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Dom Juan ou la mort de Dieu.

 



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Suite à un excellent article de Charlotte Liébert-Hellman sur Causeur à propos, via Dom Juan, de la liquidation progressive des oeuvres classiques par la Halde et de manière plus générale par notre monde post-moderne qui ne veut plus entendre parler de négatif ni de tragique ni de comique, je remets ce post en ligne - Molière étant sans doute aujourd'hui l'auteur le plus susceptible d'être accusé de discrimination à l'égard des femmes, des vieux, des jeunes, des intellectuels et des Turcs. "Vraiment oui, de la conscience à un Turc !"

 

Est-il bon ? Est-il méchant ? Est-il comique surtout ? A priori, Dom Juan est à mille lieux de provoquer l'hilarité. Il peut fasciner, il peut dégoûter, mais il ne saurait faire rire. La mort rode autour de lui. Le Commandeur est là. Les spectres le suivent. Et à la fin il est emporté dans les flammes de l'enfer - non sans un certain  panache, c'est vrai. Oui, c’est un grand personnage tragique auquel personne ne résiste et que Dieu Lui-même est forcé d’abattre. Comment pourrions-nous nous moquer de lui ?  Il est trop fort, trop beau, trop libre.

Libre ? Plus de vivre ses pulsions que de les combattre, alors. Libre d’être à fond ce qu’il est, libre de se laisser aller à sa nature, libre de réaliser tous ses désirs - mais non d’y résister. Pourquoi y résister d’abord puisqu’il a le titre et la fortune qui lui permettent de faire tout ce qu’il veut ? C’est pourtant par là qu’il est risible. Comme ses frères de scène, Argan, Jourdain, Harpagon, Orgon, Arnolphe, Don Juan est esclave de sa passion et ne peut en sortir. C’est un monomaniaque de la conquête, un coureur invétéré qui a limité toute son existence à l'action de remplir son catalogue. On aime le voir comme un grand amateur du beau sexe alors qu’il n’est qu’un consommateur effréné de chair. Il collectionne les femmes comme on collectionne des films porno. D’autant qu’il passe de femme en femme sans se rendre compte qu’il ne les a pas toutes. Non seulement parce que les événements contrarient sans cesse ses projets mais parce qu'en plus il est tellement volage qu'il suffit qu’une nouvelle créature apparaisse pour qu’il en oublie instantanément la précédente. Et le voilà qui rate toutes ses occasions. C’est cette inconséquence qui le rend profondément ridicule. Ce type qui court après les femmes comme Monsieur Jourdain court après les honneurs ou comme Harpagon court après l’argent n’a pas l’air de comprendre tout à fait ce qui lui arrive. En fait, il est toujours à côté de la plaque. Quand à la fin de la pièce, il se retrouve devant un spectre venu l'exhorter à changer de vie, il ne pige que dalle : « Qui ose tenir ces paroles ? Je crois connaître cette voix », vocifère-t-il sans réaliser que sa dernière heure est arrivée - la réplique la plus drôle de la pièce quand on y pense : Dieu lui parle et il croit que c’est un voisin qui lui fait une farce !

Non, il faut prendre Don Juan pour ce qu’il est, une brute épaisse, un anti-métaphysicien abruti qui n’a pour lui qu’une libido ravageuse et une bravoure libidineuse, une bête sans cesse en rut, sourde et aveugle à tout ce qui ne le contente pas immédiatement. Car, hors les femmes -  et, dans son cas, l’on pourrait dire les femelles - , Don Juan ne sent rien, ne pense rien, ne souffre rien, n’existe pour rien, et rappelle un peu la « tique » de Konrad Lorenz – l’animal qui a le moins de stimuli au monde ! Ainsi de ce séducteur impénitent uniquement stimulé par les femmes, capable de courir le monde et de prendre mille risques pour les conquérir (sinon les violer quand il n’a pas le temps) mais qui, en dehors de cette course permanente à l’assouvissement sensuel, n’a pas de substance propre. Et du coup est incapable d’émouvoir le spectateur.

Insignifiance des échecs.

C’est d’ailleurs la singularité du rôle. Alors qu’on peut « comprendre » Harpagon ou Arnolphe, qu’on peut prendre en pitié Alceste ou Georges Dandin, et que Philaminte ma foi ne nous semble pas si antipathique que cela, Don Juan n’attire sur lui aucune pitié ni aucune compréhension. Certes, on suit ses aventures avec une certaine jubilation, on admire son courage, son énergie, sa bonne humeur, cette faculté qu’il a, surtout, de ne rien ressentir de négatif (j’y reviendrai) mais sans que cette admiration soit jamais suivie ni d’estime ni de respect. Ses « qualités » sont annulées par ses défauts (il est courageux mais devient hypocrite) et ses défauts sont annihilés par le rire – car l’homme qui ne pense qu’à « ça » apparaît à la fin comme une sorte de cocu à l’envers dont le cerveau et le cœur sont trompés en permanence par la bite. Impossible de pleurer pour lui ! Cela est d’une importance capitale  : de tous les personnages dramatiques - j’allais même dire, de tous les personnages de théâtre, de romans ou de films -, le Don Juan de Molière est le seul qui ne suscite en nous l’esquisse d’un soupçon de charité. Et c’est moi qui vous le dis, moi, un pleurnichard qui est toujours prêt à défendre tous les Hitler de la terre ! Moi que l’idée qu’il peut y avoir un enfer empêche de dormir et fait douter de la miséricorde divine ! C’est que j’ai tellement l’impression que les méchants souffrent plus que les gentils. Mais avec Don Juan, je n’ai plus ces délicatesses. Qu’il aille donc en enfer avec sa tronche de bite ! Car non content d’être un méchant qui ne souffre pas, il est en outre inapte à toute intériorisation de lui-même, ce qui pour le lecteur ou le spectateur est impardonnable. C’est un inconscient qui ne suit que ses plaisirs et qui fuit dès qu’il a fini de jouir, un être si scandaleusement élémentaire qu'il n'est affecté par rien. Y compris par les situations et les êtres qui lui échappent - ce qui lui arrive, somme toute, tout au long de la pièce. Si on nous l'a, au début de la pièce, présenté comme un séducteur irrésistible, force est de constater qu’il ne remporte aucun succès féminin lors des cinq actes que dure l’action. Une action qui ne cesse au contraire de comploter contre lui : l’orage qui lui fait rater son « projet », les frères de Don Elvire qui le traquent, la statue du commandeur sur laquelle il tombe et avec qui, comme avec le pauvre, il « s’amuse » un instant, les visites de monsieur Dimanche et de son père qui lui prennent sur son précieux temps sensuel, Elvire enfin dont chaque intervention semble stopper le temps et donc retarder le sien, autant de fâcheux qui n’ont de cesse de l'empêcher de jouir. Sauf que rien ne le neutralise réellement, et mieux, ne le tracasse ou le fâche pour de bon. Dom Juan, et c’est là sa force insolente, n’éprouve pas ses échecs. Tout glisse sur lui et son indifférence souveraine n’est jamais prise en défaut.  Comme il ne vit que dans l'avenir, le présent lui importe peu et le passé, qu'il ait été agréable ou désagréable, est aussitôt oublié. Avec quelle vitesse passe-t-il sur une déception "amoureuse" :

« Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, à te dire vrai, la paysanne [Mathurine] que je viens de quitter répare ce malheur, et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnait le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas que ce cœur m’échappe, et j’y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.  » (II,2)

Mais à peine a-t-il aperçu Charlotte sur la plage qu’il en oublie Mathurine :

« Ah ! ah ! d’où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l’autre ? »

En général, le public rit ici par complaisance envers Don Juan – ah quel grand amoureux des femmes il est quand même ! Alors que ce qui est profondément drôle est la rapidité avec laquelle il change d’avis et d’objet. Il avait en tête une femme mais en voici une autre qui a l’air mieux - et s’il en rencontrait une troisième sur le chemin, eh bien ce serait la bonne ! Sauf qu’à la fin, il n’en a aucune et doit les fuir parce qu’il leur a dit à toutes qu’ils les aimait ! Bref, à force de courir plusieurs lapins à la fois, comme on dit, Don Juan se retrouve Gros Jean comme devant et surtout perd là ses dernières possibilités de conquêtes - car après cette scène, ce seront surtout des hommes qu’il rencontrera sur son chemin, des hommes et des créatures de l'autre monde, tous venus pour l'exhorter à changer de vie, et s'il ne veut pas, pour le liquider.

