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Aufhebung & chocogrenouilles

 

 

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A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit sa Ginny Weasley...


« Plusieurs de ceux que j'aime et que j'estime s'emportent contre les popularités actuelles, - Eugène Sue, Paul Féval, - des logogriphes en action ; mais le talent de ces gens, pour frivole qu'il soit, n'en existe pas moins, et la colère de mes amis n'existe pas, ou plutôt elle existe en moins, - car elle est du temps perdu, la chose du monde la moins précieuse. La question n'est pas de savoir si la littérature du cœur ou de la forme est supérieure à celle en vogue. Cela est trop vrai, pour moi du moins. Mais cela ne sera qu'à moitié juste, tant que vous n'aurez pas dans le genre que vous voulez installer autant de talent qu'Eugène Sue dans le sien. »
Baudelaire, Conseils aux jeunes littérateurs, 1846.

 



HP Frank et Alice Londubat.jpgMépriser Eugène Sue parce qu’il n’est pas Dostoïevski, mais n’être pas soi-même au niveau d’Eugène Sue – tel est le drame du critique coléreux, du littérateur exigeant, du « lecteur difficile » tel que le définissait Pierre Michon dans Vies minuscules, ce fâcheux intraitable et qui, au nom de sa culturie, « défait toute parole en feignant de la surplomber, réfute l’œuvre en portant captieusement sa bouche et son esprit au-dessus de la bouche et de l’esprit qui peinent à l’œuvre ». Le pire (pour ce dernier), c’est qu’il suffit d’avoir fréquenté intensément les grands auteurs pour se rendre compte qu’aucun ne tient la dragée haute aux « petits », que bien au contraire le grand auteur sait que ce qui fait l’éclat d’un chef-d’œuvre se retrouve dans les reflets d’une œuvre modeste – quand ce n’est pas le chef-d’œuvre qui reprend celle-ci et la porte à un état incandescent. Rapsodies, chansons populaires, comptines enfantines, livres érotiques sans orthographe, spectacles de rue, récits d’ivrognes ou de grands-mères sont les sources dans lesquels ont puisé Shakespeare, Joyce et Proust. « Un homme qui aime vraiment les livres, écrivait le grand John Cowper Powys, considère avec une indulgence infinie les goûts littéraires des gens les plus simples. Il a suffisamment d’esprit pour comprendre que ce flot de littérature médiocre qui nourrit l’imagination des multitudes et les aide à supporter la monotonie de leur vie est quelque chose de tout à fait différent de ce que peut en saisir une personne qui se contente d’y jeter un coup d’œil en passant(…) Et ceux qui parlent avec condescendance de la littérature populaire devraient se souvenir comment fonctionne l’esprit des enfants, et comment ils transforment les histoires les plus banales, les plus ridicules, les plus vulgaires en eldorados de pur ravissement.»  Qu’est-ce que le vulgaire sinon celui qui méprise le grossier et qu’est-ce que le grossier sinon un sublime qui voudrait sortir ? Hamlet est plus grand qu’Harry Potter, dites-vous, mais vous, vous êtes plus grand que qui ? Au mieux Cracmol à Poudlard, Rosencrantz ou Guildenstern à Elseneur, au pire, spectre là-bas, Détraqueur ici, on verra vite…

HP neville-londubat-1-img.jpgEntendons-nous bien. Loin de moi l’idée de mettre l’œuvre génialement divertissante de Joanne Rowling au même niveau que celle du grand Will. Comme Gainsbourg, je crois à la distinction des arts majeurs et des arts mineurs, à la hiérarchie des goûts et des idées, à la chartreuse des happy few. Mais je crois aussi aux échos et aux corres-

-pondances, aux reflets et aux résurgences, je crois au fait que les voix du sublime sont impénétrables autant qu’elles s’interpénètrent. Je crois qu’une grande œuvre se télescope dans une petite (et c’est en quoi elle est grande) comme une haute pensée se redécouvre dans une pensée de moindre importance. Et c’est là la vertu de la littérature populaire de reprendre sous une forme dégraissée, clarifiée, acquise, ce qui a été conçu, inventé et stylisé auparavant. Je crois, comme le dit encore Powys, que « le plus pauvre, le plus grossier, le plus épais, le plus creux, le plus mélodramatique des livres porte en lui quelque chose, quelque teinture, quelque essence, quelque notion de la sagesse des siècles. » Je crois qu’entre Yesterday, la chanson de Paul McCartney et, disons, Matière et mémoire de Bergson, existent des liens consubstantiels et que l’une peut illustrer l’autre. Je crois qu’entre un ange de Sassetta qui vole sur la ville et délivre des âmes captives et Superman traversant les cieux et sauvant tout le monde, la jouissance immédiate du spectateur est comparable. Je crois aux filiations apparemment incongrues. Hugo et Batman – je veux dire : Gwynplaine et le Joker. L’Arthur de Chrétien de Troyes et celui Alexandre Astier – « c’est pas faux ». Le Judas de Kazantzakis et le Séverus Rogue de Joanne Rowling. Je crois au sacré et au profane et au sacré dans le profane. Je crois au vin, la boisson de Dieu, et à la bière, la boisson de l’homme.

HP luna_lovegood.jpgEn vérité, le mineur fait dans la reconnaissance là où le majeur faisait dans la « connaissance ». Le majeur s’aère dans le mineur. Le mineur popularise la majeur. Et Pynchon s’invite en guest star dans Les Simpson. C’est cela qui est délectable dans les arts populaires : réentendre la légende des siècles dans la langue de la tribu. Retrouver les Atrides chez les Corleone, les chevaliers du graal chez les Jedi ou Indiana Jones, et Richard Wagner à travers John Williams. Relire Finnegans wake à l’aune de Star Trek (c’est Philippe Lavergne, le traducteur du Wake, qui le dit) et Balzac dans Mad Men. Eternel retour des Genèses et des Apocalypses.  Pérennité des épopées. Immuabilité des récits d’initiation. Persistance du primitif. Et excellence d’Harry Potter, ce livre majeur de la littérature mineure, ce classique de la littérature enfantine et adolescente qui a prouvé que les enfants aimaient et savaient lire à condition qu’on leur raconte quelque chose de biblique, ce grand livre de vérités et de merveilles qui, sans doute, fut le plus grand bonheur de lecture de ma vie. Qui serait assez bête pour nier que Joanne Rowling a déjà trouvé sa place aux côtés de Charles Perrault, d’Alexandre Dumas, d’Eugène Sue, d’Hector Malot, d’Erckmann-Chatrian, de Jules Verne, de Gaston Leroux, de Maurice Leblanc, de Jules Renard, d’Henri Bosco, de Michel Tournier, de Madame d’Aulnoy, de la comtesse de Ségur, des frères Grimm, de Collodi, de Mary Schelley, de Robert Louis Stevenson, de Frances Hodgson Bunett (l’auteur du Petit Lord Fauntleroy), de Marc Twain, de Lewis Carroll, de Conan Doyle, de H.G. Wells, de Rudyard Kipling, de Tolkien, de C.S. Lewis, de James Barrie (l’auteur méconnu et génial de Peter Pan), de William Golding, de Fred Ulhman, et pourquoi pas du Musil de Törless, du Hesse de Demian, et même de l’Eschyle des Choéphores citées en exergue des Reliques de la mort ? Au fond, il n’y a que les snobinards de basse cour, demi-habiles confondant pour leur malheur élite de cœur et caste cultureuse, ou les  idéologues ringards des Inrockuptibles pour expliquer « pourquoi ils n’aimeront jamais Harry Potter ».

HP jumeaux weasley.jpgIl faut vraiment en être resté, comme ce Thomas Pietrois-Chabassier, aux années soixante-dix pour dire sérieusement que si l’on n’aime pas Harry Potter, c’est parce qu’Harry Potter est « l’anti-punk » par excellence. Enfin, Thomas, n’as-tu pas remarqué qu’ Harry a autre chose à faire qu’à se « rebeller » ? Il passe son temps à se battre contre les sorciers nazis, ça devrait te plaire, ça, non, en bon gauchiste ? Il ne pense qu’à bien travailler à l’école ? Et alors, tu voudrais que Poudlard ressemble à Entre les murs avec François Bégaudeau à la place de McGonagall (encore qu’à bien des égards, Poudlard fait penser au lycée de If… de Lyndsay Anderson, ça aussi, ça devrait te plaire). Quant à sa vie sentimentale que tu trouves si prude, elle correspond à celle, idéale et romantique, de la plupart des adolescents, et qui nous change un peu de Larry Clark. Quoi ? Tu aurais voulu qu’il se drogue et qu’il ait des amitiés gays ? Il me semble que tous ses sortilèges valent bien n’importe quelle Lucy on the Sky with Diamonds, non ? Quant à être gay, lui ne l’est pas, mais Dumbledore, son mentor, l’homme le plus sage et le plus fort de la série, l’est, que demander de plus ? « Bon fifils à sa maman », conclus-tu, exaspéré. Mais tout commence toujours par la mère, vieux, tu ne sais pas ça…. Harry Potter est l’histoire d’un deuil, d’un héritage, d’une transmission, exactement comme Arthur, Olivier Twist, et même James Ellroy dans Ma part d’ombre. A moins que tu ignores superbement ce qui constitue les lois traditionnelles du récit initiatique, à savoir le caractère nécessairement transparent et « positif » du héros principal qui permet la cristallisation chez le lecteur. « Inodore, indolore et sans saveur », quoique courageux, aimable et toujours d’attaque, Harry ne l’est pas plus que Tintin ou d’Artagnan, la neutralité (d’ailleurs apparente) de son caractère permettant à tous les lecteurs de s'identifier à lui, ou de s’identifier aux autres personnages via lui. Il est de bon ton, chez les poudlardiens intégristes, d’affirmer sa préférence pour les autres héros de la saga, forcément « plus intéressants  que lui », tels Dumbledore, Luna, Hermione, Lupin, Tonks, Sirius, ou même Neville Londubat, le super gentil, ou Bellatrix Lestrange, la super méchante. Les voilà ceux qui ont la côte ! Et par-dessus tout, Rogue, évidemment, le seul qui perturbe le manichéisme de cette histoire de boy scout, le seul qui fait qu’on peut s’intéresser à cette série sans avoir honte, oui, oui, bien sûr, moi aussi, je suis roguien... Il n’empêche que c’est par Harry Potter lui-même que tous ces magnifiques personnages trouvent leur relief. C’est par lui que nos émotions passent. Quand on pleure la mort de Sirius Black à la fin de L'ordre du Phoenix ou de Dumbledore à la fin du Prince de Sang-Mêlé (choc dont on ne se remettra qu’à la fin de la saga – imaginez un peu qu’au milieu des Misérables, Javert tue Valjean et laisse Gavroche et Cosette aux mains des Thénardier), ou quand on apprend les secrets de Rogue dans « le récit du Prince », on ne fait que se mettre à la place de Harry. On réagit comme Harry. On est Harry même si on préfère Sirius ou qu’on se prend pour Rogue. C’est Harry qui donne vie aux autres personnages (et qui, paradoxalement, doivent mourir pour lui les uns après les autres, lui laissant une culpabilité énorme digne de tous les grands héros), comme ce sont Hermione et Ron qui permettent à Harry de ne pas être étranger aux yeux du lecteur. Etre Harry ou l’ami d’Harry. Etre Hermione, la Sang de bourbe première de la classe, brillante, agaçante juste pour les cancres, féministe, gauchiste (qui milite pour la libération des elfes de maison), et aussi très jolie (tout le monde est tombé amoureux de cette peste d’Emma Watson), et qui se fera torturer par l’odieuse Bellatrix (mais Helena Bonham Carter ! On en redemanderait !), ou Ron, le petit prolo humilié par les sorciers de pouvoir, quoique de sang pur comme eux (autrement dit, pauvre mais privilégié), qui n’a pas tant que ça le goût de l’aventure et de la dignité comme les deux autres et qui parfois peine à les rattraper (un peu à la façon de Milou dans Tintin), ce qui fait qu’on l’aime le moins, peut-être parce qu’on lui ressemble le plus. Pourtant, c’est lui l’indispensable tiers qui empêche les deux H d’aller trop vite en besogne héroïque, sinon de s’aimer, comme l’auront souhaité tant de premiers lecteurs. C’est lui qui fait que tout n’est pas si simple dans le monde des héros. C’est par lui que le rapport devient impair, c’est-à-dire non symétrique, non deux fois le même. Ron, encore plus « fils à maman » que Harry, qui n’a même pas perdu sa mère,  et qui menace même, dans le septième tome, de quitter le trio et de s’en retourner chez lui, au « Terrier », avec ses parents, ses cinq frères et sa soeur. Ron, frein antiromantique et naturaliste de la série, maillon essentiel du récit d’aventure, mais qui revient plus romantique et plus héroïque que jamais, ouf, on a eu chaud. Ron, tiers indispensable de la dialectique poudlardienne. Ron, agent de la dissymétrie et de la synthèse. Ron, phénoménologue de l’école des sorciers. J’exagère ? Mais bien entendu que j’exagère ! Vous me lisez pour ça…

