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Suite Sollers IV - Logique de la sensation (Mouvement, 2016)

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« Vite et bien, deux fois bien. » (Baltasar Gracián)

 

En vérité, je suis le critique le plus nul du monde. Je ne peux me résoudre à dire du mal d’un livre même quand celui-ci est mauvais ou raté et sous prétexte que j’aime son auteur. Pour compenser, je me persuade alors que c’est moi qui ne l’ai pas compris, que peut-être je n’étais pas dispo cette semaine où je l'ai lu et que je devrais le reprendre dans quelque temps, nous redonner une chance à lui et à moi. Seulement voilà, dans quelque temps, je ne serai peut-être plus dans Sollers, mais dans Hegel qu’au moins il redonne envie de lire. L’Esprit, l’Absolu, la Raison dans l’Histoire. Je n’ai jamais su si j’étais hégélien ou non – et je crois que Sollers non plus. D’où l’impression que ce Mouvement rate, c'est le cas de le dire, son mouvement, qu'il tourne en rond, accumulant les citations, les références, les digressions, manquant cruellement de large (la spécialité de Sollers), de musique, de mouette (sauf une à la dernière page), de femme (sauf une à la première page, cette « Lola », qu’il et qu'on oublie toute de suite.)

 

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Alors bien sûr, il y a les Psaumes. Les cieux qui racontent la gloire de Dieu. La connaissance de la nuit. La foi athée de l’auteur.

« Il ne s’agit pas de croire, mais d’éprouver. Il n’est pas question de se relier à telle ou telle communauté, mais de suivre ses sensations le plus loin possible. »

Sollers, logique de la sensation, comme dirait Deleuze à propos de Bacon. 

Et de faire Dieu à sa sauce (mais Dieu n’est-il pas fait pour ça ?)

« Formé, tissé, façonné, brodé, inscrit , tracé, coup d’archet dans les profondeurs, étoffe, squelette, musique. Ce Dieu me convient, il voulait que je naisse. Je veux bien l’appeler Iavhé, mais il ne me commande rien, il me protège, il me sauve, c’est un roc, un rocher, un rempart, il détruit mes ennemis au dernier moment, il me tire du bourbier et de la fosse commune, il me ressuscite, il m’aime. »

Ça suffit largement, pourrait-on dire. Mais non ! vont éructer les « catholiques ». Trop facile ! Dieu n’est ni une nounou ni une sage-femme mais un précepteur, un responsabiliteur, un culpabilisateur, un fanatique de la liberté (bien plus que de l’amour), un Sartre des cieux, une nausée céleste, un juge qui voit tout, un bourreau pour ton bien. Et qui va te persuader que l’enfer, c’est toi, ton fait, ta faute, ta souffrance. Parfois me prend l'envie d'écrire un livre qui s’appellerait Dieu – Celui dont je suis coupable, ou Dieu - l’Irrespirable. Mais il paraît que Dieu est aussi une « brise légère ». Je voudrais le croire.  Hélas ! Il suffit de parler à un vrai catholique pour étouffer tout de suite.

L’époque, aussi, est irrespirable. Transhumanisme d’un côté, islamisme de l’autre, on est mal barré. Confusion extraordinaire des camps où tout le monde finit par être en guerre contre tout le monde. La droite catho contre l'islam identitaire mais pour l'islam des valeurs (on l'a vu à la Manif pour tous). La gauche libertaire contre tous les interdits mais pour toutes les communautés qui prêchent tous les interdits. L'intégriste qui porte le voile ou pratique l'excision au nom de la liberté. Le catho qui se trouve une conscience laïque pour contrer l'imam du coin. Et à la fin, c'est le Coran qui devient l'arme des LGBT car c'est bien l'homme biblique, judéo-chrétien, ce surhomme de la création, qu'il faut liquider. Alors, oui, va pour Hegel et sa ruse de la raison. Le salut, aujourd'hui, se trouve dans la métis. Mais quoi de plus antichrétien que la métis ? Tant pis, il faut bien vivre. 

La voilà, ma "philosophie", aujourd’hui : "il faut bien vivre". Médiocre, bas, cormaresque (qui rime avec grotesque). C'est comme ça.

Au moins, « le vieux Dieu biblique » arrêtait le bras d’Abraham au moment où il allait égorger son fils – ce que « le Dieu concurrent » ne fait pas, c’est le moins qu’on puisse dire. Sollers n’aime pas l’islam et l’on en en attendait pas moins de l’auteur de Femmes. Et c’est pourquoi, tout médiocres que nous sommes, nous resterons toujours chrétiens. 

À part ça, vous saviez que Pascal avait caressé un temps un projet de mariage ? Et qu’il avait été, enfant, soigné et guéri par une sorcière ? L’auteur des Pensées sauvé par le diable puis marié, c’est-à-dire baisant – ou plutôt « besognant » avec sa femme ? C’est une des choses que l’on apprend en lisant Mouvement.  Pas étonnant, dès lors, que celui-ci ait fait de la foi un jeu – un pari. Car il faut parier si l'on veut faire quelque chose de sa vie, soit que l'on croit au sens de l'Histoire, comme le marxiste Vidal (Antoine Vitez) dans Ma nuit chez Maud, soit que l'on vive dans l'espérance de retrouver un jour son amour, comme la mystique Félicie (Charlote Véry) dans Conte d'hiver, deux grands films d'Eric Rohmer. Je digresse un peu, là, c'est l'effet Sollers. 

