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SEROTONINE - Un livre dont vous êtes le héros

 

 

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Anton Ego, le redoutable critique culinaire de Ratatouille, de Brad Bird, Studio Pixar (2007)

 

 « C’est par ailleurs, [la critique], une activité intellectuellement ridicule dans son essence, en ce qu’elle n’arrive pas vraiment à justifier son existence par rapport aux lecteurs, pas plus que par rapport à la littérature. C’est une sorte d’intermédiaire raté. Au lecteur elle fait un sermon généralement médiocre qui trouble son impression de lecture personnelle, et aux auteurs elle n’apporte que des satisfactions ou des douleurs d’amour-propre, s’ils sont assez vains pour la lire.

(…)

La critique n’a aucun intérêt, c’est l’impression de lecture et la puissance de cette impression – aux conséquences éventuellement concrètes – qui comptent. »

 

Marin de Viry, Lettre à Michel Houellebecq à propos de Sérotonine, La Revue des deux mondes, février 2019, pages 15 et 16.

 

*

 

« Montre-toi, mon ami, mon double

Mon existence est dans tes mains

Je ne suis pas vraiment humain

Je voudrais une expérience trouble. »

 

Michel Houellebecq, Le Sens du combat

 

 

Je ne sais pas pour vous mais moi j’ai eu un problème en lisant Sérotonine.

 

 

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Malgré la description précise qu’aux premières pages, le narrateur fait de lui-même, un homme plutôt viril avec « un visage aux traits énergiques, sous certains angles brutaux »[1], je n’ai pas pu le visionner autrement que sous les traits de Michel Houellebecq lui-même et pire, des miens. Comme dans La Carte et le territoire, le visage de l’auteur devient le monogramme du nôtre. Christ d’un genre particulier, il est nous comme on est lui. Portant notre croix, soulageant nos peines et nous consolant, il est l’Homme – c’est-à-dire le style. Honte à ceux qui disent que Houellebecq n’a pas de style ! Comme le dit Renaud Camus,  « Houellebecq a le style imperturbable, c’est bien différent — le style Buster Keaton, deadpan, pince-sans-rire, tongue- in-cheek. En fait c’est un des tons les plus difficiles à trouver et surtout à garder, à tenir sur la distance. »[2]

Le style fraternel, pourrait-on rajouter, tenant autant des « Frères humains qui après nous vivez » de François Villon dans la Ballade des pendus que du « Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » de Victor Hugo dans sa préface des Contemplations, et d’ailleurs présent chez Houellebecq depuis le début. Rappelez-vous l’émouvant  « Montre-toi, mon ami, mon double » du Sens du combat. Dans Sérotonine, la relation entre l’auteur et le lecteur est si naturelle que le premier compte sur le second pour rectifier une information (comme ce moment où le narrateur se demande si « un bœuf galope, c’était à vérifier »[3]), compléter à sa place (comme « le prénom [de cette fille qui lui] échappe à l’instant mais [que] le lecteur s’il est aussi attentif [qu’il l’] imagine complètera »)[4], ou lui pardonner quand il s’égare : « enfin je m’égare revenons à mon sujet qui est moi, ce n’est pas qu’il soit spécialement intéressant mais c’est mon sujet »[5], confidences qui font toujours la joie du lecteur, toujours heureux d’être placé ainsi dans l’intimité du narrateur et de son work in progress.

Dans son essai lumineux Houellebecq, l’art de la consolation, Agathe Novak-Lechevalier a bien vu la dimension interactive des romans de Houellebecq, la proximité créée avec le lecteur et qui,  bien plus qu’une simple « connivence » idéologique, relève d’un existentialisme commun et même si nous n’avons pas eu la même expérience socioculturelle. Avec lui, nous ne sommes plus seuls – et mieux, avec lui, nous sommes vraiment nous-mêmes. C’est pourquoi nous, les « houellebecquiens », « médiocres qui aspirons à l’infini »[6], nous nous retrouverons tous à son enterrement et comme lui-même l’a déjà prévu à la fin de La Carte et le territoire : « c’était des lecteurs de Houellebecq et voilà tout. »[7]

