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La tête à Toto (Egographies I)

 

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A Matthieu G… qui m’expliquait l’autre jour, dans un café de la rue de Lille, qu'il n'était ni libéral ni sarkozyste, je répondais que je pouvais tout à fait le comprendre puisque  moi j’étais libéral et, malgré tout, encore sarkozyste. C'est que ma droite tocquevillienne et mauriacienne admettait assez volontiers sa droite supposée maistrienne ou maurrassienne alors que la sienne ne pouvait le faire. Pour cet ami de droite antique, ma droite débonnaire, collaborationniste (c’est-à-dire résistante à la sienne), « sans tripes », était celle d’un traitre. Et c'est un peu vrai. Que mon ami me pardonne, que ma famille (politique et nucléaire) m’absolve, mais il y a belle lurette que j’ai quitté les rangs de la droite inhumaine et pour ceux de la droite humaine - même si pour les gens de gauche, celle-ci reste un beau fantasme. Il est vrai qu’il m’arrive encore parfois de me faire peur quand je vois par exemple à la télé un Tarik Ramadan l’emporter sur une Caroline Fourest et une Caroline Fourest l’emporter sur deux Zérics glandus. Pourtant, quel plaisir que de trahir la sévérité des gens de la « vraie droite »,  quelle délectation que de les piquer dans leur « intransigeance », quelle méchante satisfaction de tourner en bourrique leur orthodoxie sans concession ni paradoxe, tout en continuant, le pire, à se réclamer de leur camp, mais avec cette dose de scepticisme et de modération (allons-y pour ce gros mot) qui leur semble de la pire hérésie !  « La droite déteste qu’on la trahisse. S’ils me haïssent tant, c’est parce que je suis un traitre. Je viens de chez eux, je les connais bien », comme disait le Mitterrand du Promeneur du Champ de Mars, le seul film acceptable, et remarquable, de Robert Guédiguian. Comme je le comprends ! Un plaisir presque aussi fort que de passer pour un papiste aux yeux d’un militant d’Act Up ou pour un caricaturiste anticlérical auprès d’un mahométan (même si dans ce dernier cas, il faut savoir courir vite ou s’être entrainé au combat au sabre). L’impureté sceptique, sérum indispensable contre la pureté toujours dangereuse d’une pensée ou d’une politique, telle est ma méthode. Au reste, je me suis souvent demandé si c’était la droite dure ou la gauche rugueuse que je préférais le plus provoquer. La gauche rugueuse sans doute, toujours plus susceptible, plus tracassière, plus inquisitrice que la droite qui, à un certain moment, en a marre de débattre et s’en va boire un coup, et moi avec elle. C’est que la droite, aussi féroce soit-elle, n’a jamais cette férocité du Bien, ce progressisme pit-bullien qui ne lâche jamais rien et qui est le propre de la gauche. C’est à elle qu’on peut faire la meilleure tête à Toto.

Qu'est-ce qu'ils ont en versées comme larmes les socialistes, ce fameux 21 avril 2002 où Le Pen s'était retrouvé face à Chirac ! Rappelez-vous. On les voyait, au PS, les djeuns du camp du progrès, de l’amour et de Paris Plage, se tenir embrassés en cercle lacrymal, comme dans une mêlée de rugby, et chialer tout leur saoul, ne comprenant rien à ce qui venait de leur arriver. On était si gentil, si tolérant, si mignon, on avait tellement fait pour que le monde soit meilleur, et puis « ça »  ! Détail-man en pleine gueule ! La bête du Gévaudan contre notre adorable Yoyo ! On n'a pas mérité ça ! C'est quoi ce monde pourri qu' est pas à notre image ? C'est quoi ce réel dégueu qui vient  nous faire des misères, à nous les bisounours tellement à l’écoute ? Nous qui aimions tant la vie, voilà que la vie vient de dire qu’elle ne nous aime pas ! Méchante vie ! Méchante France pas plurielle ! Méchant tout ! Tout méchant ! Ah ce qu’ils se sont mouchés ce jour-là les Gentils…. C'est drôle, d’ailleurs, ce genre de réaction. Vous, je ne sais pas, mais moi, je ne me vois pas du tout pleurer si un jour Besancenot ou Mélenchon arrivait au second tour. Certes, je n'en serais pas ravi-ravi (encore que je crois que ça me ferait secrètement marrer), mais pleurnicher comme un ange qui a vu une grosse bête, ça me serait impossible.  Ca doit être ça, être de droite : ne jamais pleurer en politique. S’en foutre toujours un peu.

