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OTHELLO - ou Incertaines certitudes

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« Un de mes amis, homme plutôt paisible, me dit – après m’avoir entendu raconter toutes ces choses – que lui n’avait aucun mal à rejeter Iago, mais qu’Othello lui inspirait l’envie physique de le piétiner, de l’écraser. Comme quoi ces grands naïfs sont dangereux, ils évoquent des pulsions sadiques… »

(Daniel Sibony, Othello – « Le couple total », Avec Shakespeare, Essais Seuil, p 328)

 

Quelque chose se passe au XVIème siècle : l’idéal chevaleresque n’est plus. La noblesse d’âme est devenue une illusion sinon une vanité. Les vertus se sont révélées des vices déguisés et la naïveté apparaît comme une perversion. Don Quichotte est un dangereux fou, Othello est un assassin, Alceste (qui est certes du XVII ème mais un survivant de ces gens-là), un merdeux. Philosophiquement, l’heure est au scepticisme (Montaigne) ; politiquement, à la chute de la transcendance (Machiavel). Dieu commence à être une affaire individuelle (Réforme) et dans tous les domaines, l’artifice semble remplacer la nature (Hobbes, Gracian). La pureté onto-théologique a bel et bien disparu. La crise morale est totale

 

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Le malaise « Othello »

Othello est un vaudeville qui tourne mal. Une fake news qui tue. Un piège grossier tendu par un salaud de bas étage dans lequel tombe à pieds joints un imbécile. La pièce, qu’on a qualifié de « bourgeoise », n’a pas la dimension cosmique de Lear ou surnaturelle de Macbeth (la chute d’Othello n’entraîne pas la chute du monde) et de fait apparaît plus « réaliste », sinon plus « lisible » que les autres. Sa structure classique (unité de lieu, de temps et d’action) rassure le public français, son psychologisme emporte naturellement l’adhésion du spectateur ou du lecteur : une histoire de jalousie et de manipulation avec un méchant très méchant, un bon outrageusement abusé, une victime idéalement innocente (pour ne pas dire consentante). Pourtant, comme le dit Fluchère, « il y a comme une sorte de malaise » avec Othello. On ne comprend pas très bien comment une telle manipulation a été possible ni ce qui l’a vraiment motivée. La méchanceté inouïe de Iago a quelque chose de trop gratuite pour être (mal) honnête (il n’est pas un Richard III ou un Macbeth qui veut prendre le pouvoir), la « jalousie » d’Othello trop brutale pour être concevable (il apparaît dans les deux premiers actes comme un homme sage et expérimenté avant de se laisser mener par le bout du nez dès la fatidique scène 3 de l'acte III). Surtout, on est mis à mal par le fait que ce drame est le fait d’une situation imaginaire, d’un mensonge éhonté fait à une conscience délabrée, d’un mauvais rêve qui influe sur le réel – et c’est en ce sens qu’on pourra dire qu’Othello est une œuvre « moderne » au tragique plus psychique que dramatique et qui fout l’ancienne morale médiévale en l’air. C’est que la modernité, de Machiavel à Nietzsche ou de La Rochefoucauld à Freud, nous a appris que le mal peut provenir aussi de l’intérieur du bien. Le mal peut être facilité par le bien ou plus exactement par l’idée que l’homme du bien se fait de lui-même. Othello est l’incarnation de l’être qui a confondu son idéal avec lui-même, sans distance ni conscience. Il est l’ « idéalisation de soi dans la guerre, dans l’Etat et dans la félicité conjugale » portée à son point le plus haut mais aussi le plus fragile. Car rien de plus fragile et de dangereux que de se structurer dans l’idée que l’on se fait de sa propre noblesse d’âme. Et c’est dans cette fragilité auto-satisfaite que Iago va s’engouffrer. Iago n’aurait pu exister sans Othello. Iago est le « symptôme » d’Othello.

« Cela existe, d’avoir pour symptôme… un autre, un être réel qui concentre en lui tout ce que vous refoulez », explique Daniel Sibony dans son article vertigineux consacré à la pièce et intitulé « Le couple total ». Iago sera ainsi le double d’Othello, son ombre, son virus, son Covid (je dis ça pour m’en souvenir dans trente ans), son « Robert » dirait Stendhal. L’adversaire absolu, celui qui se « greffe » sur vous et que vous suivez jusqu’à la fin.

