-pâte. Ils traînaient tous dans la lumière. Les yeux, les nez, les fronts, les bouches devaient être en papier mâché peint ou en matière plastifiée. Des artistes anonymes savaient dessiner astucieusement des sourires ou des plis amers. Voilà, c’était comme ça. » Lui n’est plus reconnu comme artiste. Ne lui restent plus que la Grappa et l’Orvieto - et peut-être des souvenirs de Côtes d’Armor, trouées bretonnes d’un autre monde, bouffées d’air frais d’un autre livre et qui aèrent celui-ci. Mais que valent ces madeleines face à l’absente volontaire ? Alors, on décide de faire ce que l’on fait le mieux, malgré l’avis du journaleux. Tenter une dernière fois l’écriture de l’amour. Ecrire à la femme abandonneuse une lettre « dégoulinante de sentimentalité, implorante et laborieuse, avec des complaisances, des impudeurs et des répétitions, des expressions filandreuses, des rappels honteux, des détails scabreux exprimés d’un ton mou. » Mais à quoi bon puisqu’elle ne nous a jamais dit ses secrets ? Puisque l’on ne l’a jamais réellement connue ? Femmes que l’on aime, pourquoi ne nous aimez-nous pas ?

 

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09/09/2012

Golgotha mondain

 

 

Cet article est paru dans Le magazine des livres, printemps 2012 et s'est trouvé une troisième vie ce dimanche 9 septembre 2012 dans LE SALON LITTERAIRE, le nouveau site en ligne, foisonnant et interactif,  de Joseph Vebret et Loïc Di Stephano.



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« Et quand je serai mort
J'veux un suaire de chez Dior! »

Boris Vian, J’suis snob

 

Ah le snobisme ! La seule chose au monde que nous ne pardonnons pas ! « Nos puissances d’indignation sont infinies lorsqu’il s’agit de snobisme, écrivait René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque. Ce crime est le seul, peut-être, que notre littérature d’avant-garde, pourtant si éprise de justice, ne songe jamais à "réhabiliter" ». S’il ne fallait ne retenir qu’un seul mérite au livre drolatique de Marin de Viry, qui en contient bien d’autres, ce serait d’avoir tenté la réhabilitation de celui-ci. Le snobisme vu non du point de vue pratique, moralisant et hautain de celui qui snobe les snobs (et qui l’est d’autant plus qu’il les méprise car comme l’écrit encore Girard : « l’indignation qu’excite en nous le snob est toujours la mesure de notre propre snobisme »), mais de celui, autrement plus risqué, du snobé – soit de l’humilié, de l’exclu, du Ridicule (au sens de Patrice Leconte). Une sorte de désespoir du pauvre en quelque sorte ou d’enfant pas assez gâté – qui fait d’autant plus mal que ce mal sera moqué ou blâmé. Car souffrir d’être snobé est souffrir deux fois : à la vexation sociale s’ajoute la mortification morale. « TLBM » (« tu l’as bien mérité ») comme on dit en langage « VDM » [« vie de merde »].

C’est que le snob, contrairement au criminel, appartient à l’univers de tout un chacun. Il est donc plus facilement identifiable puis méprisable car il incarne tout ce que nous faisons mine de condamner : la trahison de soi-même, la mutation mauvaise de l’être en paraître, le mimétisme. En singeant autrui, le snob flétrit son être - et pire remet en place des frontières sociales que nous avions cru abolies depuis longtemps. Est snob en effet celui qui s’asservit à une hiérarchie sociale imaginaire – généralement germanopratine. « Dans une société où les individus sont "libres et égaux  en droit" il ne devrait pas y avoir de snobs, explique Girard. Mais il ne peut y avoir de snobs que dans cette société. Le snobisme, en effet, exige l’égalité concrète. Lorsque les individus sont réellement inférieurs ou supérieurs les uns aux autres il peut y avoir servilité et tyrannie, flatterie et arrogance mais jamais snobisme au sens propre du terme ». Le snob ne peut donc exister qu’en démocratie – soit dans un monde où les castes sociales n’existent plus mais ont été recréées artificiellement. Pour lui, le vrai problème est de savoir qui donne le ton et qui suit. La duchesse de Guermantes hier, Frédéric Beigbeder aujourd’hui.

 

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Comme le note le narrateur Marius de Vizy, hélas plus proche de Legrandin que de Charlus, « le snobé appelle et le snobant filtre. Le snobé désire, le snobant décide. Le snobé réclame souvent, le snobant dispose rarement. » Lui-même, Marius, reconnaît qu’il « fait partie des suiveurs contents d’être là mais pas des leaders » - quoique obligé, pour survivre, de se faire « flic » des regards des autres. Que d’efforts et de sueurs pour en être, même en tant que consort ! Un dîner en l’honneur de Houellebecq à organiser avec Marc Lambron et Michel Crépu, « du lourd », et qui va l’épuiser ; un déjeuner crucifiant avec son éditeur qui « flingue ses auteurs pour les ressusciter » (et une scène en passe de devenir culte pour tous les apprentis littérateurs) ; une sauterie surréaliste chez Frédéric Beigbeder lors de laquelle tout le monde se demande s’il va conclure, sinon baiser, avec Caroline, l’être aimé et la seule créature qui pourrait le sauver de tout ça. Car dans ce monde d’artifice ou l’unique brutalité a cours (« c’est dingue, on s’est pas vus depuis dix ans et on se reméprise en deux secondes », constate le héros en croisant une journaliste politique devenue star des ondes), le snobé tente de sauver les apparences autant que ses vrais sentiments. Et c’est cette schizophrénie permanente qui fait le sel de ces Mémoires moins improbables qu’il n’y paraît. Combien de gens méprisent-ils en effet le « grand » monde pour la secrète raison qu’ils s’y sont cassés les dents ? Combien de frustrés de la jet-set ? En vérité, on est moins blessé par le salaud qui vous a fait un coup bas que par le snob accompli qui s’est moqué de votre tentative avortée de snobisme. L’humiliation impardonnable d’avoir été confondu dans sa tentative d’ apparence par des gens qui ont réussi la leur. La blessure inavouable d’avoir été dégommé dans son snobisme par des snobs plus forts que vous. Et c’est pourquoi ce livre, derrière son sujet apparemment local (les déboires d’un raté à Saint Germain des Prés) pourra parler à tout le monde tant le snobisme, c’est-à-dire la lutte des apparences entre elles, se retrouve partout, de la cour de récréation au Rotary, du Marais à Fouilly les Oies. 