 

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A la recherche des femmes perdues

En attendant, nous nous shooterons de bonheur avec cette Sérotonine, aboutissement de son œuvre et de sa pensée ou nouvelle Extension du domaine de la lutte, comme on voudra, l’important étant de comprendre comment une œuvre « dépressive » a des vertus cathartiques et pourquoi la description de la perte du désir nous redore le nôtre – idée somme toute banale et classique en littérature mais qui semble encore et toujours échapper à certaines mauvais lecteurs comme ceux de La Compagnie des auteurs dans une émission récente consacrée à Sérotonine et dans laquelle une des intervenantes s'est crue subtile en arguant que sous prétexte que ce roman traitait de la perte du désir, il était écrit sans désir[8]. Autant dire que Kafka est un écrivain qui n’avance pas sous prétexte que ses personnages n’avancent jamais dans ses romans.

Rien donc n’est jamais allé de soi pour Florent-Claude Labrouste et d’abord ce double prénom digne « d’une pédale botticellienne » qu’il juge bien inadéquat à son mâle visage – quoique d’une inadéquation toute destinale, sa vie n’ayant jamais été qu’une suite d’accidents existentiels et de mauvaises conjectures, Dieu lui-même se jouant de lui à son impénétrable gré.

«… sur ce point comme sur presque tous les autres je me suis laissé ballotter par les circonstances, j’ai fait preuve de mon incapacité à reprendre ma vie en main, la virilité qui semblait se dégager de mon visage carré aux arêtes franches, de mes traits burinés n’était en réalité qu’un leurre, une arnaque pure et simple – dont, il est vrai, je n’étais pas responsable, Dieu avait disposé de moi mais je n’étais, je n’étais en réalité, je n’avais jamais été qu’une inconsistante lopette… »[9]

Condamné à un destin absurde par une mauvaise grâce, notre héros est bien l’incarnation toute schopenhauerienne de l’individu fabriqué au hasard de l’espèce, jeté dans le monde hostile impossible et bringuebalé par un dieu médiocre dont une religion sadique tente de nous convaincre depuis deux mille ans qu’il nous a créés libres et responsables alors qu’il suffit de vivre cinq minute pour se rendre compte que l’on n’est qu’un rat de laboratoire cosmique, une bactérie expérimentale, un produit chimique.  Preuve en est ce Captorix, nouvel antidépresseur « d’une efficacité surprenante »[10], qui libère la molécule du bonheur (la fameuse sérotonine) quoique rendant impuissant – le summum de l’inadéquation ontologique. Car les philosophes ont beau dire : le désir, toute source de souffrance qu’il est censé être, est encore la seule chose qui nous fait vivre et espérer. Quand bien même tout est foutu en nous, l’espérance de l’amour persiste.

C’est tout le drame de Florent-Claude de ne plus pouvoir aimer et de continuer à chercher l’amour – au moins dans son passé. Sérotonine ou la recherche des femmes perdues : Yuzu, Camille, Claire et quelques autres. Jeunes filles en fleurs ou « jeunes chattes humides »[11], c’est du pareil au même. Et le narrateur a beau faire semblant de se moquer de Marcel Proust et de Thomas Mann qui n’ont pu, malgré toute leur culture et leur intelligence civilisationnelle, renoncer au désir, au fond toujours « prêts à se prosterner devant n’importe quelle jeune chatte humide, ou n’importe quelle jeune bite vaillamment dressée – suivant leurs préférences personnelles, Thomas Mann demeurant à cet égard indécidable, et Proust au fond n’étant pas très clair non plus » [12], lui-même n’a plus que ses souvenirs amoureux pour survivre encore un peu. C’est la mémoire qui fait que l’on se ne suicide pas tout de suite. Et la mémoire sexuelle avant toute chose :

« Il devait quand même y avoir eu autre chose que le sexe ; ou bien non, c’était effrayant à penser, il n’y avait que le sexe. »[13]

