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Suite Sollers VI - Notre musique (Centre, 2018)

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« La réalité est une passion triste, le désir un réel joyeux. »

 

Du néant à l’être, de l’être au néant sans qu’il n’y ait ni début ni fin et sans qu’on sache d’où l’on vient et où l’on va (Huainan Zi).

La philosophie chinoise comme ce qui repose du christianisme et de son épuisante eschatologie. Car qu'est-ce que l'on souffre en tant que chrétien ! Suspense sans fin de la parousie, perpétuelles menaces de tortures, de ténèbres. Aucune pause, jamais. Du rouge et du noir partout, tout le temps, à vomir. Alors que « la seule vraie couleur est le blanc ».

Repos, écriture, lecture (Martray) - et question : Othello est-il musulman et Iago, juif ? Pauvre oie blanche de Desdémone qui s’est laissée prendre par ce black fort et viril (mais tellement manipulable comme tous les êtres fiers). La seule qui tienne la route dans la pièce, c’est Emilia, la femme de Iago, sexuée, avisée, indulgente, féministe en un sens (même si sexuée, avisée et indulgente est trois fois improbable pour une féministe d'aujourd'hui), pour qui l’adultère n’est pas grand-chose, sinon un joli rêve. Science des rêves, jouissance. Refoulement des rêves, impuissance – et parfois antisémitisme, cette « fausse virilité ». « Puisse son âme pernicieuse pourrir d’un demi-atome chaque jour », dit Emilia de son démon d’époux. Le supplice atomique de Iago - quelque chose qui m'a toujours effrayant, car le châtiment est toujours plus effrayant que le crime, pense le décadent en moi. Désordre du monde, des sens, de l'âme.

 

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Giovanni Battista Tiepolo - Allégorie des planètes et des continents (1773)

 

Remettre l’âme en ordre, c’est le travail de Nora, psychanalyste, l’épouse du narrateur qui, contrairement à lui, croit encore que l’on peut soigner les êtres par la parole. Les tirer de leur « bourbier infantile ». Son « vous croyez ? » redoutable. Ses questions qui tuent :  

- Qu’est-ce que vous ne voulez pas savoir sur vous mais que vous savez ?

- Pourquoi passez-vous par la fenêtre ou la cheminée alors que la porte est ouverte ?

- Combien dépensez-vous en force et en énergie dans le refoulement ?

- Êtes-vous sûr ou sûre d’aimer cette personne ? Ou mieux, de la détester ?

- Combien de fois vous est-il arrivé de dire « oui » alors que vous pensiez « non » et le contraire ?

- Pourquoi choisissez-vous de ne pas voir ce qui crève les yeux ?

- Pourquoi faites-vous semblant ?

« Ici, on analyse le semblant », déclare-t-elle.  Le semblant des gens, leur mauvaise expérience de tout, leur avenir bouché, leurs opinions vaseuses, leur petit caca social, leur popo affectif – leur négatif. Tout ce que nie aujourd’hui la nouvelle anthropologie. Car à l’heure des performances transhumaines (ou post-humaines) où l’on rêve un être humain totalement neutralisé, positivé et transparent, la psychanalyse, avec ses obsessions de voir ce qu’il y a de caché, de castré, de dénié, d’halluciné, de forclus en l’être, apparaît plus que jamais folle et scandaleuse, obscène – en plus d’être juive. Philippe Muray l’a dit plusieurs fois dans ses exorcismes : c’est le vieux fond juif de l'humanité et sa suite chrétienne que la modernité cherche à liquider depuis le XIXème siècle. Plus question de Vérité qui rendra libre (ou même « un peu plus libre », comme le propose modestement l’analyste) et encore moins de « connais-toi toi-même » socratique puisqu’il ne s’agit plus de savoir ce que l'on est mais bien de vouloir être ce que l’on veut. Ni grecque, ni juive, ni païenne, ni chrétienne, l’époque ne veut ni la nature ni le pardon, ni l’origine ni le destin, ni le prépuce, ni le dieu. L’époque ne veut que ce qu’elle veut. L’époque ne veut que le vouloir, c’est-à-dire la technique dont le social (l'enfer) fait partie.

 

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Gustave Doré, Paradis

 

Comme Dante, il faut aller en enfer pour connaître le monde. Connaître le social, ses supplices, ses sanctions, ses accusations. Mais aussi au paradis, goûter sa rose céleste, ses ors blancs, son infini jouissant et jouissif. Mais gare à la descente.