 

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Livre du désenchantement, donc, mais aussi livre joueur. Délires typographiques, titres de chapitre en forme de pastiche (« son Miele est plus gros que mon Bosch »), utilisation du petit a, petit b, petit c qui reviennent comme un running gag dès que le héros a des soucis existentiels - tout est là pour souligner les vanités malheureuses de ceux pour qui exister consiste à être de l’After avec la bande à Beigbeder au Montana (dans son Limonov, Emmanuel Carrère parlait aussi de la souffrance qu’il y eut pour lui, alors jeune littérateur en devenir, de n’avoir jamais osé franchir les portes du Palace…) Tout est tordu en ce monde d’écrivains et de crevures : le prophète cadavérique qui emmerde tout le monde avec la mort de la littérature – « un con qui se prend pour Léon Bloy sous prétexte qu’il a un teint d’endive et l’injure à la bouche » ; l’animateur de télé imbu de lui-même et qui vous montre qu’il n’en a « rien à cirer » de vous ; ou même Marc Lambron, l’ami sincère du héros mais qui a droit à son portrait saint-simonien. : « son visage est trois fois enroulé dans une écharpe de soie qui lui part du cou et arrive sous le nez, ce qui doit être un truc pour que le regard d’autrui aille plus vite au centre de son visage, dans lequel le point remarquable est constitué de ses yeux mi-clos de fumeur de pétard qui ne fume pas de pétard. » D’ailleurs, Saint-Simon, tout comme René Girard, mais aussi Proust et Breat Eston Ellis, font partie de ces écrivains « qui s’intéressent aux raisons pour lesquelles on tombe malade de ne pas être dans les chaussures d’un autre… » Certes, on peut toujours tomber sur un attaché de presse exalté qui vous redonne foi en vous, ce David Spoken, sorti tout droit d’un album de Marvel ou d’un opéra de Wagner, directeur de la revue en ligne « L’anneau », et qui promet au pauvre auteur de le décoincer question intérêts personnels et de le faire « entrer dans la vraie putain de logique de construction d’une fucking carrière » sauf si celui-ci « préfère rester un fucking loser à attendre comme un con que la brique d’or du succès tombe sur sa tête de touriste. » Affres des réseaux sociaux. Tortures par l’espérance et retours sisyphiens de son impuissance. En vérité, le gotha est un golgotha.

Et ce n’est pas un hasard si ce roman tragicomique s’enchâsse entre deux enterrements, ceux de Jérôme et de Charles, amis intimes du narrateur et qui avaient réglé de longue date le rituel, soit le mode social, de leur entrée dans l’éternité, l’un par « la cérémonie ostentatoire dans un cadre dépouillé » à Saint Louis des Invalides, l’autre par « la cérémonie dépouillée dans un écrin baroque et doux » à Saint Sulpice - « le point de rencontre entre le fini et l’infini » étant comme tout le reste une affaire culturelle. Dans une vie de snob comme dans toute vie, mondanité et spiritualité cohabitent. Il s’agit toujours de savoir si l’on va « rencontrer un vrai principe ou se pisser dessus ». A moins que l’on arrive à jouer sur les deux tableaux, le vrai et le faux, le sincère et le calculé, le charitable et le libéral, tels « ces êtres expérimentés et reclus d’impressions (…) simultanément capables d’éprouver une tristesse sincère et de songer à leurs intérêts immédiats. Tandis que les humbles, habitués à perdre leur temps, s’abîment entièrement dans la douleur. » Las ! Le double je(u) n’est pas une vie. Et à la fin, le mimétique pleure.


 

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Loïc Di Stefano


 

28/05/2012

Sophie Brissaud, le temps de Déméter

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 Il y a le livre des récompenses et il y a le livre des punitions. Le premier s’intitule Au champagne ! (40 recettes de chefs autour du champagne), le second Ever green food.

Quoiqu’avec Sophie Brissaud, l’écrivaine-cuisinière-photographe-théiomane-globe trotteuse- blogueuse, qui a signé ces deux beaux ouvrages, la cuisine verte et bio peut, elle aussi, participer aux récompenses. Telles ces « Morilles, feuilles de capucine, raisins et oignons » dont la photo nous fait baver, page 56, ou ce « Faux Parmentier de racines », page 197, dont il faut, pour l’obtenir, « rapidement flétrir les épinards ou les blettes » - ainsi, l’on peut « flétrir » les légumes pour les rendre meilleurs. Triple plaisir de ce livre culinaire, visuel et littéraire !

A chaque page son régal et sa langue. A chaque saison, sa collection de recettes – car l’une des leçons de Sophie Brissaud est de respecter les saisons, chaque produit ayant la sienne. Ne déréglons pas notre alimentation sous prétexte que le climat se dérègle, et rappelons-nous que nos ancêtres n’avaient pas d’œuf en hiver, les poules n’en pondant pas… jusqu’à la Chandeleur. Les « Tiges de rhubarbe épicées », cet « amuse-bouche taquin, croustillant, frais et épicé », seront délicieuses au printemps, tandis que les « Calzoncelli de marrons de Frassineto » bienvenues en automne. Mais moi, ce que je voudrais, c’est ce « Hareng à la fourrure », pardon, « sous la fourrure », page 149, ne serait-ce que pour utiliser la « mandoline à julienne » (quelle belle appellation  pour une râpe !) – en automne, également, zut ! Que dire, enfin, de ces très joyciens « Légumes rôtis, ventrèche et xipister », page 107, sauf qu’ils donnent furieusement envie – le ventrèche étant un lard de poitrine salée, le xipister  (qu’il faut prononcer « chipister ») une sorte de sauce basque à base d’ail, de piments, de poivrons et de thym - mais qu’il faut attendre l’été pour les déguster au maximum de leur saveur. Tant mieux.

Sophie Brissaud le précise dans sa goûteuse introduction : l’objet de ce livre est de réapprendre à « guetter l’apparition annuelle des aliments que nous aimons, [redécouvrir] l’importance des rythmes qui scandent notre vie, [comprendre] physiquement les vertus de la patience et les plaisirs de l’attente. » Remettons-nous, oserait-on dire, au temps de Déméter. Et réhabilitons le légume qui, en France et dans les pays du centre et du nord, a longtemps été associé aux jeûnes, aux privations, et fut synonyme à la fois de bonne santé et de discipline (« mange ta soupe ! »), contrairement à ce qui se passait dans les pays du sud, par exemple en Grèce ou en Italie, où l’on savait privilégier sa saveur (et où  il était d’ailleurs plus rouge, orange et jaune que vert).