Amour vécu ou fantasmé, peu importe. Les femmes qui nous ont le plus marqué sont parfois (toujours ?) celles que nous n’avons pas eues – telles ces deux filles qui arrivent dans leur Coccinelle Volkswagen en cette station-service espagnole, dans la province d’Al Alquian, et se garent en face du narrateur, lui-même appuyé contre la carrosserie de son « 4x4 Mercedes G 350 TD »[14] en train de boire « lentement un Coca zéro » –  scène proprement cinématographique comme on en voit dans les films de David Lynch ou d’Oliver Stone, du reste décrite dans une ambiance d’étrangeté ou tous les éléments (chaleur écrasante de l’été, air qui vibre sur l’asphalte) sont réunis pour donner « exactement les conditions d’apparition d’un mirage »[15]. Mirage amoureux et charnel  qui fait croire à Florent-Claude qu’il pourrait, après les avoir aidées à regonfler leurs pneus, filer leur voiture « comme dans une comédie romantique »[16], les retrouver bientôt et vivre avec elles, ou plus précisément avec l’une d’entre elle, « la châtain », « différents actes humains émouvants »[17].  Hélas, « nous étions dans la réalité, de ce fait je suis entré chez moi, [traitant son érection] par les moyens habituels »[18].  

C’est tout le drame de Florent-Claude de ne pouvoir sortir de lui-même. En lui règnent contradiction, confusion et passivité – tout ce que va rendre le corps du texte lui-même avec son style apparemment avachi, ses longues phrases comiquement douloureuses, sa ponctuation a priori improbable mais qui, si on la respecte oralement, force à épouser le rythme sans faille de la descente psychique du narrateur et en savourer l’amère mélodie, flux de conscience d’un être qui se retire peu à peu à peu du monde, réduit à ne pouvoir plus que rêver le sexe et le salut :

« … avais-je donc été en présence de deux ravissantes indignadas ? je ne le saurais jamais, je n’avais pas su rapprocher ma vie de la leur, j’aurais pourtant pu leur proposer de visiter ma maison naturiste, elles y auraient été dans leur environnement naturel, peut-être la brune serait-elle repartie mais j’aurais été heureux avec la châtain, enfin ça devenait un peu flou, à mon âge, les promesses de bonheur, mais pendant plusieurs nuits après cette rencontre je rêvai que la châtain revenait sonner à ma porte. Elle était revenue me chercher, mon errance dans ce monde avait pris fin, elle était revenue sauver d’un seul mouvement ma bite, mon être et mon âme. »[19]

On le sait depuis ses premiers poèmes, chez Houellebecq, le romantisme va de pair avec la pornographie et comme la pornographie, ici, s’accompagne de théologie, « la châtain » étant comparée à une « fille obéissante d’Israël », le bourrelet des femmes au « destin des femmes (…) jusqu’à l’avènement du Christ en gloire », « le spectacle glorieux de ses fesses parfaitement rondes [et] de sa chatte candide mais cependant épilée » à la grâce de « Dieu [qui] a permis la parure »[20].

 

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Bonheur de la disparition

Le rêve salvateur va continuer encore deux ans, son scénario se simplifiant à l’extrême jusqu’à arriver à « l’espace lumineux, inracontable »[21] (on pense à Dante) et avant que la décevante vraie vie ne reprenne ses droits, en l’occurrence celle que Florent-Claude mène à la tour Totem de Beaugrenelle avec sa copine japonaise Yuzu, une touzeuse zoophile pour qui « coucher avec un Occidental, c’est déjà presque copuler avec un animal »[22]. Pensant un moment l’assassiner et s’imaginant qu’ « on n’est peut-être pas si mal en prison, les problèmes administratifs disparaissent »[23], notre héros se décide à la quitter, et avec elle, à en finir avec son ancienne vie. La disparition – le fantasme social peut-être le plus secret et le plus répandu parmi les contemporains et l’obsession eudémoniste de l’auteur de Rester vivant.  

