
Et à lire dans le dernier numéro de la R2M et sur son site.
Une grand-mère immonde. Une mère tueuse de chat. Une petite fille héroïque. Le nouveau feel good book tragique d’Amélie Nothomb.

Madame de Trémaine, la marâtre dans le Cendrillon de Disney (1950)
Fiction ou récit ? Fable ou biographie ? Conte de fée ou tombeau pour la mère ? En tous cas, le livre qui explique tous les autres. La réalité qui dévoile la fiction. La fêlure à la fois initiale et ultime – car même si l’autrice de Premier sang se sent davantage être son père que sa mère, force est de constater qu’ « il est plus insoutenable de perdre sa mère que son père ». Sans doute parce que le père renvoie au dehors, à la distance, à la pudeur et à l’honneur, à Sophocle et Corneille alors qu’avec la mère, qu’on soit garçon ou fille, on est toujours dans le dedans, l’archaïque, « le déchiré et l’hirsute » – Barbey d’Aurevilly ! La mère – musée des horreurs nothombiennes. Pas tant la sienne, Adrienne, femme fantasque et vaillante comme son autrice de fille que sa mère à elle, Astrid, qui tue les chats (comme Proust empalait les rats) et que sa grand-mère qui oblige sa petite-fille à manger son vomi – scène originelle, insoutenable, dostoïevskienne. « Combien d’enfants de quatre ans, depuis des milliers d’années, s’étaient retrouvés face à l’évidence de leur perte ? » Stoïcienne, la fillette, sorte de petite Lady Fauntleroy, décide de prendre sur elle et de rester joyeuse et positive quoiqu’il arrive. Tant mieux, donc, à tout – c’est-à-dire amen, Fiat lux, Amor Fati, Mektoub my love. Chez les Nothomb, on est nietzschéenne de mère en fille – pour le meilleur et pour le pire : terribles, les dernières années d’Adrienne, en proie à la démence sénile et qui pousse des hurlements de douleurs comme Nietzsche à la fin de sa vie. Douleurs jamais dites, secrets de famille enfouis et ce « tabou » (incestueux ? politique ?) qu’Amélie avoue ne pas pouvoir lever – mais pour combien de temps ? On s’est tous demandé, nous les nothombiens, ce que pouvaient contenir ces fameux manuscrits non édités, tels des enfants enfermés à jamais dans le grenier, et surtout pourquoi leur mère, pour le coup aussi sadique que sa lignée, avait tant besoin de le dire au public, comme si elle tenait à susciter un manque ou une menace qui peut-être explosera un jour comme une tablette de Jumanji.
En attendant, on se délecte de ce nouveau petit bijou qu’est Tant mieux, hymne à la résilience enfantine et à la joie d’aimer – car comme Amélie le dit, « la haine, ce n’est pas mon genre » et Dieu sait si elle s’y est « essayée de tout son cœur ». Si Nothomb a inventé un genre littéraire, ce serait le feel good book tragique. Le cinquième accord toltèque. Avec toujours cette idée que les mots sauvent, rendent ou donnent la vie. Et là, on se rappelle une autre de ses formules préférées : « encore ! encore ! encore ! »
ADDENDUM
[La cuiller en bois, le seul jouet qu’on permet à la petite fille et que celle-ci a appelé « Maïzena ». Le mot comme ce qui surprend, égaye, innerve – cette année : « plectre », « bruxer », « cuberdon » et toujours « pneu ». Enfin, ces phrases admirablement ciselées et qui contiennent toute la sagesse du monde :
« On ne remange pas du vomi », déclara Adrienne, très au courant des usages. »
« L’enfant était dure au mal ».
« Une poupée adoubée d’un tel nom a forcément des pouvoirs : l’enfant traversa le monde des ténèbres sans encombre. »
« L’extrême douleur trouvait au moins une contrepartie : la noble solennité d’un trésor tu. »
« Veuve depuis vingt ans, la mère d’Armel traînait un désespoir aussi élégant que ses tailleurs. »
« Tant mieux : maman fait des choses horribles, elle a ses raisons. C’est tant mieux quand même. »
« Le paradoxe, découvrait-elle, c’est que si l’on veut vraiment aider quelqu’un, la meilleure méthode consiste à s’occuper de son jardin. »
« Elle n’avait jamais reçu ce dont un enfant a le plus besoin : de la considération. C’est encore plus important que l’amour. »
« Vous n’aimez pas Hygiène de l’assassin ? Je vous comprends. Personne ne voudrait avoir un Caravage chez soi. »
« Ce que tu es drôle ! Tu as le droit de ne pas me parler, gamine ! »
« Si tu veux que je t’aime encore plus, séduis-moi » – étonnante parole maternelle qui a toujours scandalisé ses lecteurs mais qu’Amélie défend becs et ongles. C’est ainsi que l’on grandit.
[Au fait, comment elle-même traite ses neveux et nièces, tous enfants de son frère (le type normal de la famille et le seul sur lequel elle n’a jamais encore écrit, mais là aussi, ça viendra) ? Dans une interview, elle se vantait de les terroriser. M’est avis qu’elle doit jouer à la Fichini rien que pour les faire rire.]