En vérité, le « bio » fut notre passé, sera notre avenir, et commence, grâce, entre autres, à la mondialisation, à être notre « présent ». Fusion culinaire et recentrage alimentaire vont de pair. En ce sens, Sophie Brissaud plaide pour un locavorisme (du latin « locus », lieu, et « voro », dévorer) avisé : « non pas tout manger en production locale et saisonnière », ce qui aboutirait à une xénophobie alimentaire, « mais appliquer cette préférence là où elle est possible ». En fait, universaliser les productions locales quand elles existent, et se garder de créer de la concurrence artificielle à base de produits non locaux cultivés qui plus est à n’importe quelle période de l’année : évitons, par exemple, de faire venir des pommes de terre d’Egypte, qui seront conditionnées en Hollande, trimballés en camion à travers toute l’Europe, alors que nous en avons chez nous.

De même évitons de vouloir à tout prix consommer du raisin ou des cerises toute l’année sous prétexte qu’on en cultive n’importe comment n’importe quand n’importe où.  Et n’oublions pas que comme le disait le chef Ferran Adria, cité par l’auteure, « une bonne sardine sera toujours meilleure qu’un mauvais homard ». D’ailleurs, ne croyons pas que la cuisine aux légumes n’est qu’une cuisine végétarienne : « c’est une cuisine sans excès, consciente mais non dogmatique, attentive au végétal et omnivore, délivrée des craintes alimentaires (tout est bon en quantité raisonnable)… »

Impossible de le contester quand on voit cette « Daube de queue de taureau », page 201, ou ce « Boudin fermier, maquereau, pomme verte et gingembre », page 204, sans oublier la fabulissime « Aiguillette de vieille au thé végétal et ceviche de pêches », page 66, ni l’orgasmique….. J’arrête, je vais finir par tout citer !

 

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Ever green food, par Sophie Brissaud et Catherine Madani (photos), Editions de La Martinière, octobre 2011, 30 euros.

Au champagne ! (40 recettes de chefs autour du champagne), par Sophie Brissaud et Jean-François Rivière (photos), Editions de La Martinière, octobre 2011, 29 euros.


Cet article est paru dans le dernier Magazine des Livres au printemps 2012.

Rendez-vous prochainement sur le nouveau site de Joseph Vebret, LE SALON LITTERAIRE

 

06/03/2012

A l'école de l'antimodernité

 

Tissot, le cercle de la rue royale.jpg

[James Tissot, Le cercle de la rue Royale (Orsay)]

 

Puisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring* commence aujourd’hui, il n’est peut-être pas inutile de s’interroger sur les fondements qui nous poussent à participer à cette glorieuse revue, et pour reprendre l’énoncé d’un lien que l’on peut trouver en bas d’écran, répondre à la question : qui sommes-nous ?

[*Ce texte a été publié une première fois le 26 janvier 2012 sur le site du Ring.]

Oui, qui sommes-nous ? De petits réacs hargneux à la sauce néoconservatrice, comme disent ceux que l’on énerve ? De fort toxiques consanguins en manque d’autorité et qui flirtent avec l’inflirtable, comme certains ennemis en font courir le bruit ? De surréalistes littérateurs en devenir qui rêvent de fight comme accusent ceux qui font tout pour nous imiter et nous parasiter ? La nébuleuse Dantec & Houellebecq ? Voilà qui va mieux. Valeureux compagnons de route de Philippe Muray, Pierre-André Taguieff et Benoît XVI ? Avec plaisir. Antimodernes décomplexés et flamboyants qui n’aiment rien tant, et jamais plus que cette année, que la danse et l’apocalypse ? Ce n’est pas à nous de le dire. Dandys anarchisants qui font du moonwalk sur les étoiles ? Oulouloulou ! Polémistes stylés de tous les chemins qui mènent à Rome ? Et comment ! Mais de quel droit prends-je la parole au nom des autres ? Et qu’est-ce que c’est que cette autoglorification insensée que même Kim Jong-il n’aurait pas osé  ? Non, ce qui m’intéressait pour ce premier post de l’année, c’était de revenir un instant sur cette notion d’antimoderne qu’Antoine Compagnon lança naguère pour sa gloire et celle, éventuellement, de l’université, et que nous sommes quelques uns, je crois, à partager ici. Et pour cela, puiser notre inspiration dans ce bel essai publié l’an dernier aux Classiques Garniers, La polémique contre la modernité, Antimodernes et réactionnaires, une somme d’études réunies par Marie-Catherine Huet Brichard et Helmut Meter. Qui sommes-nous donc, antimodernes, si nous le sommes ?

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royale[Nesterov, Portrait de l'artiste]

De bien tristes sires. En effet, d’après Antoine Compagnon, un antimoderne est d’abord un moderne qui n'a pas bonne conscience. Un antimoderne est une sorte de moderne malheureux. Quelqu’un qui déteste la modernité et va le dire sur Facebook. Ou qui déteste Facebook et va le dire sur Tweeter. Ni réellement conservateur ou traditionaliste, ni conformiste ou néo-classique, il est « un moderne divisé, partagé, dans la haine de lui-même ». La haine de nous-mêmes ? Oups ! Nous n’en demandions pas tant. Nous aurions plutôt parlé de distance ou de contradiction avec soi-même (qui est, disait Kiekegaard, la marque de la liberté), de paradoxe, de mise en abîme, de fêlure, de blessure, c’est-à-dire de conscience de soi et du monde. L'antimoderne aurait les tares (ou les valeurs) de son temps mais il ne s'en féliciterait pas pour autant. Il (se) déprimerait tout seul. Il dirait oui mais non. Une sorte de mondain antimondain en quelque sorte, très cultivé mais très anticulturel, qui aurait traversé de fond en comble son époque mais qui en serait sorti dégoûté (et non indigné – l’indignation étant, comme chacun sait, le fait du moderne militant.) Car contrairement au réactionnaire ou au traditionaliste, l’antimoderne arpente la modernité. Il connaît le monde comme Proust connaissait les salons avant d’écrire la Recherche ou comme Nietzsche fut tenté par le nihilisme avant d’en être le contempteur. L’antimoderne serait en ce sens un repenti de la modernité dans laquelle il verrait parfois une forme de décadence -  « car, mis à part le fait que je suis un décadent, j'en suis aussi le contraire », écrivait Nietzsche. Mais peut-être plus que la modernité en tant que telle, ce serait l’engouement pour celle-ci qui dégoûte l’antimoderne. Non pas la fête en soi mais la fête comme seul mode d’être. Non pas Disneyland mais le monde réduit à Disneyland et ravi de l’être, en redemandant. L’antimoderne apparaîtrait alors, tel Philippe Muray pour l’éternité, moins comme celui qui veut liquider la modernité que comme celui qui veut l’exorciser – lui arracher ses démons narcissiques, la corriger de son autocélébration permanente, la guérir de son onanisme sociétal.