Moi, je trouvais ça assez rigolo, toute cette génération cathare remise un peu à sa place par une bouffée de réel ultra pas cool. Vingt ans de terrorisme intellectuel qui partaient en fumée ! Vingt ans de moraline politique, d’idéologie sentimentale, de positive attitude, de manichéisme terroriste, de bêlements de moutons de garde, expulsés d’un seul coup par le grand méchant loup, l'abominable borgne,  Celui Dont On Ne Doit Pas Prononcer Le Nom. Le Pen au second tour, c'était la résurrection du Golem, le retour du refoulé, l’auto-réhabilitation du négatif - ce négatif qu'on croyait d'un autre temps et avec lequel on ne voulait plus définir la condition humaine. Voilà ce qui arrivait quand on ne croyait plus au péché originel ! Il s’invitait grossièrement au second tour d’une élection présidentielle. Et il faisait à tout le monde une super tête à Toto.
Entre Le Pen et Lionel, honnêtement, je crois que j'aurais voté Lionel. Mais entre Le Pen et Chirac, là, ce fut impossible de choisir - et j'ai voté blanc, non sans une noire jubilation.  C'est que Chirac était trop agressivement anti-français, trop naturellement europhobe, pour que, même par défaut, même par devoir citoyen, je puisse me retrouver en lui. Comme le démontra un peu plus tard le livre que Pierre Péan lui consacra, Chirac fut ce type plus ouvert sur les autres que sur les siens, ayant la fibre épidermiquement étrangère, asiatique, africaine, palestinienne, plutôt qu'européenne et française. Un homme donnant réellement  de sa personne et de sa fortune personnelle pour aider tel ou tel chef d'état  tiers-mondiste. Un véritable alter-humaniste, au fond, aimant plus les contrées lointaines que son propre pays. Et d'un antiracisme tellement violent, tellement viscéral, que là... non, c'aurait été intolérable, même pour un repenti comme moi, de lui apporter ma voix. Il faut l'avouer : devant un Jacques Chirac, chacun de nous apparaît un peu, beaucoup, passionnément raciste, voire à la folie. Anti-français notoire, Jacques Chirac fut celui qui révéla le racisme confiné en chaque français. Jamais on ne se sentit aussi tenté par l’extrémisme que sous le règne de cet extrémiste anti-extrémiste. La droite avait été culpabilisée par Mitterrand, la voici qu’elle était maintenant complexée par Chirac. Encore un peu, et j’allais retomber dans l’abjection. Le politiquement abject - enfant impossible à avorter du politiquement correct. Avec ses effets de manche, son cynisme impeccable et sa transparence quasi immaculée, Sarkozy nous sortit de ce post-gaullisme gluant, et rien que pour ça, je ne regrette pas d’avoir voté pour lui. Ce qu’il sortira de son quinquennat est une autre histoire. En tous cas, c’est sous son mandat que l’on aura eu pour la première fois des ministres blacks et beurs, femmes de surcroît (efficaces, c’est également une autre affaire). Je suis heureux d’avoir passé le cap du métissage avec un homme de droite plutôt qu’avec un homme de gauche. Je préfère Rachida à Diam’s, c’est ainsi.