Tous les héros des romans de Houellebecq cherchent à se dissoudre dans quelque chose qui les dépasse et dont ils croient non sans raison qu’elle leur apportera la paix et le bonheur – même si elle les perd. C’est ce qu’il faut comprendre du « pessimisme » houellebecquien : ce qui nous anéantit nous soulage, ce qui nous liquide nous apaise, ce qui nous remplace nous console. Tout ce qui nous fait échapper à notre condition d’être libre et responsable est bon à prendre  – que cela soit la désocialisation pure et dure, au risque de la folie (Extension du domaine de la lutte), le tourisme sexuel au risque du terrorisme (Plateforme), le clonage au risque de la zombification (Les Particules élémentaires, La Possibilité d’une île), le végétal au risque du meurtre rituel (La Carte et le territoire) ou l’islam au risque de la fin de la civilisation (Soumission). Le néant, si redouté des chrétiens, est le véritable non-état bienheureux où la souffrance a enfin disparu. Et c’est pourquoi l’incinération a ses charmes :

« il est affreux et étrange de penser à tous ces hommes, à toutes ces femmes qui n’ont rien à raconter, qui n’envisagent d’autre destin futur que de se dissoudre dans un vague continuum biologique et technique (parce que c’est technique les cendres, même lorsqu’elles ne sont destinées qu’à servir d’engrais, il faut évaluer les taux de potassium et d’azote), tous ceux en somme dont la vie s’est déroulée sans incident extérieur, et qui la quittent sans y penser, comme on quitte un séjour de vacances tout juste correct, sans d’ailleurs avoir l’idée d’une destination ultérieure, avec juste cette vague intuition qu’il aurait été préférable de ne pas naître, enfin je parle là de la majeure partie des hommes et des femmes. »[24]

Se dissoudre dans l’azote – la voilà, la seule espérance valable.

Pour autant, si l’on a les moyens de disparaître socialement avant de le faire physiquement, et comme Florent-Claude les a, pouvant vivre un certain temps sur l’héritage conséquent de son père, c’est bingo.  Rien de plus doux que le suicide différé.

C’est en « en regardant Public Sénat » et en apprenant que « plus de douze mille personnes, en France, chaque année, choisissent de disparaître, d’abandonner leur famille et de refaire leur vie, parfois à l’autre bout du monde, parfois sans changer de ville »[25], que notre héros a sa révélation. Ayant compris que « le désir de vie sociale diminue avec la maturité »[26] et qu’une box SFR pourvoie largement à celle-ci, il quitte bientôt son boulot, change de compte, déménage dans un hôtel Mercure (qui accepte les fumeurs) près de la Place d’Italie et commence sa nouvelle vie d’anonyme en suspens.

« La seule difficulté de la vie d’hôtel, c’est qu’il faut sortir quotidiennement de sa chambre – et donc de son lit – pour que la femme de ménage puisse faire son travail. »[27]

Pour le reste, c’est un bonheur – une sérotonine ! Le plaisir indicible de la vie d’hôtel même dans une chambre minuscule mais qui contient, avec son lit double, son « indispensable télévision », son plateau de courtoisie et son minibar, tout ce qui oriente vers l’« inaction léthargique »[28] et la « tristesse paisible, stabilisée »[29]  et dont la découverte du quartier fait partie – son café O’Jules et ses salades à la dénomination « porteuse de sens »[30] (« Jules dans le Sud », « Jules en Norvège », « Jules à la ferme ») ou son Carrefour City dans lequel le héros houellebecquien connaît généralement ses plus beaux périples. La possibilité du paradis, ç’a toujours été de devenir un lézard ou une amibe – dont on apprend que même elle fabrique sa propre sérotonine, ce qui conduit notre héros à s’interroger : « De quelle estime de soi pouvaient bien se prévaloir les amibes ? »[31].

