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07/09/2006

Mort d'un maître

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In memoriam, Jean-François Revel 1924 - 2006.

On le sait, l'alcool est de droite et la drogue est de gauche. L'alcool ouvre pathologiquement à la réalité, nous la faisant voir dans sa simplicité tautologique - car même si l'on voit "double", l'on voit deux fois la même chose, comme dans la fameuse parole, d’alcoolique s'il en est, de Clément Rosset, "une fleur, je vous dis que c'est une fleur...". La drogue, au contraire, opère une déréalisation de la réalité, faisant de la fleur une femme ou une plante carnivore, souvent un pouvoir - le célèbre Flower Power et ses arrières mondes hallucinatoires. Lucy dans le ciel avec des diamants. Sous-marin rose. Banquise rouge. Paradis communiste. Eden marxiste. Opium des intellectuels. Trahison des clercs dont le premier d'entre eux, celui qui a dit que tout anticommuniste était un chien. Avec le recul, on s'aperçut que c'était plutôt le contraire : tout communiste était un chien. Enfin, "on" - quelques-uns.

 

Jean-François Revel fut sans doute un grand buveur mais ne fut jamais un drogué - toute son oeuvre ayant été justement un combat contre la drogue de son temps, c'est-à-dire l'idéologie socialiste et communiste. "Idéologie" suffira car "idéologie" veut dire système plaqué sur du réel - socialisme.  Contrairement à ce que prétendent les idéologues, le libéralisme n'est pas une idéologie mais un empirisme. Le libéral est celui qui observe le réel et qui tire ensuite ses conclusions. Le jardin est conçu en fonction de la nature. L’idéologue, lui, pense le jardin avant la nature - et le plus souvent dévaste la nature. Encore Clément Rosset : « si les communistes s’étaient installés au Sahara, il y aurait eu pénurie de sable au bout de trois semaines. » On ne fait pas d’omelettes sans casser des hommes – pardon, des œufs, dira le révolutionnaire. Le problème est que non seulement l’omelette est toujours ratée (qu’on cite un pays socialiste libre et prospère) mais le nombre d’œufs cassés, pardon, d’hommes,  dépasse l’entendement. Combien déjà, Stéphane Courtois ? Quatre-vingt millions, cent millions ? Plus ? – Oui mais attention, répondent en coeur les nostalgiques du Parti et toutes les belles âmes, le communisme était à l’origine une idée généreuse, religieuse même, voulant établir l’égalité absolue sur terre, alors oui, nous avons fini par le reconnaître, le goulag fut un dévoiement malheureux et criminel, mais l’on ne saurait jeter le bébé marxo-léniniste avec l’eau du bain stalinien.

 

Là-dessus, il faut tout de suite mettre les points sur les i. Le goulag ou le laogaï ne sont pas des "dérapages" malheureux d'un système "bon en soi" mais bien les produits logiques et nécessaires d'un système pourri en soi. Prétendre le contraire serait aussi obscène que de dire qu'Auschwitz est une "erreur" du nazisme. Non, Auschwitz est au nazisme ce que le goulag est au marxo-léninisme (Staline et Mao n'étant que des suiveurs zélés et même si l'histoire a voulu qu'ils se méfient l'un de l'autre.) C'est que le communisme part d'une erreur fondatrice : l'égalité à tous prix entre les hommes. Idée apparemment « généreuse » mais qui signifie non pas que tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit, combat légitime celui-là et pour lequel se battent les hommes et les femmes de bonne volonté, mais que tous êtres humains naissent libres et égaux en désirs et en besoins. L’égalité au sens communiste est une égalité ontologique, nous allions dire physiologique, biologique, qui vise à concevoir un seul profil d’homme - un seul corps d'homme ! Celui-ci ne vivrait que selon un mode unique prédéterminé où toutes les singularités, les identités et les jugements de goûts n’auraient plus lieu d’être. Il ne serait plus un individu, lieu de tous les vices, mais un homme-ensemble, un homme collectif ou transindividuel. Le communiste, c’est celui qui dit à l’être humain : « tu n’as pas besoin de ça pour vivre heureux » et aussi « tu n’as pas besoin d'avoir ce dont n’a pas besoin l’espèce à laquelle tu appartiens pour être » et encore «  tu n’as pas besoin d’AVOIR pour ETRE. » Bien plus de gens que l’on pense fonctionnent ainsi autour de nous. Elles sont fascinantes ces créatures, communistes dans l'âme, et qui en effet n'ont pas besoin de vivre au-delà de leurs besoins et ne comprennent pas que l'on désire plus que ce que l'on a – c’est-à-dire que l’on désire. Pour eux, le nécessaire pulvérise réellement le superflu.  Jean-Jacques Rousseau était de ceux-là. Une pomme, un quignon de pain et un peu d'air pur suffisaient à son bonheur. Un saint pourrait-on dire - sauf qu'un saint se garde bien d'imposer son régime à autrui. Le saint est celui qui n'a besoin de rien mais qui laisse tout aux autres, et le fasciste, c'est le saint qui décide que sa sainteté devienne le cas de tous. Gare à celui qui tient à son humanité d'antan et à ses caprices archaïques ! On va le rééduquer contre son gré, ce salaud, le forcer à être libre, le corriger de son anthropologie - et s'il est vraiment incorrigible, donc inhumain, le liquider. 