Les menaces les plus terribles pèsent donc sur cet homme terrible sans que lui s’en rende compte. Et c’est ce décalage entre l’indéniable dimension tragique de son destin et le fait qu’il ne l’appréhende pas du tout comme tel qui le rend profondément comique. La seule allusion qu'il fait à un futur amendement de sa vie n'est qu'une plaisanterie. Ainsi, quand il rentre chez lui souper (après avoir parlé à la statue du Commandeur sans que cela l'ait ému plus que ça), déclare-t-il à Sganarelle :

"Dom Juan se mettant à table : - Sganarelle, il faut songer à s'amender pourtant.

Sganarelle : - Oui-da !

Dom Juan : - Oui, ma foi ! il faut s'amender ; encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons à nous." (IV, 7)

Ni credo ni cogito

Dom Juan est donc bien le personnage comique d'une tragédie : la sienne. C'est pourquoi on ne saurait voir en lui un nihiliste ou même un sataniste. Quand il jette au pauvre son sou « pour l’amour de l’humanité », comme le dit si justement Jacques Guicharnaud qui m’inspire ce post, ce n'est pas du tout afin de blesser l’humanité ou d'insulter Dieu, non, c’est parce que le dialogue avec le pauvre ne l’amuse plus et qu’il est sans doute compliqué de remettre le sou dans sa bourse ou  dans la poche de son gilet et qu’il se fout de perdre un peu d’argent. Un peu comme un enfant gâté pourrait abandonner un jouet qui ne l’intéresse plus à l’enfant pauvre du coin.

En vérité, on ne peut compter sur Don Juan. Impossible d’en faire un libertin à la Sade ou un libérateur à la Nietzsche. Comme le dit encore Guicharnaud, « c’est au moment où Dom Juan est le « pire » qu’il est le plus aveugle, il ne se rend pas compte de l’infinie importance de ce qu’il fait, il rate purement et simplement l’occasion d’être le philosophe, « le libérateur », ou l’Antéchrist, comme on voudra, que certains commentateurs aimeraient voir en lui. » Trop fatigant de faire du prosélytisme athée auprès des autres. Lui a d’autres chattes à fouetter. Et le débat philosophique, ce n'est pas du tout son truc. Aucune rébellion consciente contre l’ordre divin ne l'agite. Aucune volonté d'en découdre avec Dieu ne l'excite. D'une part, il n'y croit pas, d'autre part, ce ne serait qu'une autre perte de temps. Dès lors, impossible de discuter avec lui comme le croit Sganarelle :

« Sganarelle : - Je veux savoir vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ?

Dom Juan : - Laissons cela.

Sganarelle : - C’est-à-dire que non. Et à l’Enfer ?

Dom Juan : - Eh !

Sganarelle : - Tout de même. Et au diable, s’il vous plaît ?

Dom Juan : - Oui, oui.

Sganarelle : - Aussi peu. Ne croyez-vous point l’autre vie ?

Dom Juan : - Ah ! ah ! ah ! » (III, 1)

Eh oui, Sganarelle voulait savoir un peu ses « pensées à fond », c’est là sa profonde erreur, car Don Juan n’a pas de « pensées à fond », c’est là sa « force » anti-dialectique. Aux questions de son valet raisonneur, il ne répond que par interjections insignifiantes et son « oui, oui », irrésistible de drôlerie, n’est ni le oui ni le non francs que l’on attendait. Profondément, Don Juan n'a rien à dire. Quant à la réplique célèbre dont il va se payer le luxe juste après,

« Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit »,

il ne faudrait surtout pas, là aussi, la prendre comme une sorte credo rationaliste affirmé avec orgueil. Cette réponse n’est que la dérobade paresseuse de celui qui ne s’est jamais fatigué à interroger l’univers. Exclusivement occupé de sa satisfaction sensuelle immédiate, Dom Juan expédie les questions théologiques et cosmologiques par le bais des évidences mathématiques les plus élémentaires. Et c’est en ce sens qu’on peut dire avec Guicharnaud, qu’intellectuellement son aventure est la plus décevante possible. Il ne croit en rien, ne cogite rien. Seule sa bite compte. "Ah ! N'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui peut nous donner du plaisir", déclare-t-il gaiement à Sganarelle quand celui-ci le met en garde contre un châtiment qui pourrait un jour le frapper - et qui n'est pas si éloigné de ce que Scapin répond à Sylvestre lorsque celui-ci le prévient des risques qu'il court à accumuler les fourberies : "Ces sortes de périls ne m'ont jamais arrêté, et je hais ces coeurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des choses, n'osent rien entreprendre."

La parole démolie.

Pusillanime, Dom Juan ne l'est certes pas. Et c’est pourquoi, à notre corps défendant, ou plutôt à notre bite défendante, nous ne pouvons nous empêcher de l’admirer. Tout le monde s’accorde à dire qu’un type couvert de femmes est profondément un triste sire, et nous les premiers, mais entre nous, qui ne voudrait pas lui ressembler, à ce triste sire ? Cette facilité qu’il a de séduire et de foutre tout ce qui bouge, n’est-ce pas la nôtre malgré qu’on en ait ? Il faut être honnête. L’art ? La spiritualité ? Tu parles ! Don Juan, c’est comme Rocco Siffredi, on fait semblant de le mépriser alors qu’on rêve d’en avoir une comme la sienne ! Et c'est là encore une de ses forces : Dom Juan est une pulsion qui nous force à réagir pulsionnellement, c'est une brute qui fait de nous des brutes - sauf que lui assume totalement le fait d'en être une alors que nous avons toujours honte de celle qui sommeille en nous.  Hélas ! Notre sagesse, notre bon sens, notre retenue - tout vole en éclats devant lui du fait même que lui-même ne prend pas au sérieux ce bon sens, cette retenue, cette sagesse.

Car plus encore qu'une bite donjuanesque, c'est une parole donjuanesque que nous voudrions avoir - même et surtout en  nous en défendant, cela va de soi. Une parole anti-spermatique qui  comme la sienne pulvériserait le monde et ferait s’effondrer toutes les autres paroles. Une parole qui tuerait le Verbe dans l'oeuf.

C'est que, pour lui, les mots ne sont là que pour mettre en pièces la pseudo-réalité des choses. Car à celui pour qui la morale, le bon sens, la justice, la probité et la noblesse de cœur ne sont qu’un agencement habile de langage, il suffit d’être plus habile dans l’agencement. Dom Juan a le pouvoir de retourner les arguments, rien de plus, mais c’est ce pouvoir qui le rend invincible. Lorsqu’il affirme à son valet que « toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs », il use d’une rhétorique qui exprime moins ce qu’il pense (car il ne pense rien) qu’elle ne détruit la rhétorique « morale » qu'on croyait lui opposer. Dom Juan ne croit pas à ce qu’il dit, sauf que ce qu’il dit l’emporte sur ce que disent les autres. Toute morale, toute théologie n’est qu’une affaire de langage et il suffit de manier le langage mieux que les moralistes et les théologiens pour les dérouter - et les ridiculiser. Ainsi nous fait-il sans cesse tourner en bourrique. Devant lui, nous sommes des Sganarelles, soit des gens qui prennent au sérieux la réalité du Logos. Les uns après les autres, il nous néantise de son anti-verbe sophistique et relativiste. Et comme le dit encore Guicharnaud, « le comique naît de la disproportion entre l’effort de l’un, considérable [qu’il soit celui de Sganarelle, Dom Louis ou Dom Carlos], souligné par la longueur et l’éloquence de sa tirade, et le « zéro » que lui oppose l’autre. »

