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23/11/2013

Mort d'un maître

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Comme le disait un jour Jean-Marie Le Pen, LE COMMUNISME EST UNE MACHINE A TUER. Là-dessus, tout le monde devrait être d'accord. Cent millions de morts et presque autant d'abusés et de trompés. Le pire, bien sûr, c'étaient les intellectuels de gauche de l'après-guerre qui se trompaient volontairement et qui pour certains continuent à se tromper, n'ont pas renoncé à la plus grande imposture de tous les temps et continuent à relativiser, diminuer, chinoiser (c'est le cas de le dire) avec le plus grand massacre des temps modernes. En vérité, les repentis à la François Furet et à la Stéphane Courtois sont rares. L'abjecte pensée française n'est pas éteinte et c'est l'objet de la remise en ligne de ce texte commis en 2006 (et grâce aux derniers exploits de Abdelhakim Dekhar, cet extrémiste rouge à "l'étrange profil", comme l'a titré Libération, très embêtée.)

Alors certes, il y a en effet plusieurs types de communisme comme il y a différentes machines à tuer. Il y a des modes de communisme qui ne sont pas les mêmes. Il y a des dirigeants communistes qui ne sont pas d'accord entre eux - Staline et Mao se sont combattus, Staline a liquidé Trotski. Mais ces conflits de personne et de pouvoir n'ont jamais été idéologiques. L'essence communiste de ces trois là fut bien la même. Et l'assassinat de Trotski par Staline fut une sorte de nuit des longs couteaux individuelle. 

J'avoue bien volontiers qu'en matière de communisme, je ne suis pas assez calé pour dire que le marxisme est forcément un marxisme-léninisme (encore que Revel dirait qu'il l'est historiquement devenu et que l'on reconnaît un arbre à ses fruits) mais ce qui est sûr c'est que tous les pays, sans exception, qui se sont réclamés de cette idéologie assassine ont tous sombré dans la dictature et le génocide. Comme le nazisme, le communisme est criminogène. Comme le nazisme, le communisme est génocidaire. Goulag et Laogaï sont au marxo-léninisme ce qu'Auschwitz est à l'hitlérisme. Là-dessus, pas de compromission ni d'excuse possibles. 

Qu'il fut en effet soviétique, chinois, cambodgien, cubain, roumain, coréen, le communisme, tel qu'il fut pensé et accompli au XX ème siècle, reste cette gigantesque machine à tuer, à torturer, à abrutir et à ruiner."Si les communistes s'étaient installés dans le Sahara, il y aurait eu pénurie de sable au bout de trois semaines", disait excellemment Clément Rosset, le philosophe qui a toujours raison comme tous les vrais matérialistes (et qui n'a rien à voir avec le matérialisme dialectique qui fut la pire imposture de tous les temps - là-aussi, comme moi, vous signez ce propos, n'est-ce pas ? "Parce que croire que la pensée de Mao fait pousser les cacahouètes, franchement, hein ? - Ah, mais je n'ai jamais écrit cela, monsieur. Montrez-moi donc où je l'ai écrit, la page, la ligne, s'il vous plaît, il faut être sérieux un moment.. - Vous écrivez que la dialectique maoïste augmente la production dans les campagnes. - Ah mais ce n'est pas du tout la même chose !" Mais si, connasse, c'est la même chose.

Hors mon petit apport final, l'on aura reconnu l'échange savoureux entre Simon Leys et Maria-Antonietta Macciocchi lors du passage de celui-ci dans Apostrophes en 1983 (elle, on l'a heureusement oubliée, même si sa réaction face à Leys reste typique des intellectuels de gauche dont la mauvaise foi structure la conscience). A ce propos, je fais mienne cette déclaration de Simon Leys sur ma nullité science politique. Comme lui,  "je suis un analphabète en politique", et j'ai toujours l'impression que ceux qui s'y connaissent mieux que moi sont de près ou de loin des gens qui se sont commis dans le pire ou ont été séduits. (Voyez par exemple un Olivier Rolin, ou un Jean Lacouture, ou un Alain Badiou, les intesallo ne manquent pas.) Le comble, c'est qu'ils sermonnent le plouc que je suis un peu comme les médecins de Molière parlent en latin au malade, imaginaire ou non. 

Il est vrai que l'anticommuniste primaire, secondaire et tertiaire que je suis et qui considère que tout communiste est un chien ne leur rend pas la tâche facile.

 

 
In memoriam, Jean-François Revel 1924 - 2006.

On le sait, l'alcool est de droite et la drogue est de gauche. L'alcool ouvre pathologiquement à la réalité, nous la faisant voir dans sa simplicité tautologique - car même si l'on voit "double", l'on voit deux fois la même chose, comme dans la fameuse parole, d’alcoolique s'il en est, de Clément Rosset, "une fleur, je vous dis que c'est une fleur...". La drogue, au contraire, opère une déréalisation de la réalité, faisant de la fleur une femme ou une plante carnivore, souvent un pouvoir - le célèbre Flower Power et ses arrières mondes hallucinatoires. Lucy dans le ciel avec des diamants. Sous-marin rose. Banquise rouge. Paradis communiste. Eden marxiste. Opium des intellectuels. Trahison des clercs dont le premier d'entre eux, celui qui a dit que tout anticommuniste était un chien. Avec le recul, on s'aperçut que c'était plutôt le contraire : tout communiste était un chien. Enfin, "on" - quelques-uns.

Jean-François Revel fut sans doute un grand buveur mais ne fut jamais un drogué - toute son oeuvre ayant été justement un combat contre la drogue de son temps, c'est-à-dire l'idéologie socialiste et communiste. "Idéologie" suffira car "idéologie" veut dire système plaqué sur du réel - socialisme.  Contrairement à ce que prétendent les idéologues, le libéralisme n'est pas une idéologie mais un empirisme. Le libéral est celui qui observe le réel et qui tire ensuite ses conclusions. Le jardin est conçu en fonction de la nature. L’idéologue, lui, pense le jardin avant la nature - et le plus souvent dévaste la nature. Encore Clément Rosset : « si les communistes s’étaient installés au Sahara, il y aurait eu pénurie de sable au bout de trois semaines. » On ne fait pas d’omelettes sans casser des hommes – pardon, des œufs, dira le révolutionnaire. Le problème est que non seulement l’omelette est toujours ratée (qu’on cite un pays socialiste libre et prospère) mais le nombre d’œufs cassés, pardon, d’hommes,  dépasse l’entendement. Combien déjà, Stéphane Courtois ? Quatre-vingt millions, cent millions ? Plus ? – Oui mais attention, répondent en coeur les nostalgiques du Parti et toutes les belles âmes, le communisme était à l’origine une idée généreuse, religieuse même, voulant établir l’égalité absolue sur terre, alors oui, nous avons fini par le reconnaître, le goulag fut un dévoiement malheureux et criminel, mais l’on ne saurait jeter le bébé marxo-léniniste avec l’eau du bain stalinien.

Là-dessus, il faut tout de suite mettre les points sur les i. Le goulag ou le laogaï ne sont pas des "dérapages" malheureux d'un système "bon en soi" mais bien les produits logiques et nécessaires d'un système pourri en soi. Prétendre le contraire serait aussi obscène que de dire qu'Auschwitz est une "erreur" du nazisme. Non, Auschwitz est au nazisme ce que le goulag est au marxo-léninisme (Staline et Mao n'étant que des suiveurs zélés et même si l'histoire a voulu qu'ils se méfient l'un de l'autre.) C'est que le communisme part d'une erreur fondatrice : l'égalité à tous prix entre les hommes. Idée apparemment « généreuse » mais qui signifie non pas que tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit, combat légitime celui-là et pour lequel se battent les hommes et les femmes de bonne volonté, mais que tous êtres humains naissent libres et égaux en désirs et en besoins. L’égalité au sens communiste est une égalité ontologique, nous allions dire physiologique, biologique, qui vise à concevoir un seul profil d’homme - un seul corps d'homme ! Celui-ci ne vivrait que selon un mode unique prédéterminé où toutes les singularités, les identités et les jugements de goûts n’auraient plus lieu d’être. Il ne serait plus un individu, lieu de tous les vices, mais un homme-ensemble, un homme collectif ou transindividuel. Le communiste, c’est celui qui dit à l’être humain : « tu n’as pas besoin de ça pour vivre heureux » et aussi « tu n’as pas besoin d'avoir ce dont n’a pas besoin l’espèce à laquelle tu appartiens pour être » et encore «  tu n’as pas besoin d’AVOIR pour ETRE. » Bien plus de gens que l’on pense fonctionnent ainsi autour de nous. Elles sont fascinantes ces créatures, communistes dans l'âme, et qui en effet n'ont pas besoin de vivre au-delà de leurs besoins et ne comprennent pas que l'on désire plus que ce que l'on a – c’est-à-dire que l’on désire. Pour eux, le nécessaire pulvérise réellement le superflu.  Jean-Jacques Rousseau était de ceux-là. Une pomme, un quignon de pain et un peu d'air pur suffisaient à son bonheur. Un saint pourrait-on dire - sauf qu'un saint se garde bien d'imposer son régime à autrui. Le saint est celui qui n'a besoin de rien mais qui laisse tout aux autres, et le fasciste, c'est le saint qui décide que sa sainteté devienne le cas de tous. Gare à celui qui tient à son humanité d'antan et à ses caprices archaïques ! On va le rééduquer contre son gré, ce salaud, le forcer à être libre, le corriger de son anthropologie - et s'il est vraiment incorrigible, donc inhumain, le liquider.

A l’homme inégalitaire, "l'aryen", rêvé par  les nazis, répondit l’homme égalitaire rêvé par les communistes (à moins que cela ne fut le contraire). Comme ni l'un ni l'autre ne se trouvaient dans l'humanité, on décida d'opérer dans cette même humanité et d’en extirper un nouvel homme, idéal, racial chez les uns, social chez les autres, et auquel on pouvait risquer de massacrer scientifiquement tous ceux qui correspondaient le moins à celui-ci – tous ceux qui étaient moins égaux que les autres, comme aurait pu dire Orwell. Certes, pour les nazis, les juifs étaient inhumains par nature, par gènes, et par là-même n'avaient aucune chance ontologique d'en réchapper alors que pour les bolchéviques, les koulaks avaient théoriquement le droit de survivre en rendant leurs biens - quoiqu'il soit plutôt difficile de changer socialement du jour au lendemain. Si on les massacra par millions, ce ne fut pas pour des raisons génétiques mais à cause de leur refus social de s'intégrer au  nouvel ordre.  Encore que pour certains idéologues, le social, ne nous leurrons pas camarades, c'est comme le racial, c'est du biologique. "La haine de classe, écrit Gorki, doit être cultivée par les répulsions organiques à l'égard de l'ennemi, en tant qu'être inférieur, un dégénéré sur le plan physique, mais aussi moral." C'est Revel qui souligne dans La grande parade - Essai sur la survie de l'utopie socialiste (Plon 2000), l'un de ses derniers grands livres.

A l'époque, l’auteur de La tentation totalitaire était déjà vieux et c'est pourquoi ses adversaires laissèrent sans sourciller le livre faire sa carrière (brillante - mais auprès du lectorat habituel). On n'allait pas discuter avec ce vieux lutteur. C'aurait été d'une part se ridiculiser stylistiquement mais d'autre part ç'aurait été stigmatiser des analyses pénétrantes et somme toute scandaleuses au vu du terrorisme intellectuel qui régnait alors (et continue de régner, n'en déplaise aux Consanguins et à Mithqal) et subséquemment leur faire trop de publicité. Car ce que montre entre autre cette Grande Parade est la consanguinité du nazisme et du communisme - la seule différence véritable résidant dans le traitement médiatique et intellectuel qu’on fit et qu'on continue à faire d’eux. A l'hypermnésie militante du premier, l'amnésie stratégique du second. Aux procès de Nuremberg jamais finis de l'un, les non-lieux renouvelables à l’infini de l'autre, accordés place du Général Fabien ou boulevard Saint Germain. Ce qu'il fallait, c'était préserver à tous prix la croyance la plus durable et la plus terrifiante (celle de Roger Hanin comme de Pierre Bourdieu) dans les bonnes intentions du socialisme - et c'est pourquoi il fallait s'écraser. Tant pis, le livre passerait, Revel finirait par mourir d'une indigestion, et Jean Ziegler pourrait enfin parader à son aise.

Quatre-vingt millions de morts estime-t-on entre Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Ceauscescu et, ne les oublions jamais, Castro et Guevara. Mais combien en esprits ? Au moins autant. Sartre, Beauvoir, Althusser, c'est entendu, mais aussi Bourdieu et Danielle Sallenave,  Daniel Ben Saïd et Régis Debray, Jean Lacouture et Serge Halimi, Eric Hobsbawm et tant d'autres auxquels on pourrait rajouter les veuves Torez et Mitterrand, soit ce que Dantec appelle "le plus bas niveau" à la page 74 de son Théâtre des Opérations II. "Le plus haut" sera occupé par Harold Pinter, Peter Handke, Günter Grass et Noam Chomsky, dit encore l'écrivain barbouze quoique rajoutant qu'un véritable artiste chute d'autant plus quand il se commet avec la plus grande horreur du siècle passé - ce qui n'était peut-être pas une raison pour aller, lui, Dantec, flirter avec un blog, heu, un bloc identitaire. Pour autant, ce qu'a prouvé cette histoire (et désolé d'y venir deux ans après), c'est qu'un écrivain-barbouze qui joue à touche pipi avec trois connards et un rasé aura plus de problèmes qu'un autre allant s'enspermer à l'action directe ou aux brigades rouges. Un César Battisti reste plus sexy qu'un Maxime Brunerie et les plus en vue des intellectuels et des politiques peuvent faire l'éloge du premier, dire de lui qu'il est un "combattant de la liberté", sans que cela n'émeuve personne. Ces choses-là sont connues - tellement connues d'ailleurs qu'on ne compte plus ces milliers d’enseignants, d’éducateurs, de secrétaires à la culture, ou de directeurs de théâtre (Peter Handke privé de Comédie Française, mais pas Brecht), autant de "négationnistes rouges" comme les appelait Revel, qui n'ont de cesse de pourrir la pensée européenne depuis des décennies, faisant tout pour que le communisme n'apparaisse pas dans ce qu'il est avant toutes choses - criminogène. Comme le rappelait encore Georges Steiner le huit juin dernier à la BNF, la France est encore le pays le plus atteint tant d’ex-adorateurs de Staline et de Marx (il ne faut jamais se lasser de redire que Joseph est comme Wladimir l'exécuteur testamentaire de Karl et non du tout ses enfants indignes) tiennent encore et toujours les rennes du pouvoir culturel.