 

A l’homme inégalitaire, "l'aryen", rêvé par  les nazis, répondit l’homme égalitaire rêvé par les communistes (à moins que cela ne fut le contraire). Comme ni l'un ni l'autre ne se trouvaient dans l'humanité, on décida d'opérer dans cette même humanité et d’en extirper un nouvel homme, idéal, racial chez les uns, social chez les autres, et auquel on pouvait risquer de massacrer scientifiquement tous ceux qui correspondaient le moins à celui-ci – tous ceux qui étaient moins égaux que les autres, comme aurait pu dire Orwell. Certes, pour les nazis, les juifs étaient inhumains par nature, par gènes, et par là-même n'avaient aucune chance ontologique d'en réchapper alors que pour les bolchéviques, les koulaks avaient théoriquement le droit de survivre en rendant leurs biens - quoiqu'il soit plutôt difficile de changer socialement du jour au lendemain. Si on les massacra par millions, ce ne fut pas pour des raisons génétiques mais à cause de leur refus social de s'intégrer au  nouvel ordre.  Encore que pour certains idéologues, le social, ne nous leurrons pas camarades, c'est comme le racial, c'est du biologique. "La haine de classe, écrit Gorki, doit être cultivée par les répulsions organiques à l'égard de l'ennemi, en tant qu'être inférieur, un dégénéré sur le plan physique, mais aussi moral." C'est Revel qui souligne dans La grande parade - Essai sur la survie de l'utopie socialiste (Plon 2000), l'un de ses derniers grands livres.

 

A l'époque, l’auteur de La tentation totalitaire était déjà vieux et c'est pourquoi ses adversaires laissèrent sans sourciller le livre faire sa carrière (brillante - mais auprès du lectorat habituel). On n'allait pas discuter avec ce vieux lutteur. C'aurait été d'une part se ridiculiser stylistiquement mais d'autre part ç'aurait été stigmatiser des analyses pénétrantes et somme toute scandaleuses au vu du terrorisme intellectuel qui régnait alors (et continue de régner, n'en déplaise aux Consanguins et à Mithqal) et subséquemment leur faire trop de publicité. Car ce que montre entre autre cette Grande Parade est la consanguinité du nazisme et du communisme - la seule différence véritable résidant dans le traitement médiatique et intellectuel qu’on fit et qu'on continue à faire d’eux. A l'hypermnésie militante du premier, l'amnésie stratégique du second. Aux procès de Nuremberg jamais finis de l'un, les non-lieux renouvelables à l’infini de l'autre, accordés place du Général Fabien ou boulevard Saint Germain. Ce qu'il fallait, c'était préserver à tous prix la croyance la plus durable et la plus terrifiante (celle de Roger Hanin comme de Pierre Bourdieu) dans les bonnes intentions du socialisme - et c'est pourquoi il fallait s'écraser. Tant pis, le livre passerait, Revel finirait par mourir d'une indigestion, et Jean Ziegler pourrait enfin parader à son aise.

 

Quatre-vingt millions de morts estime-t-on entre Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Ceauscescu et, ne les oublions jamais, Castro et Guevara. Mais combien en esprits ? Au moins autant. Sartre, Beauvoir, Althusser, c'est entendu, mais aussi Bourdieu et Danielle Sallenave,  Daniel Ben Saïd et Régis Debray, Jean Lacouture et Serge Halimi, Eric Hobsbawm et tant d'autres auxquels on pourrait rajouter les veuves Torez et Mitterrand, soit ce que Dantec appelle "le plus bas niveau" à la page 74 de son Théâtre des Opérations II. "Le plus haut" sera occupé par Harold Pinter, Peter Handke, Günter Grass et Noam Chomsky, dit encore l'écrivain barbouze quoique rajoutant qu'un véritable artiste chute d'autant plus quand il se commet avec la plus grande horreur du siècle passé - ce qui n'était peut-être pas une raison pour aller, lui, Dantec, flirter avec un blog, heu, un bloc identitaire. Pour autant, ce qu'a prouvé cette histoire (et désolé d'y venir deux ans après), c'est qu'un écrivain-barbouze qui joue à touche pipi avec trois connards et un rasé aura plus de problèmes qu'un autre allant s'enspermer à l'action directe ou aux brigades rouges. Un César Battisti reste plus sexy qu'un Maxime Brunerie et les plus en vue des intellectuels et des politiques peuvent faire l'éloge du premier, dire de lui qu'il est un "combattant de la liberté", sans que cela n'émeuve personne. Ces choses-là sont connues - tellement connues d'ailleurs qu'on ne compte plus ces milliers d’enseignants, d’éducateurs, de secrétaires à la culture, ou de directeurs de théâtre (Peter Handke privé de Comédie Française, mais pas Brecht), autant de "négationnistes rouges" comme les appelait Revel, qui n'ont de cesse de pourrir la pensée européenne depuis des décennies, faisant tout pour que le communisme n'apparaisse pas dans ce qu'il est avant toutes choses - criminogène. Comme le rappelait encore Georges Steiner le huit juin dernier à la BNF, la France est encore le pays le plus atteint tant d’ex-adorateurs de Staline et de Marx (il ne faut jamais se lasser de redire que Joseph est comme Wladimir l'exécuteur testamentaire de Karl et non du tout ses enfants indignes) tiennent encore et toujours les rennes du pouvoir culturel.