mitterrand-petain.jpgComprenons-nous bien : le racisme me dégoûte autant que n’importe quel Gentil, mais disons qu'il m'a fallu vingt ans, moi, pour ne plus en jouir. Vingt ans pour me rendre compte que l’humour brun tourne vite au marron écœurant. Et cela, pas grâce à Chirac. C'est par expérience et  contact avec l'autre que j'ai appris à aimer ce dernier (l’autre, pas Chirac). La curiosité humaine a été plus forte que mes préjugés, l'humanité plus attrayante que ma famille, mes amours plus convaincants que mon idéologie filiale. Mon déclassement social a pu également jouer un rôle important dans cette hominisation tardive qui fut mienne. Déclassage, décrassage. De ce point de vue, je me sens plus proche d'un François Mitterrand défilant à dix-sept ans dans une manifestation contre le métissage et mettant tout le reste de sa vie à se reconstruire contre cette barbarie primitive (quoique déjeunant de temps en temps avec Bousquet pour se rappeler le bon vieux temps de la complexité du monde) que d'un Chirac qui a toujours chéri l'être humain et pour qui l'altérité fut naturellement  une source de joie.  « SOS racisme » : le premier l'a créé sans doute pour conjurer ses démons mais c’est le second qui l'a incarné mieux que quiconque. Ce que je ne pardonne pas à Jacques Chirac, au fond un bon gars, c'est qu'il n'y a aucune goutte de perversité consanguine en lui, aucune tendance politique inavouable, aucun racisme génétique.  Je vous entends : en politique, ce fut un menteur, un tricheur, un voleur, un opportuniste de première, mais « humainement », ce fut un type d'une pureté anti-impureté comme on en fait rarement. Son fameux dérapage sur « le bruit et l'odeur » que des imbéciles de rappeurs lui reprochent encore aujourd’hui fut moins l’aveu d’un racisme inconscient que le résultat d'un très mauvais calcul électoraliste. Opportuniste en tout, Chirac se crut malin ce jour-là à flirter avec une posture qui ne l’avait jamais fait bander. Et d'ailleurs, Le Pen et ses boys ne s'y sont pas trompés en répétant ad nauseam que leur ennemi mortel, ce n'était pas Mitterrand, ce Pétain de gauche, pote à Bousquet et lecteur de Chardonne, mais bien Chirac,  amateur éclairé des arts primitifs, star du monde arabe, frère du monde entier sauf de la France, n'ayant de français que la tête de veau et faisant au français douze ans de tête à Toto. L'homme qui ne s'aimait pas, comme l’appelait si justement Eric Zemmour, n’a tellement pas aimé son camp qu’il l’a, un jour de narcissisme aigu (car on peut se mirer dans son autodétestation), sabordé en toute conscience – la fameuse dissolution. Chirac, c’est le père de famille qui a toujours préféré les enfants des autres, préférant réellement sa nièce à sa fille, sa cousine à sa nièce, et sa voisine à sa cousine (ce qui est tout aussi monstrueux et essentialiste que la proposition lepéniste), et qui, au nom de ce code d’honneur inconnu des siens, préfère dissoudre ceux-ci et rester fidèle à celui-ci – même si personne ne le comprend. Une attitude typique du Sagittaire qu’il est, soit dit en passant : abandonneur par altruisme, généreux seulement pour les autres, une sorte d’Orgon prêt à perdre sa famille pour gagner l’estime du pauvre homme d’à côté, et même si ce pauvre homme s’appelle Tartuffe. Peut-être une façon de faire expier aux siens la haine qu’il se porte à lui-même. Ce déni filial a pourtant porté ses fruits puisque, contre toute attente, Chirac sera réélu triomphalement dans les circonstances que l’on sait. Extraordinaire de constater que les dieux ont aimé cet homme qui ne s’aimait pas en lui accordant la plus grande satisfaction morale de sa vie - battre Le Pen à 82 % ! Il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir un jour écraser sans sommation celui qu'on a toujours considéré comme infâme. Chirac, le président le plus naze et le moins nazi qu'on ait eu. Chirac, le droitiste le plus antidroitiste de la cinquième république. Chirac, homme de gauche qui fit sa carrière à droite, tel Mitterrand, homme de droite qui fit sa carrière à gauche. Chirac, qui n'hésita pas à dire que le « libéralisme était une perversion de l'esprit », aujourd'hui, tout le monde a l'air de  le regretter, sauf moi !

- Et pourtant, vous êtes comme lui !
- Pardon ???
- Vous commencez par dire que ce qui vous botte, c'est de trahir la droite pure et dure, c'est de passer pour un dissident de votre famille,  et après, vous vous en prenez outrancièrement à un Chirac qui a fait la même chose que vous.
- Oui mais non...
- Et vous ne vous en rendez même pas compte, incohérent que vous êtes - encore un trait chiraquien, tiens !