"Mais Revel va plus loin, écrit encore Dantec, page 78, il ose enfin enfreindre une règle fondamentale et tacite que même le sinistre tchékiste Gayssot n'a pu transcrire dans le texte : celle qui stipule qu’Il est interdit de démontrer (par la simple analyse des textes et des citations in extenso) que les principes de l'extermination ethnique sont promus en tant que tels dans les textes de Proudhon, de Marx, d'Engels, et bien sûr de Lénine, qu'Il est interdit d'affirmer que le socialisme est dans ses fondements mêmes - l'égalitarisme petit-bourgeois se sublimant en messianisme prolétarien - une abomination de l'esprit, une pure monstruosité invivable dont l'absurde mise en pratique - dans ce "socialisme réel"  qu'il convient de ne critiquer que du bout des lèvres - ne résulte certes pas d'une quelconque perversion exogène qui l'aurait fait sournoisement changer de route au cours du processus révolutionnaire, non, mais bien au contraire du fait qu'il recèle dans ses principes fondateurs une authentique maladie née de la Révolution bourgeoise et qui entendait sublimer le corps social tout entier pour le compte d'une utopie égalitaire." On pensera ce que l'on voudra de Dantec. Ce qui est sûr, c'est que ce fut l’un des rares à avoir accueilli convenablement La grande parade. Et à partager l'indignation de Revel devant l'auto-amnistie des anciens rouges. Au lieu de profiter de la chute du mur de Berlin pour en finir une bonne fois pour toutes avec le communisme en traînant, même de manière symbolique,  celui-ci devant son tribunal de Nuremberg, "l'époque" préféra s'en prendre au libéralisme - accusé de les maux, coupable de toutes les horreurs,  et contre lequel on fut sommé de reconnaître que la grandeur du communisme consistait au moins à avoir "lutté" contre lui. Qu’importe que nos donneurs de leçons aient, selon l’expression définitive de Revel, « du sang sur le stylo », l’important pour eux, était de cacher à tout prix leurs anciens fourvoiements en tentant de prouver que le mal absolu, ce n'était pas le collectivisme et ses camps de rééducation mais bien le marché et Jean-Pierre Gaillard. Tant pis pour notre prospérité  qui n'était rien d'autre qu'une atroce indignité et pour nos libertés, d'honteux privilèges qu'il conviendrait d'abolir un jour. Et pour ce faire, ne pas hésiter à revenir au « véritable » Marx. Autrement dit, revenir une fois de plus aux sacro-saintes bonnes intentions du marxisme au détriment de la praxis – sans se rendre compte que pour Marx, c’est précisément la praxis qui juge de l’idéal et non le contraire. Mais non ! Le "vrai" communisme doit être vierge de tout ce dont se sont rendus coupables des systèmes inspirés... du communisme. « Selon cette argumentation, l’horreur des conséquences prouve l’excellence du principe. » dit Revel.

Et puis comment se passer d’une idéologie aussi sentimentale que celle-ci, qui a fait que des milliers de gens se sont trompés mais ont été heureux de se tromper ? Ah la nostalgie de l’erreur ! Le sang qu’on a fait couler est moins abondant que ces larmes d’espoir qui ont coulé sur nos joues… Et Revel de citer l’effarante Lily Marcou qui plaide pour les « imbéciles » qu’ils ont été, mais « des imbéciles à qui je voue une grande tendresse : ils ont eu foi, ils se sont battus, avec et pour cette foi, et ils se sont trompés ; mais au moins leur engagement était porteur d’une générosité et d’un altruisme qui n’existent plus dans cette fin de siècle… » ou Danielle Sallenave qui pleure dans un article intitulé «   Fin du communisme : l’hiver des âmes » (Les temps modernes, mars 92), non les âmes mortes que le communisme a expédiées par dizaine de millions dans les airs bien sûr, mais les âmes meurtries des compagnons de gauche qui ne savent plus où est passé leur idéal de paradis sur terre. Alors ils vont chercher un peu d’espoir en Corée du Nord ou à Cuba comme Danielle Mitterrand, histoire de s’arracher à l’enfer libéral qui ne sait créer que de l’inégalité et de l’obésité.

Mais enfin, quel est le credo de ces gauchistes ? Qu’est-ce qui fait que l’on puisse être sincèrement attiré par une idéologie qui provoqua la plus grande hécatombe de l'histoire ? D'où vient cette envie incompréhensible d'avoir un portrait du Che Guevara sur son tee-shirt - d'un homme qui a fait exécuter des cubains par milliers ? Quelle est donc la différence affective entre le totalitarisme brun et le totalitarisme rouge ? Chacun de nous s'est un jour posé cette question. Mon semblant de réponse serait que si le nazisme relève d'un mal absolu, trop transparent pour être séduisant, le communisme relèverait d'un "mauvais bien", c'est-à-dire d'un mal qui se penserait bon, ou d'une malédiction qui se serait persuadée d'être une bénédiction - et qui par conséquent pourrait encore et toujours séduire les bonnes âmes. Comme le dit, plus clairement que moi, Revel, "s’il n’y a pas de « déçus du nazisme », c’est parce que le nazisme vend la mèche dès le départ [alors que] le communisme cache sa nature derrière son utopie. Il permet d’assouvir l’appétit de domination ou de servitude sous couvert de générosité et d’amour de la liberté ; l’inégalité sous couvert d’égalitarisme, le mensonge sous couvert de sincérité. Le totalitarisme le plus efficace, donc, le seul présentable, le plus durable, fut celui qui accomplit non pas le Mal au nom du Mal, mais le Mal au nom du Bien. C’est aussi ce qui le rend encore moins excusable que l’autre, car sa duplicité lui a permis d’abuser des millions de braves gens qui ont cru en ses promesses. » Le Mal au nom du Bien - la voilà la "métaphysique" communiste. Et la voilà la raison qui a fait que des millions d'hommes ont été et seront encore séduits par cette machine à tuer qu'on appelle le marxo-léninisme. Au moins l’hitlérisme était-il transparent et ne mentait-il à personne. Son amoralité fondamentale outrepassait trop le bon sens et la raison. Et c’est pourquoi il fut si rapidement vaincu. Irrationnel, irrécupérable, aberrant, pathologique, l’hitlérisme serait presqu'une caricature du démon si le démon n'était pas précisément celui qui nie tout et lui-même pour finir - et qui dans le cas qui nous intéresse va même jusqu'à déclarer la guerre à son allié rouge et de fait le « sauve » aux yeux  de ses adorateurs - ne jamais oublier que la grande chance de Staline fut d’avoir été trahi par Hitler ! Aujourd'hui, on le considère à juste titre comme l’événement le plus meurtrier et le plus obscène du siècle passé, mais un événement qui a été jugé et condamné depuis soixante ans. Alors qu'on attend encore un Nuremberg du communisme.  Alors, certes, celui-ci est en voie de disparition et il ne sera a priori pas le combat du XXIème siècle. Il n'empêche qu'il continue encore de dévaster certains pays et n’en finit pas, dans des formes nouvelles, métastases d’extrême gauche, altermondialistes, écologistes, ultra-gauche (parfois teinté d’islamisme), d’apparaître comme une « alternative » au monde actuel. On enferme, on aliène, on tue et on torture encore aujourd'hui au nom du communisme et dans nos pays, de "grands esprits" s'en réclament encore sans honte et sans pudeur.

Au fond, ce qui n'aura cessé d'étonner et d'indigner Jean-François Revel qui était, il est vrai, l'esprit le moins supersititeux du monde, est que la superstition conduise le monde  autant que la vérité.  Que ce qui n'est pas mette au pas ce qui est  aura été le point de départ et d'achoppement de sa pensée. On serait tenté de dire que si la tentation totalitaire fut par lui analysée mieux que personne, il ne put jamais intérieurement la comprendre. Le mal politique  dont il s'occupa toute sa vie ne releva jamais d'un mal plus profond, métaphysique ou satanique. A ses yeux, cela aurait été passer de l'analyse politique à la pensée magique. Sans doute lui manquait-il la candeur, cette caractéristique humaine qui va toujours de pair avec la cruauté. Le mal effectif suffisait à sa réflexion. Et peut-être est-ce dans cette limite que réside sa noblesse.

PS : En y repensant, il est fort possible, finalement, qu'il y ait, un de ces jours, "un Nuremberg du communisme" - non pas tant par exigence de lucidité que par déni perpétuel du passé. A notre époque où l'on a de cesse de condamner des événements qui se sont passés il y a cent, deux-cent, ou cinq cent ans (voire le bilan absolument "négatif" de la colonisation, ou les crimes de Christophe Colomb découvrant l'Amérique), on finira bien par s'en prendre à Lénine. Le seul hic est qu'il n'est pas sûr que nos clones comprennent très bien le sens de ce subit anti-léninisme...

06/02/2011

Du bon et du très mauvais usage de l'indignation

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Il est sympathique ce Stéphane Hessel avec sa gueule du vieux qui sait et son histoire héroïque de grand résistant,  grand bourgeois, grand lettré,  grand amoureux des femmes (il en a eu cinq et il veut que cela se sache), grand diplomate, grand citoyen, grand honoré,  grand indigné, grand de toutes les causes (enfin, surtout la cause palestinienne, les autres, bernique !), grand danseur du siècle, enfin, comme il l’a dit dans son hagiographie du même nom, toujours content de lui, optimiste, « djeun », et d’ailleurs voulant s’adresser aux djeuns dans Indignez-vous, cet opuscule improbable qui vient de dépasser les cinq cent mille exemplaires (13 pages « réelles » pour 3 euros) et qui, au-delà de sa nullité totale, pose tout de même le problème de l’état moral et intellectuel de notre pays. Que se passe-t-il en effet en France, certes en temps de crise,  pour que l’on crédite à ce point ce qui se fait de plus bête, de plus agressivement niais, sinon de plus irresponsable (« l’appel » d’Eric Cantonna) ? D’où vient cette offensive des belles âmes ? Car il ne faut pas se leurrer : en dehors de quelques supers méchants au fond extrêmement rares (à part Hitler, on ne voit pas), la plupart des politiques de terreur et de carnage ont toujours été le fait de ceux qui avaient, de Jean-Jacques Rousseau au Che, de Robespierre à Pol-Poth, une vision bisounours de l’humanité -  c’est-à-dire la vision la plus impitoyable en pureté morale, égalitarisme à tout prix, et « nouvel homme ».  Alors, de quoi est fait cet empire du bien dont Stéphane Hessel est le nouveau gourou ?

Quelques éléments de réponse avec la relecture d’un essai magistral de Jean-François Mattéi, De l’indignation, publié à la Table Ronde en 2005, et qui, c’est certain, ne fera jamais cinq cent mille exemplaires, et dont l’auteur ne sera jamais l’idole de Jamel Debbouze.

 

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Le problème de notre monde, disait Chesterton, c’est qu’il n’a pas le cœur à la bonne place. On le dit cynique et individualiste. Il est au contraire plein de sollicitude vis-à-vis de la misère et des souffrants, mais cette sollicitude est à côté de la plaque. En vérité, nous sommes dans un monde qui a substitué les idées justes et les sentiments généreux aux idées généreuses et aux sentiments justes. Nous sommes dans un monde de plus en plus humanitaire et de moins en moins humain. Un monde chrétien, en quelque sorte, plein d’amour pour tous, mais qui ne veut plus entendre parler de croix, de péché - et par là-même de pardon. « Le monde moderne n’est pas méchant, écrivait encore l’auteur d’Orthodoxie, à certains égards il est beaucoup trop bon. Il est rempli de vertus farouches et gaspillées ». L’indignation est l’un de ces gaspillages.

stephane hessel,indignez-vous,jamel debbouze,de l'indignation,jean-françois mattéi1 - Némésis ou l’indignation divine accordée aux hommes.


Pour le philosophe, deux modes nous font accéder au monde : l’étonnement qui nous ouvre à l’être, l’indignation qui nous ouvre à l’autre. Le premier nous fait prendre conscience que le monde était là avant nous et que la sagesse consiste à y adhérer sans réserves, le second provoque notre âme en nous obligeant à des situations qui, nous le sentons bien,  n’ont pas de légitimité « mondaine » (la mondanité comme pré-moralité) et au contraire blesse et révèle ce qu’il y a de plus intime en nous - tel le procès de Socrate par lequel tout commence. Le juste accusé d’injustice, voilà ce qui indigne Platon et qui va l’inciter à repenser l’ordre du monde. Déjà, dans le ciel, la déesse de la justice, la Némésis, veillait à ce que chacun reçoive sa portion et vengeait la cité de ceux qui la déséquilibraient. C’est cette vengeance divine qui inspirera la justice humaine. Comme toujours chez Platon, le logos en appelle au mythe pour se légitimer. Et c’est tout le problème de l’homme moderne qui en appelle à lui-même pour se légitimer et qui risque alors l’autarcie.

