
Vermeer - La dentelière (1669-71)
L'individu est donc un être composé, en rapport, en puissance et en degré. Ni fini (à un moment donné, ça s'arrête : à l'atome, à la limite, au minimum sensible) ni indéfini (ça ne s'arrête jamais car on peut toujours diviser et analyser) mais infini. Et même infini actuel – conception typiquement dix-septièmiste, pascalienne : il y a des derniers termes mais ils sont infinis. Ainsi l'infiniment grand, l'infiniment petit. Quelle différence avec l'indéfini ? L'indéfini était un infini virtuel, sinon abstrait (on peut toujours diviser à l'infini, on peut toujours faire des maths mais ça reste abstrait) alors que l'infini actuel est un infini réel, existentiel, ontologique et qui à la fin aboutit à Dieu (qui est certes un « terme » mais pas au sens analysable. Dieu est l’infini des infinis.)
Pour autant, moi aussi, je relève de l'infini actuel. Moi aussi, je suis infiniment actualisable. Moi aussi, je peux être infiniment petit ou grand selon les rencontres, les situations, les chocs y compris amoureux. Parce que la vie est riche de possibilités infinies et sous un mode autre que « mathématique ».
Prendre conscience de son infini, c'est cela le spinozisme.
Mieux : expérimenter son infini (et bientôt son éternité), voilà notre tâche à tous – et que nous faisons chacun à notre manière. Chacun dentellière.

Quel est donc le meilleur type de rapport que je peux avoir avec les autres ? Quel infini me distingue de tel autre ? Quelles sont les parties qui m'appartiennent et celles qui me conviennent ? Pourquoi lui et pas lui ? Quelle « vibration » mienne, comme dit Martial Guéroult, spinoziste historique que Deleuze admire mais récuse ? Quel rapport différentiel ? Quel pendule ?
Et d'abord, qu'est-ce que ça veut dire pour moi exister ? Et mourir ?
« Si on commence par le plus simple, je dirais : exister, c'est avoir une infinité de parties extensives infiniment petites qui m'appartiennent sous un certain rapport. (...) Quand je meurs, qu'est-ce qui se passe ? Mourir, ça veut dire exactement ceci : les parties qui m'appartiennent cessent de m'appartenir. Je meurs lorsque les parties qui m'appartenaient sont déterminées à entrer sous un autre rapport qui caractérise un autre corps : je nourrirai les vers. Mes corpuscules passent sous le rapport des vers. Ou bien les corpuscules qui me composent effectuent un autre rapport conforme au rapport de l'arsenic : on m'a empoisonné. »
À moins que je me sois moi-même empoisonné comme Adam.
Pour autant, et c'est là où tout se joue, même si je meurs, mon essence, elle ne meurt pas. Mon essence survit à mon existence. Je suis pour l'éternité ce que j'ai été. Cette essence n'est pas existentielle (car l'existence est mortelle) mais ontologique. Elle a un rapport avec l'être. Avec la réalité de l'être. Car l'être est réel.
« C'est très important parce que vous voyez où tend Spinoza. Tout son système est fondé avant tout là-dessus : c'est un système dans lequel tout ce qui est, est réel. Jamais il n'y a eu, et porté si loin, une négation de la catégorie de la possibilité. Les essences ne sont pas des possibles. Il n'y a rien de possible. Tout ce qui est, est réel. En d'autres termes, les essences ne définissent pas des possibilités d'existence, les essences sont elles-mêmes des existences. »

Vermeer - La laitière, détail (1660)
Il ne s'agira donc ni de dire que l'essence précède l'existence comme saint Thomas d'Aquin, ni que c'est l'existence qui précède l'essence, comme le dira Sartre. Non, l'essence existe tout comme l’existence sauf qu’elle ne meurt pas. L’essence survit à l’existence. L'essence est une sorte d'existence et peut-être le "une sorte" est de trop. Tout comme Deus slive natura. C’est le parallélisme porté à son point ultime. C'est troublant, bizarre. Et pourtant, on sent qu'il y a quelque chose de vrai là-dedans. Et comme le dit souvent Deleuze (étonnant !) :
« FAISONS APPEL À NOTRE CŒUR » (p 422).
Et que nous dit notre coeur ? Que nous sentons en nous une espèce d'éternité. Et même d’éternité expérimentale.
« L'essence de Paul, une fois que Paul est mort, reste une réalité physique. C'est un être réel. Donc, il faudrait les distinguer comme deux êtres réels : l'être de l'existence de Paul et l'être de l'essence de Paul. L'existence de l'essence de Paul est éternelle alors que l'existence de Paul est transitoire, mortelle. »
Une réalité ne disparaît jamais une fois qu’elle a été. Et réciproquement, une possibilité n’existe pas tant qu’elle n’est pas. En fait, ce que cherche à faire Spinoza, c'est détruire le possible au nom du réel. C'est détruire l'illusion du possible au nom de la nécessité du réel. Tout ce qui est, est réel et nécessaire. Tout ce qui n’est pas, n’est pas réel et n’a aucune chance de l’être, quoi qu’on croit.
Raisonnement imparable et qui est le couronnement du système – mais qui n’en est pas moins inquiétant. Ce réalisme intégral conduit qui plus est par une raison intégrale est-il si souhaitable ? On a l'impression que Spinoza rejoint ici Parménide et son être pur où tout ce qui est est et tout ce qui n’est pas n’est pas. Où tout est lumière et seulement lumière – mais comment voir la lumière sans nuit ? Sans clair-obscur ? Sans équivoque ? Sans « rien » au sens propre du terme, sans néant. Que vaut l’être pur sans néant ? Il faut du néant, au moins de l’impair, du tiers pour percevoir l’être. Cette seule lumière m'éblouit plus qu'elle ne m'illumine. Je ne vois plus rien.
Et Deleuze de passer par la Trinité chrétienne pour nous expliquer le problème de l'individuation. La Trinité comme question non plus théologique mais ontologique – un même être existant comme essence (Père ?), puissance (Fils ?), rapport (Saint Esprit ?), ou si l’on préfère, qualité intensive, quantité extensive, synthèse. Et tout cela sur arrière-fond d'infini actuel : Dieu.
Ok, ça se tient. Mais au nom de quelle hérésie, quand même ? N'est-on pas à la limite, avec Spinoza, avec Deleuze, avec Spinoza vu par Deleuze, dans de philosophie-fiction ? Là-dessus, Deleuze fait son épistémologue :
« Aussi bien en science qu'en philosophie, il ne faut pas croire qu'une théorie peut apparaitre à n'importe quel moment. Une théorie ne peut apparaître en règle générale que lorsqu'il y a déjà le système symbolique qui la rend possible. Si vous vous demandez pourquoi le calcul différentiel n'apparaît pas comme tel dans l'Antiquité grecque, ce n'est pas parce qu'ils manquent de génie, évidemment. C'est parce que les mathématiques ne disposent pas du système symbolique qui rend possible l'apparition et l'exercice du calcul différentiel (...) Une théorie est vraie ou fausse en fonction de tel ou tel symbole philosophique. »
L'infini actuel, c'était la symbolique du XVIIè – ligne Spinoza-Pascal. Et surtout, c'était le temps où science et métaphysique se complétaient, reprenant en fait le vieil impératif platonicien : nul n’entre ici s’il n’est géomètre. Ce qui n'est plus le cas à partir de Kant avec l’invention du temps puis du Romantisme allemand où l'idéalisme va l'emporter contre tout réalité.

Caspar David Friedrich - Deux hommes contemplant la lune (1819)
XIII - L'invention de l'éternité