 

"Mais Revel va plus loin, écrit encore Dantec, page 78, il ose enfin enfreindre une règle fondamentale et tacite que même le sinistre tchékiste Gayssot n'a pu transcrire dans le texte : celle qui stipule qu’Il est interdit de démontrer (par la simple analyse des textes et des citations in extenso) que les principes de l'extermination ethnique sont promus en tant que tels dans les textes de Proudhon, de Marx, d'Engels, et bien sûr de Lénine, qu'Il est interdit d'affirmer que le socialisme est dans ses fondements mêmes - l'égalitarisme petit-bourgeois se sublimant en messianisme prolétarien - une abomination de l'esprit, une pure monstruosité invivable dont l'absurde mise en pratique - dans ce "socialisme réel"  qu'il convient de ne critiquer que du bout des lèvres - ne résulte certes pas d'une quelconque perversion exogène qui l'aurait fait sournoisement changer de route au cours du processus révolutionnaire, non, mais bien au contraire du fait qu'il recèle dans ses principes fondateurs une authentique maladie née de la Révolution bourgeoise et qui entendait sublimer le corps social tout entier pour le compte d'une utopie égalitaire."  On pensera ce que l'on voudra de Dantec. Ce qui est sûr, c'est que ce fut l’un des rares à avoir accueilli convenablement La grande parade. Et à partager l'indignation de Revel devant l'auto-amnistie des anciens rouges. Au lieu de profiter de la chute du mur de Berlin pour en finir une bonne fois pour toutes avec le communisme en traînant, même de manière symbolique,  celui-ci devant son tribunal de Nuremberg, "l'époque" préféra s'en prendre au libéralisme - accusé de les maux, coupable de toutes les horreurs,  et contre lequel on fut sommé de reconnaître que la grandeur du communisme consistait au moins à avoir "lutté" contre lui. Qu’importe que nos donneurs de leçons aient, selon l’expression définitive de Revel, « du sang sur le stylo », l’important pour eux, était de cacher à tout prix leurs anciens fourvoiements en tentant de prouver que le mal absolu, ce n'était pas le collectivisme et ses camps de rééducation mais bien le marché et Jean-Pierre Gaillard. Tant pis pour notre prospérité  qui n'était rien d'autre qu'une atroce indignité et pour nos libertés, d'honteux privilèges qu'il conviendrait d'abolir un jour. Et pour ce faire, ne pas hésiter à revenir au « véritable » Marx. Autrement dit, revenir une fois de plus aux sacro-saintes bonnes intentions du marxisme au détriment de la praxis – sans se rendre compte que pour Marx, c’est précisément la praxis qui juge de l’idéal et non le contraire. Mais non ! Le "vrai" communisme doit être vierge de tout ce dont se sont rendus coupables des systèmes inspirés... du communisme. « Selon cette argumentation, l’horreur des conséquences prouve l’excellence du principe. » dit Revel. 

Et puis comment se passer d’une idéologie aussi sentimentale que celle-ci, qui a fait que des milliers de gens se sont trompés mais ont été heureux de se tromper ? Ah la nostalgie de l’erreur ! Le sang qu’on a fait couler est moins abondant que ces larmes d’espoir qui ont coulé sur nos joues… Et Revel de citer l’effarante Lily Marcou qui plaide pour les « imbéciles » qu’ils ont été, mais « des imbéciles à qui je voue une grande tendresse : ils ont eu foi, ils se sont battus, avec et pour cette foi, et ils se sont trompés ; mais au moins leur engagement était porteur d’une générosité et d’un altruisme qui n’existent plus dans cette fin de siècle… » ou Danielle Sallenave qui pleure dans un article intitulé «   Fin du communisme : l’hiver des âmes » (Les temps modernes, mars 92), non les âmes mortes que le communisme a expédiées par dizaine de millions dans les airs bien sûr, mais les âmes meurtries des compagnons de gauche qui ne savent plus où est passé leur idéal de paradis sur terre. Alors ils vont chercher un peu d’espoir en Corée du Nord ou à Cuba comme Danielle Mitterrand, histoire de s’arracher à l’enfer libéral qui ne sait créer que de l’inégalité et de l’obésité.

 