 

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Plongée dans la Bible. L’obsession généalogique qui est aussi l’obsession de la coupure sexuelle. Le rire de Sarah quand elle apprend qu’à 90 ans, elle est enceinte, premier rire de l’humanité (j’ai écrit des choses là-dessus – Genèse V). Isaac sera d’ailleurs l’enfant du rire (pas mal pour le futur non-sacrifié quoique sacrifié mentalement - dans quel état est revenu Isaac après avoir failli être égorgé par son père ?, demande Kierkegaard.) La femme de Loth qui se transforme en statue de sel pour s’être retournée sur la destruction de Sodome et Gomorrhe. Le plat de lentilles de Jacob. Et avec toujours cette topique : la mère contre la loi du père (là aussi, je renvoie à mes posts bibliques).

De la Bible à Lascaux, il n’y a qu’un pas à faire. Et Lascaux, pour Sollers, c’est Bataille, bien sûr. Mais moi, je préfère Michon à Bataille sur ce sujet - voir Chair rêvée, mon article sur La Grande Beune, publié dans le Cahier de l'Herne Pierre Michon, une de mes rares gloires. Ok, je m'autopromotionne. 

Retour à Hegel, donc, et tentative d’explication du négatif dans lequel on doit séjourner un temps pour comprendre la vie, l’Histoire, l’Esprit Absolu.  « Ce séjourner est la force magique qui le convertit dans l’être ». « Magique », tiens donc ? « Savoir la contradiction dans l’unité et l’unité dans la contradiction, c’est là le savoir absolu. » Hegel ou l’apocatastase philosophique : tout revient à l’Esprit, tout se résout et se réconcilie en lui, champagne, fête, Byzance ! Quel dommage que cette pensée magique ait eu plus d’écho à gauche qu’à droite (pareil pour Spinoza). C’est qu’à droite, on refuse la magie de la dialectique, l'union joyeuse des contraires, la féerie de l'apocatastase (j'y reviendrai, un jour). 

Il faut être juste : à gauche, non plus. En se rapprochant des islamistes plutôt que des Libertins français, les néo-féministes sont de plus en plus connes. Avec elles, la purge commence dès le cours préparatoire. On fait des garçons des eunuques et des filles des Fanny (ou excisées-exciseuses, consentantes ravies, nouvelles vierges mégères)

« On apprendra aux enfants, dès la maternelle, à ne plus faire de différence entre garçons et filles. Les garçons ont de mauvais instincts, ils sont sommaires, brutaux, bassement normaux. Il faut leur apprendre la délicatesse, l’attention à l’autre, le respect. Culpabilisés sans arrêt, ils ont tendance à marcher. Du coup, les filles sont de plus en plus arrogantes et triomphantes. Les garçons expient l’Inquisition, la monarchie, les privilèges, les dragonnades, les maîtresses royales plus ou moins maltraitées, les lettres de cachet, la Révocation de l’Édit de Nantes, l’obscurantisme sexuel, la Saint-Barthélémy, les papes, l’opium distribué au peuple. Ils sont terrorisés, c’est à eux de payer. Qu’ils rampent, ces abrutis, leur domination est finie. »

Promulgué par les nouveaux combats intersectionnels, Daesh commence à être accepté par l'opinion sidérée. La soumission est en marche. Sade ou Charlie, c’est fini. L’avenir est au Coran, manuel féministe anti-discriminatoire, antisexuel, antilittéraire. Plus de femmes, plus de livres, plus de secret, plus de tendresse (car comme l’a dit Heidegger, et on ne l'attendait pas là, « il n’y a de secret que là où règne la tendresse »), plus d'être. 

Contre le sombre néant, une seule solution, le paradis, soit le lieu où « tous les éléments sociaux ont disparu, ils n’ont pas été retenus, le néant les rongeait déjà de leur temps, au diable. En revanche, des tas de poèmes et de musique persistent, et aussi les chansons de gestes, comme si ma vie avait été une chanson de gestes. En effet, la grande insignifiance des moindres mouvements, voire leur misère, retentit à l’infini comme autant d’exploits. Je n’en note qu’un : une multitude de clefs dans un chapelet de serrures. On dirait que j’ai passé mon temps à ouvrir des portes et à les fermer, entrer, sortir, enter à nouveau, refermer. Les escaliers et les ascenseurs sont privilégiés. Ils vont quelque part, c’est probable. » (page 116)

 

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Le livre, lui, a tendance à s'égarer entre Lénine et Bataille, Baltasar Gracián et le cardinal de Retz, Chateaubriand et Hugo, Marx et Rimbaud, Hegel et les Grecs (ceux-là seront repris dans Beauté qui sera hélas tout aussi erratique et foutraque que Mouvement et il faudra attendre Centre pour que l’auteur, c’est le cas de le dire, se recentre.) On se console avec l’islamophobie sollersienne : « Dieu est clément et miséricordieux, soit, mais j’étouffe », son anti-terrorisme décomplexé (Charlotte Corday a bien fait de tuer Marat), son mépris de la France des « coinçages » (page 190). Mais son « Hegel (c’est-à-dire lui-même, Sollers) à travers les âges » fait long feu. Même si s’imaginer en homme préhistorique lui va bien.