« [Othello] prend une telle part au montage, il s’y offre avec une telle demande d’être possédée, avec une telle béance à combler, qu’il se révèle pétri de la même logique que l’autre, logique perverse mais d’une perversion innocente, naïve, un peu débile » et qui va autant le faire souffrir que le conforter dans son idéal de transparence.  C’est qu’Othello prend les hommes pour ce qu’ils paraissent. Il n’y a pas de « semblant » chez lui, encore moins de « faux semblant » et c’est qui le fait adhérer fanatiquement à Iago – un diable qu’il prend pour un dieu. « C’est parce que je sais que tu es plein d’amour et d’honnêteté, que tu pèses tes paroles avant de leur donner le souffle… » (III-3), lui déclare-t-il. Mais d’où sort-il ce « savoir » ? Et que signifie la dernière réplique de Iago à Othello, alors que tout a été découvert et que Iago sera torturé à mort :

IAGO – Ne me demandez rien : ce que vous savez, vous le savez. Désormais, je ne dis plus une parole. (V-2)

Mais à quoi celui-ci fait-il allusion – et que personne ne comprend ? Il y a là un véritable mystère que n’éclaircit pas du tout la fin de la pièce si bien que la catharsis n’a pas vraiment lieu – d’où le malaise dont nous parlions.

 

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La question homosexuelle

Que s’est-il donc passé entre Othello et Iago pour que le premier fasse allégeance à ce point à ce dernier ? Tromperie, adultère, mouchoir…  À aucun moment, Othello ne vérifie les dires de Iago – alors que cela aurait été facile (même Iago le craint un moment qu’il ne parle à Cassio.) Sa candeur/bêtise/perversion est de placer la vérité au-dessus de tout sans jamais chercher une preuve. C’est d’ailleurs pour cela qu’il ne supporte pas les « ragots » car il ne sait pas les prendre comme tels (tant de gens sont comme ça !). Le soupçon suffit à la conviction. L’incertitude est la première étape de la certitude. La parole est crue dans sa nudité. À la lettre, Othello est le « croyant » de Iago. Pour lui, les mots sont les choses. Les rêves mêmes sont les choses. Et quel rêve !

IAGO - Dernièrement, j'étais couché avec Cassio, et, tourmenté d'une rage de dents, je ne pouvais dormir. Il y a une espèce d'hommes si débraillés dans l'âme qu'ils marmottent leurs affaires pendant leur sommeil. De cette espèce est Cassio. Tandis qu'il dormait, je l'ai entendu dire : “suave Desdémona, soyons prudents ! cachons nos amours !“ Et alors, monsieur, il m’empoignait, et m’étreignait la main, en s’écriant : “O suave créature !“ Et alors il me baisait avec force comme pour arracher par les racines des baisers éclos sur mes lèvres ; il posait sa jambe sur ma cuisse, et soupirait, et me baisait, et criait alors : “Maudite fatalité qui t'a donnée au More !“

OTHELLO – Oh ! monstrueux ! monstrueux !

IAGO – Non, ce n’était que son rêve.

OTHELLO – Mais il dénonçait un fait accompli. C’est un indice néfaste, quoique ce ne soit qu’un rêve.

IAGO – Et cela peut donner corps à d’autres preuves qui n’ont qu’une mince consistance.

OTHELLO – Je la mettrai toute en pièces.

(III – 3)

On croit rêver, c’est le cas de le dire. Othello prend pour argent comptant un rêve qu’aurait fait Cassio et que lui raconte Iago[1] ! À ce niveau de crédulité et d’inconscience, on se dit qu’il y a autre chose qui se joue entre les deux hommes et ce n’est pas forcer le texte que d’y voir une connotation homosexuelle (« et alors il me baisait avec force (…) il posait sa jambe sur ma cuisse »). Gay Iago ? Les sonnets de Shakespeare corroboreraient cette idée.

Notons que Iago ne procède pas autrement… avec lui-même. Car lui aussi est « jaloux » d’Othello, se persuadant que celui-ci aurait couché avec sa femme Emilia – et cela sans aucune preuve et ne cherchant pas à en avoir comme si là aussi le doute suffisait à la vérité.