Mais enfin, quel est le credo de ces gauchistes ? Qu’est-ce qui fait que l’on puisse être sincèrement attiré par une idéologie qui provoqua la plus grande hécatombe de l'histoire ? D'où vient cette envie incompréhensible d'avoir un portrait du Che Guevara sur son tee-shirt - d'un homme qui a fait exécuter des cubains par milliers ? Quelle est donc la différence affective entre le totalitarisme brun et le totalitarisme rouge ? Chacun de nous s'est un jour posé cette question. Mon semblant de réponse serait que si le nazisme relève d'un mal absolu, trop transparent pour être séduisant, le communisme relèverait d'un "mauvais bien", c'est-à-dire d'un mal qui se penserait bon, ou d'une malédiction qui se serait persuadée d'être une bénédiction - et qui par conséquent pourrait encore et toujours séduire les bonnes âmes. Comme le dit, plus clairement que moi, Revel, "s’il n’y a pas de « déçus du nazisme », c’est parce que le nazisme vend la mèche dès le départ [alors que] le communisme cache sa nature derrière son utopie. Il permet d’assouvir l’appétit de domination ou de servitude sous couvert de générosité et d’amour de la liberté ; l’inégalité sous couvert d’égalitarisme, le mensonge sous couvert de sincérité. Le totalitarisme le plus efficace, donc, le seul présentable, le plus durable, fut celui qui accomplit non pas le Mal au nom du Mal, mais le Mal au nom du Bien. C’est aussi ce qui le rend encore moins excusable que l’autre, car sa duplicité lui a permis d’abuser des millions de braves gens qui ont cru en ses promesses. »  Le Mal au nom du Bien - la voilà la "métaphysique" communiste. Et la voilà la raison qui a fait que des millions d'hommes ont été et seront encore séduits par cette machine à tuer qu'on appelle le marxo-léninisme. Au moins l’hitlérisme était-il transparent et ne mentait-il à personne. Son amoralité fondamentale outrepassait trop le bon sens et la raison. Et c’est pourquoi il fut si rapidement vaincu. Irrationnel, irrécupérable, aberrant, pathologique, l’hitlérisme serait presqu'une caricature du démon si le démon n'était pas précisément celui qui nie tout et lui-même pour finir - et qui dans le cas qui nous intéresse va même jusqu'à déclarer la guerre à son allié rouge et de fait le « sauve » aux yeux  de ses adorateurs - ne jamais oublier que la grande chance de Staline fut d’avoir été trahi par Hitler ! Aujourd'hui, on le considère à juste titre comme l’événement le plus meurtrier et le plus obscène du siècle passé, mais un événement qui a été jugé et condamné depuis soixante ans. Alors qu'on attend encore un Nuremberg du communisme.  Alors, certes, celui-ci est en voie de disparition et il ne sera a priori pas le combat du XXIème siècle. Il n'empêche qu'il continue encore de dévaster certains pays et n’en finit pas, dans des formes nouvelles, métastases d’extrême gauche, altermondialistes, écologistes, ultra-gauche (parfois teinté d’islamisme), d’apparaître comme une « alternative » au monde actuel. On enferme, on aliène, on tue et on torture encore aujourd'hui au nom du communisme et dans nos pays, de "grands esprits" s'en réclament encore sans honte et sans pudeur.

Au fond, ce qui n'aura cessé d'étonner et d'indigner Jean-François Revel qui était, il est vrai, l'esprit le moins supersititeux du monde, est que la superstition conduise le monde  autant que la vérité.  Que ce qui n'est pas mette au pas ce qui est  aura été le point de départ et d'achoppement de sa pensée. On serait tenté de dire que si la tentation totalitaire fut par lui analysée mieux que personne, il ne put jamais intérieurement la comprendre. Le mal politique  dont il s'occupa toute sa vie ne releva jamais d'un mal plus profond, métaphysique ou satanique. A ses yeux, cela aurait été passer de l'analyse politique à la pensée magique. Sans doute lui manquait-il la candeur, cette caractéristique humaine qui va toujours de pair avec la cruauté. Le mal effectif suffisait à sa réflexion. Et peut-être est-ce dans cette limite que réside sa noblesse.

 

PS : En y repensant, il est fort possible, finalement, qu'il y ait, un de ces jours, "un Nuremberg du communisme" - non pas tant par exigence de lucidité que par déni perpétuel du passé. A notre époque où l'on a de cesse de condamner des événements qui se sont passés il y a cent, deux-cent, ou cing-cent ans (voire le bilan absolument "négatif" de la colonisation, ou les crimes de Christophe Colomb découvrant l'Amérique), on finira bien par s'en prendre à Lénine. Le seul hic est qu'il n'est pas sûr que nos clones comprennent très bien le sens de ce subit anti-léninisme...

PISTE A SUIVRE : http://www.hebdo.ch/sormanblog.cfm

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Commentaires

Ça fait quelques mois maintenant que je suis ce blog au gré de mes affinités vis-à-vis des différents sujets abordés et, tout d’abord, félicitations pour la vigueur dialectique. Vous n’y allez pas à la petite cuillère ! Ensuite je dois avouer, faire pénitence, je commençais à concevoir une grande honte de passer et repasser sans jamais commenter. Certes quand j’ai découvert ce blog j’avais l’excuse d’être, et je suis toujours, très affairé. Il n’empêche, c’est pas joli-joli de participer à ce mal si symptomatique du monde-réseau dans lequel nous barbotons, à savoir le consumérisme ingrat d’insouciance, quand il ne s’agit pas d’une pure et simple « indifférence de passage ». J’ai rompu l’hostie ! (j’avoue, je caresse dans le sens du poil)