« C’est automatique : plus vous vous élevez vers le haut, et plus vous descendez vers le bas. D’un côté, lumière, rapidité, couleur, silence, intelligence immédiate. De l’autre, lourdeur, brouillage, bêtise, débilité, bruit, laideur. Ces deux verticales mobiles sont épuisantes. Vous êtes au paradis, et, paradoxalement, en enfer. (…) Sommeil, et aucun repos, détails absurdes, gestes approximatifs, oublis multiples. Et simultanément, grande sérénité, mémoire précise, confiance fondamentale. Vous volez aussi bien que vous titubez. C’est le prix à payer. Tout vient à vous, tout s’éloigne de vous. »  

Pour autant, il y a un « vrai charme [à] celui, ou à celle, qui est allé, les yeux ouverts, dans son propre enfer. C’est très rare, et il s’ensuit une gaieté spéciale, teintée d’un grand calme. » Encore une fois, il faut savoir se visiter, se connaitre, savoir se savoir, savoir se vouloir (et non vouloir le vouloir, le vouloir pur, dément, diabolique). C’est à cela que sert la divine psychanalyse. Aller en soi pour en sortir, tout ce que ne veulent plus les nouveaux damnés, puritains, censeurs, égalitariste à la Procuste - tous au nom de la pureté de l'antiracisme, du féminisme antisexuel (d'où l'islamisme qui séduit tant de féministes). Nazisme, communisme, islamisme. Le catholicisme est vraiment trop vicieux et s'est tiré trop de balles dans les jambes, les bras, les genoux pour être encore crédible et c'est bien dommage car il était la seule force qui nous restait pour un peu nous recentrer. Mais l'amour entre hommes et femmes et entre hommes et femmes et Dieu est vraiment devenu trop compliqué. Il faut passer à autre chose. Au diable, l'altérité. Place à la mêmeté, à l’ipséité. D’ailleurs, Benoît et François ne seront-ils pas les deux derniers papes ?

 

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Il est vrai que l’Antéchrist fait moisson depuis 1793. Bien plus que Pétain et Papon, nos plus grands criminels s’appellent Fouché (Lyon), Carrier (Nantes), Tallien (Bordeaux) – pour ne pas dire Robespierre, Saint-Just, Marat. Charlotte Corday a bien tenté d’y remédier mais le mal a persisté jusqu’à nos jours. On se demande quel genre de mère aurait été Charlotte si elle avait eu des enfants. Car les nouvelles mères, non plus, ne sont pas en reste. Le progressisme les a eues elles aussi, et démolies. On les a salies avant de les guillotiner comme Marie-Antoinette. L'accusation d'inceste réel. Fini le temps où une Anne d'Autriche allait choisir elle-même la courtisane qui dépucèlerait son royal rejeton. « Au XIXème siècle, [la] mère féérique [du XVIIIème] change. Elle grossit, se renferme, a des vapeurs, s’appelle Bovary, a un mari absurde, des amants peu sérieux, elle devient ennuyeuse ou bigote » - et très mauvaise mère. Petite parenthèse enchantée grâce à la boucherie de 14, mais après 1940, « elle se range, redevient barbante, se transforme en mégère ou en militante, ne caresse plus ses bébés, trouve l’inceste horrifiant, et transmet à ses filles une solide détestation des hommes. Petite secousse en 1968, mais la platitude et la régression l’emportent. »

 

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Elisabeth Vigée-Lebrun, Marie-Antoinette (1783)

 

Et de la névrose du XXème siècle, on est passé à la psychose du XXI ème. Nora est plus optimiste que Philippe, elle croit qu’on peut guérir de soi (c’est son métier). Pas lui :

« C’est vrai, je vais trop vite, je vois, à travers eux, la façon dont ils sont prisonniers de leurs corps. Ils n’en sortiront pas, ni par l’art ni par le sport. On dirait, sauf exceptions, qu’ils sont naufragés de naissance. Nora n’est pas d’accord. Selon elle, il y a toujours un espoir, un peu de vérité, peut-être ».

Ou de sagesse chinoise. Yi King, Tao, spirales, mutations. Mon Duke Fleed d’Actarus 2019. Pouvoir se dire un jour comme Rimbaud dans son Age d’or :

 

« Quelqu’une des voix

Toujours angélique

(Il s’agit de moi)

Vertement explique :

 

 Ces mille questions

Qui se ramifient

N’amènent, au fond,

Qu’ivresse et folie ;

 

Reconnais ce tour

Si gai, si facile :

Ce n’est qu’onde, flore,

Et c’est ta famille ! »

 

Laisser parler en soi cette voix angélique. Retrouver ses ondes, ses flores, son centre. Hélas ! Les dieux nous sont durs. Alors, on restera en enfer et on y tentera quelque chose. « Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo », comme dit Virgile (« Si je ne peux pas fléchir ceux d’en haut, je mettrai en mouvement les enfers »).

Vers capital – aussi capital que « La Vérité vous rendra libre. » On en est tous là. Puisqu’on peine à aller au ciel, on creuse son enfer. J’aime beaucoup aussi Lucrèce et son « Qui nisi sunt veri, ratio quoque falassa sit omnis » (« Si nos sens ne sont pas véridiques, tout notre raisonnement doit être aussi faux. ») Sans oublier le « Gaute » de Spinoza (« méfie-toi ».) Méfie-toi des purs, des radicaux, de ceux qui font de l’Être une statue du commandeur et des Devenirs des dogmes. Dieu n’est pourtant ni un père fouettard ni une divinité queer. Il faut changer de paradigme. Le salut sera, comme toujours avec Sollers, dans le large, les flots, les oiseaux - Saint-Malo ? « Complicité totale avec les oiseaux ». Et les renards. Réel joyeux de la petite renarde rusée. Notre musique.

 

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