 IAGO – Je hais le More. On croit de par le monde qu’il a, entre mes draps, rempli mon office d’époux. J’ignore si c’est vrai ; mais, moi, sur un simple soupçon de ce genre, j’agirai comme sur la certitude.

(I-3)

Voici donc deux jaloux imaginaires qui vont fusionner dans un « délabrement narcissique qui les torpille tous les deux » et en lesquels Sibony voit « deux impuissants peu intéressés par les femmes : chacun ne [pensant] qu’à l’homme qui lui sautera la sienne ». Sans oublier Roderigo, l’amoureux dépressif de Desdémona, marionnette de Iago et figure du con absolu comme il n’y en a pas d’égal dans le théâtre shakespearien. Encore une fois, sans imbéciles, pas de salauds. Et si Iago n’était pas si pervers, « il crèverait d’angoisse d’être à ce point suivi dans ses moindres propos ; de s’enfoncer si loin dans la chair molle de sa victime sans rencontrer nulle résistance, en étant même happé, appelé à s’enfoncer plus loin. »

Mais comment ne pas jouer avec Othello ?

OTHELLO – Par l’univers ! je crois que ma femme est honnête et crois qu’elle ne l’est pas ; je crois que tu es probe et crois que tu ne l’es pas ; je veux avoir quelque preuve. Son nom, qui était pur comme le visage de Diane, est maintenant terni et noir comme ma face !... S’il y a encore des cordes ou des couteaux, des poisons ou du feu ou des flots suffocants, je n’endurerai pas cela ! Oh ! Avoir la certitude !

(III – 3)

Elle naît là, l’envie de piétiner ce pauvre bougre, et dont parlait l’ami de Sibony. La candeur mêlée à l’exigence de vérité suscite naturellement le sadisme. La conscience qui s’acharne à vouloir des preuves qu’elle-même ne va pas chercher nous insupporte. La pureté qui fait du chantage avec l’impureté supposée des autres mérite en effet qu’on la maltraite. Othello créé les conditions de son supplice au nom d’une vérité qu’il ne maîtrise pas et c’est cela qui le perd. Mais aimait-il vraiment sa femme ?

 

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La question raciale

À la question sexuelle s’ajoute la question raciale. Celle-ci ne se pose cependant pas comme on pourrait le croire. Othello n’est pas une « victime » du racisme supposé de son époque. Au contraire, il apparaît comme l’assimilé total, grand général, sauveur de la patrie, honoré par les autorités et qui pourrait finir à la droite du doge. Sa vie aventureuse fait de lui un modèle d’humanité qui séduit autant les hommes que les femmes et comme le montre sa fameuse tirade dans laquelle il raconte comment Desdémona est tombée amoureuse de lui :

OTHELLO - Alors je parlai de chances désastreuse, d'aventures émouvantes sur terre et sur mer, de morts esquivées d'un cheveu sur la brèche menaçante, de ma capture par l’insolent ennemi, de ma vente comme esclave, de mon rachat et de ce qui suivit.  Dans l'histoire de mes voyages, des antres profonds, des déserts arides, d’âpres fondrières, des rocs et des montagnes dont la cime touche le ciel s'offraient à mon récit : je les y plaçai. Je parlai des cannibales qui s'entre-dévorent, des anthropophages et des hommes qui ont la tête au-dessous des épaules. Pour écouter ces choses, Desdémona montrait une curiosité sérieuse ; quand les affaires de la maison l'appelaient ailleurs, elle les dépêchait toujours au plus vite, et revenait, et de son oreille affamée elle dévorait mes paroles. Ayant remarqué cela, je saisis une heure favorable, et je trouvais moyen d'arracher du fond de son coeur le souhait que je lui fisse la narration entière de mes explorations, qu'elle ne connaissait que par des fragments sans suite. J'y consentis, et souvent je lui dérobai des larmes, quand je parlai de quelque catastrophe qui avait frappé ma jeunesse. Mon histoire terminée, elle me donna pour ma peine un monde de soupirs ; elle jura qu'en vérité cela était étrange, plus qu'étrange, attendrissant, prodigieusement attendrissant ; elle eût voulu ne pas l'avoir entendu, mais elle eût voulu aussi que le ciel eût fait pour elle un pareil homme ! (…) elle m'aimait pour les dangers que j'avais traversés, et je l'aimais pour la sympathie qu'elle y avait prises. Telle est la sorcellerie dont j'ai usé…

LE DOGE – Il me semble qu’une telle histoire séduirait ma fille même.