Ceci étant, pour revenir sur la note en question, j’ai remarqué que non seulement les groupies du communisme invoquent la fameuse « utopie qui était belle à la base », mais que même ses détracteurs lui accordent cette candeur originelle ! Je veux dire, prenons votre cas par exemple. Si je vous suis bien, vous estimez que la praxis a rendu son verdict, et que, en somme, si les coupables au stylo reconnaissaient leurs torts, on en serait quitte. N’est-ce pas, c’est bien ça ?
Bon, va pour l’amnistie ! Toutefois ! Toutefois... il me semble que beaucoup de monde commet une erreur de base systématique à l’endroit de ce qu’ils prétendent, d’un côté comme de l’autre (non pas que ce soit exactement votre cas mais enfonçons le clou), une « belle utopie ». Non, même à la base, même et surtout en théorie, tout partager n’était pas une belle utopie. Quelle horreur oui ! Tout partager... Ma femme tant que ça est ! Et le magot peut-être ? Et après, hein, contents ? Et vous, c’est quoi le partage ? Ah. Votre bêtise (le bon peuple), voyons ! C’est trop ! Je suis confus gêné ! Quoi d’autre ? Oh, un plat de lentilles ! Quel bonheur... Etc.
L’égalité eût été la pire des choses qui pût frapper l’humanité. Ce fût peut-être sympa d’un point de vue humanitaire mais ce fût aussi la fin de notre âme. Je sais qu’on se rejoint sur ce point mais c’est vraiment la prétention à « belle utopie à la base » qui me hérisse les cheveux, d’autant plus que tout un chacun semble la sortir comme Bonjour. À ce propos parfois je me demande si justement Jésus n’a pas annoncé en quelque sorte le caractère un peu égalitaire totalitaire de notre monde judéo-chrétien. Après tout, si on est tous à l’image de Dieu, si il faut aimer son prochain comme soi-même, et si lorsqu’on se fait gifler il est de bon aloi tendre l’autre joue... comme pour égaliser le travail ! Peut-être les Juifs auront-ils perçu le danger de telles prétentions inhumaines. Eux qu’on a tant par la suite stigmatisé, justement à propos de leur matérialisme...
Ceci dit, je dois bien reconnaître ma connaissance hautement lacunaire en matière chrétienne, étant donné qu’à l’instar de certains jeunes communistes tombés dedans à la naissance bien malgré eux (Dantec quelqu’un ?), j’en ai été puissamment dégoûté. Voilà, on tient chacun un bout du pavé. Mais je reste intéressé aux points de vue des théologiens et autres croyants ! Pour l’amour du débat ! Hein, gardons la foi ! En Dieu, en l’homme, ou autre (je compte même un jour lire pour de bon La Bible).

Ecrit par : Jokeromega | 07/09/2006

Délirum tremens, Montalte, vous connaissez ? Du latin "tremere", trembler... de peur, redouter. La littérature ne manque pas de belles descriptions à se sujet. Après, nous pouvons toujours discuter de l'équilibre bipolaire scolopendre en décomposition s'extirpant de la lunule d'un ongle vs rêves de mandarines en sous-marin jaune. En effet.

Je vous honore, Montalte ? Méfiez vous de vos expressions ; ma réputation de "femme phallique" pourrait laisser quelques hallucinations pornographiques de gauche envahir vos lecteurs.

Mes excuses à vous, Guilaine, pour mon commentaire désobligeant ; l'on me souffle à l'oreille le mot "perle" et bien des adjectifs élogieux vous concernant. Mais que voulez vous, vous avez de si mauvaises fréquentations... ;-)

Salutations à vous.

Ecrit par : Marie-Cécile | 07/09/2006

Se méfier, quelle barbe ! Vous êtes sous influence ma chère Marie-Phallique...

Bienvenue chez moi Jokeromaga. Lire la Bible sera une excellente chose en effet et vous vous apercevrez bien vite que l'Evangile n'a que fort peu de choses à voir avec le Capital - et que s'il fallait chercher un lien entre messianisme et révolution, c'est plus entre juifs et marxistes qu'entre chrétiens et marxistes qu'on le trouverait. Indéniablement, le marxisme trouve sa source dans le messianisme judaïque (Steiner le dit lui-même dans Errata), cette idée que quelque chose devrait changer sur terre. Et de fait est déçu par le Christ qui n'annonce aucune révolution terrienne mais "seulement" une rédemption des âmes et de toutes les âmes - juives comme non-juives, celle-ci s'accompagnant pourtant de l'affirmation d'égalité entre tous les hommes. Mais cette égalité chrétienne n'a que peu de chose à voir avec l'égalité communiste. La reconnaissance de l'autre passe par la charité et la miséricorde non par la "dictature du prolétariat" tout comme "la communion des saints" ou 'la cité de Dieu" ne dépend pas d'un processus dialectique....
Quant à la soit-disant "belle utopie de base", il me semble que tout le travail de Revel fut justement de pulvériser cette idée. C'est cette utopie qui en soi et avant ses ravages est une monstruosité de l'esprit et sans doute le plus profond déni d'humanité.

Ecrit par : montalte | 07/09/2006

Dans Le Monde d'hier, la contribution d'une lectrice (vraisemblablement une polonaise à en juger par son som) : "La mémoire du communisme". Elle réagit à la suite d'un article consacré à la tenancière du bar "Lénine" qui collectionne les objets issus du monde communiste.

"(...) La mémoire du communisme à l'Ouest et à l'Est de l'Europe est très différente. À l'Ouest, il s'agit d'une fascination de quelque chose que l'on a jamais expérimenté personnellement (sauf, peut-être, pendant quelques escapades "estivales" que la tenancière du bar Lénine a consacrées à la "collecte" d'objets, que j'imagine exotiques car introuvables en France). Tandis qu'à l'Est, tout le monde a fait l'expérience du "socialisme réel", mis en route par Lénine, le même qu'elle admire tant pour sa pensée et non pour ce que cette pensée a fait subir à la moitié du continent."