 

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Lorsqu’on n’a plus rien à vivre, on peut toujours se remémorer son passé, se souvenir qu’on a été, il y a fort longtemps, heureux et baisant – mais gare à la tentation des retrouvailles, comme avec Kate dont l’image éternelle des « petits seins fermes dans la lumière matinale » donne à notre proustien « une très forte envie de crever, enfin passons »[32] ou Claire, l’actrice ratée qui gagna sa vie un temps en lisant du Maurice Blanchot sur France Culture et dont elle ne soupçonnait pas qu’il existait des « merdes pareilles »[33]  – une œuvre pourtant  en écho avec celle de Houellebecq sur bien des points,  au moins dans ses titres : Faux pas, L’Arrêt de mort, Thomas l’obscur, Au moment voulu, Le Ressassement éternel, Celui qui ne m’accompagnait pas, Le Dernier homme, L’Attente l’oubli, L’Écriture du désastre.

Dans Sérotonine, la littérature est convoquée autant comme repoussoir introjectif (Blanchot) que comme séduction décevante (Proust, Mann), les seuls auteurs qui s’en sortent aux yeux du narrateur étant les russes, Dostoïevski (« Humiliés et enculés c’était un bon titre, du Dostoïevski trash… »[34]) et surtout Gogol dont il lit avec ferveur Les Âmes mortes et sur lequel il se projette comme le François de Soumission se projetait sur Huysmans :

« Cette lecture me procurait des plaisirs infinis, jamais peut-être je ne m’étais senti aussi proche d’un autre homme que de cet auteur russe un peu oublié, pourtant je n’aurais su dire, contrairement à Gogol, que Dieu m’avait donné une nature très complexe. Dieu m’avait donné une nature  simple, infiniment simple à mon avis, c’était plutôt le monde autour de moi qui était devenu complexe, et là j’avais atteint un état de trop grande complexité du monde, je ne parvenais simplement plus à assumer la complexité du monde où j’étais plongé, aussi mon comportement, que je ne cherche pas à justifier, est-il devenu incompréhensible, choquant et erratique. »[35]

C’est sans doute dans ce refus de la justification, qui n’est qu’autre qu’une revendication d’innocence ontologique, que se situe le clivage définitif entre houellebecquiens et anti-houellebecquiens, les premiers recherchant et trouvant dans la littérature ce qui les console de leur misère et les conforte dans leur innocence douloureuse (puisque le libre arbitre n’existe pas et que tout est destin moléculaire, « particule élémentaire »), les seconds se refusant à ce laisser-aller minéral, végétal, animal, scandaleusement irresponsable et « schopenhauerien », et arguant au contraire que la littérature est là pour confirmer la très chrétienne ou très sartrienne liberté de l’être humain qu’il s’agit avant tout de reviriliser (mais lit-on quand on est viril ?).

 

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Mort dans l’oeil

Le monde étant trop complexe car trop libre, on se contentera dès lors de le contempler à travers un écran (de protection) ou un viseur. C’est toute une problématique du regard-caméra, du film fantasme et de la vidéo obscène qui est mis à l’œuvre dans Sérotonine – véritable « mort dans l’œil » que n’aurait pas dénié Stéphane Zagdanski dans son essai éponyme.  Le film d'amour pour se rêver. La vidéo pour se masturber.

Ainsi Florent-Claude qui, comme il s’était cru dans une comédie romantique hollywoodienne avec « la châtain d’Al Alquian », visionne ses retrouvailles  avec Claire comme s'ils étaient dans un film français :

« La rencontre de deux losers quadragénaires et anciens amants, ça aurait pu être une scène magnifique dans un film français, avec les acteurs appropriés, mettons pour situer Benoît Poelvoorde et Isabelle Huppert ; dans la vie réelle, en avais-je si envie que ça ? »[36]

Au début, cela semble prendre, cinéma et réalité semblant se confondre pour une fois :

« Je commençais vraiment à me demander si, à un moment donné, elle allait me dire : “et toi ?“, enfin les choses qu’on dit dans ce genre de circonstances, au moins dans les films et même, me semblait-il, dans la vie réelle. »[37]

Las ! Il suffit que Claire embraye sur ses conflits avec sa mère pour que lui décroche aussitôt et se mette à fantasmer mère et fille dans une vidéo Youporn « du genre “Mom teaches daughter“, mais la réalité était comme souvent moins riante »[38].