(I-3)

Pas de racisme ni de racistes[2], donc, à Venise. Il faut donc pour Iago « inventer » un racisme imaginaire de Desdémona comme il a inventé la jalousie d’Othello. Et c’est là son tour de force « décolonial » que de persuader Othello que si une femme blanche l’a choisi, lui, plutôt qu’un blond vénitien, c’est qu’elle était une nature corrompue !

IAGO – Oui, voilà le point. Ainsi, à vous parler franchement, avoir refusé tant de partis qui se proposaient et qui avaient avec elle toutes ces affinités de patrie, de race et de rang, dont tous les êtres sont naturellement si avides ! Hum ! cela décèle un goût bien corrompu, une affreuse dépravation, des pensées dénaturées…. Mais pardon ! Ce n’est pas d’elle précisément que j’entends parler ; tout ce que je puis craindre, c’est que, son goût revenant à des inclinations plus normales, elle ne finisse par vous comparer aux personnes de son pays et (peut-être) de se repentir.

(III-3)

Le comble est qu’Othello va donner raison à Iago. C’est vrai, si Desdémona est tombée amoureuse de moi, c’est qu’elle n’était pas « normale », je ne suis qu’un nègre ! Et un vieux !

OTHELLO – Peut-être, parce que je suis noir, et que je n’ai pas dans la conversation les formes souples des intrigants, ou bien parce que j’incline vers la vallée des années ; oui, peut-être, pour si peu de chose, elle est perdue ! Je suis outragé ! et la consolation qui me reste, c’est de la mépriser.

Si l’on voulait actualiser la pièce, ce ne serait donc pas dans le sens d’un racisme ordinaire mais dans celui d’un racisme extraordinaire – le racisme communautariste et décolonialiste qui sévit de nos jours où il s’agit bien de rappeler au noir qu’il est descendant d’esclave et que les blancs sont tous des suprématistes dans l’âme. Iago, c’est Kémi Séba, Louis-Georges Tin, Rokhaya Diallo – sans oublier Lilian Thuram qui accuserait Orson Welles et Anthony Hopkins d’avoir fait du « blackface » en interprétant Othello.

 

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La question féministe

La vérité est qu’africain ou européen, chacun porte sa blessure narcissique – et c’est là le savoir effroyable de Iago (et qui va faire une apologie de la volonté humaine qui annonce celle d’Edmond dans Le Roi Lear, et comme quoi, ce sont toujours les méchants qui connaissent le mieux la condition humaine.) Pour faire du mal à quelqu’un, il faut le rappeler à lui-même, au désamour qui règne fatalement en lui, à la négation que nous avons tous en nous.

IAGO – Je n’ai jamais trouvé un homme qui sût s’aimer.

(I-3)

Iago n’étant pas en reste :

IAGO – Je ne suis pas ce que je suis.

(I-1)

Non-être de Iago et qui, en miroir, va faire surgir le non-être d’Othello.

Non-être qui va de pair avec sa misogynie féroce et assumée. Sa sortie à sa femme :

IAGO – Allez ! Allez ! vous autres femmes, vous êtes des peintures hors de chez vous, des sonnettes dans vos boudoirs, des chats sauvages dans vos cuisines, des saintes quand vous injuriez, des démons quand on vous offense, des flâneuses dans vos ménages, des femmes de ménage dans vos lits.

(II – 1)

Il oublie que les femmes, du moins certaines, seraient prêtes à sauver le monde. À commencer par la sienne, la fabuleuse Emilia qui tente en vain de dégourdir Desdémona dans la scène la plus rafraîchissante de la pièce.

DESDEMONA – Oh ! ces hommes ! ces hommes !... Penses-tu, en conscience, dis-moi, Emilia, qu’il y a des femmes qui trompent leurs maris d’une si grossière façon ?

EMILIA – Il y en a, sans nul doute.

DESDEMONA – Ferais-tu une action pareille pour le monde entier ?