La seule qui échappe à ce piège est Elmire, héroïne noble entre toutes, qui n’est pas dupe des artifices de Dom Juan. « Ah ! Que vous savez mal vous défendre ! » lui rétorque-t-elle après que celui-ci eut essayé de lui sortir sa « vérité ». C’est elle qui se doit de lui souffler ce qu’il aurait dû lui dire s’il avait vraiment voulu se défendre : « Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi  ? (…) Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m’en donner avis (… ) Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit comme vous êtes. » Au fond, ce que clame Elvire à son ancien amant est  qu'il lui redise ses mensonges - « Tu aurais au moins pu me dire que tu m’aimais ». Or, c’est précisément ce que Dom Juan ne peut pas mais qu'il se fout de ne pas pouvoir. Une fois de plus, ses futures jouissances l'occupent trop pour qu'il songe à légitimer son abandon présent. De toute manière, il ne sera pas humilié plus que ça de ce qu'on lui reproche. En d’autres termes, il ne se soucie pas qu’Elmire lise en lui comme dans un livre ouvert. A la limite, cela l’arrange car il perdra moins de temps à « s’expliquer ». De même face à son père qui vient lui reprocher son existence scandaleuse, il ne cherche pas une minute à se légitimer et se contente d’un « Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler. » Au bout du compte, Dom Juan serait comme une sorte de Tartuffe qui jouerait franc jeu. "Parlez, parlez, parlez tant que vous voudrez, tout cela n’est que de la parlotte, du verbe, et moi je ne crois pas au verbe ! Je ne crois qu’à ce qui me fait bander et jouir, tout le reste est littérature !" Et c’est pourquoi il se vantera devant Sganarelle avec une facilité déconcertante d’être devenu « hypocrite ». En démontrant que la parole peut tromper, c’est-à-dire peut tout dire, il force tous ses adversaires à se rendre compte que leur parole est vaine. Et c’est la raison pour laquelle il faudra une intervention extérieure, surnaturelle, divine, pour le faire taire. Car, comme le dit Guicharnaud,  Dom Juan est sans doute un criminel mais tous les personnages ont tort autour de lui. « L’erreur des personnages en face de lui, c’est de le prendre pour un homme, d’essayer de lui tenir un langage d’homme : ils frôlent alors le ridicule de ceux qui parlent aux chiens. » Ce qui transcende Dom Juan et rend grotesques ses adversaires, c’est son indifférence absolue à l’égard du langage qui n’est jamais que du langage. Personne ne peut le raisonner sans se ridiculiser – Sganarelle le premier. Même Dieu est une bourrique devant lui ! Dans la scène où la statue du Commandeur accepte de venir dîner chez lui, Dom Juan ne cherche même pas à savoir s’il y a « un truc » dans cette affaire. « On pourrait imaginer, dit Guicharnaud, un Dom Juan positiviste qui ferait le tour de la statue pour voir si elle ne dissimule pas quelque machine, si elle ne contient pas quelque prêtre menteur. » Même pas ! Dom Juan se contrefout de savoir s’il s’agit là d’un miracle ou d’une mystification. Il invite la Statue à venir souper,  chez lui, et se casse – laissant la Statue aussi ridicule que n’importe quel autre personnage, aussi ridicule que Monsieur Dimanche !!! Athée jusqu’à l’immaturité, il ne se rend pas compte de « ce qu’il y a d’effrayant dans [cette] invitation, (…) du sacrilège qu’il commet. » Encore une fois, c'est au moment le plus tragique, le plus effrayant, le plus "shakespearien", qu'il est, lui, le plus comique. Dom Juan est le seul personnage qui ose dire à Dieu qui vient de lui apparaître : « C’est ça, va voir là-bas si j’y suis ! »

Dieu vaincu.

Incurieux des hommes, des femmes et de Dieu, Dom Juan retourne donc chez lui bouffer. La seule chose qu'il a retenue de ses déboires est qu'il va être pour lui de plus en plus compliqué de vivre sa vie sans avoir d'ennuis - sans rencontrer de fâcheux à chaque coin de cimetière. Alors il décide de devenir hypocrite. Or le pire est que cette hypocrisie, qui n'est pour lui qu'une fanfaronnade de plus, va polluer le monde. Au moins l'hypocrisie de Tartuffe ne mettait en cause que Tartuffe, alors que celle de Dom Juan, qui fonctionne du reste bien mieux que celle du faux dévôt professionnel, éprouve la vacuité de la société. Dans Tartuffe, personne n'était dupe du traitre sauf Orgon et madame Pernelle, alors que dans Dom Juan, tout le monde y croit, même Sganarelle,  et il faut encore à son maître l'effort de fournir à ce dernier une "explication" : "Quoi ? Tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche était d'accord avec mon coeur ?" Guicharnaud avait raison : Dom Juan est un salaud au milieu d'idiots. Mais ce que fait Molière ici est extrêmement grave car il présente un monde qui ne sait plus faire de distinction entre la vérité et l'apparence. Et c'est en ce sens que sa pièce devient une offensive quasi sadienne contre l'ordre des choses. Dom Juan hypocrite est définitivement plus fort que tout le monde ! L'amoralité sophistique a vaincu l'univers. Il faut insister sur ce point : lorsque Tartuffe se référait au Ciel, le Ciel n'était fondamentalement pas mis en cause, mais lorsque c'est Dom Juan qui le fait, le Ciel perd de sa grandeur - le Ciel paraît subitement tout con ! Et c'est pourquoi Dieu doit intervenir Lui-même - du moins sous la figure du Commandeur - pour liquider une créature qui vient de le battre sur son propre terrain. Car s'Il restait silencieux, c'est Dom Juan qui aurait finalement raison et cela serait la mort de Dieu. Dom Juan, meurtrier de Dieu !

Pour le coup, c'est Sganarelle qui saisit réellement ce qui est en train de se passer entre le Ciel et son maître. Admirable scène quatre de l'acte cinq que je cite en entier :

"Sganarelle : - Monsieur, quel diable de style prenez-vous là ? Ceci est bien pis que le reste, et je vous aimerais bien mieux encore comme vous étiez auparavant. J'espérais toujours de votre salut ; mais c'est maintenant que j'en désespère ; et je crois que le Ciel, qui vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur.

Dom Juan : - Va, va, le Ciel n'est pas si exact que tu penses ; et si toutes les fois que les hommes... [qu'allait-il déclarer et que Molière s'est interdit d'écrire sous peine de risquer pour de bon le bûcher ? - "et si toutes les fois que les hommes ne suivent pas les commandements de Dieu, Dieu devait intervenir, eh bien ce serait la preuve que Dieu a fort mal fait les choses et que sa création est une vraie merde !"]

Sganarelle : - Ah ! Monsieur, c'est le Ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous donne.

Dom Juan : - Si le Ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement, s'il veut que je l'entende."

Parole terrible, parole sacrilège, déicide,  qui met en pièce toute la théologie chrétienne dans la mesure où précisément Dieu, du haut de Son mystère, ne parle jamais clairement aux hommes.  C'est aux hommes de faire l'effort de L'entendre et non à Lui de parler fort. Or ce que fait Dom Juan dans la pièce de Molière est d'obliger Dieu à sortir de son silence, à se faire moins mystérieux.

Et c'est en effet ce qui se passe. Le Commandeur revient, rend l'invitation à Dom Juan (ce qui est à la fois terrifiant et comique : Dieu doit se plier aux conventions des hommes, prendre un "rendez-vous" pour voir Dom Juan -"tu m'as invité, c'est mon tour"), lui prend la main (c'est d'ailleurs Dom Juan qui la lui donne sans broncher), fait son sermon, et le précipite en enfer - le tout, une fois de plus, sans que Dom Juan n'admette ce qui lui arrive. Et sa souffrance finale n'est "que" corporelle et ne s'accompagne d'aucune souffrance spirituelle.  Loin de reconnaître qu'il a Dieu en face de lui, Dom Juan se "contente" de noter la douleur physique qui le saisit, rien de plus :

"O Ciel ! que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah !".

L'interjection "ô ciel" n'implique, à mon avis, aucune prise de conscience du divin - combien d'athées disent "mon dieu" dans la conversation. A la toute dernière seconde de sa vie terrestre, Dom Juan ne réagit donc que par rapport à son corps, à sa matière qui devient un combustible, mais sans faire aucune "annonce" à l'égard de Dieu. Il reste incroyant jusqu'au bout.