Bastien-Thiry.jpgToute une vie à se désextrême-droitiser, vous ne savez pas ce que c'est, vous, bande de Gentils, Culs Bénis du Flore, Petits Purs aux Pieds Blancs, tout de suite dans le camp du bien, tout de suite dans l’impératif antiraciste catégorique ! Ce n'était pas ma faute, aussi. Chez mamie Pied-Noir, on avait quand même le portrait de Bastien-Thiry dans la chambre. Et l'on sabrait le champagne à chaque anniversaire de la mort de de Gaulle qui nous avait bien floué (« je vous hais, compris ? »). C’est fou le mal que l’on peut faire quand on est du côté du bien et de l’Histoire. De Gaulle a certainement eu raison de lâcher l’Algérie, mais il l’a fait de telle manière qu’il a fanatisé des milliers de français qui, sans ce lâchage humiliant et d’ailleurs revanchard (dans C’était de Gaulle, d’Alain Peyrefitte, le général avoue clairement qu’il a voulu se venger des Pieds Noirs), auraient sans doute compris qu’il fallait renoncer à leur paradis terrestre (ce qu’était fondamentalement pour eux l’Algérie française et ce qu’elle restera dans leur cœur) et rentrer sans broncher en métropole. Hélas ! A mauvaise fortune, on fait rarement bon cœur. Certains ont pris les armes. D’autres ont sombré dans la haine délirante, le racisme baroque. Comme mon oncle maternel (pas mon grand-oncle de l'OAS, l'autre) qui passe son temps à faire toutes les têtes à Toto du monde : « s'il y a tant d'Arabes en France, c'est à cause des Juifs et du décret Crémieux », « Drumont, on dira ce qu’on voudra, mais il avait tout prévu, lui au moins ! ». Ou : « Alfred Dreyfus, c'est pas sûr du tout qu'il était innocent, même si les patosses l’ont cru ».  Et encore : « de Gaulle était un juif et un pédé, on le savait, nous », et même : « de Gaulle, c’est pire qu’Hitler ! »  Oui, j'ai entendu, ça, moi, du côté matriciel. Bagatelles pour un massacre à domicile ! Sacrée France réelle ! Sacré pays perdu ! Je les embrasse, d’ailleurs, ces perdants de l’Histoire, ces parents de ma mère. Ce n’est pas parce que l’on a renoncé à leurs haines que l’on ne comprend plus leurs souffrances (d’où procèdent leurs haines). Du côté spermatique, là, c'était plutôt Tintin au Congo – au Sénégal, plutôt. Grand-père héroïque. Diable bleu au Chemin des Dames. Grand fonctionnaire de l'AOF. Gouverneur du Sénégal puis de la Côte d’Ivoire dans les années trente (le plus jeune gouverneur de son temps, je crois). Témoin privilégié d'un âge d'or, aujourd'hui inavouable, dont il me reste,  dans mon studio parisien, deux sièges sacrés africains -  même qu'un jour un électricien black n'a pas voulu monter dessus pour mettre un câble en haut d'un mur.  On a parlé de tout ça avec lui, des colonies, de l'impérialisme, de ce dont on pouvait être fier et honteux selon le point de vue objectif ou niaiseux d'où l'on se plaçait. Je ne crois pas qu'il m'ait regardé bizarrement....

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Eh oui, je viens de tout ça, moi. Comme je le dis dans Les Français, de Guy Girard, diffusé le 14 juillet de l’an dernier sur France trois, je viens d'un monde où Jules Ferry pouvait affirmer sans peur et sans reproche que les « races supérieures se doivent d'affranchir les races inférieures », et où Paul Déroulède pouvait lui répondre, parlant de l'Alsace-Lorraine :  « J’ai perdu deux sœurs et vous m’offrez vingt domestiques ». Ne jamais oublier que c'est la gauche et non la droite qui fut colonialiste pendant la Troisième République, que c'est  elle qui était impérialiste, conquérante, persuadée de son bon droit et de la supériorité de ses valeurs et de ses  Droits de l'Homme qu'il fallait  importer  pour leur bien dans tous les pays du monde - exactement comme la droite bushiste il n’y a pas si longtemps. Et l’Histoire a voulu que cela soit cette gauche qui soit passée à l’extrême droite. L’esprit des peuples et sans pitié, et moi j’ai fait partie du mauvais peuple. Pas ma faute, je vous dis. La faute à la tête à Toto.