*Hirek, carrément à l'Est

Ecrit par : hirek | 07/09/2006

Juste une question en passant: pourquoi n’y a-t-il pas dans le « camp » nazi l’équivalent de groupes comme Socialisme ou Barbarie, l’Ecole de Francfort ou les situationnistes? Soit en gros des lecteurs critiques de Marx qui n’ont eu de cesse de d’analyser la perversion des régimes communistes.
Hitler a-t-il inspiré un seul mouvement de ce type?

Ecrit par : Alix | 07/09/2006

Heu... Sans doute parce que le nazisme ne constitue en rien une "critique" de la société. Il n'y a qu'à Jalons que nous avons un groupe d'études heuristiques qui se nomme "Nazisme et dialogue" en perpétuelle effervescence avec notre autre groupe d'extrême gauche intitulé celui-là : "Socialisme et barbarie". Sans oublier bien entendu le "Centre pour la Démocratie et Pour les Droits de l'homme" (le CDPD).

Le drame, cher Hirek, est qu'on trouvera malgré tout à l'est des hommes et des femmes nostagiques de l'ère communiste. L'assurance sécuritaire que constitue aussi un ordre radical, l'état qui prend en charge le moindre clin d'oeil, le bonheur d'adhérer à un culte de la personnalité, le repos qui consiste à ne plus penser - quelles facilités par rapport à la liberté toujours cause de désordre et de corruption ou la volonté qui laisse ceux qui n'en ont pas au rabais... Tout le monde est susceptible un jour de céder à la tentation totalitaire. La servitude volontaire, quelle planque !

Ecrit par : montalte | 07/09/2006

Le nazisme n'est pas une critique de la société? Ah bon!? C'est quoi alors? Une amicale bavaroise qui à mal tournée?
Que le national-socialisme ait constitué une pseudo-critique sans héritage intelectuel (une fois passée sa trajectoire météore) à la différence du « marxisme », voilà un constat qui ne vous effleure pas trop la comprenette.
Jalonnée à coups de sarcasmes la vision du XX° siècle est effectivement plus rigolote.

Ecrit par : Alix | 07/09/2006

Hé bien, quand j’aurai fini la Bible je lirai Revel !

Ecrit par : Jokeromega | 07/09/2006

J'avoue que ma comprenette a un peu de mal avec votre raisonette. Mais ne nous fâchons pas comme disait l'autre et reprenons depuis le début : qu'est-ce que vous voulez exactement dire avec vos situationnistes, votre barbarie et votre nazisme questionnant ?

Ecrit par : montalte | 07/09/2006

Je n'avais pas l'impression de m'être perdu dans les nuées de la dialectiques pourtant. Et c'est moins votre raisonnette que le côté bigleux de votre vision du marxisme et de la gauche que je remettais en cause en l'interrogeant.

A la différence du nazisme le « marxisme » ou plutôt la lecture critique de Marx a constitué une méthode d'analyse de la société qui a inspiré un tas d'expériences diverses. J'en veux pour preuve les pionniers de la gauche antistalinienne que j'ai cité. Rien de tel avec le nazisme.

Bien sûr si on considère avec Revel que toute l'expérience marxiste n'est qu'une hérésie totalisante plus insidieuse encore que le nazisme, alors le débat est clos.

Ecrit par : Alix | 07/09/2006

Bonjour,

sans revenir sur tous vos arguments (le libéralisme qui n'est pas une idéologie... une autre fois !), et en laissant complètement tomber feu Revel :

- une remarque : il est faux de dire que le nazisme a toujours vendu la mèche de sa malignité, c'est un anachronisme. Au contraire pour parvenir au pouvoir il a mis la pédale douce sur les aspects les plus "révolutionnaires" de son programme. Quant à l'extermination des Juifs elle ne fut effectivement décidée que tardivement, même si cela devait chatouiller les hormones de beaucoup de ces messieurs depuis longtemps ;

- une question : ce n'est pas que je veuille sauver Marx ou pas, mais puisque M. Dantec et vous êtes si péremptoires à son égard, oserais-je vous demander les citations précises qui permettent de conclure à une telle responsabilité de sa part ? A vous lire elles ne devraient pas être bien difficiles à trouver.

Cordialement,

M. Commerce.

Ecrit par : cafeducommerce | 08/09/2006

Je suis très sensible à vos excuses, Marie-Cécile, même si votre commentaire ne m'avait pas fait mal, je peux comprendre votre exaspération. Je me suis simplement amusée à pasticher Christine Angot, ses "moi moi moi" tant décriés, avec beaucoup moins de talent que Patrick Besson dans "Le Point" de la semaine dernière. Ceci dit, je pense vraiment, profondément, avec ferveur tout ce bien d'elle et de ses livres et j'aime passionnément défendre ce qui m'est cher. "Une perle", moi ?! Whouahou ! Vos sources me ravissent ! Je vous félicite de vos excellentes fréquentations ;)

Ecrit par : Guilaine | 08/09/2006

Eh monsieur du Commerce, si c'était si simple que de trouver des phrases de Marx où celui-ci dit clairement qu'il faut rééduquer les uns et zigouiller les autres, ou que le massacre de population va de pair avec la révolution, croyez-moi, on les aurait déjà recopiées et soulignées en rouge depuis longtemps. Hélas ! Contrairement à Mein Kampf ou aux discours d'Hitler (où, sans parler d' "extermination", et pour répondre à votre première objection, on parlait des juifs en des termes qui ne faisaient douter personne sur le sort qui les attendait - et ce qui fit fuir d'Allemagne, de Fritz Lang à Thomas Mann, nombres d'intellectuels et d'artistes), la dialectique marxiste est d'une intelligence telle qu'on ne peut en effet lui faire dire directement ce qu'elle va quand même provoquer. Et en effet, le marxiste pur et dur pourra toujours rétorquer qu'il n'y a pas une goutte de sang dans le marxisme (ce qui est bcp moins sûr concernant le léninisme ) - et que Staline and co ont été précisément des dérapages voire des trahisons de cet idéal. Sauf que Revel fera alors constater qu'il est tout de même curieux qu'un idéal qui a passé son temps à "déraper" reste encore un idéal. Il est tout de même fort étrange que tous les systèmes qui se soient réclamés du marxisme ont fini (et même ont commencé) par un bain de sang. Le comble est que pour Marx, l'important était de juger la théorie par la pratique (et ne me demandez pas exactement dans quel ouvrage il a dit ça, ouvrez vous-même n'importe lequel) mais les marxistes ont préféré toujours différé cette vérification, arguant de toutes façons que ce qui s'était passé n'était pas exactement ce qui aurait dû se passer et qu'il faut donc refaire en sorte que ce qui doit se passer... se passe. Et si c'est de nouveau un désastre, tant pis, on oublie ça et on recommence car quand on est communiste, on croit que tout le mal qu'on a fait au nom du communisme n'a jamais été communiste.
Par ailleurs, et pour ne pas échapper totalement à votre question (un rien perfide quand même), s'il n'est jamais question strico sensu dans les textes de Marx d' "effusion de sang", ni même de "liquidation des bourgeois", et encore moins de "dénégation de l'humanité", il est question en revanche de "dictature du prolétariat", d' "essence communautaire", d' "homme collectif ou transindividuel" ou de "pratique révolutionnaire" - autant de thématiques qui contiennent les réalités précédentes. Déjà parler de "révolution" implique qu'il y aura des exécutions sommaires, tout comme l'essence de l'homme comme communautaire revient à nier celui-ci. Un petit livre d' Etienne Balibar, intitulé "La philosophie de Marx", et sur lequel je reviendrais peut-être, explique bien mieux que moi tous ces problèmes.

Bien entendu, un marxiste patenté pourra toujours venir affirmer le contraire de ce que dit Revel, car avec la dialectique, on se sort toujours du négatif, et celle du marxisme étant imparable à bien des égards, elle pourra même inverser les réalités en disant par exemple que goulag et laogaï ne sont que les résultats d'un capitalisme larvé - ou comme disait Jean Lacouture, autre chien communiste, au sujet des Khmers rouges qu'ils n'étaient que des "nazis agraires". Extraordinaire cette propension des clercs français à pervertir tout ce qui n'était pas communiste et à innocenter tout ce qui l'était ! Est-ce à eux ou à lui-même que Sartre pensait inconsciemment quand il conçut son concept de "la mauvaise foi" ? - car pour finir, oui, Alix, je pense en effet avec Revel ou Raymond Aron, que le marxisme est une hérésie intellectuelle, une monstruosité de l'esprit humain, une machine à aliéner et à tuer, d'autant plus fascinante qu'il est l'un des systèmes les plus complexes, les plus retords, et dans certaines de ses parties, mais oui, les plus VALABLES, ce qui le rend à la fois imparable, comme je disais, et malfaisant.

Je ne connais pas l'école de Francfort, mais le peu que j'ai lu du situationnisme, alors pour le coup, donne un haut le coeur. Dit comme ça, c'est sans doute un peu court, mais peut-être un jour ferai-je un post là-dessus et vous pourrez venir dire tout le bien que vous pensez de cette ordure absolue de Guy Debord.

Pour finir, voici un excellent texte de Guy Sorman (que l'on trouve sur son site) et dont on dirait qu'il a inspiré le mien (le début surtout), "ILS ONT TANT AIME MAO" :

http://www.hebdo.ch/sormanblog.cfm

Ecrit par : montalte | 08/09/2006

Ach, le temps me manque aujourd'hui pour répondre à ce qu'il y a de plus intéressants, à savoir les concepts de Marx auxquels vous faîtes référence. D'ici peu j'espère.

Quelques précisions en attendant. Si vous mélangez tout le temps Marx et les marxistes, cela vous facilitera les choses pour condamnner Marx, mais ce n'est pas d'une grande rigueur : je vous encourage donc, selon l'usage en cours, de qualifier de "marxien" ce qui relève des écrits du maître, et de marxiste ce qui relève de ses héritiers proclamés (dont certains sont d'ailleurs intéressants, mais comme par hasard ce sont ceux qui ont été zigouillés, par Staline, Hitler, voire Pétain).

Vous m'étonnez sur Aron, dont les deux auteurs préférés, de son propre aveu (je ne sais plus où) étaient Tocqueville et Marx. Il est sûr que Aron connaissait mieux Marx que beaucoup de marxistes.

(Cela ne s'adressait pas à moi, mais bon : sur l'Ecole de Francfort, vous pouvez essayer Adorno. Pour Socialisme et barbarie, Castoriadis est plein d'enseignements. Evitez Debord, lisez Voyer ! (lien dans mon café))

Je reviens dès que je peux,

cordialement,

M. Commerce (pas perfide pour un sou).

Ecrit par : cafeducommerce | 08/09/2006

"Une hérésie intellectuelle" voilà qui est fait pour me la rendre vraiment sympathique.

"Le libéralisme n'est pas une idéologie mais un empirisme." Allez, on en rit encore bien fort ! ! Hahahahahaha !

Allez je vous laisse entre "amis de la connivence" pour aller me risquer au libéralisme tant chéri dans une usine à dépiauter du vivant...

Ecrit par : homme | 08/09/2006

"Un malentendu fausse quasiment toutes les discussions sur les mérites respectifs du socialisme et du libéralisme : les socialistes se figurent que le libéralisme est une idéologie. Et, suivant une soumission mimétique souvent décrite dans ces pages, les libéraux se sont laissé inculquer cette vision grossièrement erronée d'eux-mêmes. Les socialistes, élevés dans l'idéologie, ne peuvent concevoir qu'il existe d'autres formes d'activité intellectuelle. Ils débusquent partout cette systématisation abstraite et moralisatrice qui les habite et les soutient. Ils croient que toutes les doctrines qui les critiquent copient la leur en se bornant à l'inverser et qu'elles promettent, comme la leur, la perfection absolue, mais simplement par des voies différentes. Si, par exemple, un libéral dit à un socialiste : "A l'usage, le marché semble être un moins mauvais moyen d'allocation des ressources que la répartition autoritaire et planifiée", le socialiste répond aussitôt : "Le marché ne résout pas tous les problèmes." Certes ! Qui a jamais soutenu pareille ânerie ? Mais, comme le socialisme, lui, a été conçu dans l'illusion de résoudre tous les problèmes, ses partisans prêtent à leurs contradicteurs la même prétention. Or tout le monde n'est pas mégalomane, heureusement. Le libéralisme n'a jamais eu l'ambition de bâtir une société parfaite. Il se contente de comparer les diverses sociétés qui existent ou ont existé et retenir les leçons à tirer de l'étude de celles qui fonctionnent ou ont fonctionné le moins mal (...)

Le libéralisme n'a jamais été une idéologie, j'entends n'est pas une théorie se fondant sur des concepts antérieurs à toute expérience, ni un dogme invariable et indépendant du cours des choses ou des résultats de l'action. Ce n'est qu'un ensemble d'observations, portant sur des faits qui se sont déjà produits. Les idées générales qui en découlent constituent non pas une doctrine globale et définitive, aspirant à devenir le moule de la totalité du réel, mais une série d'hypothèses interprétatives concernant des événements qui se sont effectivement déroulés. Adam Smith, en entreprenant d'écrire La richesse des nations constate que certains pays sont plus riches que d'autres. Il s'efforce de repérer, dans leur économie, les traits et les méthodes qui peuvent expliquer cet enrichissement supérieur, pour tenter d'en extraire des indications recommandables. (...)

Il faut donc refuser l'affrontement entre socialisme et libéralisme comme étant l'affrontement de deux idéologies. Qu'est-ce qu'une idéologie ? C'est une construction a priori, élaborée en amont et au mépris des faits et des droits, c'est le contraire à la fois de la science et de la philosphie, de la religion et de la morale. L'idéologie n'est ni la science, pour laquelle elle a voulu se faire passer ; ni la morale, dont elle a cru détenir les clefs et pouvoir s'arroger le monopole, tout en s'acharnant à en détruire la source et la condition : le libre arbitre individuel ; ni la religion, à laquelle on l'a souvent et à tort comparée. La religion tire sa signification de la foi en une transcendance, et l'idéologie prétend rendre parfait ce monde-ci. la science accepte, je dirai même provoque, les décisions de l'expérience, et l'idéologie les a toujours refusées. La morale repose sur le respect de la personne humaine, et l'idéologie n'a jamais régné que pour la briser. Cette funeste invention de la face noire de notre esprit, qui a tant coûté à l'humanité, engendre en outre, chez ses adeptes, ce curieux travers qui consiste à prêter à autrui leur propre forme d'organisation mentale. L'idéologie ne peut pas concevoir qu'on lui oppose une objection si ce n'est au nom d'une autre idéologie. Or, tout idéologie est un égarement. Il ne peut pas y avoir d'idéologie juste. Toute idéologie est intrinsèquement fausse, de par ses causes, ses motivations et ses fins, qui sont de réaliser une adaptation fictive du sujet à lui-même - à ce "lui-même", du moins, qui a décidé de ne plus accepter la réalité, ni comme source d'information ni comme juge du bien-fondé de l'action. (...) Le libéralisme n'est [donc] pas le socialisme à l'envers, n'est pas un totalitarisme idéologique régi par des lois intellectuelles identiques à celles qu'il critique."

Et de rappeler brutalement que la vraie différence entre capitalisme et socialisme est que le premier apporte de la prospérité sur fond d’inégalité conjoncturelle alors que le second n’entraîne que de la pauvreté généralisée sur fond d’inégalité structurelle.

Jean-François Revel, La grande parade, "Un débat truqué : socialisme contre libéralisme", pp 62 et suivantes.

Ecrit par : montalte | 08/09/2006 <