Le pire est que l'impression de pollution du monde persiste. Dom Juan a été englouti mais cet engloutissement est une sorte de première atteinte à la puissance de Dieu. Certes, l'ordre du monde semble avoir été rétabli mais, en profondeur, le mal n'est  pas réparé. Les filles resteront séduites, les familles déshonorées, les parents outragés, les femmes mises à mal et le pauvre Sganarelle impayé. Comme le dit superbement Guicharnaud : "la bête a été escamotée, mais le mal est fait, le monde demeure irrémédiablement blessé." Blessé et, ajouterai-je, blasé. Blasé de la soi-disant puissance divine. Outre que l'on peut se demander ce que c'est que ce Dieu qui permet toutes les souffrances des innocents et ne trouve comme solution que d'infliger une souffrance éternelle au coupable, la mort de Dom Juan signifie surtout le début de la mort de Dieu. Car en forçant Dieu à venir le combattre en ce bas monde, et même si Dieu le fait périr, il n'en reste pas moins que Dom Juan aura réussi à Le débouter, fût-ce un instant, de chez Lui. A Le rendre visible, transparent  et,  au final, fort peu ragoûtant. Après cela, comme il l'a dit lui-même avant de périr, le Ciel ne sera en effet plus aussi exact qu'on le croyait. A cause de Dom Juan, Dieu est sorti de ses gonds. Autrement dit, Il a été vaincu un instant - mais un instant qui vaut l'éternité.

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[PS : Nous disions au début de ce post que rien n'affectait Dom Juan et que le seul stimulus de son existence était l'assouvissement immédiat de ses sens. Une réplique nous fait nuancer cette affirmation - celle où Dom Juan avoue sa haine du bonheur des autres. Tout son projet d’aller, au premier acte, séduire une nouvelle dame tient simplement dans le fait que celle-ci a l’air heureuse avec son amant :

« Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre, et faire éclater plus d’amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l’émotion ; j’en fus frappé au cœur et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d’abord de les voir si bien ensemble ; le dépit alarma mes désirs, et me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre cet attachement, dont la délicatesse de mon cœur se tenait offensée. » (I, 2) A développer éventuellement en commentaire.]

[PS 2 : Dom Juan, Stavroguine, Monsieur Ouine, les trois assassins de Dieu de la littérature. Un autre jour, il faudrait s'occuper de leurs points communs et de leurs différences, la principale étant à mon sens dans la bonne santé de Dom Juan qui contraste par rapport aux deux autres, sinistres zombies d'un monde abandonné par Dieu et qui ne sont peut-être pas dénués d'une certaine  capacité d'intériorisation. Stavroguine finit par se tuer, Ouine a "la force" d'avouer qu'il n'est rien. Rien de tel avec Dom Juan dont la singularité première, comme on l'a vu, est de ne se poser aucune question sur lui ou sur les autres, tant il est occupé par ses orgasmes. Contrairement au deux autres, il n'est pas une figure du désespoir - même s'il est désespérant pour les autres - et de fait n'appelle aucune compassion sur lui-même, alors qu'on pent en avoir une, même la plus infime, pour Stavroguine ou pour Ouine. Tout à ses érections, Dom Juan ne souffre jamais, sauf à la fin, et encore est-ce seulement de son corps.  Au contraire, et malgré leurs méfaits, Stavroguine et Ouine, à leur manière, ont souffert de leur désespoir et donc ont pu ne pas être totalement abandonnés. Car quelqu'un qui souffre, même si c'est le pire des hommes, peut encore être sauvé. Alors que Dom Juan en reste toujours à son "Oui, oui" et à son "eh !" et par là même oblige Dieu à agir contre lui. En fait, et j'en aurai terminé aujourd'hui avec mon aberrante théologie, bien hérétique je m'en aperçois de jour en jour, tant que Dieu peut sauver des âmes, Il "vit" encore, mais il suffit qu'Il en perde une pour que ce soit Lui qui se sente perdu. Dans la pièce de Molière, Dom Juan a été plus fort que Dieu en l'obligeant à rompre avec Sa réserve habituelle. Dom Juan a charrié quelque peu l'ordre divin. Alors Dieu a damné Dom Juan et puis S'est suicidé.]

 

 

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Commentaires

  • Lu avec beaucoup d'intérêt. Perception fine du caractère du personnage. Je crois qu'il y a véritablement un rapprochement à faire entre Dom Juan et Sade: l'abolition des principes, des règles, des conventions.

  • Tu sembles fasciné par un imposteur mon cher Pierre, mais comme tu en parles bien !
    Don Juan, grand consommateur de femmes plus qu’amoureux, avide de conquêtes.. violeur, sadique, menteur, tueur.

    Ton texte mériterait être scindé pour être commenté plus attentivement (je ne suis pas une spécialiste, d’autres le feront, je les lirai volontiers).. Pour moi Don Juan n’est pas le séducteur que tu décris sous une forme littéraire dans la première partie, mais une malheureuse victime de son narcissisme à la recherche d’un pouvoir absolu, un provocateur.. La séduction est innée, Don Juan se force.. il n’en a plus du tout. Il séduit pour survivre, ce qui ne manque pas l’entrainer vers la mort..

    Heureusement que Sganarelle est là :

    ‘je crois que deux et deux sont quatre’ dit Don Juam, Sganarelle a cette réplique ‘Votre religion est donc l’arithmétique’… Et ça j’adore !

  • Mi sembra molto interessante. Ci pensavo leggendo Un roman russe del Carrère, piccolo Don Giovanni francese con questa cattività (méchanceté à la française) del Sade, che io non ho mai sopportato. Lei anche è un Francese, senza dubbio, ma il cristianesimo da qualcosa necessario alla Francia, direi: l'amor dolce delle'altro, la malinconia, sopratutto: la nuance et le détail. Il parango con Ouine e Stavroguine e molto interessante anche. Ci penserò più avanti quei giorni sotto la neve.

  • Don Juan est un démoniaque au sens de Kierkegaard, c’est-à-dire quelqu’un qui soutient un rapport avec l’Idée. Il est esclave de sa passion et au fond n’aime pas les femmes, dans la mesure où il passe d’une conquête à l’autre sans chercher à consommer sa victoire, contrairement à Casanova. Il est le modèle du misogyne comme Alceste est le modèle du misanthrope. Il collectionne les femmes mais celles-ci ne sauraient le satisfaire car il soutient un rapport avec l’Idée ; il défie Dieu, d’une manière quelque peu ridicule. Au lieu de se mettre à l’écoute de Dieu, comme le recommande Moïse à son peuple ("Écoute Israël…" Dt 5:1), il voudrait soumettre Dieu à son désir et n’éprouve que son absence. La Parole de Dieu est sans effet pour ceux qui n’écoutent pas.

    L’intervention de Dieu dans la pièce est grotesque, c’est le deus ex machina de la tragédie antique et n’a rien à voir avec le christianisme. Dieu ne sort pas de ses gonds car il est miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, comme dit le psaume. Si Don Juan est vaincu, c’est à cause de l’Adversaire, qui ne tient aucune de ses promesses, car sa bouche est mensonge. Tous les mots du diable sont dévalués.

    Excellente idée, cette méditation sur Don Juan en plein Carême.

  • Ca a de la gueule, cette idée de Dom Juan comique et (justement) va-de-la-gueule...

    Ca me rappelle qu'un metteur en scène de quand-vous-n'étiez-pas-nés lui avait collé en permanence un bouquin dans les mains, histoire de dire comme Sganarelle qu'il parlait "comme un livre", ce qui collerait parfaitement avec son jeune âge et son côté petit marquis (c'est dans le texte aussi : récit du sauvetage par Pierrot). Bref : il en est resté à ses lectures de collégien ; il n'aura rien vécu, rien senti, rien compris, et mourra sans connaître l'amour (le cauchemar houellebecquien par excellence), car la juste punition de qui n'aime pas n'est autre que l'absence d'amour elle-même.

    Car DoM Juan (celui-là, avec un M) n'aime pas.

    Il ne baise pas, il baratine : dans la pièce elle-même, il n'y en a qu'une qu'il ait "eue", et dans tous les sens du terme ; ô ironie, c'est sa femme (une de, du moins ; oui, je sais bien, il est l' "épouseur à toutes mains", mais enfin, "il ne se sert pas d'autres pièges"), qui plus est, un ange de pureté qui sort du couvent et finit par y retourner.

    Il ne jouit pas, il bande : "ne songeons qu'à ce qui nous peut donner du plaisir"... Toute la finesse de l'ironie moliéresque est dans ce verbe, POUVOIR. Les femmes pourraient bien... mais elles n'en feront rien. Et lui voudrait bien, mais il ne peut point. A moins qu'il ne veuille point...?