Eh bien ! Voilà que je vous livre tous mes petits secrets de famille, dites-moi. Sans compter le pire que je vais finir par cracher. Celui pour lequel vous avez commencé à lire ce texte. L'impardonnable, l'inavouable, le dieudonnable, le dieudamnâble. Car les origines « Li missié blanc, li très malin » et « Ti'as vu comment qu'la rose elle est éclose, purée ! » ne sont pas tout. A un moment donné, il faut être dans le réel à soi, c'est-à-dire dans l'isoloir permissif. Mettre sur la table sa consanguinité que l'on a jusque là tenté de cacher par des centaines de sophismes. Tout ce sang pur que j’avais dans les veines, il fallait bien qu’il sorte au moins une fois.
D'abord, il faut rappeler que dans les années 80, la gauche avait pris le pouvoir dans les lycées et les universités - et d'ailleurs ne l'a plus quitté. Né en 70, j'appartenais à la première génération déculturée de France, celle qui ne jurait que par Balavoine, Coluche, Harlem Désir,  Jack Lang  Touche pas à mon pote, Malik Oussekine, Cyril Collard, et le journal Globe. Qu'est-ce qu'on en a bavé quand on y repense. A dix-huit ans, en 88, soit on prenait ses quartiers du côté de l'empire du bien qui commençait à s’imposer partout avec ses mutins de panurge,  sa révolte subventionnée, son manichéisme encouragé, soit on décidait qu'on allait se la jouer dandy de droite vaguement brune, royaliste bon teint, « fun fasciste » comme ils disent.  A l'époque, le grand mot d'ordre de la jeunesse  était :  « nous, on fait pas de politique, on est contre Le Pen, c'est tout ». Eh bien, moi non plus, je ne faisais pas de politique, mais je votais Le Pen, c'est tout. Oh j'ai dû le faire deux ou trois fois - jusqu'aux législatives de 93. Pourquoi Le Pen ? Enfin ! Il suffisait d'avoir un minimum de sens socioculturel pour savoir que c'était le truc défendu à faire à l'époque -  un peu comme le prince Harry arborant une croix gammée dans une soirée de Lords, il y a quelques années. Pas plus fasciste que moi, le fils Windsor, mais sans doute aussi énervé par les mots d'ordre « potiste » de notre très normative époque. Lorsqu'en effet celle-ci nous rebat les oreilles avec ses nécessités citoyennes, son antiracisme sans « s » comme disait Pierre Desproges, son fascisme antifasciste, sa tolérance intolérante, en attendant son « vivre ensemble », son « multiculturalisme relativiste » et sa « tribu », et que du chanteur au politique, du guignol à l'intellectuel, du prof d'histoire à l'animateur de radio libre, tout le monde dit la même chose,  quiconque n'est pas encore cathare dans l'âme décide de chahuter un peu ce post-monde et de lui faire la plus grosse tête à Toto possible. En vérité,  on votait Le Pen dans les années quatre-vingt comme on faisait le coup de poing avec les CRS dans les années soixante. Nos parents s'étaient révoltés contre la loi du père, on se révoltait, nous, contre celle, permissive, ultra-alter, méga-cool mais obligatoire, de tonton.

Stauffenberg_.jpgPourtant, fasciste, vous me croirez ou non, je ne me suis jamais senti tel. J'étais trop individualiste pour cela. J'avais déjà lu Nietzsche et je savais que la plèbe, qui est l'essence du fascisme, est la pire des choses. Et puis, le fascisme, c'est l'action, le sport, la jeunesse – toutes choses que je détestais à l’époque et que je déteste encore. Dans un article écrit le premier juillet 1933, et que l'on retrouve dans  ses Mémoires Politiques, Mauriac montre bien que ce sont dans les pays comme l'Allemagne et l'Italie, où « la jeunesse mène le jeu », que le fascisme trouve son meilleur terreau. Les djeuns de hier et d'aujourd'hui sont toujours les premiers qui sont piégés par les idées à la mode, l'apparence de la force, le pouvoir qui les flatte. Comme le dit Mauriac à propos des hitlériens boutonneux et des puceaux en chemises noires, « quelqu'un les a asservis qu'ils ont chargé de penser et de vouloir pour eux (1)». Pauvres djeuns toujours radicaux dans leur candeur, toujours atteints de sida mental, toujours embrigadés dans ce qu’il y a de plus répugnant ou de plus bébête à leur époque. Au fait, vous savez que le Front National fut  jusqu'en 2002, et presque chaque année, le premier parti de la jeunesse ? Les djeuns qui défilaient contre Le Pen, en  avril 2002, ils le savaient qu'ils étaient moins nombreux que ceux qui avaient voté pour lui ? Aujourd’hui comme autrefois, il n’y a pas plus tête à Toto qu’un djeun, sauf deux djeuns.