HP ginny_weasley_uniform.jpgFinalement, les Inrocks et moi sommes tout à fait d’accord. Harry Potter est bien une affaire œdipienne, yeux de sa mère, ressemblance au père, et tout, et tout, c'est-à-dire matrice biblique, peuple élu (le monde des sorciers), Messie révélé (Harry Potter), structures élémentaires de la parenté (Sang pur, Sang mêlé, Sang de bourbe), transmission de tous les dons à la fois par la mère (les yeux verts, le sacrifice) et par l’ennemi (la cicatrice, le Fourchelang, le Horcruxe), aristocratie du sang mais éthique de la volonté, chiasme douloureux entre acquis et inné, conflit de l’être avec sa race ou sa classe. Une saga résolument consanguine mais qui pose la consanguinité comme problématique, et de fait raconte l’histoire de l’humanité. C’est le roman familial, c’est Shakespeare et Sophocle, c'est les filiations et les corruptions, les serments (inviolables) de fidélité et les doubles jeux, les spectres et les ressuscités, les initiaux et les doubles (Narcissa Malefoy cherchant à protéger son Drago de fils comme Lily Potter le sien). Quel autre livre contemporain donne autant l’impression d’explorer la mort que ces Reliques de la mort ? Non, non, archétypes, je vous dis, archétypes et archaïsmes, mythes et sexualités infantiles. Ca, Surmoi, Atrides, fer, feu et fuck et en même temps, raison pure, raison pratique, impératif catégorique - le succès phénoménal de cette saga reposant à mon avis sur ces questions d’origine et de morale : que s'est-il passé quand maman et papa ont baisé ? Cet oncle si méchant aurait-il pu être mon père ? Puis-je le savoir ? Dois-je le savoir ? Que m'est-il permis d'espérer de ce coup de rein ? Pourquoi y a-t-il moi plutôt que rien ?

HP FolOeil Tonks.jpgAlors, certes, tout se termine bien, tout se termine en famille - encore de quoi irriter les Inroc-kuptibles. Mais c’est cela le conte de fée. Beaucoup de cruauté, de viol et de meurtre, mais à la fin, « ils furent heureux et ils eurent beaucoup d’enfants ». Triomphes de la sainte famille et de la consanguinité bien agencée. Harry n’a pas épousé Hermione mais Ginny Weasley, la sœur de Ron, qui lui a épousé Hermione. En revanche, c’est vrai, George Weasley a épousé Angelina Johnson, soit, d’après ce qu’en dira Joanne Rowling dans une interview, la promise de son frère jumeau, Fred, mort pendant la bataille de Poudlard, et leur fils s’appellera Fred ! Tant pis. Tant mieux. L’inceste comme instinct, instant, insecte, de l’être. On aura plein d’enfants, on les aura baptisés des noms de nos pères de substitution (Albus Séverus Potter), on aura même recueilli sous son toit les orphelins des héros (Ted, le fils de Lupin et de Tonks – dont la mort, une ligne dans le livre, est quand même plus respectueuse dans le film avec cette image saisissante des cadavres qui se tendent la main), on n’aura plus d’ennemis (même Drago Malefoy aura l’air rangé, apaisé, heureux, presque sympathique dans sa nouvelle barbe, et regardant avec un vrai bonheur son épouse embrasser leur fils au départ du Poudlard Express), bref, on pourra dire que « tout était bien ». Qui s’en plaindrait ?

HP Rémus Lupin.jpgA ce propos, notons que les films participent entièrement à l’entité Harry Potter. S’ils n’inventent rien sur le plan cinématographique (sauf le troisième et la première partie du septième) et s’ils paraîtront assurément abscons à ceux qui ignorent les livres, ils n’en constituent pas moins les illustrés idéaux qui feront malgré tout le bonheur des fans. A la différence des grandes œuvres qui peuvent perdre à être mis en image (Flaubert et Kafka se battront contre la volonté de leur éditeur de mettre une « illustration » en couverture de Madame Bovary et de La métamorphose : « si je me suis tué à la décrire, ce n’est pas pour la voir en peinture ! », dira le premier), la littérature de gueux adopte facilement l’illustration pour la servir. Et nous sommes de ces gueux. Nous applaudissons Daniel Radcliffe qui est Harry Potter comme Guy Williams était Zorro, comme Vivien Leigh était Scarlett O Hara, comme l’Alice ou le Pinocchio de Disney restent dans l’imaginaire collectif ceux de Carroll et de Collodi. Et on applaudit encore plus la fine fleur des comédiens anglais qui l’entourent, tous ou presque sortis de Shakespeare et qui jouent leur rôle comme si c’était Shakespeare ! Richard Harris puis Michael Gambon (Dumbledore), Maggie Smith (McGonagall), Jim Broadbent (Horace Slughorn) John Hurt (Ollivander), David Thewlis (Lupin), Gary Oldman (Sirius Black),  Robbie Coltrane (Hagrid), Ralph Fiennes (Voldemort), Jason Isaacs (Lucius Malefoy), Brendon Gleeson (Maugrey Fol-Œil), Imelda Stauton (Dolorès Ombrage), Emma Thompson (Sybille Trelawney), Kenneth Branagh (Gilderoy Lockhart), David Bradley (Rusard), Julie Walters (la mère Weasley), Timothy Spall (Quedver), sans oublier Warwick Davis (véritable acteur nain qu’on a connu en Ewok dans Star Wars et qui dans Harry Potter interprète à la fois Filius Flitwick, le professeur de sortilèges, et, assez génialement à notre avis, le gobelin Gripsec), ni, par-dessus tout, Alan Rickman, « à jamais » Séverus Rogue.

HP Rogue.JPGOn a dit ailleurs la fascination pour ne pas dire la vénération que l’on avait pour ce personnage magnifique, sa sombre grandeur, son romantisme ombrageux, sa douleur sublime, et finalement son héroïsme sacrificiel. Héros tragique et édifiant de la série littéraire la plus excitante de notre temps, Séverus Rogue est celui par lequel une lecture « adulte » de celle-ci est possible. A-t-on le droit de dire que sa mort, et d’ailleurs tout le récit du Prince, est mieux traitée dans le film que dans le livre ? Que l’idée de lui faire verser de vraies larmes est mille fois plus significative que les gaz qui dans le livre lui échappent ? Et combien sera émouvant, lorsque Rogue s’adresse pour la dernière fois à Harry, le passage du « vous » au « tu », possible en version française (et avec cette si belle voix de Jean Topard qui enchanta nos enfances). Texte visuel par excellence, Harry Potter ne pouvait que triompher au cinéma et parfois même s’améliorer. Ainsi de l’épilogue final bien plus fort  à notre avis dans le film que dans le livre. De nouveau la gare King Cross. De nouveau la voie 9 ¾. De nouveau le Poudlard Express. Les enfants devenus parents et qui accompagnent leurs enfants. La palingénésie tellement évidente sur le plan visuel. Le leitmotive de John Williams. L’installation des juniors dans le compartiment. La Chocogrenouille qui saute sur la vitre. Tout recommence, mais cette fois-ci, sans menace, sans danger, sans négatif. Certes, nous avions tous été bouleversés en lisant ce dernier chapitre, d’ailleurs écrit comme une séquence de cinéma, mais peut-être par défaut, parce que c’étaient les dernières pages d’une saga inoubliable, parce qu’on ne ferait jamais plus de si beau rêve, parce qu’enfin, c’est toujours la joie qui fait pleurer.

HP Ron Lavande Brown.jpgSur bien des aspects, les films éclairent, corrigent, étayent, et parfois dramatisent des situations que les livres ne faisaient que survoler. Le plus bel exemple étant cette scène des Reliques de la mort première partie où Hermione, afin de protéger ses parents, leur envoie un sort d’amnésie qui la fait se retirer littéralement de leur mémoire. En fait, c’est tout l’aspect sentimental que les films vont développer, et cela dès la fin de La chambre des secrets où l’on comprend qu’Hermione, lorsqu’elle se jette sans sous-entendu dans les bras de Harry mais se retient d’en faire autant avec Ron, doit en pincer pour lui, et que sans doute ils finiront ensemble. Ou dans Le prisonnier d’Azkaban, lorsque le trio croise un groupe de filles (dont Cho Chang, la future première petite amie d’Harry, doit faire partie) et que celui-ci se retourne furtivement vers elles. C’est qu’arrivant après les livres, les films ont pu juger de l’impact émotionnel que ces derniers ont eu sur les lecteurs, et par là-même, prendre en compte les désirs dramatiques qui n’auront pas manqués de surgir à ce moment-là dans les têtes de ces derniers, quitte à transformer l’histoire initiale. Ainsi, et sans aller jusqu’à la potterfiction délirante que développeront certains internautes (dont une romance entre Hermione… et Rogue : http://severusrogue-hermione.skyrock.com/ ), les films ajouteront à l’imaginaire de l’auteur l’imaginaire des lecteurs. Une fois de plus, la littérature de gueux donne le pouvoir aux lecteurs. Autant il serait incongru  d’imaginer des suites ou des tangentes à Crime et châtiment ou à Absalon, Absalon ! autant il est permis de le faire avec Harry Potter et sans en trahir du tout l’esprit. Si la littérature sacrée est toujours, comme le dit Powys, « une critique de la vie », la littérature profane est peut-être une apologie de celle-ci, ou plus exactement, une apologie de l’idéal de celle-ci. On a besoin de Raskolnikov mais on a également besoin de Luke Skywalker. On a besoin que tout finisse mal comme dans une tragédie grecque, on a tout aussi besoin que tout finisse bien comme dans un film hollywoodien. Comme toutes les grandes œuvres de la culture populaire, Harry Potter et ses ramifications caressent dans le sens du poil. Contentent les essences élémentaires. Réconcilient les archaïsmes entre eux. Flirtent avec les interdits parentaux ou sociaux. Permettent les configurations qui feront plaisir. Comme faire danser Harry et d’Hermione sur O children de Nick Cave dans Les reliques de la mort première partie, sublime idée dramatique et qui est l’une des plus belles scènes, sinon la plus belle, de ces sept films : dans la solitude et le désespoir, un moment d’union et de joie…. et dans une autre vie, peut-être, Harry & Hermione. Ou « marier », à la fin des Reliques de la mort seconde partie, Neville et Luna, personnages qui ne peuvent qu’aller ensemble dans l’esprit du spectateur (alors que d’après Rowling, Neville épouse Hannah Abbott et Luna Rolf Scamander, deux personnages que l’on oublie vite). Ou encore, toujours dans ce dernier film, et à quelques minutes d’intervalle, mettre en écho une même réplique de Rogue et de Lily, et ainsi les unir par la parole : Rogue affirmant à Dumbledore qu’il aimera Lily « à jamais », le fantôme de Lily persuadant son fils qu’elle sera avec lui « à jamais ».