Au nom de l’image toujours plus prometteuse et caressante que le réel, notre héros décide alors de recourir à la « télémancie » dès qu’il s’agit pour lui de prendre une décision, soit « allumer la télévision au hasard (…) et essayer d’interpréter les images qui [lui sont] transmises. »[39] Manque de pot, il tombe un jour sur une émission d’hommage à Laurent Baffie qui vient de mourir et dont les amis professionnels rappellent « la belle personne »[40] qu’il était. A la télé comme dans la vie, « on aimerait qu’il y ait des prémonitions ou des signes, mais en général il n’y en a aucun »[41], constatera-t-il plus tard. Non, le vrai bonheur, c’est regarder la télévision allumée en ayant coupé le son, par exemple On n’est pas couchés le samedi soir où les invités, sans doute « [des] gens qui [comptent] » peuvent s’agiter sur l’écran tant qu’ils veulent et pendant que l’on regarde en même temps, à travers la baie vitrée, la marée monter[42].

Le risque de ne voir le monde plus qu’à travers un écran et de faire des choix qui ne sont plus que d’images est de sombrer dans la solitude absolue[43] et son inquiétant pendant, l’alter-réalité :

« …ma réalité était devenue intenable, aucun être humain ne pouvait survivre dans une solitude aussi rigoureuse, sans doute essayais-je de créer une sorte de réalité alternative, de remonter à l’origine d’une bifurcation temporelle, en quelque sorte d’acquérir des crédits de vie supplémentaire, peut-être est-ce qu’ils étaient restés cachés là, pendant toutes ces années, à m’attendre entre deux quais, mes crédits de vie, dissimulé sous la poussière et la graisse des motrices, à ce moment mon cœur se mit à tressauter follement, comme celui d’une musaraigne repérée par un prédateur, de bien jolis petits êtres les musaraignes (…) »[44]

 

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Pour les amateurs de Daikachi Amano

 

À l’ère numérique, le voyeur devient prédateur – ou le contraire. De fait, toute la barbarie du monde passe par la vidéo dans Sérotonine – que cela soit l’art répugnant de Daikichi Amano et ses images de filles recouvertes d’anguilles, de poulpes ou de vers annelés, les exploits zoophiles de Yuzu que le narrateur découvre sur les fichiers d’ordi de celle-ci, la vidéo pédophile qu’il découvre de même sur l’ordinateur de « l’ornithologue allemand » et dont il comprend « dès les premières secondes » de celle-ci que « l’amateurisme de la prise de vue »[45] (la caméra d’abord braquée sur le carrelage de la salle de bain et qui remonte sur le visage de la fillette) va le faire « souffrir », la notation comique dans l’horreur permettant l’objectivité de celle-ci.

Plus tard, ce sera la présence d’un caméraman de la chaîne BFM qui attestera du spectaculaire suicide d’Aymeric d’Harcourt lors de l’épisode « pré-Gilets Jaunes » de la révolte des agriculteurs, toute réalité étant devenant à notre époque une image en diffusion immédiate et continu, une roue numérique qui revient toujours,  un pixel d’Ixion.

Pour autant, l’image qui révèle l’horreur autant qu’elle peut dissuader d’en commettre une. Ainsi dans cette scène purement visuelle où, armé de sa Steyr Mannlicher, « la HS50 »,  Florent-Claude hésite à tirer sur l’enfant de son ex-compagne dont il s’est imaginé qu’elle pourrait retomber amoureuse de lui si on la débarrassait de son fils et finit par y renoncer au grand soulagement du lecteur – et comme il avait déjà renoncé à tirer sur l’oiseau lors de ses velléités de chasse. Si l’écran empêche de vivre, il peut empêcher aussi de faire le mal.