EMILIA – Voyons ! Ne le feriez-vous pas ?

DESDEMONA – Non ! Par cette lumière céleste !

EMILIA – Ni moi non plus, par cette lumière céleste ; je la ferais aussi bien dans l’obscurité !

DESDEMONA – Ferais-tu une action pareille pour le monde entier ?

EMILIA – Le monde est chose considérable ; c’est un grand prix pour un petit péché.

DESDEMONA – Ma foi ! Je crois que tu ne le ferais pas.

EMILIA – Ma foi ! Je crois que la ferais, quitte à la défaire quand je l’aurais faite. Pardieu ! je ne ferais pas une pareille chose pour une bague double, pour quelques mesures de linon, pour des robes, des jupons, des chapeaux, ni autre menue parue, mais pour le monde entier !... Voyons, qui ne ferait pas son mari cocu pour le faire monarque ? Je risquerais le purgatoire pour ça.

DESDEMONA – Que je sois maudite, si je fais une pareille faute pour le monde entier !

EMILIA – Bah ! La faute n’est faute que dans ce monde. Or, si vous aviez le monde pour la peine, la faute n’existerait que dans votre propre monde et vous pourriez vite l’ériger en mérite.

DESDEMONA – Moi je ne crois pas qu’il y ait des femmes pareilles.

EMILIA – Si fait, une douzaine ! et plus encore, et tout autant qu’en pourrait tenir le monde servant d’enjeu. Mais je pense que c’est la faute de leurs maris si les femmes succombent.

(IV-3)

Si féminisme shakespearien il y a, alors celui-ci passe par la sensualité assumée et l’indulgence sexuelle – ce qui dans une pièce où tout se joue entre hommes, sinon entre homos, et qui se termine par la mort des femmes (car Emilia sera tuée par Iago) constitue une bombe idéologique, sinon atomique, comme l’exprime la fabuleuse réplique de celle-ci à l’endroit de son monstre de mari :

EMILIA – S’il a dit cela, puisse son âme pernicieuse pourrir d’un demi-atome chaque jour.

Demi-atomiser l'homme, seule une femme pouvait penser à ce genre de supplice. Chère Emilia !

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L'un des chefs-d'oeuvres de la BBC (1981) avec Anthony Hopkins et Bob Hoskins, tous les deux absolument géniaux. 

 

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Le classique de Welles, film expérimental s'il en est.

 

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Otello, de Verdi, dans la version de référence, par Toscanini (et dont James Levine a dit qu'elle pouvait "briguer le titre de Plus Grand Enregistrement d'Opéra de Tous Les Temps.")

 

 

[1] Brabantio, le père outré de Desdémona, lui aussi, faisait confiance à ses rêves : « Cette aventure n’est pas en désaccord avec mon rêve ; la croyance à sa réalité m’oppresse déjà. » (I-1)

[2] Excepté Brabantio (encore lui) quand il se demande comment sa fille a pu s'éprendre de « ce qu'elle avait naguère peur de regarder. » (I-3)

PS - Discussion avec Gabriel N. sur FB :

Gabriel N. - Je ne vous suis qu'à moitié sur ce coup-là (les psychanalystes, quelle plaie quand même, quand ils badigeonnent de leur freudisme totalitaire des oeuvres littéraires qui s'en passent très bien). Certes Iago connaît l'ampleur de la blessure narcissique d'Othello et ne se fait pas faute de l'exploiter. Mais le Maure de Venise n'est pas seulement naïf, pervers ou stupide : c'est d'abord un conquérant, comme Macbeth ou Richard III, qui a séduit Desdémone en usant du prestige douteux du soldat et du barbare, et dont partant les conquêtes, territoriales ou amoureuses, sont toujours réversibles (il réagit un peu comme le jeune Bonaparte quand il apprend les infidélités, certes cette fois bien réelles, de Joséphine au retour de la campagne d'Italie). Par ailleurs, il n'est pas du tout impossible qu'Othello ait été effectivement l'amant de la femme de Iago, et que la vengeance de ce dernier soit à mille lieues de la fascination homosexuelle dont se gargarise Sibony (l'énigme de la dernière phrase de Iago serait ainsi en partie levée). De ce point de vue, je ne crois pas que la pièce soit si moderne et éloignée des oeuvres politiques de Shakespeare : dans les failles de l'amour conjugal, se joue aussi un drame de la légitimité. Même si Desdémone est restée fidèle à son époux, la vraisemblance de son adultère n'est pas du tout quelque chose de délirant car Othello est un homme brutal et présomptueux qui sait que les preuves sont peu de choses devant l'évidence de la prise et de la perte. Il est vrai qu'il n'a sans doute jamais aimé sa jeune femme patricienne, mais c'est parce qu'il n'est pas aimable et qu'il le sait ; il sait même que c'est parce qu'il n'est pas aimable qu'il a pu séduire si facilement Desdémone. Iago aussi bien sûr le sait, mais ce dernier ne fait que vérifier par son ignominie la vérité d'un postulat autant psychologique que métaphysique (l'homme est un être qui ne parvient pas à s'aimer parce qu'il ne parvient pas à départager le vrai du faux et qu'il n'a pas d'idées claires et distinctes sur l'essence des choses qui existent en lui comme hors de lui), et ce dernier ruine avec un siècle d'avance les futures conquêtes classiques du rationalisme cartésien. 