    Il ne drague pas, il glande : comme vous l'avez bien dit, les femmes lui tombent dessus. Jamais au bon moment, et il ne sait plus comment s'en débarrasser.

    Et pour clore ce triste bilan, la seule fois qu'il paraît un tout petit peu vraiment tenté, c'est parce qu' "elle" est à un autre (le thème classique de la jalousie qui a éjoui cent analystes dans la ligne "en fait il est homo par procuration", mais passons : l'envie, péché capital, n'a pas de sexe.)

    De là à rappeler que la seule caution de son épouvantable et merveilleuse réputation de séducteur, c'est ce vantard de Sganarelle, toujours prêt à en rajouter dans le pire ou dans le meilleur...

    Sganarelle qui a le premier et le dernier mot de la pièce, Sganarelle que jouait Molière...

    Dom Juan, marionnette ...? Non pas "Poupée de Dieu" comme se qualifiait superbement Nijinsky, mais jouet du néant et d'un valet diabolique comme la sottise.

    A voir...

    Parce qu'une fois remis de la séduction que dégagent vos propos, on se prend à relire et réfléchir, et qu'on se retrouve devant la pièce comme elle est : un tissu de contradictions. Une rhapsodie cousue à la hâte, pour des raisons alimentaires (l'affaire Tartuffe), à partir des indémodables sujets espagnols baroques, et Dieu (tiens, moi aussi) sait qu'elle est baroque cette pièce, décourageante pour ce qu'on n'appelait pas encore les petits budgets, avec ses changements de décor et ses effets spéciaux !

    Tout se passe comme si l'auteur-directeur avait gardé le canevas (il savait faire ça) et fourré dedans, quand ça le démangeait, ses rages subites : la médecine impuissante, l'hypocrisie triomphante... mais aussi ses morceaux de bravoure (et vazydon que je te colle un paysan bête brute en amour, ça plaira au parterre parisien, déjà prétentieux ça remonte loin!)

    (Au passage : ce n'est de personne que rit le public dans les scènes de bravoure, j'allais dire le trio puis le quatuor, à fond paysan : c'est de la situation, comme l'indique leur nom. Quand tout le monde a tout faux c'est très rigolo, demandez à Feydeau...)

    Voilà pourquoi votre fille est muette et les critiques perplexes, d'autant que le texte officiel de la pièce est une reconstruction sans doute imparfaite.

    De là, donc, contradictions (il croit/ne croit pas, il raisonne/ne raisonne pas, il est touché/ne l'est pas, il provoque... etc.)

    De là aussi et surtout, les contaminations, qui sont redoutables, par les textes antérieurs, postérieurs, et principalement par le royal texte de Da Ponte.

    Car c'est chez lui que DoN Giovanni possède, brutalise et même pire (Dom Juan ne viole que... les lois, la dernière réplique de la pièce en fait foi) ; chez lui qu'il a du courage (l'autre ne cesse de se débiner, dès sa première appartition qui annonce ses aplatissements futurs - il faut que son père soit sorti pour qu'il lâche "mourez donc le plus tôt que vous pourrez", on ne sait jamais, une baffe, pardon un soufflet est vite arrivé) ; chez lui enfin qu'on mange moins et boit mieux.

    Rien d'étonnant : Da Ponte avait connu Casanova. "Il cazzo" comme dit l'autre, "la bite", peut-être mais aussi le coeur et surtout la vie et l'amour. Quelqu'un qui en avait (des femmes et du reste), pleurait de les perdre, riait de les avoir, jouissait d'elles et avec elles. Chez Molière, le triste sire affirme non sans aplomb la primauté de l'acte sur la parole : il parle du néant de la parole, pardi, il n'a pas de parole (et ose se targuer d'honneur)... mais à quoi bon s'acharner sur le fantoche quand l'homme a existé, bon ou mauvais (et me revoici à votre point de départ).

    Où voulais-je en venir ? Je ne sais, mais où j'en suis c'est : il n'y a pas de sens à Dom Juan, ni l'homme ni la pièce. C'est de l'excellent show-business.

    Patrice, quoi de neuf ? Ben, Mo...zart !

    PS : accordons le bénéfice du doute, bien théâtral, à sa réaction lorsque sort du plateau, de sa vie et du monde la magnifique Elmire : il a failli se faire... sauver (sur terre ou dans les cieux, qu'importe).

  • "il n'y a pas de sens à Dom Juan, ni l'homme ni la pièce. C'est de l'excellent show-business"

    Un show business qui marche depuis trois-cent ans, c'est peut-être qu'il parle de choses plus éternelles que la mode de l'époque non ? Et penser sérieusement qu'une oeuvre aussi populaire de Dom Juan n'a pas de sens, c'est un peu se foutre de la gueule du monde et prouver qu'on se fout complètement de la littérature - car les oeuvres qui n'ont pas de sens n'en sont pas et disparaissent aussitôt après avoir été consommées, non ? Ce que je ne saurais concevoir de vous. Pour autant ne m'étonne pas la propension d'un esprit tordu comme le vôtre, tordu à force d'être virginal, qui ne voit, qui ne peut voir, dans cette pièce qu' "un tissu de contradictions", alors que plus on la relit, plus on s'aperçoit au contraire de son extraordinaire cohérence tragi-comique (et qu'un Jean Vilar a parfaitement vu dans sa fameuse production des années cinquantes). Et puis franchement, ramener la composition de cette pièce à des raisons alimentaires, c'est un peu moyen, vous ne trouvez pas ? Certes, Molière a écrit Dom Juan à la hâte mais dans un état de rage et de violence qu'il n'atteindra d'ailleurs plus jamais après. Et c'est ce qui donne à ce texte sa puissance négative et dévastatrice qui fait précisément exploser ces apparentes contradictions. Dom Juan se lit clairement comme une atteinte, sinon une offense, aux lois des hommes et à l'ordre divin. C'était tellement clair d'ailleurs pour les gens de l'époque qu'il faudra attendre des décennies pour que la pièce soit reprise en France.
    A moins, ce qui du reste ne m'étonnerait pas vous connaissant, que vous ne puissiez pas ontologiquement, épidermiquement, supporter cette pièce et par là-même que vous ne puissiez y voir que des "contradictions".

  • Moi je l'aime beaucoup, Dom Juan. Il est léger, amusant, il vous baise sans manières puis il vous laisse en paix. Ah oui il a un petit problème métaphysique, mais bon, c'est le sien, après tout. Je n'ai jamais compris pourquoi on ne l'aimait pas, surtout les femmes, pour qui il est "tout bénef" ! (et pourquoi pas profiter du valet par la même occasion ?) Un homme qui vous divertit sans s'apesantir. Je le trouve très courageux, en vérité, de fuir avec tant de constance la lourdeur. Dom Juan est une putain, c'est très bien. Il se donne même au Commandeur, et pourtant Jésus l'aime.

  • "Dom Juan se lit clairement comme une atteinte, sinon une offense, aux lois des hommes et à l'ordre divin" ... j'aime bien cette affirmation, elle développe la mienne (trop succincte) quant au lien entre Dom Juan et Sade: l'être surmoîque fort des institutions tout en les combattant au nom de la loi naturelle, la Nature.

    Et dire la "triste histoire" de Dom Juan parce qu'il bande mais je jouit pas, c'est préférer la défaite, la mort, Thanatos, à la pulsion vivante. Je ne sais plus qui a dit que l'écriture était bandée, sous tension, mais si Molière n'écrivait pas Dom Juan fébrilement avec sa queue en tête, du moins a-t-il écrit avec l'urgence de la faim, de l'avidité.

  • Mais Alina, votre Dom Juan n'est-il pas plus celui de vos rêves que celui de Molière ? Et où voyez-vous que Jésus l'aime - hypothèse qui d'ailleurs me conviendrait fort ?

    Certes, Kate, Dom Juan est une atteinte à l'ordre divin, mais plus la pièce que le personnage si j'ose dire, celui-ci brillant, comme j'ai essayé de le montrer, par sa vacuité, son inconscience et le total décalage qu'il a avec son destin.

    Merci en tous cas de vos commentaires...