Et si, comme disait Albert Camus, « un homme, ça s’empêche », alors Florent-Claude en est un. Hélas, on dit aussi que « qui n’a pas le courage de tuer n’a pas le courage de vivre, la phrase tournait en boucle dans ma tête, sans créer autre chose qu’un sillon de douleur. »[46] Et de tirer sur des bouteilles (vidées) pour compenser.

 

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Les signes sont parmi nous mais…

La dernière joie de notre héros est de découvrir un centre Leclerc.

« J’en fus ébloui. Jamais je n’aurais imaginé l’existence d’un magasin aussi richement achalandé, ce genre de choses était inconcevable à Paris. »[47]

Pour le reste, il n’a plus de larmes[48]. Le glissement a commencé.

« Je n’avais plus guère d’espoir d’être heureux, mais j’ambitionnais encore d’échapper à la démence pure et simple. »[49]

Tout devient compliqué à faire, à commencer par un feu de cheminée, l’activité mâle par excellence :

« …je n’avais jamais été doué pour le feu, je ne comprenais rien à l’assemblage de bûches et de brindilles qu’il convenait de bâtir, c’était un des nombreux points qui me séparaient de l’homme de référence – mettons pour situer Harrison Ford – que j’aurais souhaité d’être, enfin pour l’instant la question n’était pas là, mon cœur fut tordu par une crispation douloureuse, les souvenirs revenaient sans discontinuer, ce n’est pas l’avenir, c’est le passé qui vous tue, qui revient, qui vous taraude et vous mine, et finit effectivement par vous tuer. »[50]

Chaque soirée devient un enfer :

«… il me restait une bouteille de Grand Marnier, c’était insuffisant, l’angoisse augmentait d’heure en heure, par petits paliers secs, les épisodes de tachycardie commencèrent dès onze heures du soir aussitôt suivis de sudations abondantes et de nausées. Vers deux heures du matin, je compris que c’était une nuit dont je ne me remettrais pas totalement. »[51]

Comme le lui dit le docteur Azote, il est en train de « mourir de chagrin » - dont l’obésité naissante fait  partie, « et une fois que vous serez obèse, là, ce ne sont pas les maladies mortelles qui manquent, il y a l’embarras du choix »[52]. Cela a toujours été cela l’alternative : soit mourir de graisse, soit mourir de manques.

Ne reste plus que l’espoir sans fin des signes mais qui n’est qu’une torture de plus, la torture par l’espérance, comme dirait Villiers de l’Isle-Adam,  c’est-à-dire par l’incertitude, l’autre mot qui dit, sans l’arranger, l’espérance. 

« On pourrait aussi dire que même lorsqu’on a personnellement perdu la partie, lorsqu’on a joué sa dernière carte, demeure chez certains –  pas chez tous, pas chez tous – l’idée que quelque chose dans les cieux va reprendre la main, va décider arbitrairement de distribuer une nouvelle donne, de relancer les dés, et cela même lorsqu’on n’a jamais ressenti, à aucun moment de sa vie, l’intervention ni même la présence d’une divinité quelconque, même lorsqu’on est conscient de ne pas particulièrement mériter l’intervention d’une divinité favorable, et même lorsqu’on se rend compte, considérant l’accumulation des erreurs et des fautes qui constitue votre vie, qu’on la mérite moins que personne. »[53]

Et c’est pourquoi il ne faut pas se tromper avec la fameuse « dernière page » censée faire surgir in extremis une possibilité de « conversion », de grand saut kierkegaardien dans la foi ou de oui « joycien » au Salut. En vérité, le seul grand saut possible reste pour Florent-Claude celui dans le vide par la fenêtre de son immeuble (dont il calcule drolatiquement le temps de chute selon la formule « h = 1/2gt² »[54]

La tentation de la foi, Houellebecq la creuse depuis ses débuts. Rappelez-vous le dernier vers, apparemment si explicite, du dernier poème du Sens du combat, « Aujourd’hui, je reviens dans la maison du Père », qui pouvait aussi donner l’impression d’un retour au religieux alors qu’il n’était qu’une chute de plus, celle annoncée dans le premier vers du recueil suivant, La Poursuite du bonheur, « D’abord, j’ai trébuché dans un congélateur »[55], vers buster keatonien ô combien.