-    Ca va, Cormary, ça va. On se calme là. Votre côté Stauffenberg (2) commence à bien faire. Vous nous expliquez en long, en large et en travers que vous  venez d'un milieu pourri d'extrême droite (mais que vous présentez quand même comme un Walhalla wagnéro-serpentard (3), histoire de vous et de nous donner le grand frisson diabolique - là-dessus, vous vous plantez royalement, mon vieux !) Vous faites ensuite passer vos petites tergiversations romantiques (« moi contre eux ») pour  un conflit héraclitéen (« Le Pen ou pas Le Pen ? »), et vous vous félicitez à la fin de ne pas être facho car vos camarades se foutaient de vous pendant la classe de sport en vous tirant le short. Tout cela est d'une puérilité assez incroyable. La vérité est que vous n'avez jamais eu aucune conscience politique (c'est pourquoi Sarkozy vous fascine),  et que pour personne ne s’en aperçoive,  vous faites passer votre médiocrité idéologique pour du scepticisme pyrrhonien et vos points d’exclamations pour de la littérature. Au bout du compte vous n'êtes  qu'un petit bourgeois réac, tout tiède, tout mou, qui joue à son célino-nietzschéen, doublé d'un fieffé niaiseux qui se trouve subversif parce qu’il s’assoit sur ses tabourets africains et très glorieux parce qu'il ne vote plus le Pen pour de simples raisons mondaines !

C'est vrai qu'en politique, je ne connais pas grand-chose. Je suis l'actualité de loin. De la crise grecque à la réforme des retraites en France,  je n'ai pas d'avis sur la plupart des événements. On me dit parfois que l’on ne sait pas ce que je pense. Mais moi non plus, je ne sais pas ce que je pense. Cette obsession de penser quelque chose, aussi. Il faut de la compétence pour penser. Et sorti de mon tout petit monde poudlardien, il n’y a plus personne. Je sens bien qu'il y a de la souffrance, mais de la souffrance, il y en a de tous les côtés, dans tous les partis, à droite, à gauche, et plus on va dans les extrêmes, plus on s’aperçoit que c’est là que ça hurle vraiment de douleur. Hélas ! On est ce qu’on est – et personnellement, j'allais dire : socialement, je suis plus touché par le suicide d'un jeune bourgeois incapable de rentrer dans la vie active que  par une famille de douze personnes qui va être expulsée dans son pays d'origine. Alors, quoi ? Non, ce qui m'intéresse,  moi, c'est moins la vie de la cité que la représentation qu'on en donne. C’est pourquoi je préfère Muray à Bourdieu ou Proust à Durkheim. La réalité m’interpelle moins que la réalité révélée, ce que seule peut faire la littérature.  Lorsque Proust dit que la vraie vie est littéraire, il ne veut pas dire que la littérature serait une fuite devant la vie, mais bien au contraire, que sans littérature, on ne comprend rien à la vie. Sans livre, aucune chance de saisir l’essence de la vie, aucune chance même de vivre vraiment. Ils ne s’en rendent pas compte, les antilittéraires, que s’en prendre à la littérature, c’est s’en prendre à la vérité et à la liberté. Et entre les barbus prêts à foutre des bombes parce qu’on a dessiné leur prophète avec une bombe dans le turban et les flics de la Halde qui trouvent que Ronsard fait dans la discrimination antivieux, sinon antiféministe, quand il écrit Mignonne, allons voir si la rose, on se dit qu’on est assez mal barré. Alors oui, vivent les caricatures de Mahomet et les films de Bunuel ! Vive les possédées de Loudun et les versets sataniques ! Vive Scorsese et sa Dernière tentation du Christ que ma bonne ville de Sainte-Maxime avait cru bon à l'époque d'interdire dans son seul cinéma afin de ne pas offenser ses âmes bourgeoises ! J'avais 17 ans, j'étais en plein dans Les chants de Maldoror, et j'avais envoyé une lettre lautréamonienne et acnéique à Nice-Matin dans laquelle je m'élevais contre « cette décision de censure inique, fruit de l'inculture, de la bêtise et de l’ordre moral » (j’aurais dû dire la province, ça serait allé plus vite !), et qui fut,  pour ma  gloire, publiée par le journal, et me valut même les félicitation de notre stalinien de prof d'histoire, le redoutable monsieur Parrat, qui pour une fois, fut fier de moi, et lut même ma lettre en classe avec sa voix de stentor. Le libre penseur de la Terminale B du lycée Saint Exupéry, en 1987, c'était moi ! Dans ma famille, on en parle encore…