    (Patrice, je n'ai pas mis le vôtre car entre temps j'ai corrigé le mien)

  • Mais Pierre, bien sûr que je parle du Dom Juan de Molière. Pardonnez-moi, je pense si vite que je parle par raccourcis. Je la refais : les femmes pour ce Dom Juan de Molière bien entendu, n'ont ni plus ni moins de substance que les hommes pour une putain, elles font nombre, voilà. D'ailleurs je trouve très beau qu'il croie aux chiffres, c'est toute la différence avec votre lecture chez Pierre, vous vous croyez beaucoup aux lettres, moi aussi mais pour moi elles sont des chiffres. Bref, pas du tout vaine, sa vacuité, très profonde, mais je ne vais pas vous écrire un essai ici sur la question, je n'ai pas votre courage pour développer. Dom Juan est une putain, donc Jésus l'aime, lui qui aime Marie-Madeleine, vous voyez ?

    Kate, j'apprécie votre "il bande mais je jouit pas". Je vous dis, les lettres sont chiffrées...

  • Ah oui alors je vois, rires... Dom Juan-Marie-Madeleine-Jésus... Mais sans vouloir vous contrarier, chère Alina, et encore moins faire le pédant, les chiffres, ou le catalogue, c'est plutôt dans Mozart qu'on l'entend... Par ailleurs, Dom Juan, ni chez Molière ni chez Mozart, n'emporte de succès féminin (même si lui y croit dur comme fer que ça va encore marcher, comme dans le célèbre "air de champagne" dans l'opéra). Son âge d'or, ses conquêtes fabuleuses, c'est du passé. On les évoque, mais on ne les confirmera pas bien au contraire, le malheureux Dom Juan allant de débâcle en débâcle.
    Mais ce que vous dites est intéressant car il est le signe que Dom Juan reste pour certains, dont vous, le héros positif, surhumain et joyeux que Molière et Mozart ont tenté précisément d'altérer. Votre Dom Juan est un Dom Juan d'avant le ré mineur de l'ouverture de l'opéra, si j'ose dire.

    Pour l'heure, je reste avec vous car quand j'ai reçu votre commentaire, j'étais en train de visionner votre Apostrophe :

    http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&from=fulltext&full=alina+reyes&num_notice=1&total_notices=1

    Quant à votre Rûmi,

    http://amainsnues.hautetfort.com/archive/2007/03/23/et-moi-je-te-ferai-tourner-serpent-fatigue-sur-toi-meme-ecou.html,

    c'est l'une de vos plus belles pâtes et pattes !

  • Ca fatigue, la petite guerre...
    Mon dernier PS était complètement foireux.
    Mais pourrais-je l'effacer que je le laisserais. C'est ma manière...

  • Rire !
    Je savais bien un peu que les blogs, c'était le plus souvent "pas du jeu" et "de la triche", mais vous retrouver là-dedans jusque là, ça me la coupe (la parole... vraie).
    A partir de ce point critique où l'on trafique sur le mode "pouf pouf j'ai rien dit je recommence", aucune réponse n'est plus possible.

    Alors, une seule remarque : avant de rectifier votre propos hâtif pour pouvoir rectifier le mien rapide (vous m'avez toujours accordé cela, entre autres qualités plus mercuriennes que virginales : la rapidité), vous pouviez quand même sacrifier une minute pour relire mon précédent commentaire, celui que vous ne censurez pas - celui où je disais la rage de Molière, précisément. Coupez-moi si vous voulez, mais sans me piller !
    (Quant à la cohérence de la pièce... eh bien, dans ma grande patience je vais lire et relire votre texte, peut-être dans quelques mois ou années je l'y trouverai?)

    Patrice, coupé mais pas châtré

    PS1 : Alina, c'est bien dommage mais vous avez perdu dans l'affaire le joli mot de Byron qui vous aurait peut-être plu.
    PS2 : Kate, vous êtes bien mignonne mais ce n'est pas Alina qui a écrit "Don Juan bande mais ne jouit pas", c'est moi. Eh oui, faut suivre...

  • Et dans cette mini guéguerre, j'en ai oublié moi de remercier et JLK et Sébastien et ma chère Dame surtout qui ont été avec Kate les toutes premières interventions - c'est toujours comme ça, on néglige ceux qui ne vous contrarient pas et qui vous aiment et on on fonce tête baissée dans ceux qui vous emmerdent (Alina, je ne dis pas ça pour vous bien au contraire...) mais ça devient compliqué à gérer ces histoires et ça donne envie de fuir, tiens, comme Dom Juan !

  • Vous citez vous-même, Pierre, son "deux et deux sont quatre, quatre et quatre sont huit". Mozart a fait chanter les mille e tre, Pasolini dit "Théorème" - je sais, pas à propos de don Juan mais on en revient à la logique et à la démonstration arithmétiques.
    Se vouer aux chiffres c'est se vouer au zéro, pas de "héros positif" là-dedans, mais un saint peut-être, un soleil à la fois noir et or, comme Antigone. Et la constante c'est que toute la société finit par se retourner contre lui, à mon sens le Commandeur c'est la Loi et non Dieu, on pourrait convoquer Kafka aussi pour en parler, il sait ça. Il est là, bondissant, il réveille les bien-pensantes et les bien-pensants, vite pressés de revenir à leur place assise.
    Merci pour ce sujet qui touche tout le monde à vif !

  • Vous avez le don des ellipses Alina et je dois bien avouer que votre sens poétique me laisse sur le chemin... Quel rapport entre le "deux et deux sont quatre" et le mille e tre s'il vous plaît ? Oui bon, en même temps, je vois ce que vous voulez dire, mais bon,quoi.

    Cela dit, vous avez raison : Dom Juan énerve tout le monde et l'on se retrouve toutes et tous, qu'on l'aime, qu'on le déteste ou qu'on le trouve contradictoire, comme des glands autour de lui, qui Sganarelle, qui Pierrot, qui Dom Carlos, qui Dom Louis, qui Elvire....

    Qui est Dom Juan finalement ? Un salaud ? Un inconscient ? Un saint ? Une pute sacrée ? Un imposteur ? Un surhomme ? Un connard ? Un nihiliste ? Un chrétien amoral ? Une bite humaine ? Un impuissant ? Un gay ? Un triste ? Un enfant gâté ? Un enfant martyr ? Une gonzesse ? Un type qui nous fait tous tourner en bourrique en tous cas...

  • Petite précision tout de même: le zéro n'a pas grand chose à voir avec l' arithmétique, ni le "positif/négatif" d'ailleurs. Les chiffres que vous évoquez dans la suite du zéro à neuf (0123456789) ne sont que prétexte aux nombres, équivalences algébriques et autres carrés magiques venus de l'Orient indien ...

    Alina, il ne faut pas faire des réductions sous le couvert d'une poésie toute personnelle (qui est légitime, particulière et idéaliste). Les Anciens n'utilisaient que des valeurs calculables par les petits cailloux, les fractions et les irrationnels (rien à voir avec la soupe psychomachinchose oedipienne...). Ils cherchaient les rapports harmoniques des médiétés pour extraire des distances porteuses de forme et de son: la beauté se vérifiait (la beauté n'a rien à voir avec le relatif du goût et de l'opinion: elle était canonique car seul le canon produit de la civilisation, seule la règle donne l'or sonnant et raisonnant). Les chrétiens des débuts ( des juifs ) refusaient l'utilisation des irrationnels. Ils n'aimaient pas que l'on "ouvre l'infini" de la matière. Pour eux tout commençait par le Un et nul ne pouvait "briser" l'unité du monde ( la vision atomiste d' Epicure n'était pas en odeur de sainteté)... La métaphysique des nombres mérite respect. Les traditions ne sont pas des "idées valises" que l'on emporte dans tous les voyages imaginatifs. Elles sont racines, chair et sang.

    "D'ailleurs je trouve très beau qu'il croie aux chiffres, c'est toute la différence avec votre lecture chez Pierre, vous vous croyez beaucoup aux lettres, moi aussi mais pour moi elles sont des chiffres. Bref, pas du tout vaine, sa vacuité, très profonde, mais je ne vais pas vous écrire un essai ici sur la question, je n'ai pas votre courage pour développer."

    Ce qui est fort dommage car vous évoquez là la grande blessure du monde...