En vérité, le désir de croire ne contient pas plus la croyance que le désir d’aimer ne contient l’amour. Chez Houellebecq, toute promesse reste lettre morte. Des femmes salvatrices au Dieu rédempteur, de « la châtain d’Al Alquian » au Christ ressuscité,  toute la vie de Florent-Claude n’aura été qu’une suite de kairos manqués, de rencontres gâchées, de signes envoyés en vain. Ce « oui » n’était pas pour lui.

Quoi de plus consolant, pourtant, que de se rendre compte que nous ne sommes pas les seuls inconsolables – qu’il existe des Florent-Claude Labrouste comme il existait des Raphaël Tisserand pour nous soutenir ? Quel meilleur Évangile que celui qui annonce que les réprouvés de l’Évangile de notre genre sont légions ? Quelle satisfaction plus durable que la littérature qui vérifie la réalité ? Quel plus beau livre que celui qui fait de nous son héros ?

 

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(Photo Jean-Charles Fitoussi, février 2019)

 

 

NOTES

 

[1] Sérotonine, Flammarion, janvier 2019, page 10

[2] La librairie de Renaud Camus, le 18 janvier 2019 - https://www.facebook.com/LaTourJournal2015/photos/a.698557740351399/956824704524700/?type=3&theater

[3] Page 63.

[4] Page 187.

[5] Page 181.

[6] A la question « qu’est-ce qu’être houellebecquien ? » que posait Alain Finkielkraut à ses invités, lors d’une émission de Répliques consacrée à Sérotonine, le 02 février 2019, Agathe Novak-Lechevalier répondait : « qui crée des clichés neufs, qui montre la médiocrité du monde sous fond d’aspiration à l’infini. »

[7] La Carte et le territoire, page 324.

[8]  https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/serotonine-houellebecq-en-perspective?fbclid=IwAR2Dgjp4EeG08eIgZI6Bt43c2884zdOXsnBIsdWWhfiVzAdioTONddJS4gk (à 14’30’’)

[9] Page 12.

[10] Idem.

[11] Page 334.

[12] Page 335.

[13] Page 124 – credo confirmé par le docteur Azote à la fin du livre, « mais quand même on baise, c’est pas rien » (page 318).

[14] Page 13.

[15] Page 14.

[16] Page 17.

[17] Page 18.

[18] Idem.

[19] Page 21.

[20] Page 24.

[21] Page 22.

[22] Page 55.

[23] Page 56. 

[24] Page 189.

[25] Page 58.

[26] Page 51.

[27] Page 88.

[28] Page 87.

[29] Page 91.

[30] Page 85.

[31] Page 94.

[32] Page 97.

[33] Page 110.

[34] Page 57

[35] Page 289.

[36] Page 117.

[37] Page 123.

[38] Page 131.

[39] Page 117.

[40] Page 118.

[41] Page 152.

[42] Ma scène préférée, page 198.

[43] Y compris celle du « plateau de fruits de mer en solitaire (…) expérience ultime [que] même Françoise Sagan n’aurait pas pu décrire, c’est vraiment trop gore » (page 185.) Je l'atteste.

[44] Page 158.

[45] Page 214.

[46] Page 238.

[47] Page 273.

[48] Page 254.

[49] Page 278.

[50] Page 280.

[51] Page 288.

[52] Page 317.

[53] Page 306.

[54] Page 343.

[55] On fera remarquer que La Poursuite du bonheur (publié en 1991) précède Le Sens du combat (publié en 1996) et qu’il est donc plutôt fallacieux de faire du dernier vers de l’un l’annonce du premier de l’autre. Pour autant, c’est dans cet ordre Sens du combat/Poursuite du bonheur que les Éditions J’ai lu ont, par deux fois (2000 et 2016), choisi de présenter l’œuvre poétique de Michel Houellebecq.

 

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