Ainsi étais-je et sans doute ainsi suis-je resté pour ma honte et mon contentement - entre le dogme et le blasphème, le respect et la profanation, l'outrance et l'esprit sceptique, l'immaculée  conception et les diables. Ecrasons l'infâme. Offensons le fanatisme. Mais agenouillons-nous devant la Vierge. Faisons signe aux anges. Lisons la Bible et  biblions les livres. Et buvons le vin, sang du Christ s’il en est, puisque celui-ci est désormais dans le collimateur des hygiénistes – et de Michel Homais.  Faisons leur à tous une tête à Toto. Ring est parfait pour ça.

mauriac.jpgPour le reste, je le répète, je n'en sais rien. Je ne comprends rien à l'économie. Comme je suis philosophe de formation et qu'on m'a expliqué la philosophie du libéralisme et la philosophie du socialisme, je me suis toujours trouvé naturellement libéral. Libéral ordonné, d'ailleurs. Libéral avec garde-fou. Libéral au sens pompidolien ou giscardien du terme, c'est-à-dire dans le sens où il faut privilégier ceux qui prennent des risques, mais non au sens où il faut obliger tout le monde à en prendre. Là, je ne suis absolument pas de droite. Si vous voulez jouer à la roulette russe, c'est votre problème, mais ne venez pas nous mettre le canon sur la tempe sous le prétexte fallacieux que vous l'avez mis sur la vôtre. Votre énergie, votre labeur, votre courage professionnel, votre scélératesse en un sens (car, comme dit Pierre Michon dans Les Onze, le « mérite » et le labeur n’ont jamais été que l’envers de la dureté de cœur et de l’instinct d’écrasement) tout cela est formidable et appelle  récompense - à la seule condition que ces qualités socialement indéniables profitent autant à vous qui le méritez qu'à nous qui ne le méritons pas.  Au contraire, puisque vous êtes plus fort que nous, il est normal que votre force nous serve à nous aussi, nous les faibles, nous les paresseux, nous les dilettantes. Alors, donc, vive les beaux salaires, les belles voitures et les belles villas pour vous  ! Et à nous les arts et les lettres, les bibliothèques et les monastères ! A vous les marchés, à nous La princesse de Clèves. Evidemment, vous nous organiserez des mécénats. Plusieurs fois l'an, nous irons dans vos hôtels,  nous dînerons dans vos restaurants et  nous nous baignerons dans vos piscines (gratuitement, cela va sans dire), histoire de partager un peu cette divine vulgarité  qui est vôtre et de vous faire profiter un peu de cette  infernale excellence  qui est nôtre - dans la mesure de vos moyens, bien sûr, nous n’oublions pas que vous êtes tous, vous les nantis, de splendides têtes à Toto. Il est bon que chacun apporte à l'autre ce dont l'autre est dénué – c’est ça l’élitisme républicain. Vous êtes là pour faire du profit, nous sommes là pour donner du sens. On écrit dans Le Figaro et on sermonne les lecteurs (et les actionnaires) du Figaro. Mauriac avait tout compris.