    Vous évoquez les chiffres (nombres?) et les lettres ( signe, son, symbole, combinaisons ?): une approche "guématrique" et "arithmologique"de la langue française me semble un peu imprudente si l'on pose le problème dans son entièreté. Admettre une "guématrie révélée", c'est admettre qu'une langue incarne cette transcendance véritablement (c'est un acte de foi que de l' affirmer et non une brillante spéculation "philosophico-ésotérico-elliptique"). Le français moderne n' est pas de cette nature me semble-t-il. Le Dieu des "poètes" (Dante etc...) n'est pas celui des "prophètes" (Moïse...). Il ne le sera jamais. La littérature n'est pas religion. Le lieu du profane n'est pas le lieu du sacré. La femme n'est pas l'homme, l'impair le pair...

    Mais nous sommes dans une époque confuse d'amalgame, n'est-ce pas?

    Cela dit, j'aime bien les crèpes au miel forestier. (sourire)

    Pour le reste, Montalte, étant comme vous un adorateur de Mozart et Rubens, je vous salue.

  • Mille e tre c'est une façon de dire l'infini, nous sommes d'accord, je suppose ? Deux et deux quatre, quatre et quatre huit... c'est aussi sans fin... un peu comme quand on dit "7 nuits" ou bien, puisque vous parliez de mon Rûmî, quand on compte six et six douze, douze et douze vingt-quatre, vingt-quatre et vingt-quatre quarante-huit, quarante-huit et quarante-huit quatre-vingt seize... dans un autre livre j'ai monté une combinaison infinie à partir de quatre-vingt portes, un autre comprend vingt-quatre chapitres aux noms des lettres de l'alphabet grec, dans deux autres l'histoire tourne autour du chiffre huit, etc, etc. Vous avez dit le mot exact, ellipses, je ne crois pas qu'on comprenne ça avec la raison, il faut se faire autiste pour saisir ça vite, mais c'est comme ça que je comprends Dom Juan.

    Une année je l'ai vu monté par Jacques Lassalle à la Comédie Française, à la fin il le fait avaler par une fosse, et ça me rappelait Kafka et sa fosse de Babel, la Loi c'est la lettre mais l'Esprit c'est le chiffre, je sais, c'est encore elliptique, je ne vais pas chercher à vous démontrer ça, juste vous dire mon impression, évoquer ça dans cette histoire, la langue qui parle en chiffres, et le temps qui s'annule.

  • Oh je ne vous avais pas vu, Mr "Article de la Wikipédia"... Inutile de vous interposer, je ne vais pas vous le manger, votre Montalte...

    Merci encore pour la conversation, Pierre.

  • Encore un mot... Comme nous tous je suis très sensible sur cette question de Dom Juan, d'aussi loin qu'il me souvienne je l'ai toujours défendu, lui, et il me semble que la grande erreur c'est de ne pas s'en prendre plutôt à ce Commandeur qui le fout dans le trou.
    C'est pourquoi j'essaie de faire la Fantômette, la Don Quichette (entre compatriotes...), je veux le rétablir, lui, et que l'autre morveux qui se permet de le juger soit rendu à ce qu'il est, une matière lourdingue, d'où ne jaillit pas la moindre source de joie.

  • Eh bé, on en aura lu des énormités...
    Jean-Baptiste doit s'en retourner dans son éternité.

    Patrice, "qui se sent morveux, qu'il se mouche"
    (Exercice d'école élémentaire : mettre cette phrase 1/au féminin, 2/au vieillard, 3/... les malins - dont ma Dame - auront deviné)

    PS : "on néglige ceux qui ne vous contrarient pas et qui vous aiment et on on fonce tête baissée dans ceux qui vous emmerdent"... C'est réjouissant, et j'y reviens : définissez "amour" ? Art de ne pas contrarier ?

    PS2 : la phrase de Byron que vous manquâtes, Alina à la plume bien taillée, était "depuis Hélène de Troie, personne n'a été autant enlevé que moi". Je vous la donne pour l'amour de la femellattitude.

  • Patrice: j'avais bien suivi le fil des commentaires et les extraits que j'en ai pris ne provenaient pas que d'une seule source. Sans rancune ni offense.

    Montalte: j'aime bien cette question - qui me paraît quelque peu "affolée" - sur l'identité de Dom Juan. N'est-il pas qui on veut qu'il soit? Comme tout personnage de théâtre ou de cinéma, n'est-il pas celui sur et contre lequel on projette ce que l'on veut?

  • Canevas pour un nouvel impromptu de servailles :

    Kate (lape suçant) :
    Il bande mais je jouit pas...

    Alina (l'oeil perçant) :
    Kate, j'apprécie votre "il bande mais je jouit pas".

    Patrice (la tête ailleurs) :
    Kate, vous êtes bien mignonne mais ce n'est pas Alina qui a écrit "Don Juan bande mais ne jouit pas", c'est moi. Eh oui, faut suivre...

    Patrice (revenu de le Lune à la Terre) :
    Mon dernier PS était complètement foireux.

    Kate (mignonne kapatousuivi) :
    Patrice: j'avais bien suivi le fil des commentaires et les extraits que j'en ai pris ne provenaient pas que d'une seule source.

    Patrice, excusez les phôtes de ...

    PS off explicatif : comme "ça ne veut pas rien dire", j'aime assez qu'on lise.

  • LES COMMENTAIRES 2009 COMMENCENT ICI.

  • J'aime beaucoup ce texte, quoique je ne sois vraiment pas d'accord avec vous sur bien des points.

  • Vaut-il mieux être Dom Juan ou Ninon de Lenclos ?

  • Comme dab, j'adhère à votre lecture de Don Juan, Montalte.
    Je suis d'autant plus bon public que j'en connais un que le Commandeur n'a pas encore contacté, malgrè mes efforts et mes supplications, ou qui, s'il l'a fait, n'a encore pas été entendu. Cette vision m'a désespéré ; j'ai tenté d'interpréter ses attitudes par tous les moyens dont je disposais, pour finalement en arriver à la conclusion que la bite pouvait bien tenir lieu de motivation suprême et se passer de toute autre considération. Votre texte me permet de jeter définitivement l'éponge. Oui, l'absence totale de métaphysique existe parfois plus chez certains individus que chez certains animaux de compagnie. C'est même l'apanage de l'homme et une grande part de sa misère.
    Quand Jean-Pierre Changeux déclare (en gros) que l'esprit n'existe pas ou quand un autre (que vous aimez pourtant bien) parle de mimétisme je ne lis rien autre que la désespérance monstrueuse dans laquelle ces beaux esprits (qui n'existent donc pas) veulent nous confiner. Don Juan est désespérant et fidèle à mes habitudes je ne verrais là qu'une figure littéraire, dont le trait est forcé, les gestes et les inflexions vocales amplifiés pour que le spectateur du fond de la salle comprenne bien, s'il ne se référait à une réalité psychologique ordinaire qui, exacerbée, prend une allure surhumaine.
    Que comprendre d'ailleurs dans ce slogan lu sur une pancarte de manifestant :" Je ne veux pas gagner plus je veux que d'autres gagnent moins ?", si ce n'est, entre autres, le désir de détruire un symbole fondamentalement oppressif ? Celui de la puissance financière érigée en système. Or ce symbole n'a de valeur qu'à la seule condition qu'on y adhère ! Don Juan ne tire donc sa force et sa puissance que de l'universalité de ce qu'il représente et qui dépasse largement le stade de la puissance sexuelle. L'homme qui peut posséder TOUTES les femmes, peut posséder la MIENNE, me réduire à rien et me conduire au suicide. Son pouvoir est total et fait de lui l'égal de Dieu. C'est le séducteur absolu. Celui qui ne vous laissera même pas les yeux pour pleurer. Ce pouvoir est universel et traverse les siècles et les époques. Sans porter de jugement hatif, il me semble l'avoir senti dans la mort de Bérégovoy et dans celle de certains proches du pouvoir de cette époque-là où le roi bénéficiait d'un tel pouvoir qu'il pouvait d'un "geste" faire basculer son adversaire ou pire son ami dans le néant de l'auto-dépréciation et le conduire au suicide.
    Tel est le pouvoir dévastateur de Don Juan.
    Il me semble avoir assisté antan à une traduction gaucharde du mythe : Don Juan pulvérise l'ancienne morale et incarne l'homme à venir enfin libéré des nippes du conservatisme... La lecture standard, creuse et idiote.
    A cellle-là je préfère évidemment la vôtre.
    Celle d'Alina : "Il me baise et me fout la paix" ma parait un peu simpliste, car Don Juan, s'il "fout" quelque chose, quelque part, ne "fout" jamais la paix. Surtout pas la paix.
    Don Juan est véritablement le serpent originel.
    Don Juan bande encore.