Ely I. - Gabriel N.,  un homme brutal qui pensait trouver un havre de paix, effectivement y croit-il vraiment ? Mais peut-on avoir des certitudes dans cette vie et connaître l'essence des choses ? 

Pierre C. - Gabriel N., on n'a pas attendu Freud pour voir de l'homosexualité dans telle ou telle oeuvre de fiction. Et les analyses de Daniel Sibony sont bien plus littéraires et métaphysiques que psychanalytiques. Pour ma part, je considère depuis longtemps que le mythe ou le sacré et la théorie sexuelle ne font qu'un (sacré et sex ayant la même étymologie comme vous savez) : Genèse, Pomme d'or, Oedipe, Cantique des cantiques, etc.

Le trouble sexuel chez Shakespeare est partout et surtout dans le texte lui-même (au contraire de ce qu'on lit chez nos très chastes auteurs français qui ne parlent jamais de chair). Le rêve de Cassio raconté, en fait inventé par Iago, me semble plus que significatif (ce que Iago raconte en fait, c'est que Cassio rêverait d'une femme en l'étreignant lui, Iago !!). La question homosexuelle est donc contenue dans la pièce tout comme celle de la raciale ou de la féministe - mais ce qui m'intéressait était justement de voir comment celles-ci étaient souvent mal posées. Othello n'est pas une pièce antiraciste ni post-féministe - mais plutôt assimilationniste et power girl (la tirade d'Emilia.)

Enfin, je ne suis pas d'accord sur la comparaison d'Othello avec Macbeth ou Richard III et ne vois pas en quoi ce personnage est un "conquérant". Othello, et c'est cela qui me semble la singularité de la pièce, est toute intériorité qu'un mensonge va ravager. Il ne veut rien, il considère qu'il a tout et qu'il vit dans un idéal militaire et conjugal parfait - idéal que son enseigne va faire voler en éclats par le mensonge et la diffamation. Et c'est pourquoi la pièce peut susciter un malaise chez le lecteur ou le spectateur car autant il est difficile de se projeter dans Macbeth ou Richard III, autant il est facile de se reconnaître dans Othello qui incarne toutes les faiblesses psychiques du monde derrière la noblesse d'âme. Combien de gens qui s'estiment honnêtes, purs, moraux, altiers et qui se retrouvent ébranlés au moindre prétexte ? Et c'est là qu'on retrouve La Rochefoucauld ou Nietzsche et même peut-être Hegel avec sa théorie de la belle âme. Othello est une belle âme ravageable.

Ely I. - Son désir de perfection quiétiste est beau, naïf peut-être, mais lui-même ? Est-il autre chose qu'un homme de guerre manichéen et déstabilisé par un grain de sable dans son système ?

Pierre C. - Absolument. En fait, c'est un homme qui ne se connait pas ("qui n'est pas ce qu'il est", comme dirait Iago de lui-même), qui se contente de correspondre à l'idéal qu'il se fait de lui-même et qui n'est en fait qu'une apparence. Et cette apparence vole en éclats au premier grain de sable.

 

TIMON D’ATHÈNES ou le péché de Dieu, le 30 avril 2020

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