L’homme de bien devra donc à la fois affirmer le monde tel qu’il est et dans le même temps intervenir dans les situations qui lui paraissent injustes parce que précisément elles auraient pu ne pas être ou mieux auraient pu être autres. Le mal, c’est ce dont le monde se serait passé. La difficulté, nous le verrons, est alors de combattre celui-ci sans pour autant en accuser celui-là. Ce n’est pas parce qu’il y a des injustices et des cruautés que le monde est injuste et cruel. Nous devons prendre garde à ce que notre indignation éthique ne déborde pas sur notre béatitude ontologique. Adhérer à la vie malgré le mal, telle est la clef de la sagesse humaine. Aussi difficile que de s’aimer les uns les autres.

L’autre problème se situe dans le fait que nous autres modernes avons posé la dignité de l’homme comme ce qu’il y a de plus haut tout en niant allègrement tout ce qui définit cette hauteur. Dieu est mort, la transcendance ne signifie plus rien, les valeurs sont relatives, et la vérité est un point de vue. Pauvres de nous qui avons rendu caduque tout ce qui pouvait nous servir à légitimer la dignité humaine, qui voulons une dignité sans prix dans un monde sans valeurs, et qui remplaçons les grands principes par les pétitions de principes : l’homme est digne parce que la dignité est humaine – et réciproquement. Comme tout ce qui se fonde « de soi », ce raisonnement se dissout aussitôt énoncé. Autant dire que la raison nous vient de la raison. Autant dire que je viens de moi. Sans Némésis, la dignité dont nous faisons si grand cas, est désormais introuvable. Et la schizophrénie, fille de l’ipséité, nous menace.

stephane hessel,indignez-vous,jamel debbouze,de l'indignation,jean-françois mattéi2 - Ivan Karamazov ou l’indignité divine


Plus féroces que les Thénardiers mais moins fictifs qu’eux et atrocement réels, les Djounkovski. Accusés de battre leurs enfants avec un fouet pour dresser les chevaux et de les faire coucher dans une bauge à cochons, ces étonnants parents d’amour furent quand même acquittés en juillet 1877. Comme d’ailleurs le père Kroneberg, accusé l’année précédente d’avoir sauvagement fouetté sa fillette avec neuf baguette de sorbier tout un quart d’heure et que le tribunal de Saint Petersbourg ne condamna à rien, félicitant presque ce dernier pour l’excellence de son éducation. Quant à la mère de Karkov, jugé en mars 1879, elle obligeait sa fille à manger ses propres excréments après lui en avoir barbouillé le visage. De ces trois faits divers terribles et banals, Dostoïevski tirera son thème obsessionnel de la souffrance des enfants qui accuse la miséricorde divine. On se rappelle la plainte d’Aliocha à son frère Ivan Karamazov : « Vois-tu d’ici ce petit être, ne comprenant pas ce qui lui arrive, au froid dans l’obscurité, frapper de ses petits poings, sa poitrine haletante et verser d’innocentes larmes, en appelant « le bon dieu » à son secours. »

Toute la création vaut-elle le supplice d’une fillette ? Telle rugit la révolte d’Ivan. Nous pourrions amplifier celle-ci en rajoutant que non seulement le « bon dieu », que la petite fille appelle, n’interviendra pas (car il a laissé « libres » les hommes, vous comprenez – donc, aux hommes de se dépatouiller !), mais si celle-ci en grandissant a le malheur de le maudire, là, par contre, il interviendra, et l’enverra en enfer. Tant pis si à la souffrance temporelle des enfants s’ajoute la souffrance éternelle des damnés – qui sont souvent d’anciens enfants martyrs, Dieu n’appréciant pas du tout que l’on doute de sa miséricorde censée racheter nos souffrances.

Nous serions dans un monde païen qu’au moins nous pourrions haïr les dieux en paix, sans culpabiliser, car ni Zeus, ni Apollon, ni Arès n’ont jamais dit qu’ils nous aimaient et voulaient notre bien. Alors que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, lui le répète tous les deux versets, voire à chaque désastre humain – et par là-même nous empêche de le haïr sainement, ajoutant la névrose à notre rage. Ce n’est donc pas tant la souffrance des enfants qui indigne Ivan que cette souffrance sur fonds d’amour divin. L’ennemi de Karamazov, ce n’est plus le mal, c’est Dieu lui-même. Le problème quand on commence à s’en prendre à Dieu (ou à la vie, c’est la même chose), c’est qu’on oublie assez vite ceux à qui Dieu s’en prend. La haine de la vie ou de Dieu finit par l’emporter sur la compassion envers la fillette. L’indignation d’Ivan n’est donc plus celle qui nous ouvre à l’autre, mais au contraire s’impose comme son côté obscur qui nous ferme à lui, nous dégoûte de l’être, et qui loin de nous inciter à punir les coupables et à soigner les victimes, nous ramène à faire un procès sans fin à l’auteur de la vie - sinon à la saccager à notre tour. « Tu m’as fait mal, je vais donc te faire mal, et puisque Tu as laissé torturer cet enfant, je vais de ce pas en torturer dix autres pour prouver aux hommes que Tu n’es que le Salaud qui ose laisser faire tout ça. » Tragédie de l’indignation métaphysique : à force de se révolter contre Dieu, on finit par devenir l’agent du diable. Derrière Ivan Karamazov perce Stavroguine, le violeur d’enfants des Possédés qui ne s’indigne même plus de l’indignité de Dieu ni de la souffrance des enfants. Le frère est devenu un démon. L’indignation s’est transformée en haine totale et puérile de tout. Il faut donc raison garder, même dans ces cas extrêmes. Et surtout se purger de cette immaturité philosophique, ivano-karamazovienne, et que l’auteur de ces lignes a longtemps et très honteusement partagé, qui fait croire que Dieu pourrait vouloir notre mal.

stephane hessel,indignez-vous,jamel debbouze,de l'indignation,jean-françois mattéi3 - Karl Marx ou l'indignité historique

Donc, c’est lorsque l’indignation devient générale, métaphysique, transhistorique, dialectique qu’elle devient, comme une certaine pitié, dangereuse. Pour qu’elle soit efficace, l’indignation se doit d’être singulière. S’indigner de la misère du monde n’a jamais servi le monde – et au contraire a peut-être accentué sa misère. C’est un ou plusieurs cas particuliers d’injustice qui avaient ému Voltaire et Zola et les avaient incités à prendre la plume au nom de la vérité. Il s’agissait de réhabiliter ou de défendre des individus ayant réellement souffert l’iniquité : Calas et le chevalier de La Barre pour le philosophe du XVIIIème siècle, Dreyfus pour le père des Rougon-Macquart.

Au contraire, c’est l’ensemble des conditions d’existence de l’humanité qui indigne et met en branle le jeune Marx. L’ennemi, ce n’est plus Dieu, qui du reste n’existe pas, mais l’histoire qui depuis ses débuts enferme l’humanité dans une lutte des classes sans fin. Il faut donc libérer l’humanité de l’histoire. Le problème, c’est que c’est l’humanité qui fait l’histoire, autrement dit qui est responsable de sa propre aliénation – et nous pouvons le dire, de sa propre indignité. Dans le marxisme, l’histoire est à la fois le plaignant, l’accusé, le tribunal – et à la fin le bourreau. Comment dès lors penser (et libérer) l’humanité hors des modes de productions économiques qui l’ont aliénée ? Comment, surtout, penser « le nouvel homme » ? Très difficile de le faire, sinon impossible puisqu’il n’y a évidemment pas dans le marxisme, immanence matérialiste oblige, de « modèle éternel de l’homme » - l’homme marxiste n’étant alors ni individu, ni citoyen, mais bien ce « transindividuel » improbable, ce « collectif » malgré lui, ou comme le dit Mattéi, ce « générique ».  Comment penser l’homme, disions-nous ? Eh bien, c’est très simple, en en changeant. Puisque l’homme actuel ne convient pas à l’idéal (et qu’on ne se soucie plus depuis belle lurette si ce n’est pas l’idéal qui ne convient pas à l’homme), il faut inventer un nouvel homme. Et se débarrasser de l’ancien.
Et Jean-François Mattéi de se lancer dans une courageuse comparaison entre nazisme et communisme qui n’indignera que ceux (à vrai dire, presque tout le monde) qui pensent encore que le communisme était « une belle idée », et que s’il convient de condamner ses effets nocifs, il faut au moins sauver « ses intentions ». En gros, non à Staline, mais oui à Lénine, et amen à Marx. Faites le test autour de vous, vous verrez que la plupart des gens pensent encore ainsi.

stephane hessel,indignez-vous,jamel debbouze,de l'indignation,jean-françois mattéiOr, de la race à la classe, du naturalisme dégénéré à l’historicisme aberrant, de l’obsession génétique à l’obsession générique, nazisme et communisme s’imposent comme deux pathologies du national et de l’universel, tous deux athées et matérialistes, et qui, pour le philosophe orthodoxe, ne sont rien d’autre que deux pathologies du concept. La barbarie, c’est en effet l’homme réduit à un seul concept. « Le système du concept, tel qu’il a été préparé par les Lumières, révèle son vrai visage dès qu’il a atteint les limites ultimes de son pouvoir absolu : le système des camps », écrit-il page 149. Et un peu plus loin « Quand la Nature et l’Histoire viennent occuper un ciel vide de dieux, l’abstraction du Singulier et de l’Universel érigée en instance absolue par la conscience produit nécessairement l’opération négative de la Terreur absolue » (page 150).

Encore aujourd’hui, cette indignité du communisme ne passe pas dans les esprits. « Ce n’est pas la même chose, répète-t-on à satiété, le nazisme, c’est le mal au service du mal, alors que le communisme, c’est le mal au service du bien ; vous pouvez condamner le goulag ou le laogaï, vous ne pouvez condamnez l’idéal égalitariste. »  A cela, il faut répondre de quelle nature est cette égalité dont on parle. Est-ce une égalité en droit qui est du reste appliquée dans les démocraties et qui nous vient du christianisme ? Ou est-ce une égalité plus générale qui concernerait tous les désirs, toutes les singularités de l’être humain et qui conduirait à l’univocité ? Ce que veulent profondément les communistes, ce n’est pas que tous les hommes soient égaux, c’est qu’il n’y ait plus qu’un seul homme qui n’ait plus qu’un seul désir, qu’une seule fonction, qu’une seule identité, qu’une seule matricule. Comme Hitler a  rêvé d’un « homme inégalitaire » (l’aryen), Lénine, Staline, Mao et Castro ont rêvé d’un « homme égalitaire » - et ce faisant ont trompé égalitairement des millions d’hommes, en en tuant une majeure partie. Au moins le nazisme ne mentait pas. Le communisme, c’est quatre-vingt millions de morts plus le triple en esprits.

-    Alors, vous niez que le nazisme soit le mal à l’état pur ?
-    Jamais de la vie ! Mais je rajoute que le communisme est le mal à l’état impur, et qu’il est indigne de ne s’indigner que du premier.

stephane hessel,indignez-vous,jamel debbouze,de l'indignation,jean-françois mattéi,nemesis,marxisme,goulag,chris burden,shoot,joseph beuys4 - Attak ou l’indignité du temps.


 « Ce sont les intermittences du cœur qui donnent son prix à l’intermittence des indignations. On ne saurait vivre dans une révolte permanente qui, refusant systématiquement tout ce qui advient, mettrait finalement le temps lui-même au banc des accusés », écrit Mattéi, page 161. Et les révolutionnaires de Juillet 1830, rappelle le philosophe, citant Walter Benjamin, de tirer sur plusieurs horloges des tours de Paris pour bien montrer jusqu’où allait leur ardeur révolutionnaire. Après Dieu et l’Histoire, c’est au tour du Temps d’être déclaré coupable par les professionnels de l’indignation. Le Temps qui nous use, nous fait souffrir, nous oublie et ose continuer sans nous. Une fois de plus, l’on s’indigne non pas d’une injustice particulière mais bien de l’ordre des choses.

stephane hessel,indignez-vous,jamel debbouze,de l'indignation,jean-françois mattéi,nemesis,marxisme,goulag,chris burden,shoot,joseph beuysAinsi des altermondialistes qui, de par leur autodésignation, annoncent la couleur : c’est le monde qui est coupable. Se réclamant à tort de l’économiste libéral Tobin qui, s’il fut bien l’inspirateur de la fameuse taxe du même nom, n’a jamais voulu remettre en question le libre-échange et la mondialisation, voilà nos nouveaux émeutiers prêts à changer un monde dont ils ne voient pas qu’il fait le bonheur de ceux qui y sont et l’espoir de ceux qui n’y sont pas encore. « Les altermondialistes occultent en effet le fait essentiel que la mondialisation n’est rien d’autre que la face économique de la socialisation (…) ce qui revient à dire que la généralisation du mode économique dominant, le système libéral, n’est actualisable que sous l’effet de la généralisation du mode existentiel dominant, le système social. » Qu’importe qu’on leur fasse remarquer mille et mille fois que c’est le socialisme qui a échoué partout et que c’est le libéralisme qui est vraiment social, contrairement à Descartes, ils refuseront toujours de changer l’ordre de leurs désirs plutôt que l’ordre du monde. Et puisque le monde n’est pas d’accord avec eux, il faut le forcer, c’est-à-dire le saigner. De Robespierre à Che Guevara, on reconnaît un révolutionnaire à ce que l’assassinat fait partie de son plan. « Par pitié, par amour pour l’humanité, soyez inhumains », hurlaient les Communards.