  • Dieu peut-il être vaincu? ou plutôt accepte-il de se montrer comme tel? Donc pousse t-il sa bonté et son amour envers les hommes jusqu'à se montrer moins fort que sa propre créature? il faut croire que oui puisque sa miséricorde est infinie...

    Voilà qui est très perturbant.

  • pourquoi voir toujours Dieu comme amour bonté etc...c'est insupportable.

    Dieu est le MAL.

    Dieu jouit de mon malheur, de ma pauvre agonie de minable.

    Dieu me sourit dans mes supplications, il ne comprend ou ne se souvient pas.

    Il est par delà le bien et le mal (sicx).

    C'est un enfant, un animal bourru, il est trop léger et je suis bien trop lourd pour lui.

  • Cher Pétrus, quel prétentieux vous êtes ! "Don Juan est désespérant et fidèle à mes habitudes "

    Belle Emeraldias, à vrai dire, c'est le boulet Boulard qui répond sans le savoir à votre question. Mais cela mérite, comme avec le pape, quelques explications.

    Pour moi, Dieu est miséricorde absolue, bonté totale, pardon infini. Comme je l'ai dit ailleurs, il ne faut pas compter sur Dieu pour aller en enfer. Dieu fait tout pour nous sauver de l'enfer et certains d'entre nous font tout pour y aller. Ceux qui y vont "lâchent" Dieu, pourrait-on dire, et s'en trouvent au fond ravis. Car l'enfer est autant le lieu des tourments éternels que le lieu du ravissement mauvais et éternel de la haine de Dieu. En enfer, les damnés jouissent de leur haine de Dieu. C'est pourquoi ils se damnent à chaque instant et ne peuvent en sortir, malgré la volonté de Dieu. Dès lors, on peut considérer que Don Juan, même s'il souffre mille morts, préfère brûler de sa haine de Dieu que brûler de l'amour de Dieu pour lui.

    Mais alors le commandeur ? La punition ? La morale ? Eh voilà qui est intéressant.

    A vrai dire, j'ai longtemps pensé comme Boulard que Dieu était un bourreau qui non content d'avoir infligé la vie à l'homme lui infligeait en plus la vie éternelle. Aux souffrances finies s'ajoutaient donc les souffrances infinies. Dieu s'acharnait sur nous durant notre vie et durant notre mort. Nous étions punis d'avoir été punis. Et nous ne pouvions que souffrir, souffrir, souffrir, pendant que lui se branlait de nos malheurs. J'avais écrit ça dans mon premier texte sur Bernanos.

    Mais entre temps, je me convertis, je lus Kierkegaard, Girard, Chesterton, et même Leibniz, Rémi Brague, et je me rendis compte au fil des années que le dieu bourreau, le dieu père fouettard, le dieu sadique, n'était au fond qu'une idole entre toutes. Cétait le dieu de Sade et de Bunuel... et du Molière de Don Juan. C'était le dieu fantasmé des hommes qui le cherchent en gémissant ou le rejettent en bavant. Ce n'était en tous cas pas le Dieu de Jésus-Christ.

    Comment le dire clairement ? Avec le personnage du Commandeur, Molière et Mozart s'inscrivent dans une dimension très séculaire, juridique, morale, du christianisme. Celle qui dit que Dieu vient châtier les méchants, et qui est pour bcp de gens, croyants ou non, la seule valable car "méritocrate", "dure mais juste", rassurante pour l'équité. Cette dimension censée faire peur aux méchants et plaisir aux bons (saleté de bons qui aiment punir les méchants) fait sans nulle doute partie du christianisme social, et plus généralement, d'une propension légitime de l'humanité à la justice éternelle. Pour le dire vite, on n'imagine pas Adolf Hitler au paradis ! Et on a besoin de l'enfer pour croire à une justice divine. Sauf qu'il me semble que cette justice divine est en ce qui concerne l'enfer une justice bien humaine. L'enfer, c'est la sécurité des gentils, si vous voulez.

    Molière et Mozart envoient donc Don Juan en enfer, mais Pierre Jean Jouve qui a écrit le plus beau texte sur Don Giovanni ose affirmer dans une eschatologie plus orthodoxe qu'hérétique que l'on peut peut-être imaginer une réconciliation du commandeur et de Don Juan, comme on peut peut-être imaginer une réconciliation de Judas et de Jésus. Le paradis peut-il être paradis sans que tous les enfants de Dieu y soient réunis ? La-dessus, je sens les choses un peu comme Emir Kusturica à la fin d'Underground. A la fin, les méchants ont demandé pardon aux gentils et les gentils ont accueilli les méchants sur leur terre - et cette fin d'Underground est pour moi la plus belle fin du monde. Au fond, je crois ce que chantait Michel Jonaz, "nous irons tous au paradis". Et l'enfer ne saurait être en fin de compte qu'un gigantesque purgatoire....

    Le purgatoire - le plus beau dogme de l'Eglise, et ma partie préférée dans Dante.

    Cela répond-il à votre très légitime question et à celle du cher JB sans qui mes textes ne seraient pas ceux qu'ils sont ? Dans un cadre moral, judiciaire, humain, Don Juan ne peut aller qu'en enfer, mais dans un cadre divin, christique, marial, angélique... peut-être pas, sans doute pas.

    Ces deux cadres, je crois que tout chrétien les a en lui. Nous irons tous au paradis, mais nous tremblons quand nous voyons la dernière scène de la pièce (archi-géniale, faut-il le répéter ?) de la pièce de Molière et peut-être encore plus l'avant-dernière scène de Don Giovanni - les mesures les plus éblouissantes de toute la musique occidentale....

  • .... N'est-ce pas Polnareff qui chantait "Nous irons tous au paradis, même moi..." ?
    Ehhh ! Je ne suis pas prétentieux, Montalte !

  • Comme vous l'expliquez très précisément, dom Juan est prisonnier, non des objets qu'il consommerait (de manière illimitée), mais du désir de consommation illimitée, comme les enfants de l'hyper-modernité... lesquels, même lorsqu'ils n'obtiennent pas tous les objets possédables, sont conditionnés à désirer sans fin. Certains en arrivent à oublier tout le reste, jusqu'à l'imago de leurs parents.
    Un dom Juan hypocrite serait fatalement contraint de mettre des bornes à son désir frénétique, non ? De même que l'enfant qui se plie hypocritement à l'autorité finit par acquérir quelques rudiments de civilisation.
    Dom Juan, décidant d'afficher les signes extérieurs de la conversion, ne peut-il pas être rapproché de l'homme qui, selon Pascal, commence par faire les gestes de la prière et finit par se convertir réellement, sincèrement ? Pourquoi un dom Juan hypocrite serait-il pire que le dom Juan inconscient, jouisseur et emprisonné dans le présent pur de ses sens ? Un dom Juan faux dévot mais qui se met à aller à la messe, c'est un dom Juan qui risque de se convertir réellement ; qui, statistiquement, a plus de chances de se convertir réellement que le dom Juan viveur reconnu, lequel est prisonnier non seulement de ses sens mais aussi de l'image que les autres ont de lui.
    Dom Juan : enfant gâté égoïste, misérable mais pas incurable, ou adulte autiste ? On voit bien qu'il ne tire aucune leçon de ce qui lui arrive...

  • @Montalte :Tout ce que vous décrivez n'existe que si vous posez le concept "Dieu".

    En dehors du concept il n'y a rien, pas même le misérable athéisme.

    Ne m'imputez pas des idées qui me sont étrangères.

    C'est plus amusant de prendre l'idée "Dieu" et se qu'elle charrie à contre-pied.

    C'est tout, et vous ne pouvez rien attendre de plus de la part d'un boulet.

  • C'est plus amusant mais ce n'est guère orthodoxe, et au bout du compte ce n'est pas amusant - même pour un boulet.

    Cher Lorrain, pour le coup, vous seriez plus pascalien que Pascal. Don Juan hypocrite se retrouverait donc malgré lui sur le chemin de la foi ? C'est une hypothèse séduisante mais fort improbable au vu de la pièce. Et chez Molière, l'hypocrite ne se corrige pas bien au contraire (cf Tartuffe). Bien à vous.

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