 HP drago hermione.jpgL’ensemble de ce dernier film est d’une générosité étonnante. On y retrouve au moins pour un plan (Emma Thompson) la plupart des personnages, les connus comme les anonymes, et notamment les enfants devenus grands et que l’on a fini par repérer au fil des films même s’ils n’ont jamais eu plus d’une ligne de dialogue, telles Padma et Parvati Patil, les deux sœurs indiennes qui furent les deux cavalières de Harry et de Ron au bal de La coupe de feu, ou Lavande Brown, la première amoureuse de Ron (et qu’elle appelle « Ronron »), au grand désespoir de Hermione. Comment oublier Dean Thomas, le black de Gryffondor, présent dès le premier film, et son meilleur ami, l’inénarrable Seamus Finnigan, le spécialiste en explosif, constituant nucléaire, on peut le dire, de la promotion 1991 ? Et Colin Crivey, le plus jeune des sorciers, sorte d'Etienne de Poudlard, et qui sera abominablement assassiné par Greyback ? (voir à ce sujet les étonnantes chronologies potteriennes que l’on peut trouver sur la toile et qui donnent les dates de naissance supposées de tous les personnages, leur signe astrologique, leur jour d’entrée à Poudlard, et tout cela grâce aux indices infimes dispatchés par Rowling toutes les mille pages….). Tant pis pour Vincent Crabbe, l’un des deux complices de Drago, dont l’absence dans le septième film s’explique par l’inculpation de son acteur Jamie Waylett dans un trafic de drogue ! Mais tant mieux pour les très sexy et très méchantes Pansy Parkinson (Scarlett Byrne) de Serpentard et Astoria Greengrass (Jadeo Olivia), l’épouse de Drago et petite amie réelle de Tom Felton, l’interprète de Drago – la consanguinité poudlardienne touchant autant les comédiens que leurs personnages ! Dans cette revoyure finale, si douce pour la mémoire, c’est le personnage de Cho qui, bien oubliée dans les livres après le cinquième, et méprisée par la plupart des lecteurs, se voit privilégiée de plusieurs plans significatifs – comme quoi, le premier baiser avec la première fille fait partie de l’essence d’un être. Enfin, on n’oubliera ni McGonnagal qui retrouve la place charismatique qu’elle avait dans les deux premiers épisodes et dont on savourera le «  boum » d’encouragement à Seamus autant que son sourire espiègle à Molly Weasleay après avoir avoué qu’elle rêvait depuis toujours de lancer le sortilège qui met en branle l’armée de Poudlard (sous la belle musique d'Alexandre Desplat), ni bien sûr la merveilleuse Luna Lovegood (Evanna Lynch) à la recherche de son gros nounours de Neville Londubat (Mattheu Lewis), tous deux déterminants dans la victoire de Poudlard. En fait, Joanne Rowling participe elle aussi aux « potterfictions » d’Harry Potter, précisant en interview ou en déclarations tous les détails que l’on voulait savoir sur la vie et l’avenir de ses personnages (et dont l’homosexualité de Dumbledore fit naguère le buzz), comme si pour elle, la saga devait continuer hors les cadres de ses sept volumes et s’enrichir de tous les désirs de ses fans en plus des siens. Harry Potter, ce livre dont vous êtes le héros.

HP horace slughorn.jpgD’où le plaisir exagéré de l’exégèse et dans laquelle je suis en train de tomber pour ma honte et mon bonheur. Harry Potter, ce traité de métaphysique de l’amour et de la mort, et par lequel on finira.

Dans cette épopée apparemment traditionnelle et qui comporte son lot d’épreuves spectaculaires avec dragons, araignées géantes, forêt interdite, labyrinthe, poursuite en balais volants (et compétition olympique !), potions magiques, métamorphoses, trésors à découvrir et à détruire, l’essentiel est ailleurs. La sorcellerie n’est pas tant technique que psychique. Ainsi de la fameuse « Salle sur demande » de Poudlard qui ne s’ouvre qu’à celui qui en a vraiment besoin pour faire quelque chose qu’il lui est impossible de faire ailleurs. L’usage de la magie demande autant de « dons » qu’une bonne connaissance de soi, et les cours les plus passionnants sont ceux qui permettent d’explorer son intimité – par exemple, ce qui nous fait le plus peur, ce que les Sorciers appellent nos Epouvantards, et qu’il faut apprendre à surmonter par un Ridikulus, un sort qui « ridiculise » notre peur. Ou le Patronus, ce bouclier quasi invincible qui prend la forme d’un animal immatériel et qui exprime ce qu’il y a eu de plus heureux dans notre vie. Le souvenir du bonheur comme protection existentielle de notre vie, ce n'est pas une belle vérité, ça ? La magie qui exprime ce que nous sommes et oscille entre nos désirs et nos devoirs. C’est à ce moment là qu’elle devient morale. Si dans le premier tome, Harry arrive à récupérer la pierre philosophale, ou plus exactement, si cette pierre philosophale passe subrepticement de son reflet dans le miroir à sa poche, c’est, comme le lui expliquera un peu plus tard Dumbledore avec une pointe d’orgueil, parce que seul le désir de la trouver, et non de la posséder pour s’en servir, permettait de la prendre. La magie (blanche) ne fonctionne qu’à partir de la bonne intention.

HP Scabior.jpgAu fond, il s’agit toujours d’exercer sa volonté propre contre la nécessité ou la matière. De jouer de son psychisme contre les choses et de sa morale contre son psychisme. Par exemple, en choisissant d’aller volontairement à Gryffondor plutôt que de se laisser aller à Serpentard. Le grand sorcier est celui qui privilégie ses choix plutôt que ses aptitudes, qui affirme sa puissance morale plutôt que sa puissance génétique. Telle est la sagesse « dumbledorienne » qui traverse toute la saga. Telle est Luna Lovegood qui porte l'amour, la bonté et la lune dans son nom, et dont les pouvoirs magiques surdéveloppés relèvent presqu'entièrement de ses blessures et de ses deuil. Ce sera grâce à elle et à son contact permanent avec les morts qu'Harry pourra parler avec le fantôme d' Helena Serdaigle et retrouver l'Horcruxe contenu dans le diadème de sa mère, Rowena Serdaigle. Histoire de mort, histoire de mère.

HP ministère et méchants.jpgDe Neville Londubat, récompensé dans le premier tome pour avoir pris le risque d’affronter ses amis parce qu’il croyait qu’ils faisaient le mal à l’acceptation par Harry de sa prochaine mort dans le dernier, en passant par l’incroyable double jeu de Rogue qui lui, mourra pour de bon, assumant jusqu’au bout son rôle d’autre « homme de Dumbledore », ce sont bien les vertus qui sont à l’honneur dans ce monde si singulier d’Harry Potter. Monde aussi païen de l’extérieur, pourrait-on dire, que chrétien de l’intérieur.  Ce sont les vertus, et le travail qui va avec, qui aguerrissent le plus à la magie. Un Neville Londubat, encore lui, gentil élève un peu lourdaud et qui, au début, a beaucoup de mal à s’intégrer, finit par se révéler, grâce à son sérieux, son courage et son humilité, comme le quatrième héros du groupe, décapitant Naguini, le serpent de Voldemort et son dernier Horcruxe. A contrario, force est de constater que les « vilains » ne sont pas si performants. Crabbe qui met le feu à la Salle sur Demande est un bien piètre sorcier. Gilderoy Lockhart, l’insupportable je-m’as-tu-vu de La chambre des secrets, se révèle le plus mauvais professeur que de mémoire de Rusard Poudlard n'ait jamais eu. Voldemort lui-même périra à force d’inhumanité, ce qui, pour Rowling, ne relève rien d’autre que d’une méconnaissance des autres et de soi. Connais-toi toi-même et aime les autres, tel pourrait se résumer son credo. Inversement, c’est sa très maternelle humanité qui fera que Narcissa Malefoy, apprenant que son fils est vivant, choisira de protéger Harry en mentant sur sa mort, trahissant de fait Voldemort,  mais rachetant l’honneur de sa famille par la noblesse de cet acte. Un instant de charité et le monde est sauvé. Quant à Harry, tout élu qu’il est (il naît à la fois puissant sorcier et milliardaire, ce que n’ont pas manqué de blâmer les lecteurs gauchistes), il se doit de faire ses preuves tout au long des sept années passées à l’école – prouvant à ses ennemis fascistes ou gauchistes que l’important n’est pas dans le don mais bien dans ce qu’on en fait. Morale banale simplement destinée aux enfants, dites-vous ? Morale immémoriale qui a éduqué l’humanité, vouliez-vous dire.

HP James et Lily Potter.jpgEn même temps, la volonté n’est pas tout. Contrai-

-rement à ce que disait Sartre, nous ne sommes pas que libres, ce qui est à la fois déprimant et rassurant selon le point de vue cosmologique duquel on se place. Transmission et filiation, y compris les plus fâcheuses, jouent un rôle non négligeable dans nos existences, que l’on soit Moldu ou sorcier. Si Harry parle Fourchelang, c’est parce que Voldemort lui a cédé sans le savoir une partie de ses pouvoirs, sinon de son identité, quand il a voulu le tuer, enfant – et c’est tout le souci d’Harry de se demander tout au long de la saga qui il est vraiment. Au fond, les sortilèges que s’envoient les personnages sont beaucoup moins importants que les liens qui les unissent ou les désunissent. L’idée sublime du Patronus qui a fait rêver tous les lecteurs (et moi, ça serait quoi mon Patronus ? Un paon ? Un rat ? Un lion ? Un porc ?) ne prend toute sa dimension amoureuse que lorsqu’on comprend que le Patronus de Rogue est une biche comme celui de Lily, la femme aimée « à jamais » – et une biche qu’il enverra un jour à Harry, s’unissant ainsi à Lily pour protéger ce gamin qui aurait pu être son fils. Au bout du compte, et on le savait depuis longtemps, c’est l’amour qui est la magie la plus forte dans cet univers de sorciers qui ne sont autres que des hommes et des femmes. Et c’est l’amour porté jusqu’au sacrifice de soi qui est le prodige ultime et fait que le mal finit par être vaincu.

HP Gryffondor.jpgTrois sacrifices enchâssent effectivement la saga : celui de Lily pour son fils, celui de Rogue pour Lily, celui, enfin, d’Harry pour l’ensemble du monde auquel il appartient, amours, amis (et ennemis : il sauve Drago deux fois de la mort, et tente de sauver Voldemort), camarades, professeurs, parents sacrifiés. A cela, on sera tenté de rajouter la mort, assurément salvatrice, de Dumbledore – sauf que celle-ci relève moins d’un sacrifice proprement dit que d’une euthanasie organisée et stratégique (empêcher Drago Malefoy de commettre l’irréparable et faire croire à Voldemort que Rogue lui est définitivement acquis.)

HP Gripsec.jpgHarry doit donc endurer l’épreuve d’une mort symbolique par laquelle il accomplira ce que Hegel appellerait son « Aufhebung » - c’est-à-dire son dépassement dialectique dans lequel les éléments positifs sont conservés et les éléments négatifs (en l’occurrence, son Horcruxe) éliminés. Certes, dans le livre, Dumbledore explique à Harry qu’en utilisant un peu de son sang (à lui, Harry) pour recréer son corps (à la fin de La coupe de feu), Voldemort n’a pas vu qu’il transférait une partie du charme de protection de Lily en lui. C’est la raison pour laquelle tant que Voldemort reste en vie, Harry ne peut mourir, le charme de Lily le protégeant dans le sein même de son ennemi - et cela sans que ce dernier ne le sente ni ne le sache. Autrement dit, chacun possède en lui ce qui protège l’autre, Harry : le Horcruxe de Voldemort, Voldemort : le charme de protection de Lily – sauf que Harry finit par se débarrasser du Horcruxe grâce à son passage dans les limbes alors que Voldemort garde en lui et jusqu’au bout ce qui fait qu’il ne peut précisément pas tuer Harry. Pire, c’est lui qui, croyant le tuer une première fois, tue son Horcruxe, sans tuer ce qui lui reste d’Harry en lui. Sans s’en rendre compte, il rompt le chiasme, la symétrie, j’allais dire la parité, l’identité, qu’il y avait entre eux. Il se sépare de ce qui le protégeait dans Harry (le Horcruxe) sans pour autant se débarrasser de ce qui en lui protège Harry de lui. Tout cela peut paraître alambiqué alors que c’est extrêmement clair sur le plan chimique et transparent sur le plan hégélien : on transcende le négatif dans le positif, on liquide le négatif, on accomplit le positif. En voyageant dans les limbes, non seulement Harry a pu se dévoldemoriser tout de bon, mais également comprendre toute cette complication consanguine, et revenir à la vie plus fringuant que jamais. Le duel final n’est alors plus qu’une formalité, Voldemort ayant déjà perdu la partie sans le savoir.

HP Harry Bellatrix.jpgNon seulement il ne peut plus tuer Harry, vu qu’il a toujours en lui le charme de protection de Lily qui l’empêche de le faire (et il ne le sait pas !), mais en plus, la Baguette de Sureau qu’il croit être sienne appartient en fait à Harry (et il ne le sait pas non plus !). C’est que la Baguette de Sureau, considérée comme la plus puissante baguette au monde et qui a, raconte-t-on dans Le Conte des Trois Frères, le pouvoir insensé de conjurer la mort, est censée appartenir à celui qui a tué ou désarmé son ancien propriétaire, en l’occurrence Albus Dumbledore. Or, à la fin du Prince de Sang-Mêlé, c’est Drago qui a désarmé Dumbledore et c’est Rogue qui l’a tué. Voldemort, qui ignore le désarmement du premier, croit donc en toute logique que c’est Rogue l’actuel propriétaire de cette baguette et se voit dans « l’obligation » de liquider celui-ci s’il veut à son tour être le propriétaire légitime de celle-ci. Sauf qu’on le sait, Rogue ne tua Dumbledore que sous ordre de ce dernier et par conséquent ne fut jamais le maître de cette baguette. C’est donc bien à Drago qu’elle appartint un temps (et d’ailleurs sans que lui ne le sache non plus !) avant qu’Harry ne le désarme lors de la fameuse nuit passée au château Malefoy et devienne dès lors le véritable maître de cette satanée baguette (là, si vous décrochez, c’est normal, cette histoire de Sureau est infernale). Bref, Voldemort se retrouve à la fin privé de tous les fragments d’âmes qui étaient censées lui assurer l’éternité, et avec une baguette ultra puissante qui n’obéit qu’à son adversaire, lui-même revenu invincible du monde des morts ! On peut le dire, il est mal.

HP Ollivander.jpgMais à ces deux explications consanguine et technique (et d’ailleurs nécessaires quant à l’organisation du récit, voire à la compréhension de la réalité organique des sorciers – tout n’étant pas, comme on l’a dit, libre arbitre et volonté absolue, mais aussi sang, chair, chimie de l’amour), s’ajoute la troisième explication, métaphysique celle-ci, bien plus probante, et d’ailleurs contenue dans le livre, mais qui semble avoir beaucoup de mal à passer auprès des lecteurs, même chez les poudlardiens les plus attentifs, comme si le dégoût d’une certaine métaphysique, « chrétienne » qui plus est, était tel qu’on préférait ne pas comprendre et passer outre sur ce qui est quand même le coup de théâtre le plus vertigineux de toute la saga.

Reprenons. Si Harry a survécu à l’Avada Kedavra de Voldemort, c’est, comme on l’a vu, grâce à la « vérité de sa mère », « le fruit de ses entrailles », « mon fils c’est le plus bô », etc, etc, mais c’est aussi et surtout parce qu’à ce moment-là  il n’est pas encore au courant de toute la complication consanguine qui est en œuvre entre lui et Voldemort (ou il n’en connaît qu’une partie : qu’il est un Horcruxe et qu’il doit périr pour ça). Il va donc sincèrement,  intentionnellement, à la mort. A l’instar d’Abraham qui doit croire qu’il va réellement égorger Isaac, Harry doit croire qu’il va réellement à la mort, sans recours ni magie. La mort ne sera symbolique qu’à la condition que la souffrance d’y aller soit réelle. Le miracle de la résurrection n’aura lieu qu’en croyant qu’aucune résurrection n’est possible - et il est fort significatif qu’à ce moment-là, Harry jette par terre la Pierre de Résurrection (1). Les reliques de la mort, au fond, il faut s'en débarrasser. C'est la dernière leçon que lui donne Dumbledore dès qu’il se relève dans les limbes :

HP Hermione.jpg«

-    Mais vous êtes mort, dit Harry.
-    Oh oui, répondit Dumbledore d’un ton neutre.
-    Alors… Moi aussi, je suis mort ?
-    Ah, s’exclama Dumbledore, qui souriait encore plus largement. Telle est la question, n’est-ce pas ? Dans l’ensemble, mon cher Harry, je crois que non.
Ils se regardèrent. Le vieil homme rayonnait.
-    Non ? répéta Harry.
-    Non, confirma Dumbledore.
-    Mais….
Harry leva instinctivement la main vers la cicatrice en forme d’éclair. Elle semblait ne plus être là.
-    Mais j’aurais dû mourir… Je ne me suis pas défendu ! Je voulais le laisser me tuer !
-    Et c’est cela qui, à mon avis, a fait toute la différence, déclara Dumbledore. »


Renoncer à la magie pour déclencher la magie suprême, telle est la différence métaphysique fondamentale et le Graal moral de Joanne Rowling. Accepter sa mort pour protéger les autres, puis revenir à la vie pour en finir avec le mal. Le final d’Harry Potter sera bien une apocalypse. Après cette expérience des limites qui n’est qu’autre qu’une rencontre avec sa propre intériorité (puisque, comme Dumbledore le lui dit, « ce n’est pas parce que cela se passe dans ta tête que ce n’est pas réel »), Harry peut en effet réapparaître devant Voldemort tel le Commandeur devant Don Juan et lui expliquer que c’est parce qu’il avait l’intention de mourir qu’il n’est pas mort, mais qu’en revanche lui, Voldemort, n’a plus de pouvoirs, et qu'il ne lui reste plus beaucoup de temps pour se repentir.

HP Patronus.jpg«
-    Vous ne tuerez plus personne, plus jamais. Vous ne comprenez donc pas ? J’étais prêt à mourir pour vous empêcher de faire du mal à ceux qui sont ici…
-    Mais tu n’es pas mort !
-    J’en avais l’intention et c’est cela qui a tout déterminé. J’ai fait ce que ma mère avait fait. Ils sont protégés, vous ne pouvez plus les atteindre. »


Et de rajouter que s’il veut être sauvé et ne pas devenir pour l’éternité une sorte d’avorton avorté, ultime avatar des Horcruxes, tel que l’a vu Harry dans les limbes, alors il doit au moins "essayer d'éprouver du remords", c'est-à-dire "d'être un homme". Ce qu’évidemment ce dernier refuse, parce qu'il est trop tard, parce que la rage et l' impuissance l'ont emporté, parce que l'inhumanité est hélas conséquente. L’Avada Kedavra qu’il envoie (désespéré ?) à Harry se retourne contre lui et il tombe foudroyé. L’enfer existe bel et bien dans le monde des sorciers et il y a des gens dedans. 

HP réconciliation.jpgL’intériorité, c’est ce que ne comprenait Voldemort et qui a causé sa perte. Pourquoi le garçon a-t-il survécu ? se demandait-il sans cesse. On avait beau lui répéter que c’était parce que sa mère s’était sacrifiée pour lui, il en revenait toujours à ses histoires de « pouvoir », de « domination », de « sélection ». Pure intelligence reptilienne, sensible seulement aux instincts, il ne pénétrait pas réellement les autres. Pour lui, tout était extérieur. Tout était acte. Tout était désir ou peur, force ou faiblesse, violence ou mort. N’ayant pas de cœur, c’est le moins qu’on puisse dire, il ne sentait pas le cœur des autres – il ne sentait pas le cœur de Rogue amoureux « à jamais » de Lily. Incapable d’amour, d’amitié, d’espérance ou de charité, il ne comprenait pas que Lily se soit sacrifiée à son fils et encore moins que Rogue se soit sacrifié au souvenir de Lily. Il crut tuer Harry quand il était enfant. Il crut encore le tuer quand il était adulte. Il fit deux fois la même erreur mais le pire ne prit jamais conscience de ce double échec. Il était trop obnubilé par l’idée de sacrifier les autres en vue d’assurer sa misérable survie pour prendre en considération ceux et celles qui se sacrifiaient pour autrui et qui de fait se rendaient ou rendaient ceux pour lesquels ils se sacrifiaient plus forts que lui. Il crut que Rogue avait vaincu Dumbledore parce qu’il l’avait tué alors que c’est sur ordre de ce dernier que Rogue le fit et pour le vaincre, lui, Lord Voldemort. La vérité est qu’il avait trop peur de la mort pour pouvoir aimer la vie. C’est tout le sens du dialogue extraordinaire entre lui et Dumbledore dans la grande bataille finale de L’Ordre du Phoenix :

harry potter,jeanne rowling,reliques de la mort,severus rogue,poudlard,littérature pour enfant,scabior«
-    Il n’y a rien de pire que la mort, Dumbledore, gronda Voldemort avec hargne.
-    Tu te trompes complètement, répliqua Dumbledore (…) En vérité, ton incapacité à comprendre qu’il existe bien pire que la mort a toujours constitué ta plus grande faiblesse… »


La mort n’est rien pour celui qui est dans l’amour, tout pour celui qui ne l’est pas. Voldemort, que nous ne devrions plus qu’appeler Tom Jedusort, crut conjurer la mort par tous les moyens, en fait les plus lamentables et meurtriers, en se préparant via les Horcruxes une immortalité improbable et au fond peu souhaitable. Or, non seulement, on peut ressusciter parce que l’on a été prêt à donner sa vie (Harry) mais en plus on peut mourir sans avoir été vaincu (Dumbledore), ce qui était précisément l’impensable pour Jedusort. En ce sens, il incarna l’Antéchrist parfait – celui qui ignore intériorité et altérité, et qui ne comprend rien aux sentiments intimes des uns et des autres et encore moins à leurs desseins moraux. Jedusort périt de ne pas avoir compris Dumbledore.
Rogue. Lily. Harry. Jedusort périt de n’avoir compris que son maudit pouvoir de domination, celui-là même qui causerait sa perte. Il ne vit même pas qui était pas le vrai maître de la Baguette de Sureau. Et c’est pourquoi cet immense méchant, ce redoutable vilain, cet Hitler des sorciers, apparut à la fin comme un sale con et mourut comme tel – et sans d’ailleurs qu’Harry l’ait tué lui-même. Non, c’est la mort que Jedusort lui envoya une troisième et ultime fois qui se retourna contre lui, tout simplement parce qu’à ce moment, la grandeur d’âme de Harry était telle qu’elle l’avait rendu invincible et qu’elle les protégeait, tous ses amis et lui. Ainsi triompha la vraie morale,  la seule qui satisfasse l’esprit, à savoir que le méchant n’était pas si intelligent.

HP Poudlardhiver.jpgQuant au cher Séverus, dont on aurait tellement souhaité qu’il apparaisse lui aussi à Harry avant le duel avec Voldemort, ou mieux, après celui-ci, dans les limbes, aux côtés de Dumbeldore, et qu’ils s’expliquent, se pardonnent, se réconcilient, et se scellent,  « à jamais », une reconnaissance d’outre-tombe, sans doute a-t-il rejoint les vignettes des plus grands mages de l’Histoire contenues dans les paquets de Chocogrenouilles et que s’arrachent les premières années. Au moins sera-t-il devenu, et malgré la fumeuse biographie de Rita Skeeter intitulée « Rogue : ange ou crapule ? », le sorcier le plus vénéré de son temps pour son héroïsme, son intelligence, sa fidélité, et celui dont le destin tragique émeut le plus les écoliers. Pour le reste, mon Dieu, espérons que là où il est, il est bien.



Pierre Cormary



HP Rita Skeeter.jpg(1)- L’on pourra me rétorquer que c’est sans doute forcer un brin l’interprétation de cette  Pierre de Résurrection puisque celle-ci ne « ressuscite » que les fantômes des êtres aimés et ne sert pas du tout à ressusciter soi-même, mais reconnaissons que ce geste de renoncement final a tout de même sa part signifiante à laquelle on ne peut s’empêcher de penser.


Cet article est paru une première fois le 18 août 2011 sur le Ring.

 

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Commentaires

  • On connaissait des hymnes à l'horizontalité en decision-making, en political correctness, en merchandising – en voilà un en art !
    Ce que pense tout garagiste y est proclamé par un intello :

    « une haute pensée se redécouvre dans une pensée de moindre importance »
    « "le plus pauvre des livres porte quelque notion de la sagesse" »
    « entre un ange et Superman la jouissance est comparable »
    « réentendre la légende des siècles dans la langue de la tribu »
    « Rowling a déjà trouvé sa place aux côtés d'Eschyle »

    C'est monumental de platitude, ahurissant de mauvais goût, grandiose de bêtise et de bassesse !
    L'élite se muerait-elle en une foule de plus ?
    Ce qui y frappe le plus, ce n'est pas tellement la sottise même, mais la démonstration de l'inexorable mutation du mouton malodorant en robot aseptisé.

  • Je crois que vous avez un vrai problème avec la culture, mon cher Scythe (ainsi qu'avec Baudelaire et Powys d'ailleurs) - et reprendre toutes ces phrases en les retirant de leur contexte (qui dit précisément le contraire de ce que vous leur faites dire, c'est un comble, à savoir qu'il y a des arts mineurs et des arts majeurs, et que le niveau de Shakespeare n'est précisément pas celui de madame Rowling...) est un assez mauvais procès d'intention et la preuve qu'on ne sait pas lire. Il est vrai que j'ai aussi conçu ce texte dans l'idée de provoquer les bigots tels que vous, et que ça marche à chaque coup. Rowling aux côtés d'Eschyle, lisez-vous ? Mais comme une bonne soeur aux côtés de Dieu, voyons, disait le sens du texte. Sincèrement, votre idolâtrie me laisse sans voix. L'aliénation culturelle existe, je l'ai rencontré.

    Au fait, savez-vous d'où je tire ma comparaison qui vous fait tant hoqueter entre l'ange de Sassetta et Superman ? Non ? Eh bien d'une des "Palettes" d'Alain Jaubert... Mais peut-être considérez-vous aussi que cette merveilleuse série télévisée sur la peinture était aussi d'un vulgaire beurk ?

  • Je n'arriverai jamais à mettre les films au même plan que les livres. C'est un pas que je ne franchirai jamais. Les films resteront toujours secondaires, simples produits dérivés. Le plus intéressant est d'avoir vu grandir les enfants (avec le petit miracle que tous soient restés jusqu'au bout).

    D'un point de vue stylistique, ce qui m'intéresse dans la saga HP, c'est d'essayer de saisir la notion d'épaisseur (ou de linéarité): HP, pour prenant qu'il soit (tu connais mon attachement à cette œuvre), n'est pas épais, il est linéaire, juste linéaire.
    Sa force, c'est son extrême cohérence, l'emboîtement des événements, une construction classique (tout sert) et une maîtrise du suspense et de la progression (chaque chapitre apporte une donnée essentielle et se termine par de la joie ou du désespoir).

    Qu'est-ce qui fait l'"épaisseur", en littérature? Qu'est-ce qui donne l'impression, ayant lu une phrase, d'avoir entrevu un monde, comme si chaque mot était dépositaire d'une histoire, et que lire la phrase, c'était déjà lire une bibliothèque? D'où vient, matériellement (techniquement) cette impression?
    Ou pour le dire autrement: qu'y a-t-il dans Moby Dick (je fais exprès de prendre un roman d'aventures et non une histoire d'amûr) qu'il n'y a pas dans Harry Potter?
    La différence ne fait aucun doute, nous la sentons — mais où est-elle?

  • Mais il me semble que je réponds à cette question, chère VS. Dans Moby Dick, Melville innove, invente, on n'avait jamais lu ça avant lui, et on le copiera beaucoup. Dans HP, Rowling ne fait que reprendre, recopier, certes avec brio, ce qui existe déjà. HP, comme Batman, comme Tintin, comme Le seigneur des anneaux, c'est du mythe "revisité", ou réhabilité - ce qui n'est déjà pas si mal. Pour dire les choses autrement, la haute littérature fait dans la connaissance, la littérature populaire fait dans la reconnaissance. On aime retrouver dans HP tel ancien mythe ou telle thématique tragique. Et comme c'est remarquablement fait, ça nous prend aux tripes - peut-être même plus qu'avec une grande oeuvre classique puisqu'une grande oeuvre classique exige un effort, une initiation, que ne demande pas une grande oeuvre populaire. Et je soutiens qu'il y a des grandes oeuvres populaires qui sont devenues classiques : Les trois mousquetaires, les contes de Perrault, Le roman de Renard, etc... Et je soutiens qu'entre To be or not to be et Let it be, il y a un lien, un écho, et que quelqu'un qui ne le verrait pas serait un pauvre autiste de la culture.

  • Cher Montalte, vous devriez abandonner cette vieille astuce rhétorique bien reconnaissable, qui consiste à claironner, a posteriori, qu'on avait lâché une sottise – pour rameuter de naïfs « bigots ». C'est un moyen certain pour se ridiculiser.

    Dire qu'« il y a des arts mineurs et des arts majeurs », sans passer par une saine hiérarchie, s'appelle prôner l'horizontalité.
    Dans l'art, le médiocre doit mourir. Quand Nietzsche tape sur le faible ou le malade, il ne vise ni l'hôpital ni l'HLM, mais l'Opéra et le Livre. Puisque pour lui, la vie c'est l'art. Tandis que les relativistes de votre espèce ajouteraient : et la cuisine, et le Hollywood, et le dîner en ville.

    Puisque mon « idolâtrie [vous] laisse sans voix », et la jugeote de Baudelaire vous comble, je citerai celui-ci : « Les polissons sont "amoureux", mais les poètes sont idolâtres ».

    Si vous croyez vraiment que « la haute littérature fait dans la connaissance », vous ne comprenez rien à la littérature. Le savoir, pour un artiste, constitue un vocabulaire de plus, rien de plus. L'art, c'est le talent plus la noblesse plus l'intelligence. D'ailleurs, seul le premier est indispensable : Cioran n'a que le talent, Valéry y ajoute l'intelligence et Nietzsche - la noblesse.

  • Décidément, vous êtes fait pour consterner :

    Molière s'est-il donc ridiculisé en provoquant les bigots ? Daumier a-t-il mal fait de caricaturer les gens ?

    Dire qu'il y a des arts majeurs et des arts mineurs, c'est précisément affirmer la hiérarchie et prôner la verticalité. Mais la hiérarchie n'est pas l'exclusion et la verticalité n'est pas une crevasse. Prenez garde, vous risquez de prendre froid à vous balader dans vos cimes....

    Je ne crois pas du tout que pour Nietzsche la vie soit l'art. Ce serait là tomber dans la religion de l'art pour l'art, fadaise romantique, ou dans un nihilisme esthétisant contre lequel toute son oeuvre s'élève (et qui au fond est le vôtre, on en en parla longuement naguère, il me semble). L'eschatologie nietzschéenne, c'est la terre, le sens de la terre, c'est-à-dire le réel, l'amour du réel.

    Vous n'aimez donc ni la cuisine ni Chantons sous la pluie ? Comme je vous plains, vilain ascète que vous êtes ! Comme votre bigoterie éclate encore plus ! Comme je comprends pourquoi vous n'aimez pas qu'on s'en prenne à la tartuferie de la culture... Orgon, sors donc de ce corps.

    Au lieu de tenter de comprendre ma citation de Baudelaire, vous me répondez par une autre (et c'est moi le rhéteur ?) Le problème est que ces deux citations ne relèvent pas du même registre : la première, écrite sur un ton polémique et informatif est manifestement une critique de la culture et d'une certaine dérive snobinarde qui consiste à mépriser Eugène Sue (c'est donc bien l'avis de Baudelaire que nous avons là, mais peut-être méprisez-vous Baudelaire et sa "jugeote" ?), la seconde est une formule de poète qu'il faudrait alors interpréter - un peu comme lorsqu'il écrit ailleurs que "l'art est prostitution". Au fond, ce sont des contre-définitions. Art idolâtre et vénal, soit, mais par réaction à l'art académique et vertueux de son temps.

    "La littérature est la science de l'homme", écrivait François Mauriac (mais peut-être méprisez-vous aussi François Mauriac ?) La littérature, du moins la grande, creuse la connaissance de l'homme, disais-je, elle dit quelque chose de nouveau sur l'homme et la vie - par exemple, Melville dit quelque chose de nouveau sur le devenir animal de l'homme, devenir bestial et pourtant métaphysique (la baleine étant à Achab ce que les moulins sont à Don Quichotte). Et la littérature populaire ne fait que populariser ce genre de choses. L'ange exterminateur, c'est à la fois la Bible, mais c'est aussi Le comte de Monte-Cristo (mais peut-être méprisez-vous aussi Le comte de Monte-Cristo ?).

    "Art : talent + noblesse + intelligence" ? Vous m'en direz tant. En voilà une définition académique et vertueuse de l'art ! Qui d'ailleurs vous fait dire au final n'importe quoi puisque l'on ne comprend pas très bien pourquoi vous dites que "Cioran n'a que le talent" (premier cafouillage), puisque vous disiez juste avant que "le talent est seul indispensable à l'art" (second cafouillage), mais que quand même "l'art, c'était le talent, la noblesse, et l'intelligence" (troisième cafouillage). Encore une fois, vous vous êtes perdu dans votre bibliothèque !

  • Le tentation de l'élitisme culturel est très forte, il faut le reconnaître. Mais ce serait passer à côté de chef d'oeuvre populaires même si je reconnais que cette expression peut paraître oxymorique (oui j'invente des mots).

    Une hiérarchie entre les oeuvres personne ne le conteste Scythe, et certainement pas l'hôte de ce blog (http://pierrecormary.hautetfort.com/archive/2010/03/13/degouts-et-des-gouts.html ), nul ne prône un nivellement général et aplatissant de la culture à la mode communiste.

    Ce qui n'empêche pas, parfois, de plonger dans les remous peu reluisants de la culture de masse pour y dénicher de rares pépites. De plonger joyeusement dans l'océan souvent boueux de la vie elle-même en somme, en en acceptant les meilleurs aspects comme les plus vils.

    Et cela sans sombrer dans un sectarisme de la grande culture qui, encore une fois, est foutrement séduisant.

  • Scythe, c'est un peu comme le capitaine Némo qui prend quelques milliers de livres "définitifs" dans son Nautilus, et s'en aller au large... C'est beau mais ce n'est pas très intelligent. Et donc, ce n'est pas beau.

    (Sylvain, vous êtes un "aimable").

  • « Molière s'est-il donc ridiculisé en provoquant les bigots ? » -

    mais c'est effectivement cela ! Il commet la même faute de goût – ou plutôt d'intelligence - que Flaubert : se moquer des imbéciles est un art ingrat, indigne, mesquin. C'est aux pairs, ou, mieux, aux supérieurs qu'il faut s'en prendre.


    « vous risquez de prendre froid à vous balader dans vos cimes » -

    les rencontres et les nourritures y sont rares, mais rares aussi - les déjections des troupeaux.


    « Je ne crois pas du tout que pour Nietzsche la vie soit l'art » -

    avec Nietzsche, chacun a le droit de « croire » tout ce qu'on veut. C'est un auteur de la forme et du ton et non pas de la thèse. Nihilisme, devenir, retour, même, intensité, puissance, terre, volonté – tant de termes intuitifs, où ce poète se place arbitrairement aux extrémités opposées, en suivant le caprice de sa musique verbale. Les images les plus fortes de Nietzsche, même lorsque le mot même d'art n'y figure pas, se portent sur l'art. Ce qui n'empêche pas tout quidam d'y déceler de la politique, de la sociologie ou de la métaphysique. C'est permis, mais c'est bête.


    « nihilisme esthétisant qui au fond est le vôtre » -

    parmi la multitude de définitions, celle qui me convient serait : ne pas s'appuyer sur les épaules des autres (même sur celles des géants), savoir ramener tout objet de discours au point zéro – de l'écriture ou de la réflexion.


    « La littérature creuse la connaissance de l'homme » -

    balivernes ! N'importe quel dentiste a des connaissances plus profondes de l'homme que Nietzsche. L'art, c'est l'invention et l'accouchement et non pas l'autopsie. Des commencements et non pas des fins. Heureusement, le Créateur, en nous munissant de la faculté de rêver, l'avait liée admirablement à la réalité, ce qui fait que même un déliré d'un illuminé ne nous éloigne pas trop de la vie.


    Là où vous entendez un triple « cafouillage », règne une limpidité tout enfantine. Des trois facettes – talent, noblesse, intelligence – seule la première est nécessaire. C'est à dire qu'un grand auteur peut ne pas être intelligent ou ne pas être noble, mais il ne peut pas être sans talent. Quelques cours de logique aristotélicienne vous aideraient peut-être à comprendre ces savants modi. Mes trois bonshommes ont tous du talent, mais chez Cioran je ne vois ni la noblesse ni l'intelligence, chez Valéry je ne sens aucune noblesse, et chez Nietzsche je ne reconnais pas beaucoup d'intelligence abstraite.

  • Si je vous suis bien :
    - Baudelaire a une petite jugeote,
    - Molière est bas et bête,
    - Flaubert est bête et bas,
    - Mauriac, n'en parlons-même pas !
    - Vous n'êtes pas du troupeau et le dites avec une limpidité toute enfantine, parce que... hein !
    - Nietzsche est un poète et un musicien et quiconque le prendrait pour un philosophe serait un quidam.
    - D'ailleurs, Nietzsche n'est pas si intelligent que ça.
    - Valéry, si, mais il n'a aucune noblesse.
    - Cioran, lui, n'a que du talent.
    - Donner des bons ou des mauvais points, qu'est-ce que c'est bon... J'aurais dû être instit !
    - N'importe quel dentiste connaît mieux l'homme que Nietzsche, mais Nietzsche connaît sans doute mieux Signal + ou Tonygencil.
    - La littérature n'apprend rien sur l'homme. Mais rien !
    - L'art, c'est l'invention et l'accouchement (de quoi ?). En tous cas pas du réel. Car le créateur nous fait rêver la vie du rêve et peint la musique de la peinture du texte de l'âme, et que si on a du talent, de l'intelligence et de la noblesse, ben on pige tout de suite ! Yo !

  • « Baudelaire a une petite jugeote, Molière est bête, Flaubert est bête » - oui. Ce qui n'empêche pas le premier d'être un immense poète et le troisième – d'être le meilleur épistolier du monde (le deuxième est irrécupérable).

    « Nietzsche est un poète et un musicien » - dans son écriture il y beaucoup plus de musique que de syllogismes. Et tant mieux ! « Ohne Musik wäre das Leben ein Irrtum » !

    « quiconque le prendrait pour un philosophe serait un quidam » - avec du talent, on peut même en faire un philologue. Sans talent, même envisagé en philosophe, il semblerait bête comme un philologue. Nietzsche a eu une chance unique d'avoir deux biographes de génie : S.Zweig, qui le prenait pour un poète, et Heidegger, qui le prenait pour un philosophe, – deux superbes portraits ! Nietzsche est un merveilleux philosophe, comme l'est Valéry. Ils ont de la musique, tous les deux, mais le premier brille surtout par sa noblesse, et le second – par son intelligence.

    « Cioran, lui, n'a que du talent » - dénichez-moi d'autres qualités, si cela vous chante. J'ai, pour sa virtuosité, assez d'admiration, pour ne pas y balancer, sans discernement, en tas, d'autres charmes.

    « La littérature n'apprend rien sur l'homme » - elle en apprend tout autant que les comptes rendus des assemblées générales, des modes d'emploi de produits périssables, des articles sur la TVA ou sur les quartiers insalubres. Ce que vous ne comprenez pas, c'est que nos expériences, nos actes, nos sensations, nos désirs, nos manques, nos modèles nous sont communs à 99%, et l'on n'a pas besoin d'artistes, pour les fouiller et en exhiber l'inventaire.
    La littérature ne vaut que par l'invention et la déviation. Et le talent, c'est la maîtrise de déviances.

    « la musique de la peinture du texte de l'âme » - vous devez avoir raison, et « les protocoles des découvertes de vérités de la raison pure » méritent davantage nos palpitations.

  • Molière irrécupérable, donc.
    Flaubert, épistolier de génie, mais romancier absent.
    Nietzsche, tout ce que l'on veut, sauf philosophe.
    Valéry - plus intelligent que Nietzsche (évidemment, si je dis que je tiens Valéry pour le plus grand attrape-gogos de la littérature française, creux, vide, pompier, copiste, totalement ringard dès son époque, sorte de Sollers de celle-ci, cela va faire désordre....)
    Ca ne veut rien dire de dire qu'un auteur a du "talent", il faut savoir en quoi consiste ce talent. Quand vous dites que Cioran a du talent, c'est comme si je vous disais que Mozart était bon en musique, ou qu'on fait le gâteau au chocolat avec du chocolat....
    Il me semblait qu'une page de Madame Bovary ou d'Illusions perdues en disait mille fois plus sur l'humanité que mille compte-rendus de l'assemblée nationale ou dix mille modes d'emploi de produits périssables en lesquels d'ailleurs je n'ai jamais appris grand-chose... Et que si nos expériences, nos actes, nos sensations, nos désirs, nos manques, nos modèles nous étaient à 99% communs, l'on n'avait précisément besoin d'artiste pour les fouiller, les exprimer, car il n'est pas facile de formuler ce que l'on sent, même si c'est vécu à 99 %. Quand je lis Molière ou Flaubert, j'ai l'impression de mieux me comprendre et de mieux comprendre les autres... mais je dois me tromper, certainement.

  • Je vous laisse fantasmer sur mon « refus » de reconnaître dans Nietzsche un philosophe (que je viens pourtant de qualifier de « merveilleux philosophe »...).

    « Valéry, sorte de Sollers » - et c'est un admirateur des houllebecq qui le dit... Combien de « Cahiers » avez-vous lus ? Plus de la cinquantaine ? - alors vous êtes irrécupérable, pour la sphère de l'intelligence. Si je me souviens bien, pour vous, le plus grand métaphysicien moderne, c'est Mattéi, et Bernanos serait le Dostoïevsky français. Avec un goût pareil, que vous mettiez Valéry dans le même sac avec des sollers, matzneff ou nothomb, rien ne me surprendra. Vous devez ne connaître Valéry que d'après les frontons du Palais Chaillot.

    « Ca ne veut rien dire de dire qu'un auteur a du "talent" » - ni Spinoza ni Kant ni Schopenhauer n'ont de talent littéraire. Heidegger – si. S'il n'en avait pas, ses écrits, par leur simple contenu, ne vaudraient pas plus que ceux de Husserl.
    Vous ne comprenez pas qu'une œuvre philosophique vaut surtout par sa forme, et seulement en second lieu – par son fond, puisque la philosophie n'est qu'une branche sur l'arbre poétique. La philosophie prosaïque est vouée à l'oubli. D'ailleurs, elle n'aurait jamais dû exister. Et elle ne survit que par l'inertie mécanique de la gent professoresque.

    « il n'est pas facile de formuler ce que l'on sent » - et ça vous intéresse vraiment, ce que l'autre « sent » ? Quelle misère que d'attendre des autres ce que chacun porte en soi. Ce qui conte dans un écrit, c'est ce qui en reste, une fois évacués les « sentiments », les faits, les formules. Dans un écrit d'art, ce qui reste ne peut être que de la musique – de l'harmonie, des rythmes, des tempos, des silences, des timbres, des tonalités.

  • Si au moins vous saviez vous relire....

    Sur Nietzsche, vous avez dit :

    "quiconque le prendrait pour un philosophe serait un quidam", puis "sans talent, même envisagé en philosophe, il semblerait bête comme un philologue", puis "Nietzsche a eu une chance unique d'avoir deux biographes de génie : S.Zweig, qui le prenait pour un poète, et Heidegger, qui le prenait pour un philosophe", enfin : "Nietzsche est un merveilleux philosophe, comme l'est Valéry".

    Sauf que Valéry n'est justement pas un philosophe, éventuellement un penseur et très piètre, cinquante cahiers de trop l'attestent (cela dit, il y a de grands penseurs qui ne sont pas philosophes, mais je ne veux pas trop vous embrouiller....) Pour le reste, on vous attend : Nietzsche, philosophe pour quidam (c'est-à-dire pour tout le monde sauf pour vous ?), philosophe bête comme un philologue ? ou merveilleux philosophe comme Valéry qui n'en est pas un ? Au fait, quel rapport entre Houellebecq et Sollers ?

    Deleuze comparait le style de Spinoza à un feu, et Schopenhauer est un prosateur extraordinaire, un des plus lisibles philosophes qui soient. En revanche, Kant, Hegel et Husserl n'ont pas en effet de talent littéraire, mais ils ont un talent philosophique, ce qu'on demande en général à des philosophes (à moins que tout cela ne soit un complot universitaire qui dure depuis trois siècles...). Une philosophie peut être poétique, dialoguer avec la poésie, mais elle se distingue fondamentalement d'elle, comme d'ailleurs, la littérature se distingue de la musique, et ne pas être sensible à ces distinctions élémentaires, c'est voir les choses en esthète décadent, en intellectuel brumeux, et pire, en relativiste.

    La philosophie prosaïque n'existe pas et n'a jamais existé. La philosophie essaye de donner à toute chose une raison. La philosophie est essentiellement rationaliste. Evidemment, pour quelqu'un qui ne croit ni au sens, ni au vrai, ni au réel, la pilule est dure à avaler...

    Sinon, oui, ça m'intéresse beaucoup de savoir ce que l'autre sent, autant que ce que je sens, moi. La poésie m'aide à sentir, oui. "Quelle misère que d'attendre des autres ce que chacun porte en soi", écrivez-vous ? Quel bonheur, au contraire, que de recevoir des autre ce que chacun porte en soi ! Quelle jouissance de partager une sensation, un plaisir esthétique, un jugement commun, donc universel ! Quelle extase de communier ensemble devant une oeuvre d'art qui nous révèle tous ! Et quelle tristesse d'être seul dans sa bibliothèque à rêver ses livres, à sonner ses cloches sans que personne ne vienne jamais rien partager avec vous, à refaire le monde sans le monde, à croire que jacasser devant son miroir suffit, à sombrer dans l'autisme culturel, à ne plus rien comprendre à rien ! Le cauchemar de monsieur Teste, en somme.

    (Au fait, Valéry était l'auteur fétiche de Sollers quand il était jeune. Vous êtes resté jeune et sollersien, Scythe !)

  • « vous avez dit : "quiconque le prendrait pour un philosophe serait un quidam" » - ce sont toujours vos fantasmes. Je recopie ma phrase : « Les images les plus fortes de Nietzsche... se portent sur l'art. Ce qui n'empêche pas tout quidam d'y déceler de la politique... » - ce qui veut dire que des métaphores, telles que « l'éternel retour du même » ou « la volonté de puissance » s'appliquent plus naturellement à l'artiste qu'au météorologue ou au Führer. Mais, je le répète, avec du talent, on pourrait les ramener même à la comptabilité. Heidegger l'a fait avec brio, en voyant en elles l'aboutissement de la métaphysique occidentale.

    « quel rapport entre Houellebecq et Sollers ? » - la misère langagière, la misère des goûts, la misère des regards : un imbécile sirupeux, à la S.Guitry, et un imbécile exhibitionniste, juste bon pour narrer les faits divers. Tous les deux jouissent d'un succès populaire phénoménal.

    « Schopenhauer est un prosateur extraordinaire » - bon aphoriste, il est d'une épouvantable lourdeur dans son Magnum Opus.

    « La philosophie essaye de donner à toute chose une raison » - les scientifiques s'en chargent, avec infiniment plus de pertinence. La tâche du philosophe est de transformer en musique conceptuelle tout bruit inarticulé de la vie.
    Plus précisément, je vois deux tâches de la philosophie :
    1.Avec la religion, chercher des « consolations », des raisons de s'enthousiasmer et de vénérer la vie.
    2.Avec la science, analyser les rapports entre la réalité, le langage et la représentation.
    La première exige surtout de la noblesse, et c'est Nietzsche, en philosophe religieux, qui s'en acquitte le mieux.
    La seconde est affaire d'intelligence, et personne mieux que Valéry ne l'a remplie. Ni Hegel, avec sa « Science de la logique », où il n'y a ni science ni logique, ni Foucault, avec ses « Mots et Choses », où le mot fait rire le linguiste et la chose fait sourire le scientifique.

    « Valéry était l'auteur fétiche de Sollers » - je vois celui-ci, susurrant sur les « Louanges de l'eau de Perrier » ou enviant la compagnie de celui-là – duchesse de La Rochefoucauld, Anna de Noailles, Barney Clifford...

  • Heidegger n'a-t-il pas eu raison de le faire ? - de voir en Nietzsche le dernier métaphysicien, ou plutôt l'avant-dernier, le dernier étant Heidegger lui-même ? On peut toujours faire de la poésie avec de la philosophie, on peut toujours dissoudre le sens des choses, on peut toujours tout ramener à l'art, et faisant cela, tomber dans ce que Philippe Lacoue-Labarthe appelait dans un essai sur Wagner "le national-esthétisme". Encore une fois, je ne nie pas du tout les rapports entre philosophie et poésie ni ceux entre Nietzsche et l'art, mais refuser de distinguer l'un de l'autre me semble le comble du relativisme, et faire de l'un l'aboutissement de l'autre, de l'art un aboutissement du nietzschéisme une erreur majeure. Tout simplement, parce que les mots ont un sens, et que la musique n'en a pas. Et réduire les mots, aussi admirablement rythmés et agencés dans la prose géniale de Nietzsche, à des notes, est une forme de nihilisme. Tout n'est pas chansons, sauf justement pour le sophiste.

    Vous n'aimez pas Sacha Guitry et vous avez bien tort - en voilà de la pure musique. Guitry n'est que musique et cela vous échappe. Sa voix, son charisme, ses formules, son merveilleux théâtre, son cinéma extraordinaire (je me suis refait sept de ces films récemment avec des amis), quel enchantement ! Quelle finesse ! Quelle vitesse ! Et comme il fâche immédiatement les grognons, comme il relève l'infériorité des jaloux et des méprisants. C'est cela qui est pénible en vous, d'ailleurs, Scythe, vous êtes constamment méprisant. Tout entiché de Valéry qui lui précisément était un brillant imbécile, un poète surfait, et un petit penseur tout ébloui par ses pensées, vous méprisez Harry Potter, vous méprisez Hollywood, vous méprisez Molière, Baudelaire et Flaubert, vous méprisez la philosophie. vous méprisez Sacha Guitry, vous êtes comme le poisson rouge coincé dans son bocal qui a perdu la raison et qui se prend pour un dauphin traversant l'océan.

    Et vous vous trompez en plus même dans la critique - car si Houellebecq jouit en effet d'un succès populaire phénoménal, ce n'est pas le cas de ce pauvre Sollers qui ne fut jamais qu'un cabotin germanopratin. Pour ma part, j'aimerais bien narrer les faits divers avec autant de talent que Houellebecq. Je vous rappelle d'ailleurs que narrer les faits divers, c'est l'affaire du romancier depuis belle lurette (Stendhal et les autres) - mais peut-être, cela me vient subitement, méprisez-vous le roman ? Quand on a un problème avec Flaubert, c'est qu'on a un problème avec le roman, et quand on a un problème avec le roman, c'est qu'on a un problème avec le réel, non ? D'où vos fuites dans la poésie, votre poétisation abusive du monde... Ca y est ! Après six ans de débat idiot avec vous, je vous ai cerné !

    La science recherche les causes, non la raison des choses. Principe de raison suffisante, ça vous dit quelque chose ? La philosophie cherche la raison conceptuelle des choses. La science crée des percepts, la philosophie crée des concepts et l'art des affects. Ils peuvent se mélanger, se dire des choses, ils ne se confondent jamais. Sauf pour quelqu'un qui après avoir dit que Valéry était un philosophe dit maintenant qu'il était un scientifique, et après avoir dit que Nietzsche était un poète, ou un "philosophe à la Valéry", dit maintenant qu'il était un "philosophe religieux". A la limite, on a un peu progressé... Je dis, à la limite.

  • « La science recherche les causes, non la raison des choses » - on voit que n'avez jamais touché à la science. La causalité n'est qu'un détail arbitraire et auxiliaire d'une représentation et non pas des choses mêmes. C'est bien le quoi, le pourquoi, le comment – bref, la raison – qui constitue l'essentiel de l'étude scientifique.

    « Principe de raison suffisante, ça vous dit quelque chose ? » - et c'est avec des balivernes pareilles que vous cherchez à afficher votre culture « philosophique » ? Tout scientifique sait que la causalité ne fait pas partie des « connaissances a priori » quelconques (contrairement aux relations spatio-temporelles) ; elle n'est pas dans les phénomènes réels, mais dans les noumènes conceptuels ; elle découle du libre arbitre des représentations (théories, modèles, systèmes).

    « La science crée des percepts » - et voilà une modeste branchette de la psychologie qui voit son objet, les percepts, érigé en produit scientifique général ! N'est scientifique que ce qui fait usage de mathématique, et la mathématique ignore royalement vos misérables « percepts ».

    « la philosophie crée des concepts » - c'est une tâche de la science (je connais bien la manie des intellos de voir en philosophie – une créatrice de concepts – une vaste fumisterie). On crée un concept lorsqu'on l'insère dans des structures existantes et le munit de moyens de référence et d'interprétation – cas rarissime en philosophie. L'immense majorité des « concepts » philosophiques sont de lâches et vagues reflets des concepts scientifiques. La philosophie crée des états d'âme (comme la poésie ou la religion), elle complète la dualité scientifique – réalité/représentation – par la facette langagière, et c'est dans la simultanéité du regard sur la triade ainsi formée que réside la plus grande originalité de la philosophie.

    « quelqu'un qui dit que Valéry était un scientifique » - vous continuez à nager dans vos fantasmes. Valéry ne comprenait pas grand-chose à la mathématique, mais son intelligence innée, son intuition diabolique font que ses vues sur la mathématique sont plus profondes que celles des prix Fields (par ex. Serre, Grothendieck, Thom, Connes). La même chose vaut pour la linguistique : ni Tarsky ni Wittgenstein ni Jakobson ni Chomsky ni Saussure n'ont formulé d'aussi brillantes analyses de la place du langage dans un discours intellectuel. Et sa vision de la philosophie est incomparablement plus passionnante que celles de Kant, de Hegel, de Husserl et de tous les « créateurs de concepts » et « artisans de la rigueur ».

  • Bien qu'il soit absurde de continuer ce non-dialogue...

    Que la philosophie soit recherche du principe de raison, c'est le premier (et le dernier) enseignement de la philosophie. Et ce n'est pas une opinion, c'est une information. Dommage que vous méprisiez tant la connaissance....
    (Au fait, le pourquoi n'est pas le comment. La science explique comment est l'être mais elle n'explique pas du tout pourquoi il y a de l'être, comme dirait mon ami Leibniz.)

    Au delà de votre incroyable charabia ("phénomènes réels", "noumènes conceptuels", "libre arbitre des représentations" - je comprends pourquoi vous méprisez tant l'université, vous y avez échoué ou ils n'ont jamais voulu de vous....), le principe de raison suffisante est une notion établie par Leibniz, et reprise par Kant, Schopenhauer et Heidegger. Mais je suppose que ce sont des balivernes.

    Sur la science qui crée des percepts, la philo des concepts et l'art des affects, je vous renvoie à l'essai de mes excellents amis Deleuze et Guattari "Qu'est-ce que la philosophie ?" qui peut-être vous éclairera, même si l'on ne peut rien contre un esprit boiteux, comme dirait mon ami Pascal.

    Pour le reste, je préfère m'arrêter là, car vous faire encore parler, c'est prendre le risque de faire exploser le bêtisier. La seule chose qui m'aura intéressé dans ce non-débat, c'est la révélation de votre mépris extraordinaire non seulement pour Molière, pour Flaubert, pour Baudelaire, pour Guitry, pour Harry Potter, mais aussi pour les philosophes dignes de ce nom (puisqu'au nom de l'imposteur Valéry, vous passez à la moulinette Kant, Hegel, Husserl, et les autres....) Quand je dis ça, loin de moi l'idée qu'il s'agisse de s'agenouiller devant les grands auteurs, il faut au contraire les discuter, et mieux, discuter avec eux, les tutoyer, je crois qu'ils ne demandent que ça, mais raconter n'importe quoi n'importe comment, ne se réfugier que dans l'incompréhensible, le mal dit, donc le mal pensé, prendre de haut tout le monde et toujours du point de vue le plus bas et le plus vantard, désolé, vieux, mais à la fin, non. J'accepte que l'on soit en désaccord total avec moi, je n'accepte pas que l'on soit en désaccord total avec soi. Tant pis pour vous.

  • Navré de vous avoir dévié des études savantes et plongé dans des charabias extra-universitaires, cher Montalte.
    Que les hauteurs hollywoodiennes, houellebecqeuses et guitresques vous ré-accueillent. Pauvre enfant prodigue, abusé par « les plus bas ».
    La courtoisie française me commande de vous remercier de votre accueil bon enfant et à la bonne franquette. Avoir partagé les soucis du peuple me rafraîchit quelques anciennes certitudes.

  • « Mais il me semble que je réponds à cette question, chère VS. Dans Moby Dick, Melville innove, invente, on n'avait jamais lu ça avant lui, et on le copiera beaucoup. »

    Non non. Si tu parles de la diégèse, il y a plus d'invention dans HP que Melville. (Et contrairement à toi (si je te suis bien, mais j'ai peutêtre sauté des étapes de ta démonstration), c'est Moby Dick que je rattacherais aux mythes ancestraux, pas HP, qui resterait plutôt au niveau de la morale.) L'épaisseur, c'est autre chose. C'est ce qui fait que trois lignes lues par dessus l'épaule de ton voisin de métro te fait reconnaître une grande œuvre. Trois lignes, un paragraphe: ce n'est rien, mais ça suffit, sans en savoir plus. Sur quoi se fonde ce jugement?

  • Fichtre ! Quand vous débattez vous n'y allez pas de main morte vous deux...

    Une petite question cher Montalte, qui n'a que peu à voir avec ledit débat : pourquoi dites-vous que "l'art pour l'art [est une] fadaise romantique" ?

    Moi qui pensait que c'était le meilleur moyen, dans la lignée de l'école de Francfort, de contrecarrer la marchandisation de l'art et donc de son avilissement.

  • Cher Sylvain, disons que "l'art pour l'art", vieux jingle thématisé par les romantiques français, Théophile Gauthier en premier lieu, quoique plus ou moins influencés par les Allemands, et dont j'ai moi-même été un ardent supporter quand j'avais 17 ans et qui est sans doute un passage obligé pour tout adolescent un peu sensible, a quelque chose de trop... adolescent, justement. L'art pour l'art, oui, contre la marchandisation, contre la sous-culture de masse, et plus généralement, contre "le monde des adultes". C'est une bonne machine de guerre et une façon de se révolter ou de singulariser contre les troupeaux, mais voilà, à la fin, on ne peut s'enfermer dans cette théorie un rien snob, un rien élitaire (et non élitiste), un rien sectaire, et finir.... comme l'ami Scythe, dans l'esthétisme pur, la confusion totale des genres, la dissolution finale. Ah ! Comme disait monsieur Teste....

    Un peu compliqué ce que tu me demandes là, Valéry, je veux dire Valérie !, car le jugement qui fait qu'en trois lignes tu reconnais un grand auteur n'est pas un jugement immédiat mais provient d'un processus intellectuel et culturel qui a demandé du temps. Les sens demandent une savante initiation, disait encore Baudelaire. De plus, le jugement de goût est ce qu'il y a de plus difficile à légitimer, même entre personnes de goût (c'est pourquoi rien ne passe entre Scythe et moi, tant lui est enfermé dans son bon goût et s'y est perdu et qu'il ne peut supporter qu'on ose être dans le siècle). Et quant à HP, que j'adore, force est de constater que l'invention stylistique est quand même moindre que celle de Melville. Le combat dans l'eau de la Coupe de feu, aussi bien mené soit-il, n'est pas exactement le même que celui d'Achab avec la baleine... Les descriptions psychologiques d'Harry ou de Ron, aussi saisissantes soient-elles, et je le répète, caressantes pour l'esprit car ne faisant que confirmer des choses élémentaires qu'on aime (l'amitié virile, la protection maternelle, l'amour colérique, etc) n'ont pas ce caractère infini qu'ont celles d'un d'Ismael. Si tu veux, dans HP, on ne lit pas ça :

    "Quand je sens s'abaisser le coin de mes lèvres, quand s'installe en mon âme le crachin d'un humide novembre, quand je me surprends à faire halte devant l'échoppe du fabricant de cercueils et à emboîter le pas à tout enterrement que je croise, et, plus particulièrement, lorsque mon hypocondrie me tient si fortement que je dois faire appel à tout mon sens moral pour me retenir de me ruer délibérément dans la rue, afin d'arracher systématiquement à tout un chacun son chapeau... alors j'estime qu'il est grand temps pour moi de prendre la mer." (première page de Moby Dick)

    Donc, oui, épaisseur, hiérarchie, et verticalité. Mais là aussi, ce n'est pas parce qu'il y a des vins immenses que l'on va se priver d'une bonne bière, et parfois, c'est ma vulgarité, ou plutôt, c'est ma grossièreté, que de préférer une bière qu'un Pomerol, et c'est la vulgarité, la vraie celle-là, d'un Scythe qui va me le reprocher : "peuh ! de la bière !"

  • c'est quoi selon vous, une bonne bière, vieux ? des noms, je voudrais des noms...

  • De bien éclairantes réponses (à VS et à moi).

    Je dois certainement conserver une part de puérilité quand à ma perception de l'art mais cette conception de l'oeuvre d'art qui ne sert à être que ce qu'elle est (ce que Kant, dans la Critique du jugement, appelait la finalité sans fin) est diablement séduisante et en rupture avec l'injonction (contemporaine ?) de l'utilité, de la performance et de la rentabilité.

    L'inutilité de l'art découle de cette même logique en tant qu'activité humaine par excellence car l'homme est effectivement inutile, à la différence d'une table ou d'une fourchette.
    Comme vous le dites, qui mieux que Théophile Gautier pour affirmer qu' "Il n'y a vraiment de beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid"

    Par là-même, et continuant sur la lancée, on pourrait affirmer que la vie n'a aucun sens, si ce n'est elle-même. Qu'iil est illusoire et naïf (mais aussi confortable) de se réconforter avec des théories religieuses, new-âge ou métaphysique. C'est ce qu'affirmait déjà le philosophe allemand Willem Dilthey au XIXème siècle : la vie n'a pas d'autres buts qu'elle-même. Le but de la vie c'est de vivre. Il n'y a pas à chercher une signification qui donnerait un sens à l'existence humaine. Si nous n'arrivons pas à identifier les forces qui mènent le monde, les logiques profondes qui donnent du sens à l'histoire c'est parce qu'elles n'existent tout simplement pas. Seule la vie existe.

    Mais ça c'est sûrement mon côté athée qui ressort...

  • bonjour pierre, voici quelques notes sur la poesie qui, je le crois ne sont pas sans rapport avec le debat... qu'en pensez vous ? amicalement -dh



    Notes sur les notions de poésie et révolution




    Ce n’est pas la poésie qui doit être au service de la révolution, mais au contraire la révolution qui doit être au service de la poésie.

    Ce que l’on est en droit d’attendre de la poésie, c’est qu’elle nous apporte de la beauté, à savoir : premièrement, une consolation ; deuxièmement, un espoir.

    Certains verront dans la beauté un nouvel avatar de l’opium du peuple, une translation de la religion déclinante adaptée au goût du jour. Ce n’est pas totalement faux, mais sans beauté, c’est à dire sans consolation ni espoir, aucun progrès esthétique ou moral n‘est possible.

    Tant que l’on ne prendra pas en compte la pluralité consubstantielle à la notion de poésie, toutes les discussions tendant à légiférer dans l’abstrait sur ce qu’elle doit ou ne doit pas être n’aboutiront qu’à la satisfaction de quelques égos et au versement de quelques subventions, à savoir, sur le plan artistique, au néant.

    Ce n’est pas le lyrisme, fût-il critique, ou l’anti-lyrisme en qui réside l’avenir de la poésie, mais la conflagration de ces deux modes d’expression, le champ de bataille qui en résulte avec pour horizon inatteignable une impossible Aufhebung, un au-delà de la poésie.

    La seule véritable révolution est celle que chacun opère sur soi-même.

    La volonté d’échapper à toute forme d’influence (volonté d’autonomie totale) est à la fois une illusion sans issue et une (la seule ?) motivation forte pour écrire de la poésie. Pour paraphraser Sartre, la poésie est une passion vaine.
    La soi-disant « poésie publique », surnommée récemment « vroum vroum » par Roubaud, n’est que la manifestation de l’annexion du vocable « poésie » par les forces institutionnelles du divertissement spectaculaire.

    Une certaine poésie contemporaine (Cadiot, Espitalier, Prigent...) se définit entre autres choses par la peur mortelle du cliché, c’est à dire la peur d’être ringard, d’être dépassé. D’où tout ce jeu un peu vain sur les polices de caractères, les couleurs, la mise en page, les sonorités criardes, la scatologie, la pornographie, les anglicismes, le carnavalesque festif … Tout cela n aboutissant bien sûr qu’à un gigantesque cliché : la caricature de la modernité.

    La poésie est individuelle, aristocratique et privée. Elle ne saurait avoir une portée autre qu’individuelle sans se déliter en spectacle de propagande publicitaire destinée à une micro élite ultra favorisée socialement et culturellement, et ne pouvant rivaliser efficacement avec l’industrie du divertissement de masse.

    Pour bien faire il ne faudrait plus parler de jugements esthétiques ( Kant ) mais uniquement d’art comme expérience ( Dewey ) .

    On est en droit de mettre en question la notion d’universalité dans le champ de l’expérience artistique. Est-il nécessaire, et même simplement possible, de savoir qu’une œuvre a un contenu universel pour en apprécier toute la valeur ? Et en quoi consiste cette valeur ? Est-ce de la jouissance ? Du savoir ? Les deux ? Ou bien n’est-ce pas plutôt un laisser-passer pour accéder à une certaine reconnaissance de la part de ses pairs ? Comme le montre Gombrowicz dans son roman Ferdydurke, la soi-disant universalité d’une œuvre n’est le plus souvent (toujours ?) qu’un consensus d’abord marchand, puis institutionnel valable au sein d’un groupe humain bien précis.

    La façon dont nous décrivons le monde montre notre façon d’interpréter le monde. Notre façon d’interpréter le monde détermine notre façon d’y participer. Comment nous participons au monde le transforme.

    *

  • en attendant ke vous dékantiez, moi j"dit ceci : un surhomme qui tape "balivernes ! " dés sa troisième intervention ne saurait étre fonciérement mauvais...

    sinon j'ai de la Schopinhauer au fût, ki en veut ?

    (...) Aussi, à quiconque veut connaître l’humanité dans son essence, dans son Idée, toujours identique sous ses manifestations et ses développements, les œuvres des grands et immortels poètes en donneront une image beaucoup plus fidèle et plus nette que ne le pourraient faire les historiens : car même les meilleurs parmi ces derniers sont, comme poètes, bien loin d’être les premiers, et de plus n’ont pas les mouvements libres. (Monde, I, 255-7.)

  • Ma bière préférée, Lizard, est la Carsberg.

    Sur le jugement de goût, je crois que nous sommes d'accord, Sylvain - ou disons, que vous allez finir par être d'accord avec moi. Parce que vous cherchez dans "l'art pour l'art", c'est le sens supérieur de l'oeuvre d'art par rapport à la médiocrité du monde, marchandisation, etc, mais de deux choses l'une : soit cet "art pour l'art" vous enfermera en lui-même, soit il vous ouvrira... à l'universel, à l'humanité. C'est là sa dimension kantienne. Une oeuvre d'art ne "sert" à rien, sauf à communier autour d'elle. Elle révèle ce qu'il y a de désintéressé, de gratuit, chez tous les hommes. (Pour plus de précisions, allez donc relire la dernière partie de mon Des goûts et dégoûts que vous avez aimablement cité l'autre jour. Tout y est expliqué, je crois...)

    "Seule la vie existe", dites-vous. C'est plus compliqué que ça, comme dirait Emmanuel Carrère. Parce que la vie, c'est quoi ? Un big bang ? Une ovulation ? Une prise de conscience ? Un meurtre ? Une oeuvre d'art ? Un coup de foudre ? Une fellation ? Un besoin d'enfanter ? Un embryon ? Une sélection ?

    Bonjour, cher Denis. Je ne sais pas si je suis capable de répondre à toutes ces questions. Et je n'ai jamais très bien compris ce que les "poètes" entendaient par "révolution". Bien que lecteur de Villon, Mallarmé et Apollinaire, j'ai bcp de mal avec les théories sur la poésie - qui commencent peut-être avec Holderlin et font de la poésie le premier art, ou le seul, ou l'unique, et prétendent un peu faire avec celles-ci ce que les théories de Wagner sur la musique voulaient faire avec la musique. Là-dessus, je préfère les oeuvres aux théories. Réponse forcément décevante, je l'admets...

  • Saatchi & Saatchi, soit...

    mes papilles et moi avons eu le plaisir d'apprécier derniérement la st Georges : une blonde... éthiopienne, le croirez-vous, mécréant ?

    allé, suggestion en forme de top 3 belgicain histoire de pas pourrir idiot :

    disons, par exemple, la triple Karmeliet, la Nostradamus et, surtout, UNDOUBTEDLY ze best : la trappiste Rochefort 10

    à votre santé, vieux !

  • "...savoir ramener tout objet de discours au point zéro..."
    C'est fait , Scythe, vous pouvez vous recoucher.

    Patrice, au suivaaant !

    PS : voyons, cher hôte, "l'art pour l'art" n'est pas "romantique" !
    Ne m'objectez pas Gautier (sans H, même s'il en consommait), cette Vierge est un comptable-ascendant-vous-savez-quoi.

  • J'aime (comme on dit sur Facebook.)

  • "...savoir ramener ... au point zéro..." - c'est fait, vous pouvez vous recoucher.

    J'hésite à deviner, quelle défaillance exacte est à l'origine de ce docte constat : l'arithmétique, l'anatomie, la bonne lecture ?
    Le point zéro désigne le point de départ (Mallarmé ou Barthes vous éclaireront la-dessus). De toutes les philosophies, c'est celle d'un homme couché qui s'est avérée la plus enthousiasmante (les assis sont raseurs, et ceux qui sont debout sont bêtes). Plus on connaît de bons auteurs, mieux on apprécie l'art des commencements et plus on méprise l'artisanat des enchaînements (la distance entre 0 et 1 est beaucoup plus importante qu'entre n et n + 1, avec n > 0).

    Être philosophe, c'est savoir partir du point zéro de la réflexion. Au lieu de s'appuyer sur les « résultats » des autres, ou, pire, réciter mécaniquement ce qu'on vous avait inculqué au lycée, ce que fait, avec une naïve bravoure et une solennité pédante, notre hôte.

  • Superbe. passionnant. limpide. N'en doutez pas vous êtes écrivain.

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