C’est dans ce passage furtif du particulier au général, de la souffrance personnelle en malheur collectif, de la culpabilité individuelle à la culpabilité nationale, que l’indignation devient idéologique. Ainsi, pour Jankélévitch, le mal, ce n’est pas le nazisme, c’est l’Allemagne, et pas simplement celle des années trente, mais celle de toute son histoire, de toute sa culture - qui commence avec les gravures de Dürer, continue avec Bach, Beethoven, Schubert et se termine avec Hitler. Et de fait, Jankélévitch n’écoutera plus jamais de sa vie une note de ses compositeurs, se persuadant que chacune d’entre elles contenait en germe toutes les exactions du Troisième Reich. La perversité de ce raisonnement (et même si l’on peut psychologiquement comprendre Jankélévitch), c’est qu’il tend, à un certain moment, à rendre coupable tout le monde sauf les coupables. En gros, c’est dire que toute l’Allemagne était nazie, sauf les nazis. Plutôt que Jankélévitch, c’est Primo Lévi qu’il faut suivre quand il dit dans un entretien que lui pourtant qui a été tellement blessé par la Shoah a « toujours refusé de formuler un jugement global sur l’homme. Même sur les nazis. Pour moi, le seul procès qu’on puisse instruire, et avec toutes les précautions d’usage, c’est celui des individus. » Confondre le mal avec le monde, voilà l’immonde. Faire de l’indignation une promotion de sa bonne conscience, voilà ce qu’il nous faut éviter. Tant de gens qui se planquent derrière leurs indignations complaisantes. En vérité, le véritable homme indigné ne dit pas : « je m’indigne, donc je suis »,  mais : « je m’indigne, donc tu es ».

Et c'est pourquoi l'indignation est un sentiment si noble à gauche et si bas à droite. 

stephane hessel,indignez-vous,jamel debbouze,de l'indignation,jean-françois mattéi,nemesis,marxisme,goulag,chris burden, shoot5 - Boronali ou l’indignité du sens.

On connaît l’anecdote : en 1875, dans ce célèbre cabaret montmartrois du Lapin agile, quatre joyeux lurons font peindre un tableau à l’âne Lolo en lui attachant un pinceau à la queue qu’il trempe dans différents pots de couleurs et qu’il agite sur une toile vierge. L’œuvre, intitulée « Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique » et signée Boronali (que l’on présente comme un peintre futuriste, né à Gènes et figure de proue d’une nouvelle tendance artistique : « l’excessivisme »), est exposée au Salon des Indépendants sans que personne ne s’en émeuve. Elle passe même inaperçue lors du vernissage. Les quatre farceurs ne tardent pas à prévenir la presse de leur canular qui évidemment s’en empare, crée son scandale bon enfant et permet au Salon de gagner en bénéfice ce qu’il perd en compétence – et illustrant ce que sera bientôt le phénomène de l’art contemporain.  

En effet, le plus drôle dans cette histoire est que ce qui est passé à l’époque pour une grosse farce de potaches passerait aujourd’hui pour une « performance » d’un artiste underground - et l’on parlerait de « donkey art » comme on parle d’ « elephant art », cette nouvelle école picturale très sérieuse développée en Thaïlande et qui a permis l’établissement d’un musée éléphantesque, le fameux « Maesa Elephant Camp » dans lequel on peut admirer, entre autres, les énormes chefs-d’œuvres des pachydermes Khongkan et Wanpen (les plus côtés du marché.)

stephane hessel,indignez-vous,jamel debbouze,de l'indignation,jean-françois mattéi,nemesis,marxisme,goulag,chris burden,shoot,joseph beuysAh ! D’un autre âge les définitions de l’œuvre d’art comme « promesse de bonheur » à la Stendhal ou comme mode d’expression de la vérité à la Heidegger (encore qu’il y aura toujours de bonnes gens qui pourront soutenir que ces peintures d’éléphants leur procurent du bonheur et expriment « à leur façon » la vérité !). Qu’allons-nous nous emmerder avec nos visions élitistes (je veux dire « classiques ») qui ne parlent plus à personne ? De nos jours, la vérité s’est multipliée (et l’erreur s’est unifiée), le monde s’est émietté, les dieux sont morts, et les hommes ne croient plus en eux. L’art qui était chargé jusque là de rendre la splendeur de l’être et d’édifier l’humanité est devenu le lieu du nihilisme le plus déchaîné. Le goût est au dégoûtant, à l’abject, l’excrémentiel. Et il ne s’agit pas tant de peindre la merde (qui après tout peut-être un sujet comme un autre), mais de présenter pour de bon des étrons tous frais dans une exposition - avant de les vendre en boîte très chers comme Piero Manzoni et sa succulente série de « Merda d’artista ». L’essentiel est d’outrepasser la seule règle qui puisse décider qu’un objet soit artistique ou non (et qui n’a rien à voir avec ce qui est décent ou supportable), à savoir que la nature ne se représente pas par la nature. Un cadavre de Goya n’a en effet rien à voir avec un cadavre sorti de la morgue. Un homme qui vomit dans le lavabo peut être un sujet sublime pour un peintre génial (Bacon) mais un homme qui s’expose en train de vomir tous les jours à quatorze heures quinze dans telle ou telle biennale prouve surtout qu’il a des intestins solides. Lorsque la manifestation artistique se confond avec sa matière physique, sans la moindre distance ou le moindre effort de déréalisation, ou plus simplement lorsque la représentation laisse la place à la présentation, nous ne sommes plus dans l’art mais dans la barbarie – la barbarie du littéral, comme disait Adorno. "Shoot", comme aurait dit Chris Burden en 1971.

stephane hessel,indignez-vous,jamel debbouze,de l'indignation,jean-françois mattéi,nemesis,marxisme,goulag,chris burden,shoot,joseph beuysL’ennemi de l’art, aujourd’hui, ce ne sont donc plus les clercs ou les censeurs, mais les artistes eux-mêmes. « L’effondrement de l’art, note Mattéi, tient moins à l’utilisation mercantile des œuvres (…) qu’à la destruction volontaire de l’œuvre par ceux qui ont pour charge de la créer. » Le sens, c’est ce qu’il faut annihiler à tous prix – en se faisant de la tune tout de même. Et comme faire des horreurs peut encore avoir un sens « négatif », il faut renoncer absolument à tout impact sensible de l’œuvre. Revoilà le concept ! L’important, ce n’est plus l’œuvre, c’est le chemin qui y mène. « L’art contemporain devient insurrectionnel en mettant en scène sa propre représentation. » L’acte de peindre devient le seul sujet de la peinture. Cette manie déborde largement les milieux de la peinture et tend à devenir le credo de toute la critique littéraire, cinématographique, etc. Combien de fois entendons-nous ou lisons-nous sous la plume d’un critique que ce film est avant tout un « grand film sur le cinéma » ou que ce livre est surtout « un grand livre sur la littérature »   ? En vérité, un artiste qui ne parle que d’art prouve surtout qu’il est bien incapable d’affronter le monde, tel Joseph Beuys, concepteur de la « sculpture sociale » qui veut que chacun soit son artiste, et qui, entre autres élucubrations, fit un jour une conférence sur l’art devant une salle vide, « performance » organisée et voulue comme telle.

stephane hessel,indignez-vous,jamel debbouze,de l'indignation,jean-françois mattéi,nemesis,marxisme,goulag,chris burden,shoot6 - Indignité du ressentiment.

Des artistes qui cherchent et ne trouvent rien (au contraire de Picasso qui déclarait superbement « je ne cherche pas, je trouve »), des révolutionnaires qui s’en prennent au monde plutôt qu’au mal, des idéologues à qui l’humanité ne convient pas car elle déborde le cadre de leur « idéal », des nihilistes qui rejettent Dieu à cause de la souffrance des enfants mais qui ne font rien pour ces enfants, des juges qui ne veulent juger que d’eux-mêmes et qui mettent à mort la transcendance (qui seule permet le jugement), telles sont les figures de l’homme de la fausse indignation - soit l’homme du ressentiment. Faire semblant de souffrir pour les autres, se réjouir secrètement de tous les maux qui permettent d’accuser la vie, glorifier sa propre (in)suffisance, voilà donc comment fonctionne celui qui, avant toutes choses, ne supporte pas que l’on se défende réellement contre ce qui nous menace. Car l’homme du ressentiment ne veut surtout pas que quelque chose s’arrange et puisse discréditer son indignation – comme ces humanitaires qui seraient bien malheureux si le monde ne l’était plus. L’homme du ressentiment a besoin du mal pour se sentir utile - tel Tobias Mindernickel, ce personnage d’une nouvelle de Thomas Mann, qui n’est heureux que lorsqu’il console son chien, et qui, pour ce faire, le bat, le fait gémir, le console, le rebat, le refait gémir, le reconsole, et à la fin, le tue.

 

De l’indignation, Jean-François Mattéi, La Table Ronde, collection Contretemps, février 205, 288 pages, 20 euros.


Cet article est paru sur le RING le 06 janvier 2011.

 

20/01/2009

Misère du marxisme I

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[Cet article, ancien post de 2006, revu et augmenté, a été publié dans Les Carnets de la philosophie de décembre 2008. De nouveau corrigé, il apparaît ici dans sa version définitive.]

(Je m'inspire ici, et exclusivement, du solide petit essai d'Etienne Balibar (le père de Jeanne) intitulé La philosophie de Marx, collection Repères, Editions La découverte. Pourquoi ce choix ? Parce que c'est l'un des travaux les plus récents sur le marxisme et les plus reconnus par les marxistes eux-mêmes. On peut donc y gambader à son aise, autant pour comprendre philosophiquement la doctrine capitale des temps modernes que pour se donner le droit de voir en elle la pire erreur fondatrice de la pensée occidentale et la plus belle machine à tuer du siècle dernier...)

1-Philosophie marxiste ou philosophie de Marx ?

Avec Marx,  « Un événement irréversible s'est produit ». Quelque chose que la philosophie ne pardonna jamais autant qu'elle ne put réfuter - car on ne compte pas les « tentatives acharnées de neutralisation » que le marxisme suscita et qui n'eurent jamais gain de cause. Pour la première fois de son histoire, la philosophie dut admettre qu'elle n'était qu'une interprétation  (...bourgeoise) du monde, une théorie impuissante, quoique satisfaite d'elle-même, se contentant de légitimer le « réel » - lui-même réduit aux moyens de production -, un garde-fou des intérêts et des profits, nommés abusivement concepts et idées.

Que le social pulvérise le théorique, que le réel apparaisse non plus comme un état de choses intangible mais comme une production de la classe dominante, que la matière elle-même soit le lieu dialectique de la lutte des forces en présence, que la contemplation cède enfin à l'action comme l'aristocrate cède au prolétaire, voilà ce qui ébranla la pensée occidentale classique. Loin de tout Logos ou de toute Aléthéia, le rapport social constituait désormais, et définitivement, le nouvel Arché. Le marxisme, c'était cette « non-philosophie », ou plus exactement cette « antiphilosophie », qui forçait la philosophie à reconnaître qu'elle n'était qu'un agrégat ploutocratique et conformiste, un contrat social pour riches, un discours de la méthode pour assurer ses rentes. Personne, ni hier ni aujourd'hui, ne put sérieusement le nier. Pire : la grande culture dont nous étions, nous les possédants et les instruits, si fiers, apparaîtrait enfin comme ce qu’elle est - le produit vaguement sublimé de notre classe dominante. Ne soyons plus hypocrites, éructaient les fanatiques de la révolution. La plupart des penseurs ou des artistes avaient beau vilipender notre société, ils n'en faisaient pas moins partie de celle-ci Ce que nous appelions les plus sublimes oeuvres de l'esprit n’étaient jamais que les (ré)créations de corps à l'abri. Et l'art, un sport de riche qui se faisait passer pour de la beauté éternelle, une propriété privée dont on faisait croire qu'elle appartenait à « l'humanité ». Eh bien, pour la première fois dans « l'histoire » de l'humanité, on se mettrait vraiment du côté de cette  humanité et on lui permettrait d'avoir une histoire. Et pour cela, on renverserait concrètement le soi-disant « ordre du monde », ou la sacro-sainte permanence des choses. Les bourgeois avaient fait de la réalité leur propriété privée, nous commencerions donc par abolir celle-ci et nous verrions tout de suite que leur « ordre naturel » n'était que le produit de leur désir social... Avec nous, l'être authentique devrait se passer de l'avoir. Et tant pis si cela les épouvanterait, les pauvres choux :

« Vous êtes épouvantés parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais dans votre société actuelle, la propriété est abolie par les neuf dixièmes de ses membres. C'est précisément parce qu'elle n'existe pas pour les neuf dixièmes qu'elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une propriété qui ne peut se constituer sans priver l'immense majorité de la société de toute propriété. En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. Et en effet, c'est bien là notre intention »,

lit-on dans le Manifeste du Parti communiste, l’essai le plus sanglant de tous les temps.

Le problème avec les spectres, c'est qu'on est souvent les seuls à les voir. Alors, on est obligé de s'aider de draps et de ficelles pour que tout le monde en voit un au moins  une fois dans sa vie. Mais même cela ne marche pas. Pauvre Karl ! L'histoire n'eut cesse de contrarier ses prévisions, et cela dès son vivant. Echec des révolutions de 1848, échec de la Commune de Paris en 1871... Pire : ralliement d'une partie des socialistes français au bonapartisme, et surtout « passivité des ouvriers » devant le coup d'état. Salauds de pauvres qui plongèrent Marx dans la dépression et sonnèrent comme « un rappel à l'ordre du mauvais côté de l'histoire ». L'histoire plus imprévisible que dialectique, le peuple plus conservateur que révolutionnaire - et même plus petit bourgeois que prolétaire - la révolution trahie par ceux-là mêmes qui auraient pu y trouver leur  bonheur... L'humanité était décidément désespérante.