-    L'alliance des maîtres et des clercs ? Serpentard / Serdaigle ? Décidément, tout ce qui commence par « SS » vous botte, vous....

Oui, l'Etat doit servir à ça : donner aux actifs les moyens d'amortir leur énergie, permettre aux passifs de vivre sans complexe leur passivité. Moi, socialement parlant, je suis très passif. Je n'ai aucune ambition, je ne réclame aucune responsabilité, j’ai horreur des soucis et je ne supporte pas l’intendance. Je ne demande tout au plus qu'un emploi alimentaire et sécuritaire. Un truc humble. Quoique je trouve encore de la vanité à n'être que gardien de musée. Gardien de musée, c'est un métier singulier, unique, et qui fait souvent l'admiration des gens.  Braves usagers qui s'imaginent que l'on connait Manet et Van Gogh mieux que les autres sous prétexte qu'on s'endort sur notre chaise à côté de leurs immortels chefs-d'oeuvre.  Pour certains d'entre nous, c'est un peu vrai. Nuls plus que Matthieu et moi, par exemple, n’avons conscience de notre intimité avec l'Olympia, les Romains de la Décadence ou  l'ours de Pompon.  Mais n'allez pas croire que nos autres collègues souffrent d'un syndrome de Stendhal comme le pense abusivement  cette tête à Toto de Jean-Michel Ribes dans son film Musée haut, musée bas. L’hyperesthésie n’est guère la maladie du gardien du musée, vous pouvez me croire, même quand il s’agit de veiller une journée entière sur L’origine du monde - mon poste fixe préféré, soit dit en passant. Cette chaise de la salle seize est, sans exagérer, le plus grand observatoire psychosocial dont on puisse rêver. Celui qui nous fait immédiatement savoir où les couples en sont dans leur vie sexuelle ou quelle genre d’éducation ils donnent à leurs enfants. Dès que leur regard tombe sur le tableau fatal, on est fixé sur leur degré de puritanisme, de libéralisme, de connaissance des arts, d’enthousiasme sincère ou de posture cultureuse. Certains se détournent tout de suite, même pas gênés d’être gênés, d’autres rigolent grassement, les groupes d’ados surtout qui n’en reviennent pas (mais « débarquer », « tomber des nues », est le propre et même le snobisme de la jeunesse comme le remarque Nabe dans son dernier livre). La plupart font semblant de ne pas être troublés. Beaucoup font les intéressants en se gardant bien de paraître trop intéressés. Surtout : paraître cultivé – alors que L’Origine du monde est le seul tableau au monde à ne pas provoquer d’abord une réaction culturelle. Certains encore, très drôle à observer, passent devant le tableau rapidement, font mine de le contempler comme si c’était un paysage ou un pot de fleur, mais se retournent vers lui discrètement juste avant de sortir de la salle, comme on se retourne vers une pute dans la rue. Il y en a qui prennent leur courage à deux mains et viennent me poser une question. Je leur explique alors ce que je viens d’écrire, les réactions souvent hilarantes des gens et dont ils ne font, bien sûr, pas partie. Les gens, pour eux, c’est pas eux, alors que pour moi, c’est eux – autant de têtes à Toto, et d’ailleurs pas toutes antipathiques, loin de là. Souvent, ils veulent m’entendre parler de ce qu’ils imaginent volontiers être la part mystique de mon travail – ma proximité avec les grandes œuvres : «  Oh quelle chance vous avez d'avoir tous ces tableaux pour vous tout seul, et la nuit en plus ! » Ce fantasme de l'art dans la nuit...

 

 

[Cet article, archive de mon blog, a été complètement réécrit pour le Ring le 14 mai 2010.]

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Commentaires

  • Chaque fois que je vous lis , cher Pierre , je me demande ce que j'ai bien pu faire de mon cerveau entre temps . Pourquoi les gens ayant votre lucidité , votre intelligence ,votre culture et votre immense humour sont-ils si rares ?

  • Pierre Cormary ou le vent du large qui vient fouetter allègrement les miasmes et autres conventions autorisées et nous permet ainsi de respirer, ouf, largement ! Il fait oeuvre de salubrité publique, tout en nous faisant tourner la tête, comme un alcool bien fort. Bravo et merci.

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