Mais ne pas rendre grâce aux choses dont on profite comme tout un chacun, dénoncer ce dont malgré tout on ne saurait plus se passer, critiquer ce qui nous contente même secrètement, est-ce bien sérieux  ? Cracher dans la soupe - est-ce là la morale douteuse de l’antimoderne ? Comportement paradoxal, incompréhensible et finalement scandaleux pour le moderne et auquel il sera difficile de donner tort. Pour ce dernier, l'antimoderne apparaît en effet comme l’incohérent par excellence (au contraire du réac qui est un ennemi plus repérable) et ses « déchirures » à la fin d’un ridicule intenable. A quoi sert donc de conspuer le progrès si c'est pour quand même en jouir ? Que sert-il d'ironiser sur des valeurs que l'on fait semblant de ne pas adopter - et cette ironie permanente, d’ailleurs, dans laquelle s’enferme ce petit marquis, est-ce là le fait d’un esprit adulte ? Non, bien sûr. Pour le moderne fier de l’être, l'antimoderne fait simplement perdre du temps. C’est un parasite récalcitrant. Un dépressif plein de morgue. Un grincheux inutile. Un misanthrope doublé d’un tartuffe qui tiendrait le point de vue de la restriction mais sans se restreindre lui-même dans son intendance. Bref, un mauvais esprit qui trouve malin de brouiller les pistes.

ring,la polémique contre la modernité,james tissot,le cercle de la rue royale,nesterov,portrait de l'artiste,charles maurras,intouchables,omar sy,hut weber,hitler,chaplinLe littéral, ce n'est plus le barbare

Contrairement au centriste qui est à droite pour les gens de droite et à gauche pour les gens de gauche (malicieuse définition de Compagnon) l'antimoderne serait à gauche pour les gens de droite et à droite pour les gens de gauche. La belle affaire ! Il n’y a pas plus pénible, plus infantile attitude. Et ça se réclame dandy ! Pour le moderne, soucieux avant tout de vérité tautologique et qui au fond veut en finir avec les contradictions (c’est-à-dire avec la liberté), l’antimoderne complique inutilement les choses. L’antimoderne invente des problèmes. Or, la spécificité du moderne est d’en finir avec tous les anciens problèmes qui ont empoisonné l’ancienne humanité. Prenez Michel Onfray, moderne parmi les modernes. Pour lui, il n’y a pas de problème ou plutôt il ne devrait pas y en avoir. Il ne devrait pas y avoir d’Œdipe, il ne devrait pas y avoir de péché originel, il ne devrait pas y avoir de castration, il ne devrait pas y avoir  de Croix, il ne devrait pas y avoir de résurrection ni de rédemption ni de salut ni de guérison, il ne devrait surtout pas y avoir de réversibilité – cette notion chère à Joseph de Maistre et qui indignera à mort le moderne. Non, pour ce dernier, les choses sont ce qu’elles sont. Les mots disent ce qu’ils disent. Le seul empire admis est celui du bien. Point barre. Le moderne se veut logique, imparable - littéral. La seule vérité qui tienne est tautologique, parménidienne : ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas. Tout le reste est littérature, mensonge, manip. Et si le moderne se sent investi d’une mission, celle-ci consistera à abolir cette croyance en l’équivocité du sens. La littérature en premier lieu. Si Houellebecq a écrit un livre sur le clonage, c’est qu’il est pour le clonage, c’est clair. Si Littell a écrit un livre sur le nazisme, c’est qu’il est nazi lui-même, c’est encore plus clair. J’exagère ? Allez donc consulter De l'extermination considérée comme un des beaux-arts, de François Meyronnis, publié chez Sollers en 2007, l’ouvrage le plus significatif de ces dernières années, et qui explique, avec un sérieux mortifiant, que La possibilité d’une île de Michel Houellebecq et Les bienveillantes de Jonathan Littell sont deux livres toxiques qui ne font que collaborer à ce quoi ils font semblant de résister. Faire un roman du nazisme, et même le plus documenté, le plus historique, c’est complaire au nazisme, ni plus ni moins. Avec Houellebecq et Littell, l’acte d’écrire ne relève plus, selon Meyronnis, que d’un « besoin de disparaître qui s’empare de l’auteur ; et qu’il reporte sur l’espèce humaine dans son ensemble » (p 89). Autant dire de  Molière qu’il déteste l’humanité quand il écrit Le misanthrope ou de Shakespeare qu’il veut exterminer tout le monde quand il écrit Richard III ! Et d’ailleurs, nul besoin de mettre un point d’exclamation pour exprimer notre consternation, notre Ligneur de Risque l’écrit sans complexe : via Houellebecq, « la littérature s’avère un misérable auxiliaire du crime » (p 162). Il n’y a plus d’écart, plus de métaphore entre ce que l’on écrit et ce qui a été ou ce qui est. Il n’y a plus à distinguer le mot de la chose. Il n’y a plus de possibilité d’un livre. Et encore moins de possibilité d’un film.

ring,la polémique contre la modernité,james tissot,le cercle de la 
rue royale,nestarov,portrait de l'artiste,charles 
maurras,intouchables,omar sy[Pub pour le magasin de chapeau Hut Weber : It's the hat]

Pire que la littérature, le cinéma est le lieu de tous les saccages et de tous les mélanges :  Charlie Chaplin / Adolf Hitler, même combat – c’est l’hallucinante thèse de Stéphane Zagdanski dans La mort dans l’œil, l’autre essai, publié en 2004, qu’il faut absolument lire si l’on veut comprendre comment la modernité (et la plus pointue, la plus visionnaire, la plus « in »), se pense elle-même, et n’a de cesse, comme l’avait tellement bien vu Houellebecq au début des Particules élémentaires, de vouloir abolir l’univers de la séparation, de la distinction, de la représentation. Pour le moderne à la pointe de la modernité, représenter le mal, c’est le déployer. Et l’image est le mal par excellence. L’image tue l’être. Place, donc, aux êtres sans images. Place aux hommes sans reflet et aux femmes sans ombres. Place à l’humanité sans fêlure. Place à l’humanité abolie.