« La guerre européenne, écrit Balibar, va contre la représentation que Marx s'était faite des forces directrices et des conflits fondamentaux de la politique. Elle relativise la lutte des classes au profit, au moins apparent, d'autres intérêts et d'autres passions. L'éclatement de la révolution prolétarienne en France (et non en Angleterre) va contre le schéma "logique" d'une crise issue de l'accumulation capitaliste elle-même. »

Ce que Marx et ses sbires ne comprirent pas, outre le caractère hasardeux, capricieux, enfantin de l'histoire, est que la lutte des classes, apparemment effective, ne fut jamais qu'une occurrence de la lutte des passions. Tout comme le « désir » d'égalité et de justice, qu’il considérait comme le plus essentiel des désirs humains, ne fut jamais qu'un désir parmi d'autres. Que l'humanité choisisse contre elle-même l'irrationnel et l'injuste, c'est-à-dire la liberté, c'est ce contre lequel Marx aura buté toute sa vie. Mais Marx, obsédé d'égalité, ne se soucia-t-il jamais de liberté ? Que le socialisme cohabite avec le capitalisme et que la classe moyenne soit le résultat de cette cohabitation constituèrent le véritable devenir de nos sociétés. Marx, qui ne prévit pas l'avènement de cette classe moyenne et qui n'eut jamais de critique assez dure contre les socialistes non-révolutionnaires (« ces brebis qui se prennent et qu'on prend pour des loups », écrit-il rageusement dans L'idéologie allemande), se trompa donc doublement. Aveuglé par la seule réalité matérielle, il ne vit pas que celle-ci, pas plus que la lutte des classes, ne suffit à comprendre le réel. Encore aujourd'hui, l'erreur absolue des marxistes est de croire que seuls le matériel et le rationnel sont tout le réel. Or, il suffit de faire un petit tour anthropologique pour se rendre compte qu'ils n'en sont qu'un degré. Loin de moi l'idée de faire la promotion de l'irrationnel et de l'anarchie (je veux dire : de l'injustice - car l'anarchie, c'est l'injustice, tout comme le désordre  est ce qui  au bout du compte profite toujours aux puissants), mais il s'agit simplement de constater qu'aucun homme ne s'est jamais défini comme Marx définit l'Homme. Aucun prolétaire ne s'est jamais considéré comme Marx l’a considéré. D'ailleurs, on cherche encore le prolétaire qui connaît ou qui utilise ce terme quand il parle de lui. Marx réduit l'existence au social comme un hygiéniste réduit la vie à la santé, mais aucun pauvre et aucun malade n'ont une représentation purement sociale ou médicale de leur existence. Le médecin est là pour me soigner, non pour donner un sens à ma vie - et c'est mon affaire si je continue à fumer ou à boire. Le socialiste est là pour rendre ma subsistance un peu moins dure, mais à la condition sine qua non qu'il ne touche pas à mon existence. Ce que le justicier fanatique ne comprend pas, c’est que mes désirs sont plus sacrés que mes besoins et que mes croyances me sont plus nécessaires que ma survie. Le caviar reste plus important que le pain même si je n'en mange jamais et qu'il me manque parfois du pain. Qu'est-ce que ce barbu qui vient me faire chier avec son égalitarisme totalitaire ? Qu'a-t-il à s'en prendre aux bourgeois ? Ne comprend-il pas que c'est ce que je veux devenir, moi le prolo ? Pitoyable réalité qui contredit l’impitoyable idéologie marxiste !

Bolchévique.jpg2 - Changer le monde : de la praxis à la production.

« Les philosophes ont seulement interprété différemment le monde, ce qui compte, c'est le changer. »

Pour ce faire, sortir de la théorie et promulguer l'activité révolutionnaire. Et avant toutes choses, poser une autre essence de l’homme. Puisque l'homme ne correspond pas à l'idéal, il faut changer d'homme ! Erreur fondatrice. Crime originel. Goulag en vue. La plus grande négation anthropologique est en marche. Ce seront les Thèses sur Feuerbach.

Feuerbach réduisait Dieu à l'homme, mais l'homme, pour lui, était un être individuel. Alors que pour Marx, le vrai homme est communautaire. C'est la propriété privée qui lui fait croire qu'il est un individu, qui le rend « étranger à lui-même » en le privant de son « essence communautaire. » Tout ce que je possède, soutient-il mordicus, me prive de moi-même ou plutôt du « nous » qui est en moi-même. Je est un autre mais nous est un je. Il faut donc m'arracher de moi pour que je-nous retrouve(-ons) mon-notre être (et vive le charabia de la révolution ontologique !) L'avoir et l'individualité sont des illusions qu'il faut éradiquer à tous prix. Pour cela, il faut rompre avec l'idéalisme (qui n'a jamais été que du capitalisme sublimé) autant qu'avec le matérialisme enchanté d'un Lucrèce ou d'un Epicure (qui n'a jamais été qu'un idéalisme mis à plat). Et le faire hic et nunc. Car si l'on est marxiste orthodoxe, ce que l'on requiert, il faut l'agir tout de suite. A l'exécution, pas de sursis ! Pour Marx, l'action est au présent. Son mot d’ordre : AGISSEZ OU TAISEZ-VOUS !!!

« L'action doit être "agie" au présent, et non commentée ou annoncée. Mais alors la philosophie doit céder la place. Ce n'est pas même une philosophie de l'action qui correspond à l'exigence et au mouvement révolutionnaires, c'est l'action elle-même, sans phrases. » (Balibar)

On se trompe donc du tout au tout quand on considère Marx comme un utopiste. Là-dessus, Balibar est aussi impitoyable que son maître.

« Les mots "en acte" (in der Tat) (...) expriment donc l'orientation profondément anti-utopique de Marx, et ils permettent de comprendre pourquoi la référence aux premières formes de la lutte de classe prolétarienne en voie d'organisation est tellement décisive à ses yeux. La pratique révolutionnaire dont nous parlent les Thèses (...) doit coïncider avec "le mouvement réel qui anéantit l'état de choses existant. »

Aucun retour en arrière possible ! Brutalité absolue ! Et attention, « pas de milieu », surtout « pas de milieu » ! Il faut rendre la révolution irréversible et pour cela faire tout pour que la situation des prolétaires empire. Plus ils crèveront de faim, plus ils seront susceptibles de se rebeller. Soyons comme le Sénécal de L'éducation sentimentale de Flaubert, impitoyable avec les individus, charitable avec les meutes. L'individu est un salaud, la masse est sublime. La compassion est haïssable, la solidarité est sacrée - le credo marxiste par excellence. On ne fait pas plus antichrétien.

La révolution n'est pas seulement sociale, elle est aussi culturelle. Depuis Platon, les philosophes s'adressaient aux Princes. Ils disaient penser l'ordre du monde alors qu'ils ne faisaient que servir l'ordre des puissants. En réalité, il n'y a ni ordre du monde ni nature humaine, il n'y a que le pouvoir et ses intérêts. Les essences ne sont que des situations. Les « vérités éternelles » ne sont que des profits illimités pour la classe dominante. Avec Marx, la philosophie doit se faire servante du prolétariat, « ce peuple du peuple ». Le seul sujet recevable, c'est le prolétariat. Mieux, le seul sujet, c'est la pratique. Au diable Raison pure kantienne, Nation fichtéenne, Esprit hégélien...  La réalité de l’essence humaine est transindividuelle. Ce qui compte, ce n'est pas l'individu, suprême illusion, mais ce qui existe entre les individus. Les identités ne sont que des superstitions entretenues par les relations sociales qui sont les seules réalités. Même un Lévi-Strauss avec son essence de l'homme comme résultant du conflit entre nature et culture ou un Jacques Lacan et son « parlêtre » ne sont que des clones de l'ancienne métaphysique aristotélicienno-augustienne. La seule chose qui définisse réellement l'homme est sa capacité à produire ses moyens d'existence, ni plus ni moins. Le Logos, Dieu ou la Monade n’ont jamais été que des échappatoires devant la seule chose humaine qui compte - le travail. L'être-au-monde est un être-au-travail.

Stirner.jpg3 - L'objection de Stirner.

Marx a beau jeu de foutre en l'air toutes les idéalités transcendantales. Le point de vue athée et matérialiste n'a en effet rien à craindre des genres plus ou moins théologiques que sont l'Etre, la Substance, l'Idée, la Raison, le Bien. Le matérialisme dialectique explose aisément toutes ces notions fantasmagorique au nom de la seule réalité matérielle et sociale... Et c'est là que le bât blesse. Car s'il est impossible (du moins en Occident) de nier la réalité matérielle des choses, qu'est-ce qui fait dire à Marx que cette matérialité est sociale, sinon dialectique ? Et surtout qu'est-ce qui lui permet de penser l'être humain sous le mode générique plutôt que sous le mode individuel ? Où est la preuve de la non-individualité de l'homme ? Lui qui n'a eu de cesse d'annihiler tous les mythes métaphysiques, que vient-il nous imposer avec sa transindividualité, son essence communautaire, son sujet pratique, son « peuple du peuple » et son paradis communiste, sinon d'autres mythes ? Pour Max Stirner, l'auteur de L'unique et sa propriété, pour qui tout concept universel est une fiction, et pour qui seul existe l'individu singulier, « propriétaire de son corps » avant toutes choses, Marx ne fait que substituer des fictions à d'autres fictions. Dieu est sans doute une ânerie mais pas moins que la Révolution.

« Et en effet, admet Balibar, il n'y a pas de différence logique entre la chrétienté, l'humanité, le peuple, la société, la nation ou le prolétariat, pas plus qu'entre les Droits de l'homme et le communisme : toutes ces notions universelles sont effectivement des abstractions, ce qui veut dire, du point de vue de Stirner, des fictions. Et ces fictions ont pour usage de se substituer aux individus et aux pensées des individus. »

- Tout cela est bien joli, pourrait alors rétorquer Marx dans un dialogue imaginaire, mais quelle preuve avez-vous, vous, de votre primat individualiste ? A quelle réalité plus forte que celle de la matière, d'où je tire ma transindividualité, pouvez-vous bien vous référer ?

- Mais au corps ! répondrait Stirner.

- Quel corps ? Le corps social ?

- Le corps individuel !

- Mais puisque je vous dis que l'individu est un produit de la classe dominante...

- Eh non justement ! Le corps est un produit, une occurrence même de la matière, comme vous diriez, sauf que c'est cette matière qui donne à chacun un corps unique, singulier, un corps qui souffre et qui jouit, qui a des émotions et des raisonnements, un corps qui fait l'identité.

- Mais tout le monde souffre et jouit ! Tout le monde a des émotions ! Tout le monde réagit à la douleur et au plaisir de la même façon ! Le corps ne particularise pas plus Pierre que Paul.  Donc, l'homme se définit parfaitement du côté transindividuel !

- Certes, tout le monde jouit et souffre, et souvent de la même façon, mais jamais au même moment, et surtout sans dépendre des autres corps.

- Comment ça, sans dépendre des autres corps ? Si vous avez mal à la tête, c'est parce que je vous saoule ou parce que j'ai une pensée plus puissante que la vôtre ? Dans les deux cas, c'est notre relation, c'est-à-dire notre interdépendance qui vous fout mal à la tête !

- Certes, votre dialectique me donne mal à la tête mais ce n'est pas l'aspirine que vous prendrez qui me soulagera. Mon corps ne vous appartient pas plus que le vôtre ne m'appartient - même s'ils ont le même métabolisme (et encore, dans les plus grandes lignes). Le corps est ma propriété absolue. Et si l'on estime ensuite, comme c'est, je crois, votre cas, que tout provient de la matière, sentiments, idées, et tout le toutim, alors il faudra admettre que tout ce qui provient de ma matière à moi (mon corps) est tout aussi individuel que celui-ci.

- Là, c'est moi qui ai mal à la tête...

- J'en suis désolé mais je n'y peux rien. Ce qui prouve que votre corps, comme celui de n'importe qui, est singulier, unique et donc aussi isolé. Chacun de nous est seul au monde, vous savez...

- Mais le corps social ? Le prolétariat ?

- Ce sont des abstractions nécessaires, comme l'église ou n'importe quelle « corporation », mais qui matériellement n'ont aucune réalité. La preuve, le corps social peut disparaître sans vous emporter avec lui. Alors que si votre corps individuel est en péril, c'est vous qui l'êtes.

- Mais le matérialisme dialectique ?

- C'est votre plus grande erreur. La matière n’est pas dialectique. Vous avez trahi Démocrite, Karl !

- Mais ma praxis ?

- Telle que vous l'avez conçue (révolution, dictature du prolétariat, communisme), elle relève d'une théologie.

- Moi, théologien ?

- Oui, vous. Ce sera la critique de Raymond Aron : le problème du marxisme est qu’il passe « du moins au plus, de l'universalité négative à l'universalité positive ». En gros, « ils n'avaient rien, ils vont avoir tout ». Si ce n'est pas du messianisme ça ? Encore un peu et vous nous sortiez que « les premiers seraient les derniers », sacré judéochrétien, va !

- Moi, judéochrétien ?

- Oh oui !

- Le meilleur alors ?

- Disons, le pire du meilleur.