Dans le désordre, je retiens aussi ça :

« Les Français sont nés pour la polémique et la guerre civile. »

« Hegel a raison : la Société pardonne plus aisément une mauvaise action qu’une mauvaise parole. Elle condamne des criminels pour leurs actes, mais ne pardonne jamais à un criminel par écrit. Comme elle ment toujours, la Société, la vérité la gifle en plein masque. Sade est donc beaucoup plus coupable, à long terme, que Hitler, Himmler, Heydrich, et toute la bande des possédés allemands. Honte aux Allemands de ne pas avoir produit Sade ! »

Tout cela me fait penser au beau et grand film d’Albert Serra, Liberté, sorte de Salo positif dont le but est de montrer que le mal ne provient pas de la représentation mais bien de la volonté. Ainsi on trouvera choquant que ce libertin raconte avec autant de suavité l’écartèlement de Damiens mais ce qui est choquant, ce n'est pas le récit qu'il en fait, et même le plaisir qu'il y trouve, que la réalité de l'écartèlement, procédure pénale, légale, morale, royale, pour ne pas dire divine. C’est la volonté morale de l'écartèlement qui est gerbante, pas sa représentation érotique. Au contraire, celle-ci subvertit celle-là et c’est cette subversion que les adeptes de l'enfer catholique ne supportent pas. La réalité de l'enfer ne les choque pas, eux. Ils trouvent même ça très bien, l'enfer. En revanche, ils trouvent insupportable la lecture de tel supplice des Cent-vingt journées de Sodome - qui pourtant décrit méticuleusement leur enfer. Ils adhèrent moralement à l'enfer mais en refusent toute image de celui-ci qui pourrait les inquiéter. Foutre dans sa robe de juge au moment où l’on prononce la condamnation à mort d'un malheureux (dans leur jargon, un libre coupable), indigne plus la belle âme que la condamnation elle-même qui, elle, ne lui pose aucun problème – car celle-ci est morale, vous comprenez. L’écartèlement est moral. L’enfer, cet Auschwitz de Dieu, est moral.

Bon, je me suis un peu perdu. Mais le livre aussi après tout. Je n'ai fait que suivre son mouvement - et c'est cela une vraie lecture.

 

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(Toutes les illustrations sont extraites de Liberté d'Albert Serra, chef-d'oeuvre de transgression et de subversion - pour spectateurs extrêmement avertis.)  

 

Addendum (commentaire de FB) : Sade explore le négatif de l'être humain qu'il associe à une nature toute puissante où mort et vie sont interchangeables. Et cette nature devient en effet une mécanique et même une orange mécanique des plaisirs et des excès - jusqu'où peut aller l'être humain, qu'il s'appelle Blangis, Epstein ou Hitler ? Le film de Pasolini tente de politiser Sade et le fait avec beaucoup de vertu mais Sade dépasse largement la politique - et il faut en effet prendre au sérieux le christianisme et le rousseauisme pour comprendre et apprécier sa profanation sans fin de l'être et de l'homme. Il faut être révolté, et sans doute blessé, pour être sadien. Comme Baudelaire disait avoir appris à raisonner grâce à Joseph de Maistre, j'ai appris à raisonner grâce au marquis qui reste mon vieux compagnon de vie et de pensée - même si j'aurais sans doute du mal à relire entièrement Les 120 journées ou Juliette (mais pas Juliette !!!!! De Dieu, je viens de voir le lien !!!!). Pour autant, je crois la subversion sadienne toujours aussi puissante aujourd'hui que hier sauf que comme hier, personne, au fond, ne le lit, et surtout personne ne se veut "choquable". L'époque post-bourgeoise se contente d'annuler ce qui pourrait la broyer : le christianisme comme la littérature sadienne. Et l'idée que Sade serait à "périr d'ennui" en fait partie - c'est le retour d'une vieille objection à laquelle Barthes et Blanchot avaient d'ailleurs répondu : "l'ennui" sadien, c'est l'ennui flaubérien, ou mieux schopenhaurien, du vouloir-vivre en rut, du négatif qui ne cesse d'aller de l'avant, du mal qui se répète... jusqu'à l'ennui, qui annonce la fameuse "banalité du mal". C'est donc un ennui fort éducatif et du reste fort relatif - et une manière de dire qu'en fait, ce texte-là est insupportable, un peu comme on a tendance à dédramatiser une scène violente au cinéma en arguant que ce n'est que "du cinéma". C'est là où Sade reste profondément infréquentable - et génial.
Et qu'il nous révèle en effet toutes et tous.

 

Suite Beauté

 

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