Il est remarquable de constater que les dames patronnesses et autres Ernest Pinard d’aujourd’hui proviennent non plus des bancs réactionnaires, ligues de vertus d’antan ou police des bonnes mœurs, mais bien des laboratoires d’idées les plus intellos et les plus germanopratins, comme Lignes de risque et autres post-sollers clubs. Meyronnis, Zagdanski, et même s’il a l’air de se situer loin d’eux, Onfray – les trois Femmes savantes de l’époque et qui synthétisent le credo du moderne : érudition au service de madame Michu, transparence biographique (si Freud a menti dans sa vie, ça veut dire qu’il a menti dans son œuvre), littéralisme triomphant. Pour le moderne, ce n’est plus le littéral qui est barbare (et comme le disait Adorno), c’est tout ce qui n’est pas littéral, c’est le spirituel. C’est l’esprit qui dialectise, qui plaisante, qui séduit, qui donne du sens, qui donne des sens, qui polémique, qui érotise, qui élève, qui prie – en gros qui embrouille. Or, le moderne ne veut pas d’embrouilles. Le moderne ne veut pas chercher midi à quatorze heure. Le moderne trouve archaïque le perspectivisme. Le moderne veut un monde clair, total, tautologique – totalitaire. Surtout, le moderne ne veut pas avoir honte de lui-même. Le moderne veut chasser la mauvaise conscience immémoriale (nous allions dire « chrétienne ») de la condition humaine. Le moderne veut en finir avec les notions de perversion ou d’aberration. Le moderne veut en finir avec le jugement de Dieu.

En ce sens, Maurras, qui n’a jamais eu ni mauvaise conscience ni peut-être même conscience de ses aberrations, et qui, entre autres de celles-ci, se proclamait « catholique mais athée », réapparaît comme un moderne assumé de la pire espèce. Maurras – moderne jusqu’au fascisme, c’est ce qu’il faut explorer.

ring,la polémique contre la modernité,james tissot,le cercle de la rue royale, nestarov, portrait de l'artiste, charles maurras, intouchables, omar syring,la polémique contre la modernité,james tissot,le cercle de la rue royale, nestarov, portrait de l'artiste, charles maurras, intouchables, omar syMaurras, romantique et positiviste

S’il y a des penseurs odieux, c’est bien les penseurs qui  renient leurs goûts ou leurs penchants au nom de leurs idéaux, qui se castrent au nom de leur vérité. Maurras qui dira de Verlaine qu’il est « le plus mélodieux des poètes modernes » autant qu’ «  il se trouve presque toujours à court d’harmonie » (et parce qu’il a la sensibilité bien trop dégénérée, sinon bien trop… féminine), Maurras qui clamera un jour que Raoul Ponchon est le plus grand poète de France (un peu comme Nietzsche déclara naguère, et pour des raisons « philosophiques », « méditerranéennes », préférer Bizet à Wagner), Maurras qui fera de son poète préféré, Baudelaire, son ennemi intime, est de ceux-là. C’est que Baudelaire, dont Maurras disait quand même qu’il était «  comme un canton secret de lui-même »,  promouvait un sens de l’idéal peu compatible avec celui de L’Action Française. Baudelaire était trop sale pour l’Action Française. Trop sale dans sa manière de sentir, trop complaisant dans sa manière d’exprimer, et surtout trop incohérent dans sa « politique », si tant est qu’il en ait eu une, c’est-à-dire trop antimoderne – car Baudelaire, c’est le génie qui célèbre ce qu’il réprouve, qui honore ce qu’il condamne, celui dont l’esthétique et l’éthique ne vont pas ensemble, celui qui ose la contradiction, l’inconséquence, le paradoxe, la fleur – oui mais « du mal ». Tout cela est insupportable au moderne qui se veut au contraire le plus conséquent possible dans ses choix, sa morale et ses goûts. Mais peut-il l’être ? Peut-on l’être ? Et qu’est-ce qui se passe quand on arrive à l’être ? Mais on devient fasciste bien sûr ! C’est aussi cela le fascisme : une volonté de faire de tout un grand corps sain, ou qu’on forcera à être sain, une obsession d’unir toutes les forces en une seule, et non par des correspondances malsaines où les parfums, les couleurs et les sons se répondraient, non, surtout pas, pas de ténébreuse et profonde unité, pas de parfums corrompus, aussi riches et triomphants soient-ils (les ténèbres, la nuit, la corruption de l’être, c’est précisément ce dont on ne veut plus, vous avez compris ?), mais bien par des mariages, forcés s’il le faut, des emboitements où tout serait dans tout et réciproquement, afin de parvenir à cette totalité sans extériorité dont on rêve (comme le Paradis de Dante), où tout serait concentré dans la cité, le terroir, le camp scout. Pour le moderne comme pour le fasciste (qui n’est rien d’autre qu’un moderne au carré), il s’agit de résoudre tous les problèmes, de surmonter toutes les contradictions (et la Croix en est une qu’il faudra régler fissa), de faire en sorte que toutes les forces s’arrangent dans un même agencement, lui-même mis au pas par un principe premier – à la petite difficulté près que l’on est bien en mal de trouver celui-ci, ce qui est le comble du paradoxe (d’autant plus paradoxal que cette notion de paradoxe fait horreur au moderne !). Un Arché, oui, mais lequel ? Tout le drame de Maurras est là.

ring,la polémique contre la modernité,james tissot,le cercle de la rue royale,nesterov,portrait de l'artiste,charles maurras,intouchables,omar sy,hut weber,hitler,chaplin,cheval de guerre,steven spielbergComme le note Jean-Yves Pranchère dans son très remarquable article « Un romantisme du positivisme : les ambiguïtés de l’antiromantisme de Charles Maurras », le problème de Maurras est qu'il a voulu penser l'ordre des choses selon un principe fondateur et autoritaire…mais sans jamais être sûr de celui-ci. Comment penser l’ordre du père sans idées mères ? Voilà le hic. Là-dessus, Pranchère est lumineux : chez Maurras, « la notion d’ordre se trouve suspendue à un principe indéterminé, ou du moins faillible : il n’existe aucune norme absolue ou transcendante qui déciderait de la juste hiérarchie des besoins. » Eh bien, dites-moi, ça commence fort, le parti de l’ordre ! Et ça continue pire. Puisque l’on n’est plus sûr d’une légitimation par le haut, mieux vaut alors une légitimation par le bas : la soumission de la sensibilité à la raison, qui est le cheval de bataille de Maurras (car sinon on est une bonne femme comme Verlaine et être une bonne femme, c’est être barbare !), ne proviendrait pas de la raison mais de la condition d’épanouissement de l’animal humain. « Pour être un homme complet, écrit Maurras, il faut être un bon animal. » Miaou. «  La justification de la raison, commente Pranchère, n’est pas dans l’inconditionnalité du vrai, mais dans la fonction de l’animalité humaine qu’elle remplit. » La raison au service non du vrai (ou de Dieu) mais au service de la bête. L’action et la grandeur en branle absolue mais sans objectivité supérieure qui la légitime. A la question inévitable « selon quel principe classerez-vous ? » Maurras restera toute sa vie hésitant – « la définition la plus nette qu’il ait jamais donné de l’ordre », explique Pranchère, n’aura été que dans « la conformité d’un être à tous les éléments de sa destinée ». On croit rêver.  La hiérarchie exigée et exigeante mais sans que rien ne la légitime vraiment autre que la normativité destinale ! L’absolutisme, oui, mais sur fond d’empirisme ! Voici donc une doctrine qui pose l’ordre comme premier besoin de l’âme selon un credo que n’aurait pas nié Simone Weil, mais qui (contrairement à Simone Weil) est bien en peine d’en dénicher un qui puisse le convenir. Autant devenir alors relativiste, tolérant, social démocrate, moderne bon teint, pourquoi pas ? C’est ce qui est impossible à Maurras trop épris d’idéalisme et de totalité. Dès lors, sa doctrine mêlera sans complexes intégrisme nationaliste et incertitude métaphysique, traditionalisme total et relativisme positiviste, catholicisme d'Etat et athéisme personnel. A la fois classique par défaut (de foi) et par excès (d’intention), réclamant une structure forte et mystique à la cité mais étant bien en peine d'adhérer à telle force ou à telle mystique, se prétendant royaliste mais se révélant totalement indifférente, sinon méprisante, à l'égard de la personne du roi, on  comprend que cette pensée ne pouvait que fort mal tourner et faire de son auteur un parangon de fascisme à la française. Car le fascisme est bien ce résultat contre nature entre mysticisme sans Dieu et politisation sauvage de la cité. Qu’est-ce qu’en effet qu’un fasciste sinon un intégriste sans objet, un fanatique qui ne sait pas réellement ce qu’il veut, mais qui veut absolument quelque chose ? « L’homme aime mieux vouloir le néant que ne pas vouloir », écrivait Nietzsche à la toute fin de la Généalogie de la morale. Ainsi Maurras : une sorte de penseur du terroir qui n'en a rien foutre du terroir, un faux traditionaliste qui exalte les traditions, au bout du compte, un esprit violent et confus et dont la polémique,  « l'une des plus basses qu'on ait lues » disait Bernanos, en appelle parfois à la liquidation réelle de l'adversaire, faute de pouvoir et de vouloir le convaincre. Comme le dit Pranchère, « il ne s’agit pas pour Maurras,  à travers la véhémence de l’injure, de détruire l’illusion des grandeurs humaines pour montrer le grotesque d’un monde asservi au péché ; il s’agit d’exterminer politiquement l’adversaire en niant son appartenance à la communauté nationale ou humaine. »  Combien de blogueurs devraient en prendre de la graine ! Combien de sous maurrassiens qui se prennent pour Bernanos ou Léon Bloy et qui corrompent le langage dont ils font mine de faire si grand cas, confondant vitupération et trolling, sainte colère et stalking ! Règle élémentaire de psychologie littéraire : moins on est sûr de soi, de son talent et de ses idées, plus on est méchant.  Et c’est pourquoi Maurras est un si débectant personnage. Parce qu'il manque cruellement de charité, soit de générosité, de conviction, soit d’altérité. Parce qu' il prend la politique trop au sérieux (« politique  d’abord ») mais que ses valeurs sont celles d’un utilitariste. Parce que sa violence verbale va de pair avec une violence d’état – et qu’en ce sens Pranchère a foutrement raison de noter que dans ses appels au meurtre, il porte « une responsabilité morale dans certains assassinats politiques » (il faudra un jour poser la question chère à Simone Weil de l’impunité littéraire). Parce qu'il a réellement pris parti pour la Gestapo contre les maquisards pendant la Résistance. Parce que sa doctrine est inscrite dans un système d’affects dégueulasses : antisémitisme et essentialisme culturel français d’une part, et pourrait-on dire, absence d’humour, soit absence de distance, de contradiction, de compassion, d’autre part. Parce qu’il est anti-français au nom d’une France idéale qui n’a jamais existé. Maurras, c'est la politisation jusqu'à l'abolition de l'humour, la polémique jusqu'à l’expulsion de l’adversaire comme corps étranger, enfin, le ressentiment nationaliste qui va jusqu’à souhaiter l’invasion étrangère de la nation pour punir celle-ci de ne pas l’avoir été assez. Bigot car incroyant, fanatique car incertain, voulant réunir tous les contraires mais inapte à la conciliation (sauf avec les vrais ennemis) ; n’ayant de cesse de vouloir harnacher ses goûts à ses idées, sa complexion à son idéologie, son romantisme nerveux à son classicisme cérébral, et cela au risque de se nier lui-même ; incapable de se remettre de l’absence de transcendance qu’il a lui-même instauré (ou qu’il s’est lui-même imposé par manque de foi, c’est selon) et encore moins de sublimer le jeu des apparences et du hasard, et cela malgré sa fréquentation fervente de Lucrèce ; incapable d’admettre ni d’affirmer le retour éternel de toutes choses ; incapable, au fond, d’être un épicurien joyeux ou un nietzschéen insouciant,  l’anti-antimoderne trouvera de quoi calmer ses angoisses dans cette synthèse improbable de romantisme et de positivisme, de classicisme et de paganisme, de nationalisme et de scientisme.  A l’inverse des « antimodernes qui nous fascinent [parce qu’ils] avouent les contradictions qui les traversent [et parce que] leur modernité s’affirme dans l’assomption d’un déchirement ou d’une impossibilité », Maurras est celui qui précisément a voulu « délivrer le pessimisme antimoderne de son passéisme nostalgique pour le mettre au service d’une contre-révolution résolue et dictatoriale. Aveugle à ses propres contradictions, son antimodernité est, elle aussi, moderne – non plus au sens d’une pratique de la distance à soi, mais au sens d’une adhésion immaîtrisée à la modernité positiviste. » Ainsi pourra se définir le maurrassisme et d’une certaine manière la modernité. Une refus de la contradiction inhérente à chacun que permet seule cette « distance à soi ». Un refus de la Croix comme condition humaine. Un refus de la tragédie et de l’ombre. Un refus, au fond, de la liberté. La fleur moderne de l’être ne saurait être une fleur du mal.

ring,la polémique contre la modernité,james tissot,le cercle de la rue royale,nesterov,portrait de l'artiste,charles maurras,intouchables,omar sy,hut weber,hitler,chaplinEt maintenant, les fleurs du bien.

Philippe Muray l’avait prédit : «  le droit du lecteur à ne lire qu’au premier degré » est devenu un droit imprescriptible, et sera bientôt le devoir de tout un chacun. Pourquoi donc célébrer des fleurs en disant qu'elles sont « du mal » ? C'est bien d'un antimoderne d’enfant gâté, ça ! Non, aux yeux du moderne, si l'on célèbre les fleurs, on les appellera « les fleurs du bien », et basta ! Et si l'on fait l'apologie des paradis artificiels, on militera pour, mais on ne fera  pas comme cet antimoderne de Baudelaire qui nous décrit d’abord, et avec quel contentement, les effets du hasch pour finir par dire qu'il est pour sa prohibition. Non, quand on est pour, on est pour, quand on est contre, on est contre. Penser autrement, c’est être hypocrite et le moderne accepte tout sauf l'hypocrisie et les contradictions ineptes. Le moderne ferait aujourd'hui un procès à Baudelaire non parce que celui-ci a parlé complaisamment des péchés du monde, mais parce qu'il parle du monde toujours sous l'angle du péché. Or, le péché, c'est ce qu'il faut abolir. Tout comme la castration. En finir avec le jugement de Dieu, comme nous avons dit, mais aussi avec toutes les instances tragiques qui depuis Sophocle jusqu’à Freud ne cessent de nous empoisonner la conscience. Non, la vie n’est pas tragique, dit le moderne. Il y a certes des malheurs, de la souffrance, des guerres atroces, des gens qui meurent de faim, des enfants qu’on viole et des adultes qui se suicident, tout cela, on ne le nie pas, mais ce que l’on nie, c’est l’explication tragique qu’en font les religions, les mythes et la littérature. Bien au contraire, s’il n’y avait pas ces pensées tragiques, il n’y aurait pas tant de tragédies dans le monde. La pensée tragique, qu’elle relève de la dette, du péché ou de la circoncision, est un mauvaise croyance opératoire qui ne fait qu’ajouter du malheur aux malheurs du monde et qui sous prétexte de trouver du sens aux choses met du sel sur les plaies. La pensée tragique n’est pas un constat du monde mais son exécution. Dès lors, il faut purger le monde de ces influences malsaines. Le défreudiser, le déchristianiser, le désophocliser. Pour le moderne, à la fois relativiste et positiviste, c’est clair : moins de pensée tragique = moins de tragédie dans le monde. Moins de Sophocle = moins d’Œdipe dans les familles. Moins de Shakespeare = moins de Richard III dans l’Histoire. Le mal, c’est à la fois l’Eglise Catholique et la littérature – en un mot, le roman, le « Rome en ». Balzac, Flaubert, Maupassant, Zola, Proust, Céline, qu’ont-ils fait sinon souiller les âmes avec leur pessimisme sadomaso, leur complaisance à la misère et à la cruauté, leur pathétisme lyrique – et cette croyance inique, tirée tout droit de Joseph de Maistre, en la réversibilité des peines et des chagrins ? Non, la souffrance ne rachète personne. Non, le sang des innocents ne sauve pas les coupables. Non, le sacrifice n’est pas ce que chacun doit à chacun. Non, la Croix n’est pas nécessaire. Non, on n’a pas besoin, sauf si on est tordu, d’un Christ qui vient prendre notre place. Non, « tous les êtres ne gémissent pas » contrairement à ce que disait ce fou de Maistre. Non, être homme ne signifie pas avoir peur hors du péril, comme le disait cet autre fou de Pascal. Non, l’inconscient n’existe pas. Il y a certes dans la vie des périls qu’il faut craindre mais il n’y a pas de périls intérieurs que l’on devrait s’inventer pour faire plaisir au Buisson Ardent ou au divan du cabinet de psy. Il faut arrêter avec ça. Il faut que les écrivains d’aujourd’hui et de demain écrivent autre chose que la énième transposition de Job ou de Judas, d’Electre ou d’Œdipe.

ring,la polémique contre la modernité,james tissot,le cercle de la rue royale,nesterov,portrait de l'artiste,charles maurras,intouchables,omar sy,hut weber,hitler,chaplin«… mais nous, artistes d’un autre siècle, que peindrons-nous ? Chercherons-nous dans la pensée de la mort la rémunération de l’humanité présente ? l’invoquerons-nous comme le châtiment de l’injustice et le dédommagement de la souffrance ?  Non, nous n’avons pas affaire à la mort, mais à la vie. Nous ne croyons plus ni au néant de la tombe ni au salut acheté par un renoncement forcé, nous voulons que la vie soit bonne, parce que nous voulons qu’elle soit féconde. Il faut que Lazare quitte son fumier, afin que le pauvre ne se réjouisse plus de la mort du riche. Il faut que tous soient heureux, afin que le bonheur de quelques-uns ne soit pas criminel et maudit de Dieu. »

Est-ce Michel Onfray ou Caroline Fourest qui écrit ces lignes ? Non, c’est George Sand dans le premier chapitre de La mare au diable et qui met en place pour deux siècles et peut-être plus les fondements d’une littérature progressiste et humanitaire. Une littérature qui opèrerait une réforme esthétique et morale en vue du bien-être et de la dignité pour tous. Une littérature qui ne serait plus « littérature du mal » ou « mort à crédit » mais bien amour de la vie, confiance en l’humanité, bonheur des enfants.

« Nous croyons que la mission de l’art est une mission de sentiment et d’amour, que le roman d’aujourd’hui devrait remplacer la parabole et l’apologue des temps naïfs, et que l’artiste a une tâche plus large et plus poétique que celle de proposer quelques mesures de prudence et et de conciliation pour atténuer l’effroi qu’inspirent ses peintures. Son but devrait être de faire aimer les objets de sa sollicitude, et au besoin, je ne lui ferais pas un reproche de les embellir un peu. L’art n’est pas une étude de la réalité positive ; c’est une recherche de la vérité idéale, et Le vicaire de Wakelfield fut un livre plus utile et plus sain à l’âme que Le Paysan perverti ou Les Liaisons dangereuses. »

ring,la polémique contre la modernité,james tissot,le cercle de la rue royale,nesterov,portrait de l'artiste,charles maurras,intouchables,omar sy,hut weber,hitler,chaplinTout est dit : la littérature progressiste, qui fera du bien à l’humanité, qui rendra le sourire aux hommes, forcément de bonne volonté, ce sera celle-là : une littérature de vicaire. Ou de guérisseur.  Paulo Coelho. Marc Lévy. Guillaume Musso, et tant d’autres. Voilà des auteurs qui valent ce qu’ils valent mais qui au moins, comme dirait François Meyronnis, ne s’avèrent plus les auxiliaires du crime comme ces salauds de Houellebecq ou de Littel - et au contraire de ces derniers, font l’éloge du réel, le leur comme le nôtre. De même au cinéma avec les Cht’is ou Intouchables célébrés par tout le monde du Monde au Figaro. L’important, pour le moderne, qu’il soit populaire ou intello, réac ou progressiste, ringard ou underground, est de célébrer la vie telle qu’elle se déroule, de glorifier le nouvel être social enfin libéré des anciennes instances culpabilisatrices qu’étaient le péché originel ou l’Œdipe, de redonner confiance dans le Dasein. Que l’on soit patriote avec Maurras, socialiste avec Jaurès, indigné avec Stéphane Hessel, ou festif avec Omar Si, l’essentiel est d’abolir l’angoisse métaphysique. Abolir l’ancienne humanité abolie. Et rendre intouchable la nouvelle. « Touche pas à mon époque ». « Touche pas à mon présent ». « Touche pas à ma fête ». « Touche pas à ma tribu ». « Touche pas à mon pacs. » « Touche pas à mon Paris Plage ». « Touche pas à ma Terre. » « Touche pas à ma citoyenneté du monde. » Voilà ce que répète de toutes ses forces vitalistes et mortifères, mortifères car vitalistes, le moderne et voilà ce contre quoi s’élève l’antimoderne. Pour lui, pour nous, il s’agit donc de tenir toujours prête « l’arrière-pensée », « la pensée de derrière », celle qui osera précisément toucher cet empire du bien, non pas tant pour le démolir (il est indémolissable) que pour l’ausculter et parfois le faire douter de lui-même. Et pour ce faire, trouver les rares lieux qui permettent cette liberté.  Le Ring en est un. Le Ring donne le droit à celui qui en est digne d’avoir, comme le dirait Gabriel Matzneff dans son dernier ouvrage, sa « séquence de l’énergumène ».

Bonne année antimoderne à tous !


PS :

Sur l'impunité littéraire, je me suis inspiré de ce passage capital de L'enracinement de Simone Weil :

"De même pour la littérature. Ce serait une solution pour le débat qui s'est élevé récemment au sujet de la morale et de la littérature, et qui a été obscurci par le fait que tous les gens de talent, par solidarité professionnelle, se trouvaient d'un côté, et seulement des imbéciles et des lâches de l'autre.
MAIS LA POSITION DES IMBECILES ET DES LACHES N'EN ETAIT PAS MOINS DANS UNE LARGE MESURE CONFORME A LA RAISON. Les écrivains ont une manière inadmissible de jouer sur les deux tableaux. Jamais autant qu'à notre époque ils n'ont prétendu au rôle de directeurs de conscience et ne l'ont exercé. En fait, au cours des années qui ont précédé la guerre, personne ne leur a disputé excepté les savants. La place autrefois occupée par des prêtres dans la vie morale du pays était tenue par des physiciens et des romanciers, ce qui suffit à mesurer la valeur de notre progrès. Mais si quelqu'un demandait des comptes aux écrivains sur l'orientation de leur influence, ils se réfugiaient avec indignation derrière le privilège sacré de l'art pour l'art.
Sans aucun doute, par exemple, Gide, a toujours sur que des livres comme Les Nourritures terrestres ou Les Caves du Vatican ont eu une influence sur la conduite pratique de la vie chez des centaines de jeunes gens, et il en a été fier. Il n'y a dès lors aucun motif de mettre de tels livres derrière la barrière intouchable de l'art pour l'art, et d'emprisonner un garçon qui jette quelqu'un hors d'un train en marche. On pourrait tout aussi bien réclamer les privilèges de l'art pour l'art en faveur du crime. Autrefois les surréalistes n'en étaient pas loin. Tout ce que tant d'imbéciles ont répété à satiété sur la responsabilité des écrivains dans notre défaite est, par malheur, certainement vrai.
Si un écrivain, à la faveur de la liberté totale accordée à l'intelligence pure, publie des écrits contraires aux principes de morale reconnus par la loi, et si plus tard il devient de notoriété publique un foyer d'influence, il est facile de lui demander s'il est prêt à faire connaître publiquement que ces écrits n'expriment pas sa position. Dans le cas contraire, il est facile de le punir. S'il ment, il est facile de le déshonorer. De plus, il doit être admis qu'à partir du moment où un écrivain tient une place parmi les influences qui dirigent l'opinion publique, il ne peut pas prétendre à une liberté illimitée. Là aussi, une définition juridique est impossible, mais les faits ne sont pas réellement difficiles à discerner. Il n'y a aucune raison de limiter la souveraineté de la loi au domaine des choses exprimables en formules juridiques, puisque cette souveraineté s'exerce aussi bien par des jugements d'équité." (Simone Weil, L'enracinement, "La liberté d'opinion")