Et Marx s'en va peiné. Ce Stirner l’a retourné comme un gant. Il ne manquait plus qu'un matérialiste encore plus matérialiste que lui pour lui casser la baraque. Impossible d'éviter la réalité corporelle et encore moins l'individualisation du corps, dit-il. Alors, que faire ? Que faire, bon sang ? Eh bien, le liquider comme les autres, dit Lénine à l'oreille de Marx. Mais Lénine n'est pas encore là. Non, il faut trouver autre chose. Quelque chose qui n'ira pas… mais qui ira quand même. Quelque chose qui ne vaut rien intellectuellement, mais tant pis ! Il faut que ça aille. C’est sans doute malhonnête, mais la révolution doit être légitimée par tous les moyens. C'est ici que tout se joue : pour dépasser Stirner, Marx va faire un coup de force dialectique. Lui rentrer dedans. Puisque l'on ne peut nier décemment et logiquement la réalité individuelle, il s'agit de prouver que cette réalité-là relève aussi d’un produit idéologique. L'idéologie permet de tout matérialiser et de tout dématérialiser selon les besoins de la révolution - et c'est cela que l'on va faire. L'idéologie est la botte secrète du marxisme. Alors, où est-il ce Stirner ?

- Ici, toujours présent, toujours incarné, singulier, corporel, propriétaire, unique... Alors Marx, ça boum ?

- Alors Max, ça persiste ?

- De quoi ?

- Quoi, quoi ?

- Oui ?

- Non !

- Non ?

- Non, l'individu n'est pas.

- Encore ?? Mais nous avons établi tout à l'heure que...

- Tais-toi ! Laisse-moi agir ! L'important, c'est l'action et toi, tu es dans la soumission. La soumission à ton corps. Une réalité qui existe peut-être mais qui est moins importante que la réalité totale. Ca, tu ne peux pas le nier. Le corps de tous est plus important que le corps d'un seul.

- Mais quand tu dis « tous », je dis « chacun » et...

- Stop je te dis !

- Pourquoi ces gardes autour de moi ?

- Stirner, pour la dernière fois. Essaye de comprendre!

-...

- Tout est production.

- Sauf l’Unique.

- Qui est une production.

- Heu... Tu n'as pas le droit de faire de mon objection une partie de ton discours.

- La dialectique, mon cher.

- Dialectique moniste très très mauvaise et qui peut te conduire aux pires extrémités, fais attention, Karl. Si tu commences à tout englober dans ton discours, tu risques de considérer que l'humanité se réduit à ton discours et pire, croire que tous ceux qui ne seront pas d'accord avec toi seront inhumains. C'est comme si tu disais que je refuse ton système parce que je suis bourgeois.

- Mais tu l'es ! Gardes !

- Au lieu de m'arrêter, réponds-moi. Toi qui es si matérialiste, pourquoi nies-tu la réalité matérielle et individuelle du corps ?

- On peut rééduquer les corps. Si on ne peut les arracher à leur dimension biologique (encore que l’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs), on peut les couper de leur individualité qui est une fiction idéologique.

- Tu ne tiens pas compte de ce que j'ai dit.

- Je tiens compte du social et non de l'individuel, c'est vrai. Et si les deux sont réels, la première réalité me semble plus importante que la seconde. Tant pis pour toi et tous ceux qui se limitent à leur individu.

- Tu vois, même dans le langage, individu égale corps.

- Je t'ai assez entendu. Et si les gardes n'existent pas aujourd'hui, ils existeront demain. Et ce sera bien. Car,  pour finir, oui, tu as raison, l'individu existe matériellement, corporellement, mais cette existence réelle et corporelle est celle d'un salaud. Et moi, j'agis pour un monde sans salauds. C'est mon dernier mot. Toi et ton moi, vous n'existerez bientôt plus.

(A SUIVRE...)

08:46 Écrit par Pierre CORMARY dans Socialisme et barbarie | Lien permanent | Commentaires (34) | Tags : etienne balibar, marxisme, marx, philosophie, stirner | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

Misère du marxisme II (Le pire des mondes possibles)

Goulag1.jpgRésumons. Selon le marxisme, la propriété privée est une dépossession physique comme l'individualité est une dépossession morale. Pour réaliser l'idéal communiste, l'être authentique devra se passer d'avoir et d'apparence. Son essence sera communautaire, transindividuelle et laborieuse - soit « prolétarienne ». Jusque là, l'idéologie dominante a fait croire aux masses que chacun était libre, singulier, unique, et qu'il était propriétaire de son corps, alors qu’en vérité chacun est un produit de celle-ci. C'est une manipulation inique que  révèlera la révolution. La seule humanité valable est générique et pratique. Max Stirner a peut-être pu opposer au marxisme l'individualité toute puissante, toute effective (et par là-même imparable), il n'en reste pas moins que

« l'individualité posée comme un absolu équivaut en pratique, pour la masse, à une "précarité" ou à une "contingence" absolue des conditions d'existence, de même que la propriété (de soi, des objets) y équivaut à une dépossession généralisée. »

Dit autrement, l'individualité est une réalité matérielle indiscutable mais qui n'est pas souhaitable pour l'être humain. Pour ce dernier, rien ne vaut la transindividualité.  Exister par et pour soi-même, ce n'est pas vraiment exister. La « vraie » humanité est une masse organique et relationnelle. Le « vrai » sujet, c'est le prolétariat et la « vraie » réalité du sujet-prolétariat, c'est l'action. Etre libre, ce n'est donc plus dire « je » et penser des théories, c'est dire « nous » et agir. Surtout, l'abolition de la distinction entre intellectuels et manuels va de pair avec l'abolition de la distinction entre dominants et dominés.

« Depuis la philosophie grecque (qui en faisait le privilège des "citoyens", c'est-à-dire des maîtres), la praxis était l'action "libre", dans laquelle l'homme ne réalise et ne transforme rien d'autre que lui-même, en cherchant à atteindre sa propre perfection. Quant à la poièsis (du verbe poiein : faire/fabriquer), que les Grecs considéraient comme fondamentalement servile, c'était l'action "nécessaire", soumise à toutes les contraintes du rapport avec la nature, avec les conditions matérielles. »

La révolution culturelle marxiste consiste donc bien à identifier praxis et poièsis  - ne serait-ce que pour faire payer aux clercs d'avoir été de tout temps les caniches des puissants. Et c'est pourquoi, même si la révolution  échoue, elle aura permis de punir un temps les possédants et les privilégiés. Sa dimension meurtrière sert au moins à la vengeance sociale. L'action libre devient l'action nécessaire. La paire de bottes vaut définitivement Shakespeare.

1 – Intellectuels et manuels.

L'idéologie allemande, c'était la découverte de l'écart qui existe entre la conscience dominante, dite « classique », et la réalité sociale - écart qui, dit Balibar, est allé jusqu'à faire surgir « un monde irréel, fantastique, c'est-à-dire doué d'une apparente autonomie qui se substitue à l'histoire réelle ». Un monde coupé de la réalité mais qui, le comble, prétend avoir des valeurs humanistes, un sens de l'altérité et de la charité à nul autre pareil, un universalisme moral s'exprimant notamment à travers ce dont il est le plus fier - les droits de l'homme. Certes, toutes ces valeurs et tous ces droits, « l’homme » les a, mais à la manière d'un eunuque qui a un harem. Théoriquement, la morale bourgeoise est la meilleure du monde, sauf qu'elle ne s'applique pas à elle-même ses excellents principes. Or, ce que la révolution se propose de faire est précisément de forcer les bourgeois à être cohérents et conséquents avec eux-mêmes - en rendant effectif ce qu'ils ont rendu fictif. Une fois de plus, c'est la pratique qui accomplit la théorie. L'action prime tout. Ne jamais oublier que le marxisme n'est pas une utopie.

En fait, c'est la division entre travail manuel et travail intellectuel qui a permis à la conscience sa si douteuse autonomie asociale. Exemptée de toute tâche manuelle, la conscience s'est mise à penser les universaux (liberté, égalité, fraternité) sans doute de manière profonde et juste mais en se gardant bien de les actualiser. Au fond, son humanisme (qu'il soit chrétien ou critique) n'est rien d'autre qu'un humanisme littéraire. Libéré du vrai travail, la conscience bourgeoise peut déblatérer à son aise sur sa vérité, sa liberté et leur travail.

« La division du travail, écrit Marx dans L'idéologie allemande, ne devient effectivement division du travail qu'à partir du moment où s'opère une division du travail matériel et intellectuel. A partir de ce moment la conscience peut vraiment s'imaginer qu'elle est autre chose que la conscience de la pratique existante, qu'elle représente réellement quelque chose sans représenter quelque chose de réel... »

La révolution, c'est ce qui va obliger la conscience à ne plus se raconter d'histoire, à concrétiser ce qui était abstrait pour elle,  et à reconnaître que la seule conscience qui vaille est la conscience du travail. « Toute conscience est conscience de quelque chose », dira Husserl. « Toute conscience est conscience du travail », le prévient Marx soixante ans avant. Celui qui ne travaille pas, c'est-à-dire celui qui ne s'implique pas physiquement dans la réalité matérielle des choses, mais qui par contre  laisse les autres le faire à sa place, et ce faisant, profite de leur survie minimale pour assurer sa vie maximale, celui-là ne connaît pas la vie, celui-là est un profiteur, un bourgeois, un salaud.

Gardien de musée.jpgDès lors, on commence à comprendre que l'intellectuel ne sera pas à la fête lors de la révolution, car pire que le bourgeois, l'intellectuel est le garant du bourgeois - même s'il n'en a pas l'apparence première (un peu comme le soi-disant protecteur de Grace dans le Dogville de Lars von Trier). Faire la révolution, ce n'est pas simplement tuer des gens, c'est en finir avec l'intellectualité pure, c'est mettre tout le monde au travail manuel. A ce niveau de la réflexion, même quelqu'un d'aussi surfait que moi est ébranlé. Ne suis-je pas un parasite ? Et vous qui me lisez, n'êtes-vous pas des rapaces ? L'égalitarisme forcené et forcé... Qui n'a pas reconnu une fois en son for intérieur que cette mauvaise idée était bonne au moins en soi ? Qui parmi nous ne s’est pas un jour senti un peu coupable de ne vivre que pour les arts et les lettres ? Quelle chance au fond que la masse soit acculturée, non ?  Que ferions-nous sans manœuvres, sans paysans, sans bouchers, sans techniciens de surface, sans gardiens de musée ? Que ferions-nous surtout si cela devait être nous les techniciens de surface et les gardiens de musée ? Vous nous y voyez franchement à travailler pour de bon ? Non ? Moi non plus.

Alors, acceptons la révolution. L'intellectuel et l’artiste ont trop souvent été les agents du pouvoir. Il faut les remettre à leur place. La rééducation par le travail, c'est ce qui peut arriver de mieux à l'être humain - qui se rendra enfin compte que son individualité n'est rien.  Qui n'a pas mis ses mains dans le cambouis est une chochotte. Qui répugne à la mécanique est un sous-homme. Qui refuse de prendre la bêche périra par la bèche. Mieux que Staline, Mao a compris qu'il fallait réapprendre à l'être humain la matérialité de la vie - et appeler le déporté un « étudiant ». La termitière, c'est l'université pour tout le monde. Et sans se cantonner à une seule tâche, non, l'homme communiste est celui qui peut tout faire. Marx rêvait d'une société « sans spécialiste », où tout le monde serait à la fois chasseur, peintre, pécheur, professeur...

« ... dans la société communiste, chacun, au lieu d'avoir une sphère d'activités exclusives, peut se former dans la branche qui lui plaît ; c'est la société qui dirige la production générale qui me permet ainsi de faire aujourd'hui ceci, demain cela, de chasser le matin, d'aller à la pèche l'après-midi, de faire l'élevage le soir et de critiquer après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pécheur ou critique. » (L'idéologie allemande)

Le prolétariat sera ravi. Dépossédé depuis toujours, désillusionné à mort, il peut enfin lever la tête et manger fièrement son pain, comme dans un film d’Eisenstein. les catégories métaphysiques, nationales ou religieuses n'ayant aucune prise sur lui (« les ouvriers n'ont pas de patrie »), il est théoriquement prêt à la révolution. Las ! Ne vit-on pas « le peuple du peuple » refuser à plusieurs reprises de jouer son rôle de « classe universelle » ? Incapacité du matérialisme dialectique ! Au lieu de faire table rase du passé, au lieu de s’unir, les prolétaires de tous les pays, en fait ceux d’Allemagne et d’Angleterre, retombèrent, lors des événements de 1848- 1850,   dans les mythes du nationalisme, de l'empire et de la république. La lutte des classes n’intéressait finalement pas la classe la plus « concernée » !

Ah, l'idéologie ! Ce système plaqué sur le réel, qui prétend avoir une valeur scientifique et résoudre tous les problèmes... Marx commença à se méfier de cette notion. Comme il douta toujours que le libéralisme en fut une - sans doute parce que le libéralisme, contrairement au socialisme, n'a jamais prétendu résoudre tous les problèmes. Sur ce point, Balibar est sans appel : si Marx prit ses distances avec la notion d'idéologie,

« ... c'était la difficulté [qu'il] éprouvait à définir comme "idéologie" l'économie politique bourgeoise, en particulier celle des classiques : Quesnay, Smith, Ricardo. Car ce discours théorique, de forme "scientifique" et clairement destiné  à fonder la politique libérale des propriétaires du capital, ne tombait directement ni sous la catégorie de l'idéologie (caractérisée par l'abstraction et l'inversion du réel), ni sous celle d'une histoire matérialiste  de la société civile, puisqu'elle reposait au contraire sur le postulat de l'éternité des conditions de production bourgeoises (ou de l'invariance du rapport capital/salariat) ».

Humilité du libéralisme. Arrogance du socialisme. Hystérie de l'idéologie. Et misère du marxisme.

Nokia.jpg2 - Le fétichisme

Alors, il fallut trouver autre chose. Une notion qui rende compte, malgré tout, de la fantasmagorie qui brouille toujours l'accès à la réalité du rapport social - sans pour autant que celle-ci apparaisse aussi comme une fantasmagorie. Cette idéologie, plus technique qu'idéologique, pourrions-nous dire, Marx l'appellera fétichisme. Comme la perversion du même nom, celui-ci consiste à prendre la partie pour le tout, ou plus exactement à identifier la valeur objective du travail avec la valeur subjective de l'objet du travail. Dans le monde capitaliste, ce que je fais vaut ce que vaut l'objet. Le prix de la sueur de mon front, c'est le prix du bidule. Apparence technique et non plus idéologique où marchandise et homme se confondent en valeur équivalente. Le travailleur se voit à la fois dépossédé de son travail et possédé entièrement par l'objet de son travail. Sa valeur d'être humain devient le prix de la chose, et de fait lui-même est chosifié.   Ou comme le dit Balibar, c'est l'objet qui a désormais un rapport « social » et c'est l'homme qui a un rapport « objectal ». La fausse conscience a encore gagné, et cette fois-ci définitivement. L'apparence est devenue réelle. C'est le triomphe de la matrice ! L'objet se voit élever au plus haut niveau objectif, quasi-sacralisé, mystique (et il est vrai que le mode économique emprunte au mode religieux, réenchantant le monde !) tandis que l'homme se voit réduit à n'être plus qu'un média entre marchandise et argent - et surtout en ne s'en rendant même plus compte.  En lui, l'aliénation, c'est-à-dire l'oubli de la réalité sociale et de l'inversion de l'objectal en social, a fait long feu. Coincé entre les idoles (les représentations abstraites des valeurs auxquelles il croit croire) et les fétiches (les choses matérielles qui semblent appartenir à la terre et obéir à une loi naturelle), il ne quitte son usine que pour aller au bistrot, ayant perdu le sens de lui-même comme celui de l'autre. Il appelle « état » ce qui n'est plus que "marché", prend les profits de ses patrons pour des concepts universaux, et confond leurs intérêts avec « ses » droits de l'homme.

empalement.jpg4 - Temps et progrès.

Le capitalisme est naturel, veulent nous faire croire les capitalistes. Mais le marxisme est scientifique, veulent nous faire croire les marxistes. Finalement, la postérité de Marx repose sur le postulat que lui-même n'a cessé de combattre en son temps : celui de la croyance. Avec une brutalité dont la philosophie ne s'est pas encore remise (et à côté duquel Nietzsche fut un enfant de chœur), Marx a pulvérisé les idoles de Dieu, de l'Etre, de la Substance, des Idées, du Logos, mais pour leur subsistuer celles de l'Histoire, du Progrès et de la Révolution. A la brutalité intellectuelle s'ajoute la férocité concrète : en tant qu'il nie l'essence de l'homme, le marxisme propose virtuellement de le liquider. Evidemment, Marx n'est pas Sade et l'on chercherait en vain dans son oeuvre une expression meurtrière transparente. Ce qu'il faut constater, c' est ce que cette doctrine a produite dès qu'on a tenté de l'appliquer - constat qui n'a rien de malhonnête vu qu'aux yeux de Marx, c'est la pratique qui valide la théorie. Tant pis pour ceux qui préféreront crever plutôt que reconnaître la dimension assassine du marxisme. Leur dialectique est assurément fabuleuse : tant qu'il n'y a pas de morts, nous sommes dans le communisme, dès qu'il y en a, nous ne sommes plus dans le communisme. Pour notre part, nous pensons que l'idée de transindividualité est une négation morale et physique de l'être humain, nous estimons que l'idée de révolution pris au sens social et politique contient toutes les exécutions possibles, nous prétendons enfin que tout le Manifeste du Parti communiste est un programme de tuerie (où pour le coup, il est vraiment question de « liquider le bourgeois »), comme L'idéologie allemande est un programme de génocide[1]. Quelqu'un qui écrit en effet que :

« ... la révolution est donc nécessaire, non seulement parce qu'il est impossible de renverser autrement la classe dominante, mais encore parce que seule une révolution permet à la classe qui renverse de balayer la vieille saleté et de devenir  capable de fonder la société sur des bases nouvelles »

avoue sans crier gare qu'il croit à la pureté sociale comme d'autres croiront à la pureté raciale. Et ceux qui n'étaient pas purs, les bolchéviques les empalèrent.

5 – Problèmes de Marx ?

L’on connaît la fameuse boutade de Marx à son endroit : « ce qui est sûr, c'est que je ne suis pas marxiste. » On n’en déduira pas que Marx a récusé son système sur un simple mot d’humeur (et d’ailleurs rapporté indirectement par Engels dans une lettre à Bernstein de novembre 1882). On ne pourra s’empêcher de penser que Marx avait pressenti que sa pensée ne pouvait que mener au désastre si on la mettait en action. Quoiqu'il en soit, et sans pour autant y voir une « grandeur » de Marx, force est de constater que le marxisme aura posé pour longtemps quelques problèmes philosophiques :

- Et d’abord, la question de la valeur de la philosophie. Comme le dit Balibar, « une pratique vivante de la philosophie est toujours une confrontation avec la non-philosophie. L'histoire de la philosophie est faite de renouvellements d'autant plus significatifs que l'extériorité à laquelle elle se mesure est plus indigeste pour elle. » Reconnaissons que la philosophie n'a guère su résister à cette indigestion idéologique et admettons que c'est tant pis pour elle. Après avoir failli se faire violer par la sophistique au siècle de Périclès, elle ne pouvait que se faire sodomiser par l’idéologie au XIX ème sicèle. A force d’ignorer le rapport social, elle se sera vu démolie par lui. Le plus décevant est que non seulement elle n’a pas vu le coup venir, mais en plus elle n’a pas su profiter de cette hérésie (car "oportet haereses esse") pour aiguiser son sens critique.

- L'universalisation du rapport social qui est désormais un fait accompli. Le fétichisme, l'aliénation.... Difficile de réfuter, surtout aujourd’hui, ce qui apparaît comme les analyses les plus pérennes et les plus valables de Marx. Le hic est que le fait social n'est pas tout l'existentiel - comme le matériel n'est pas tout le concret, et comme le concret n'est pas tout le réel. Le vrai tort de Marx est d'avoir réduit la réalité à la matière, et d'avoir cru que la matière était dialectique, trahissant par là-même et la réalité (matérielle autant qu'immatérielle) et le matérialisme enchanté de Lucrèce. Il est vrai que dans un monde où Dieu est mort et où la métaphysique n’a plus cours, personne ne peut résister à ce réductionnisme matérialiste. Au contraire, chacun se félicite qu’on ne le berne plus.

- L'idéologie comme matrice refoulée de la philosophie ou comme « impensé » de la pensée. Les dégâts que le marxisme a fait au sein de la philosophie restent actuels. « C'est pourquoi on doit ici tenir à la fois deux positions antithétiques : la philosophie sera "marxiste" aussi longtemps que, pour elle, la question de la vérité se jouera dans l'analyse des fictions d'universalité qu'elle porte à l'autonomie ; mais il lui faut d'abord être "marxiste" contre Marx, faire de la dénégation de l'idéologie chez Marx le premier objet de sa critique. » Bref, pour que la philosophie redevienne valable, il faut qu'elle renonce à une vérité coupée du réel, et qu'elle se désidéologise afin précisément de trouver la force critique de dévoiler la nature intrinsèquement idéologique (donc encore plus coupé du réel qu'elle) du marxisme. L'idéologie se retournant contre le marxisme comme la révolution se retournant contre tel ou tel révolutionnaire – c’est le juste retour des choses que l'on est en droit d'espérer.

goulag.jpg- Le coup de grâce porté aux essences et à l'essentialisme. Depuis Marx, « il n'y a [plus] de sujet isolé qui se représente le monde, mais plutôt une communauté originaire de multiples sujets ». En effet, il n'y a plus de sujet au sens empirico-transcendental, il n'y a plus que des relations entre sujets pratiques, multiples et anonymes, non conscients d'eux-mêmes (comme dans un film de Jean-Luc Godard). Face à la complexité du monde, la seule méthode pour l'appréhender  est l'intersubjectivité. C'est du moins le tour de magie dialectique de Balibar et de tous les marxistes. Vous amener dans le piège des essences, vous laisser en dérober une ou deux, vous y prendre la main dans le sac et vous sermonner : quiconque croit encore au sujet individuel a une vision manichéenne, simpliste et sanglante du monde.  La transindividualité n’est là, diront-ils, non pas, comme je le crois bêtement, pour nier l'individu, mais pour empêcher l'homme de devenir essentialiste (et le goulag, rajouteront-ils entre eux, n'est là que pour me corriger de mon essence humaine).

- La révolution, encore et toujours, la seule réalité essentielle dont les marxistes ne se lassent décidément jamais. « Il faut que ça pète ! », déclarait récemment Olivier Besancenot. La révolution comme actualisation de la transindividualité et donc comme risque de réapparition du goulag et du laogaï - les deux mot qui manquent évidemment au petit livre de Balibar - mais un dialecticien a l'art d'évacuer le corps des idées comme les morts du charnier.

Cette histoire n’a pas de fin.

Le dégoût que nous inspire le marxisme, même sans morts, même sans goulag, provient de sa volonté mortifère de nier toutes les excellences, toutes les libertés, petites ou grandes, de sa propension à créer un homme inhumainement égalitaire, de sa conception, enfin, du pire des mondes possibles - c'est-à-dire d'un monde où les conditions de possibilités d'existence sont réduites à leur minimum.  On se rappelle que pour Leibniz, le fameux « meilleur des mondes possibles » n'était pas du tout, et contrairement à ce que croyait Voltaire, un monde de justice et de paix, mais simplement un monde où les conditions de possibilité d'existence étaient portées à leur maximum d'amplitude. L'existence se confondait avec l'infinité des possibles, l'individu existait comme une singularité saturée de forces, la vie était affirmation pure. C'est ce monde libre et infini que Dieu et les hommes ont toujours voulu, même au prix de la souffrance et de l'inégalité, et que Marx a tenté d’abattre.

« Vous pouvez démolir tout votre saoul le marxisme. Vous ne saurez démolir l’espoir qu’il fut pour des millions d’hommes et qu’il pourra redevenir un de ces jours ». Le pire est que cet interlocuteur imaginaire a raison. L’on ne comprend rien au marxisme tant qu’on ne voit pas l'élément orgasmique, c’est-à-dire l’élément religieux, qui a fait délirer tant de gens. En quoi le projet de cette nouvelle société, qui fondamentalement reposait sur une nouvelle anthropologie et par conséquent sur la liquidation de l’ancienne, a-t-elle pu paraître, même virtuellement, même oniriquement, souhaitable ? L'égalité pour tous ? C'est la définition théologique de la mort. Quel homme de bonne volonté et de bon sens peut-il désirer un idéal qui le désindividualise ou le tue ? Eh bien, un homme qui veut réellement changer la vie. Un homme qui n’en peut plus de la souffrance sociale qui affame ses frères et tue ses enfants. Un homme qui veut le paradis sur terre et qui s’apercevant qu’il en a fait un enfer a quand même la satisfaction que la roue a tourné. Au moins, tous ceux qui participaient à l’ancien système sont en enfer comme les autres. Le marxisme n’aura pas changé la vie, mais il aura contenté l’instinct de vengeance. Comme Sade disait qu'il ne pardonnerait jamais à l'homme sa piété, Marx ne pardonna jamais à l'homme son individualité. Et s’il n’était pas sûr du point d’aboutissement de sa doctrine, au moins se satisfaisait-il des dégâts qu’elle allait causer. Lorsqu’on parle à un marxiste, on s’aperçoit assez vite qu’il n’est pas si mécontent de la façon dont les choses ont tourné. Pour lui, le goulag, c’est le châtiment nécessaire de ceux qui ne sont pas si mécontents de l’ordre « naturel » et injuste dont ils sont les seuls à profiter. Si la révolution n’a pas donné le paradis, au moins a-t-elle créé un enfer salubre pour tous ceux qui ne voulaient pas de la révolution. Comme tous les enfers, le marxisme est pavé de bonnes intentions.

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[1] Pour ceux qui tiqueraient devant l'expression de "génocide" utilisée pour stigmatiser les crimes du communisme (qui se compte, faut-il le rappeler, en dizaines de millions de morts), précisons que, selon le nouveau Code pénal français, et comme le signifie Stéphane Courtois dans son introduction au Livre noir du communisme la définition de "génocide" ne s'arrête pas simplement à "la destruction totale ou partielle d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux", mais continue aussi à celle "d'un groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire." Les crimes du communisme, que l'on est d'ailleurs en droit d'appeler "crimes communistes", en tant qu'ils ont porté sur toute une classe sociale, relèvent bien du génocide.

08:45 Écrit par Pierre CORMARY dans Socialisme et barbarie | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : etienne balibar, marxisme, philosophie, marchine à tuer, idéologie, goulag | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

25/10/2006

La vie authentique

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A quoi reconnaît-on un marxiste ? A ce qu'il est plus sensible que d'autres à la misère du monde ? Dans ce cas, il serait chrétien. A ce qu'il s'érige contre les injustices sociales ? Dans ce cas, il serait libéral. A ce qu'il rêve d'une société plus égalitaire ? Dans ce cas, il serait socialiste. Mais dans les trois cas, il faut creuser ailleurs. Car Marx, contrairement à ce que pensent les marxistes, ne vise pas tant l'économique et le social que l'existentiel et l' (anti)théologique. Comme le dit Jacques Maritain dans Humanisme intégral"la genèse du communisme chez Marx n'est pas d'ordre économique, comme chez Engels, mais d'ordre philosphique et métaphysique : l'homme est aliéné de lui-même et de son travail par la propriété privée comme il est aliéné de lui-même par l'idée de Dieu". Et de rajouter que "Marx a été athée avant d'être communiste." Bien entendu, on me rétorquera que j'ai beau jeu de commencer mon exposé sur Marx en allant chercher des définitions qu'en donne un penseur catholique. Mais puisque les marxistes ne se gènent jamais pour imposer leur point de vue sur la religion, opium du peuple, pourquoi ne pas leur rendre la pareille en leur apposant une définition religieuse du marxisme, opium des intellectuels ?  Pourquoi surtout s'empêcher de penser le marxisme d'un point de vue non-marxiste ? Est-ce manquer de respect et de dialectique que de considérer le marxisme par les biais de Maritain, Aron, Furet ou Revel plutôt que par ceux d'Althusser, Weber ou Balibar (même si je vais y arriver à lui, rassurez-vous) ?  Ils sont marxistes quand ils parlent du capital  et voltairiens quand ils parlent de Dieu ? Nous serons libéraux quand nous parlerons du marxisme et sadiens quand nous parlerons du communisme. Tant pis s'ils enragent !  Eux et moi sommes fait pour nous liquider. Eux plutôt que moi d'ailleurs. Car, comme le dit on ne peut plus clairement Marx lui-même dans son Manifeste du parti communiste, un livre qui pue le goulag dès qu'on l'ouvre :

"Vous avouez donc que lorsque vous parlez de l'individu vous n'entendez parler que du bourgeois. Et cet individu-là, il est vrai, nous voulons le supprimer."

Bien entendu, le marxiste diplomate (dialectique) tentera de sauver son gourou en arguant que celui-ci ne faisait qu'une métaphore sociale et que s'il faut éradiquer le bourgeois en tant que représentant d'un système soit-disant injuste, il ne s'agit pas du tout de liquider physiquement un homme. Nous lui rétorquerons alors que n'étant pas dans la tête de Marx au moment où il a écrit cette phrase, nous ne lui ferons pas l'injure de penser que l'idée de meurtre l'ait réellement traversé (encore qu'une expression comme "nous voulons le supprimer" nous laisse rêveur, lecteur bêta que nous sommes...) mais nous lui ferons remarquer que ce qui était (peut-être) métaphore pour Marx ne l'a plus du tout été pour Lénine, Staline et Mao et tous ceux qui ont cherché à mettre Marx en acte, c'est-à-dire à être marxistes (car il n'y a de marxisme qu'actif). Tout comme l'autre proposition intéressante qui suit, quelques lignes plus loin, et dont nous nous inquiétons sans doute à tort :

"...l'abolition de la culture intellectuelle de classe est l'abolition de toute culture intellectuelle".

Diable ! Ne toucherait-on pas là les prémisses de ce qu'un Mao a appelé "la Révolution culturelle" ? Abolir la culture de classe signifierait donc abolir Shakespeare, Rembrandt, Mozart ? Assurément ! Du moins si l'on est conséquent, si l'on pense en effet que tout ce qui contribue de près ou de loin à l'injustice sociale doit être impitoyablement éradiqué, si l'on estime juste de tout sacrifier à l'égalité sublime. Or, qu'est-ce que l'art sinon l'opium des nantis ? Et qu'est-ce que le "génie" sinon un profiteur parasite qui exploite les travailleurs en faisant croire qu'il est des leurs ? Il n'y a que ce pauvre Nabe [qui n'en finit pas de "trépasser" à la télé ces derniers temps, mais nom de Dieu, pourquoi se défend-il aussi mal ???], pour penser que l'artiste est contre le pouvoir. Rubens, Titien, Michel-Ange, Purcell, Lully, Haydn, Bossuet, Racine, Chateaubriand, Hugo, Malraux... On ne compte plus les artistes qui ont servi le Prince. Faut-il être naïf pour croire l'art est de gauche ! L'artiste est du côté de ce qui favorise son art, voilà tout. Et lorsqu'Adorno disait que le jazz n'était qu'une musique de pute, et les jazzmen des esclaves sur le retour, il avait "révolutionnairement parlant", tout à fait raison. "What a wonderful world" est la pire chanson de collaboration de tous les temps. Rien de plus antinomique que l'art et la révolution. Entre Che Guevara ou la chapelle Sixtine, ou entre Malcolm X et Duke Ellington, il faut choisir ! [tu entends, Marc-Edouard ?] D'ailleurs, les révolutionnaires le savent bien, eux, que l'art a toujours été foncièrement bourgeois et c'est la raison pour laquelle, sitôt arrivés au pouvoir, ils emprisonnent les artistes, détruisent les monuments, brûlent les livres et interdisent la poésie et la musique. Au nom de l'égalité pour tous, il faut abolir la propriété privée et la création intellectuelle - ce qui, "marxistement" parlant, est d'ailleurs la même chose.

Alors, à quoi comment reconnaît-on un marxiste ? Récemment, Enrico Macias disait chez Thierry Ardisson, au 36, rue Faubourg Saint Honoré (mais cela aurait pu être Pierre Bourdieu au Collège de France) qu'il vouait une profonde admiration à Karl Marx notamment pour avoir conçu une théorie économique qui réponde à l'idéal indiscutable du "chacun selon ses besoins". Diable ! Mais qui va décider de ce dont j'ai besoin ? Certainement pas moi qui risque de confondre mes besoins avec mes désirs. Et le désir, c'est précisément ce qui excède le besoin. Mieux ou pire : le désir, c'est ce dont je n'ai pas besoin pour vivre, et vous non plus. Si si,  je vous assure. Pour vivre, vous n'avez besoin que de boire, de manger, d'évacuer et de dormir. La seule sagesse marxiste est celle d'Harpagon, à savoir qu'il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Tout ce qui va au-delà,   du caviar au coït ou des spiritueux au spirituel, ne concerne plus votre matière - c'est-à-dire n'est pas nécessaire à votre survie. A la limite, pourra-t-on vous prendre un peu de sperme pour assurer l'espèce, mais vous n'en avez nullement besoin. Faire l'amour est un luxe superflu et une dépense inutile. Et si vous vous plaignez que l'abstinence vous monte à la tête, eh bien, c'est la preuve que vous ne travaillez pas assez. Cette nuit, vous ne dormirez que quatre heures, et demain vous travaillerez vingt heures. On va vous faire passer vos envies de petit bourge obsédé par le cul, le fric et l'âme, croyez-moi. Tout ça, c'est la même chose - des désirs de ce qui n'existe pas (et non pas de ce qui vous manque, comme disait Platon, fondateur indépassable de la philosophie de votre classe dominante). L'âme d'abord, la suprême illusion qu'il faut combattre à tous prix, car c'est par elle que vous viennent toutes ces fausses représentations que vous appelez "désirs". Or, tout ce qui n'est pas matériellement nécessaire à la vie est fantasmatique. Cessons une bonne fois pour toute de dire comme Pascal que "tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être". Non, tout ce qui est incompréhensible n'existe pas, point barre. C'est cela tirer radicalement les conséquences du matérialisme intégral : Dieu et le désir, c'est la même chose, une belle superstition mondaine ! Le "seul" propre de l'homme qui vaille n'est ni le désir, ni la foi, ni le rire, mais le travail. Le capitalisme voulait que certains travaillent pour d'autres, le communisme veut que tout le monde travaille pour tout le monde, car c'est le travail qui rend libre. Si Hitler (qui se plaisait à dire qu'il était le seul réalisateur du communisme) ne s'était pas fourvoyé dans l'antisémitisme, il aurait été aussi grand que Lénine.

Ne croyant ni à l'âme, ni à l'esprit, ni à la nature, le marxiste est en effet celui qui dénonce "le mensonge des idées élevées" (dont le plaisir et la prière font partie) et pour cela ne s'en réfère qu'à la cause matérielle. Comme le dit Jacques Maritain,

"Employant donc le langage aristotélicien, nous dirons donc que le marxisme procède d'une aperception en quelque sorte vengeresse de l'importance de la causalité matérielle, c'est-à-dire d'une façon très générale, du rôle des facteurs matériels dans le cours de la nature. Cette causalité matérielle passe au premier rang, devient, en s'intégrant la dialectique, l'activité-mère."

Seule la cause matérielle explique le fonctionnement biologique et "moral" de l'homme. De l'homme en général bien sûr, car l'homme en particulier est encore une invention bourgeoise. L'individualité, c'est la vie artificielle, corrompue, mauvaise. La notion même de "personne" est une foutaise judéo-chrétienne. La vraie vie, LA VIE AUTHENTIQUE ne peut être que transindividuelle, collective, générique. Ce qui importe n'est pas que vous soyez un homme mais que vous soyez une partie de l'homme.

"Si donc le servage économique et la condition inhumaine qui est celle du prolétariat doivent cesser, ce n'est pas au nom de la personne humaine, (...)  c'est au nom de l'homme collectif, pour qu'il trouve dans sa propre vie collective et dans la libre disposition de son propre travail collectif un affranchissement absolu (à vrai dire l'aseitas)"

L'aseitas, soit "la perfection d'une essence qui est l'acte même d'exister". Etre, c'est exister, et exister, c'est bosser. Dans le marxisme, "le travail hypostasié devient l'essence même de l'homme" dit encore Maritain. Il s'agit donc moins de libérer le prolétariat que de prolétariser tout le monde. Contre l'idéalisme transcendantal classique, celui qui en gros va de Parménide à Hegel, Marx pose donc un immanentisme réaliste absolu qui est une sorte de matérialisme causal forcené. On ne dira plus avec Parménide que l'être est et que le non-être n'est pas, on dira que la matière est et que l'esprit n'est pas. Chier dans son lit, il n'y a que ça de vrai. Luther aurait pu être marxiste.

Las ! Si Marx nous a obligé à prendre en compte certaines vérités économiques que notre belle âme avait tendance à négliger, si la brutalité de son cynisme (comme d'ailleurs celui de Freud) nous a forcé à reconnaître la dimension matérialiste de notre être, il s'est lourdement trompé en croyant que seule la matière présidait à celui-ci.

"C'est un non-sens de prendre un conditionnement matériel, si réel qu'il soit, pour la raison premièrement déterminante - fût-ce seulement quant à l'existence dans l'histoire - d'une activité spirituelle, et pour ce qui découvre avant tout sa signification à l'égard de la vie humaine."

La cause matérielle n'est pas tout. Telle est la différence radicale entre le marxiste et l'humain. Même si Dieu n'existe pas, le désir de Dieu (c'est-à-dire le désir de chacun d'être un être unique, libre, moral et aimant) existe bel et bien. Le marxiste pourra éclater de rire en disant que tout cela n'est que le triomphe de l'artifice, nous lui ferons remarquer sans rire que c'est précisément dans l'artifice et non dans l'authenticité que triomphe l'humanité - et que c'est l'authenticité qui peut-être n'existe pas. C'est l'artifice (c'est-à-dire l'amour, la piété, le lien filial, le plaisir sexuel, le goût des choses élevées, de la praline et de l'amande, l'émotion esthétique, la sensation miséricordieuse, la croyance au paradis, à l'enfer et au purgatoire, l'instinct sceptique, la pulsion de la pensée pure, l'attirance du concret, les bonheurs du paradoxe, le Château Neuf du Pape, et toutes les illusions vitales) qui fait la grandeur de l'homme et que c'est par l'artifice que nous ne sommes plus cet homme "authentique", si tenté qu'il ait existé, sans individualité, sans illusions, sans désirs, qui n'est qu'instinct et meute et de fait égalitaire. C'est l'inégalité, c'est-à-dire la singularité, qui donne un sens à notre existence, et c'est ce sens fondamental que le marxisme veut briser.

Ainsi, quand les imbéciles disent que le communisme est une belle idée qui ne s'est pas réalisée, il faut avoir le courage de rétorquer que c'est au contraire une des pires idées qui s'est malheureusement parfois bel et bien réalisée. Le communisme est une perversion de la pensée et une négation profonde de l'homme réel dont l'une des noblesses fut, pour y revenir, de s'être toujours défini selon ses désirs et non selon ses besoins.

"La bouffe d'abord, la morale après !" éructait Bertold Brecht. Comme tous ceux qui ne comprennent rien à l'humanité, il pensait que quand un homme a faim, il veut manger, et il mange ce qu'on lui donne, point barre. Tel est le raisonnement imparable du matérialiste. Telle est la plus grande erreur anthropologique. Car un homme peut crever de faim, il ne touchera jamais à la vache sacrée s'il est Hindou, et ne goûtera jamais un Mcdo s'il est africain. L'adversité n' a jamais forcé un peuple à faire ce qui allait contre sa culture ou sa morale. L'humanitaire, c'est bien à condition que l'on respecte les dieux et les dogmes de la tribu. Quand les américains envoient des denrées aux peuples d'Afrique sans tenir compte de leur goût, ils font un déni d'humanité et se conduisent en marxistes. Car, comme le faisait remarquer Ronnie Brauman lui-même, l'on mange que ce l'on prépare soi-même et qui convient à nos habitudes alimentaires - et on se laissera plutôt crever de faim plutôt que manger n'importe quoi. L'homme est une âme avant d'être un tube digestif. La morale d'abord, le rituel ensuite, la bouffe toujours en dernier. Georges Bataille avait raison : l'histoire du monde n'est pas tant l'histoire des nécessités que l'histoire du luxe. C'est en buvant du champagne que nous nous développons le plus notre humanité - même si certains d'entre nous ne peuvent se l'offrir. L'humanité a toujours choisi l'inégalité dans laquelle elle trouve son excellence que l'égalité qui la nie. Comme le dit la chère Amélie dans Biographie de la faim, "l'esprit humain préfère glorifier les ortolans et le homard plutôt que le pain auquel il doit la vie." Quiconque trouvera ça ridicule ne comprendra rien à l'homme. Quiconque ne comprendra rien à l'homme sera marxiste.

 

 

09:15 Écrit par Pierre CORMARY dans Socialisme et barbarie | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : marxisme, karl marx, ortolan, jacques maritain, matérialisme | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer