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ANTOINE ET CLÉOPÂTRE - Un trou dans la nature

Antoine et Cléopâtre est-elle la pièce de la passion destructrice ou celle de la transfiguration tristanienne ? Est-on dans la déchéance ou la gloire ? L’amour mortifère ou l’amour à mort ?

 

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La première fois que j’ai lu Antoine et Cléopâtre à l’âge de 16 ou 17 ans, il y a eu une scène qui m’a beaucoup choqué – la treizième de l’acte III dans laquelle Marc-Antoine fait violemment fouetter le messager d’Octave sous prétexte que celui-ci a baisé la main de Cléopâtre.

ANTOINE – Donnez-lui le fouet, compagnons, jusqu’à ce que vous le voyez grimacer, comme un enfant, et geindre en implorant merci. 

Comment ce personnage que j’avais tant admiré dans Jules César et dont j’avais fait l'un de mes héros personnels, tellement plus avisé et plus intéressant que l’idéaliste sanguinaire Brutus, pouvait perdre ses moyens à ce point tel un mauvais jaloux et se laisser aller à ce sadisme révoltant ? Autant les sévices et menaces de Cléopâtre à l’égard de son propre messager (qu’elle ne les met pas à exécution, se contentant de molester elle-même le pauvre homme) ne pouvaient que me troubler et me la faire aimer : 

CLÉOPÂTRE – Je te ferai fouetter avec le fer, étuver dans la saumure, et confire à la sauce ardente. (II-5), 

autant la violence d’Antoine me semblait dégradante. C’est que je n’avais pas compris que toute la pièce, comme souvent chez Shakespeare, est construire autour de la dégradation de son personnage principal. Et ici, ce qui dégrade, ce n’est pas tant la jalousie, l’ambition ou l’égoïsme, mais bien l’amour. L’amour qui menace le monde, l’empire, les hommes (et au sens plus « mâle » qu’ « humain »). L’amour écrasant d’une femme-serpent (on ne compte pas les occurrences au serpent ou au venin dans cette pièce) qui en demande toujours plus jusqu'à délabrer la raison, liquider l’identité, pousser à la folie et au crime. L’amour qui déchoie l’âme et le corps. L’amour qui ruine l’être – et en même temps le transfigure. L'amour à mort que tout le monde voudrait vivre s'il en était capable.

 

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I – Démesure 

Dès la première réplique, la démesure. 

PHILON – Non ! Mais cet enivrement de notre général déborde la mesure. Ses yeux superbes, qui sur les lignes et les bandes guerrières rayonnaient comme l'armure de Mars, abaissent désormais, détournent désormais le feu et la dévotion de leurs regards sur un front basané. Son cœur de capitaine, qui dans les mêlées des grandes batailles faisaient éclater les boucles de sa cuirasse, a perdu toute sa trempe, et est devenu un soufflé, un éventail à rafraîchir les ardeurs d'une gipsy… Tenez ! Les voici qui viennent. Faites bien attention, et vous verrez en lui l'un des trois piliers du monde transformé en bouffon d'une prostituée. Regardez et voyez. 

Et en effet, Antoine apparaît d’emblée comme celui dont Cléopâtre « mesure » l’amour en permanence, l’obligeant à jouer la démesure. 

CLÉOPÂTRE À ANTOINE – Si c’est vraiment de l’amour, dis-moi combien il est grand. 

ANTOINE – Il y a indigence dans l’amour qui peut s’évaluer. 

CLÉOPÂTRE – Je veux fixer la limite jusqu’où on peut être aimé. 

ANTOINE – Alors, il te faut découvrir un nouveau ciel, une nouvelle terre. (I-1) 

Jouissance de la femme : entendre son amant lui dire que son amour est le plus grand jamais vécu. Performance de l’homme : lui répondre que celui-ci est en expansion comme l’univers. Et de fait, passer son temps à relever ses défis à elle – autrement dit, être toujours dépassé par elle qui ne le lâche jamais comme elle le précisera plus tard à ses serviteurs.

CLEOPÂTRE – Si vous le trouvez triste, dites que je danse ; s’il est gai, annoncez que je me suis brusquement trouvée mal.  (I-3) 

Ça donne envie mais ça fait un peu peur. Car cet amour-là se définit comme négation totale et absolue de ce qui n’est pas lui. Et c’est le premier des messagers (qui ne sont pas à la fête à la fête dans cette pièce) qui en fait les frais :

LE SERVITEUR À ANTOINE – Mon bon seigneur, les nouvelles de Rome… 

ANTOINE – M’agacent. Sois bref. (I-1) 

Le serviteur n’aura même pas le temps de les dire tant Antoine sera tout de suite alpagué, détourné par Cléopâtre.   

ANTOINE – Que Rome s'effondre dans le Tibre ! Et que l'arche immense de l'Empire édifié s'écroule ! Voici mon univers ! Les royaumes ne sont que fange ; notre fumier terrestre nourrit également la bête et l'homme. La noblesse de la vie, c'est de s'embrasser ainsi (il embrasse Cléopâtre), quand un couple si bien appareillé, quand deux êtres comme nous peuvent le faire ! Dans cette sublime étreinte, j’enjoins au monde entier, sous peine de châtiment, de reconnaître que nous sommes incomparables ! 

L’amour sans équivalent, donc. Et que les deux amants se proposent de diffuser partout comme une maladie vénérienne. 

ANTOINE – Seuls tous les deux, ce soir, nous flânerons dans les rues et nous observerons les mœurs du peuple. (I-1)

Être l’un dans l’autre, être tous les deux dans tous les autres. Le monde comme orgie. La petite mort, annonciatrice de la grande. C’est que Cléopâtre joue avec la mort à la moindre occasion.  Enobarbus, le conseiller fidèle d’Antoine, l’a bien vu. 

ENOBARBUS – Cléopâtre se meurt instantanément ; je l’ai vue se mourir vingt fois pour de plus pauvres raisons. Je crois qu’il y a dans la mort un élément qui exerce sur elle une action voluptueuse, tant elle met de célérité à se mourir. 

ANTOINE – Elle est incroyablement rusée. 

ENOBARBUS – Hélas ! Non, seigneur. Ses passions ne sont formées que de la plus fine essence de pur amour. Nous ne pouvons pas appeler soupirs et larmes ses rafales et ses ondées ; ce sont des bourrasques et des tempêtes plus fortes que n’en peuvent mentionner les almanachs. (I-2). 

Les tempêtes shakespeariennes ne sont jamais des métaphores. Elles sont réelles, cosmiques, apocalyptiques. L’essence mortifère du pur amour agit sur les éléments comme la folie du roi Lear agissait sur la campagne. Comme le dit Henri Fluchère dans sa préface, « l’hyperbole n’est pas ici figure littéraire : elle confère des dimensions illimitées à l’univers qu’il faudrait pour contenir cet amour. »

Excepté les généraux romains consternés, tous, autour d’eux, sont possédés par ce désir hyperbolique : suivantes, serviteurs, devins. Les femmes surtout en redemandent, conscientes d’être supérieures aux hommes sur ce plan-là – donc, sur tous les plans.

CHARMION – Que, dans une matinée, je sois l’épouse de trois rois, et leur veuve à tous ! Qu’à cinquante ans j’aie un fils à qui Hérode et Judée rende hommage !  [quel bizarre souhait biblique !] Trouve-moi un moyen de me marier à Octave César, que je sois l’égale de ma maîtresse. (I-2) 

Même l’eunuque n’est pas en reste.

MARDIAN – Je ne puis en réalité rien faire que d’innocent ; pourtant, j’ai des passions furibondes, et je pense à ce que Vénus fit avec Mars. (I-5) 

Pour autant, la vraie castration, c’est la politique, l’Histoire, César – les hommes.

CÉSAR – D'Alexandrie voici les nouvelles : il [Antoine] pêche, boit et use en orgie les flambeaux de la nuit ; il n'est pas plus viril que Cléopâtre, et la veuve de Ptolémée n'est pas plus efféminée que lui ; à peine consent-il à donner audience, ou daigne-il se souvenir qu'il a des collègues. Vous en conviendrez, cet homme-là est l’abrégé de tous les défauts dont l'humanité peut être atteinte.

Femme virile, homme efféminé. Cela sera un des leitmotive de la pièce. Et pourtant, Octave admirait Antoine. Sa bravoure. Sa résistance. Son animalité.

CÉSAR – La famine marcha sur tes talons ; tu la combattis, bien qu’élevée délicatement, avec plus de patience qu’un sauvage. On te vit boire l’urine des chevaux et cette lie dorée des mares qui faisait renâcler les bêtes. Ton palais ne dédaignait pas le fruit le plus âpre du buisson le plus grossier. Comme le cerf alors que la neige couvre les pâturages, tu broutais même l’écorce des arbres. Sur les Alpes, à ce qu’on rapporte, tu mangeas d’une chair étrange que plusieurs n’avaient pu voir sans mourir. Et tout cela (souvenir aujourd’hui blessant pour ton honneur) fut supporté si héroïquement que ta joue n’en maigrit même pas ! (I-4)

 

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II – Trou dans la nature

Devant les hommes, Antoine doit faire l'homme, soit se forcer à choisir Rome et pour donner des preuves de sa bonne volonté, accepter de se marier avec Octavie, la sœur d’Octave. Mais on le sait depuis saint Paul, ce n’est pas parce qu’on fait quelque chose qu’on le veut (et l'inverse). La volonté ne fait rien au désir. On peut s’engager et se trahir – et à la fin trahir son engagement. Surtout lorsqu’on a affaire à une femme aussi insatiable que Cléopâtre. Enobarbus le sait encore :

MECENE – Maintenant, voilà Antoine obligé de la quitter absolument.

ENOBARBUS – Jamais ! Il ne la quittera pas. L’âge ne saurait la flétrir, ni l'habitude épuiser sa variété infinie. Les autres femmes rassasient les appétits qu'elles nourrissent ; mais elle, plus elle satisfait, plus elle affame. Car les choses les plus immondes séduisent en elle au point que les prêtres saints la bénissent quand elle se prostitue. (II-2)

Et dans la même scène, d’affirmer que Cléopâtre surpasse la nature et que même l’air, « s’il n’abhorrait le vide, serait parti lui aussi regarder Cléopâtre, laissant un trou dans la nature [a gap in nature.] » [traduction ici d'Henri Thomas, le reste étant celle de F.V. Hugo.]

Trou dans la nature. La célèbre pensée de Pascal (et l’une des plus sexuelles de toute  l'histoire de la pensée) est à prendre au pied de la lettre : « Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face du monde aurait changé ». Nez long, sexe profond. Virilité féminine, hystérie masculine. Antoine a beau participer à mille orgies (dont la fameuse sur le bateau de Pompée à la fin de l’acte II), il n’en reste pas moins le petit poisson de Cléopâtre, l’ultra-viril efféminable.

CLÉOPÂTRE – Donnez-moi ma ligne. Nous irons au fleuve ; là, ma musique jouant au loin, j'amorcerai des poissons aux fauves nageoires ; mon hameçon recourbé percera leurs visqueuses mâchoires ; et, à chaque poisson que j’enlèverai, je m’imaginerai que c’est un Antoine, et je dirai : "Ah ! ah ! vous êtes pris !" 

CHARMION – L’amusante journée, où vous fîtes ce pari à qui pêcherait le plus, et où votre plongeur accrocha à l'hameçon d’Antoine un poisson salé qu'il retira avec transport ! 

CLÉOPÂTRE – Ce temps-là ! Oh ! quel temps ! Je me moquai de lui, à lui ôter la patience ; et, le soir venu, je me moquai de lui à la lui rendre ; le lendemain matin, avant neuf heures, je le restituai, ivre, à son lit ; puis je le couvris de mes robes et de mes manteaux, tandis que je portais son épée de Philippes.  (II-4) 

Homme en robe, femme en épée – non pas tant par narcissisme LGBT que par désir d’être totalement l’autre, de faire un avec lui, comme plus tard le feront à leur tour Tristan et Isolde, ces deux amants d’outre-monde. Toi moi, moi toi, etc. Quoiqu’il n’y ait proprement pas de symétrie entre eux, Cléopâtre dominant dès le début son amant, le connaissant mieux qu’il ne se connaît lui-même, et à la lettre, le menant en bateau. La fameuse bataille navale de l'acte III où ils vont commencer à tout perdre - à se perdre en eux. Et surtout lui en elle.

 

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III – Terre et mer 

L’acharnement incompréhensible et déjà imbécile d'Antoine à vouloir combattre sur mer après que sa belle lui en a suggéré l’idée et alors que sa force de frappe a toujours été sur terre. « Sur mer ! Sur mer ! », hurle-t-il malgré les admonestations d’Enobarbus et d’un soldat avisé. 

LE SOLDAT – Ô noble empereur, ne combats pas sur mer ; ne te risque pas sur des planches pourries. Te défies-tu de cette épée et de ces miennes cicatrices ? Laisse-les Égyptiens et les Phéniciens patauger ; nous, nous avons coutume de vaincre debout sur terre en combattant pied à pied. 

Et après qu’Antoine est parti sans l’écouter :

Par Hercule, je crois que je suis dans le vrai. (III-6) 

Mais le vrai n'intéresse plus Antoine. Le seul vrai, c'est de suivre Cléopâtre comme un petit poisson qui a mordu à l'hameçon. Le pire est qu'ils allaient remporter la bataille. Mais pour des raisons incompréhensibles, Cléopâtre décide au dernier moment de faire rebrousser chemin à sa flotte, et ce faisant, d'entraîner le navire d’Antoine dans son sillon, les privant d’une victoire mutuelle possible. Antoine à la remorque de Cléopâtre ! 

SCARUS – Nous avons perdu en baisers des royaumes et des provinces (…) Cette paillarde pouliche d’Egypte, que la lèpre l’étouffe ! Au milieu de la bataille, quand les deux chances étaient comme des jumelles du même âge, si même la nôtre n’était l’aînée, je ne sais quel taon la pique ainsi qu’une vache en juin ! Elle déploie les voiles et s’enfuit ! 

ENOBARBUS – J’en ai été témoin : mes yeux, malades de ce spectacle, n’ont pu l’endurer plus longtemps. 

SCARUS – Une fois qu’elle a viré de bord, Antoine, noble ruine de sa magie, secoue ses ailes marines, et, comme un canard éperdu, vole après elle, laissant la bataille au plus fort de l’action. Je n’ai jamais vu une affaire si honteuse ; l’expérience, l’énergie, l’honneur, n’ont jamais attenté ainsi à eux-mêmes. (III-10)

C’est le début du calvaire d’Antoine, « noble ruine » s’il en est. 

ANTOINE – Écoutez ! La terre me somme de ne plus la fouler ! Elle a honte de me porter ! (III-11) 

Puis plus loin : 

« J’ai forfait à la gloire ! Reculade ignoble ! »,

Et de supplier ses compagnons de l’abandonner, lui qui les a abandonnés. Comme le dit très bien Daniel Sibony, « il se sait responsable de la trahison des traîtres. » Il a compris sa déchéance mieux que personne;

ANTOINE – Dès que nous nous endurcissons dans le vice, ô misère ! les Dieux sages ferment nos yeux ; ils laissent tomber notre pure raison dans notre propre ordure, nous font adorer nos erreurs, et rient de nous, quand nous nous pavanons sur le chemin de notre ruine (III-13). 

La conscience de la ruine ne fait rien à l’affaire. La ruine est volontaire. Le désastre, désiré. Antoine et Cléopâtre, c’est la version amoureuse, pour ne pas dire érotique, de Macbeth et Lady Macbeth.

 

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IV – Destruction de l’intérieur 

Déchéance et masochisme d’Antoine qui a accumulé les humiliations, les lâchetés, les imbécillités (sa proposition d’un combat singulier avec César !) et qui sait mieux que que personne qu'il n'est plus que « forme mutilée » (IV-3) et que, comme le dit un soldat, « le Dieu Hercule, si aimé de lui, l’a abandonné ». Pourtant, comme le remarque Fluchère, à aucun moment, « Antoine n’est entièrement méprisable, et c’est le miracle de la pièce, en effet que la corruption ne soit jamais associée chez lui à la bassesse ni à la vulgarité. » En vérité, la déchéance est héroïque ; la chute, ascensionnelle ; la flétrissure, sublime. Antoine, héros blessé, mortifié mais comme le disait Bernard Sichère, « remythifié ». Antoine et Cléopâtre, pièce de la remythification, comme Roméo et Juliette était celle de la mythification et comme Troïlus et Cressida sera celle de la démythification. 

Mais Dieu, qu’il est dur d’aimer ! Pour la seconde fois, Cléopâtre trahit son amant sans qu’on n’en comprenne encore une fois les raisons politiques véritables et comme si celle-ci voulait simplement précipiter la destruction de leur couple. À le voir si furieux contre elle, mais au fond si résigné quant à leur destin, l'extraordinaire scène de ses nuages - les nuages d'Antoine,

ANTOINE - Nous voyons parfois un nuage qui ressemble à un dragon, parfois une vapeur ayant la forme d'un ours ou d'un lion, d'une citadelle flanquée de tours, d’une roche pendante, d'une montagne dentelée ou d'un bleu promontoire couronné d'arbres, qui font des signes au monde et jettent à nos regards une aérienne moquerie ! (…) Rien que le temps d'y penser, et ce qui tout à l'heure était un cheval, la nuée le rature et le rend indistinct comme de l'eau dans de l'eau. (IV-14) 

elle lui dépêche un messager chargé de lui dire qu’elle s’est suicidée – ce qui provoque son suicide à lui. 

Suicide laborieux, il est vrai – et qui prend un temps fou.  À partir de ce moment, tout devient long et lourd dans la pièce : quitter le monde volontairement n'est pas chose aisée. C’est d’abord Éros qui, refusant de tendre l’épée à son maître, se tue à sa place. Antoine se jette alors tout seul sur son épée mais se manque. Les soldats à qui il demande de l’achever refusent. On le transporte à Cléopâtre - fardeau au sens propre et figuré. Mais grandeur du suicide romain, ce Défi dont parlait Matzneff.

ANTOINE – Ce n’est pas la valeur de César qui a renversé Antoine, c’est Antoine qui a triomphé de lui-même. 

CLÉOPÂTRE – Cela devait être : nul autre qu’Antoine ne devait vaincre Antoine. 

La mort leur sied. 

ANTOINE – Ne vous lamentez point pour la misérable mutation de ma fortune à la fin de mes jours ; mais charmer vos pensées en les reportant sur les prospérités premières où j'ai vécu, le plus puissant prince de l'univers et le plus glorieux. 

Il expire. « Les petits garçons et les petites filles sont désormais à la hauteur des hommes ; plus de supériorité ! », pleure Cléopâtre tout en se reprenant assez vite : « Tout n'est plus que néant ; la patience est sottise, et l’impatience est bonne pour un chien enragé… Est-ce donc un crime de s'élancer dans la secrète demeure de la mort, avant que la mort ose venir à nous ? » 

Si la mort ne vient pas à nous, on ira à la mort. Contrairement à ce qui se passait dans Roméo et Juliette, le mal ne vient pas de l’extérieur (rivalité des familles, contretemps du frère Laurent, etc.) mais bien de l’intérieur. Depuis le début, les amants courent à la mort. Certes, Octave a "favorisé" le désastre d'Antoine et Cléopâtre mais n'en est pas la cause première. Nul besoin de « méchant » ou de « traître » pour précipiter les choses. D’ailleurs, même celui qui a trahi n’a servi à rien et va se laisser mourir de chagrin, repenti s’il en est. 

ENOBARBUS – Je suis le vrai scélérat de l’univers, et je le sens tout le premier. O Antoine, mine de générosité, de quel prix tu aurais payé mes fidèles services, toi qui couronnes d’or ma turpitude ! Mon cœur se gonfle ; si le remords violent ne le brise pas, un moyen plus violent devancera le remords ; mais le remords suffira, je le sens. Moi, combattre contre toi ! Non… Je chercher un fossé où mourir ; le plus immonde est le meilleur pour la fin de ma vie. (IV-6)

 

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V – Faiblesse et humanité 

Encore une fois, on célèbre Antoine. « Les opprobres et les mérites [qui] se balançaient en lui. » Les excès qui le desservaient tout en l’humanisant. 

AGRIPPA – Jamais plus rare esprit ne pilota l’humanité. Mais vous, Dieux, vous nous donnez toujours quelques faiblesses pour nous faire hommes [« but you, gods, will give us some faults to make us men. »] (V-1) 

Il faudrait la méditer longtemps cette superbe sentence qui constitue peut-être toute la sagesse shakespearienne. Faiblesse de l’humanité, humanité de la faiblesse. César, lui-même, pleure son allié. Mais n’oublie pas son futur triomphe dont Cléopâtre ne peut que faire partie. Dans son palais, celle-ci a bien compris ce que son nouveau maître lui réservait. 

CLÉOPÂTRE – Je m’instruis d’heure en heure dans la science d’obéir. 

À propos de son amant mort : 

CLÉOPÂTRE – Sa générosité n’avait pas d’hiver : c’était un automne fécondé par la moisson elle-même. Ses plaisirs étaient autant de dauphins qui s’ébattaient au-dessus de l’élément où ils vivaient. (…) Un pareil être dépasse les proportions du rêve. La nature est bien souvent impuissante à rivaliser avec les créations merveilleuses de la pensée ; mais, en concevant un Antoine, la nature l’emporterait sur la pensée et condamnerait au néant toutes les fictions. (V-2) 

Si elle était un trou dans la nature, Antoine était un trou dans l’esprit. Deux êtres trop forts (et trop faibles) pour le réel. Symétrie des situations : comme son amant, elle peine à se suicider. On retient son bras qui allait le faire. On lui impose la « paix » avec César. Au pied du mur, elle tente de sauver quelque fortune – mais que dénonce aussitôt son trésorier. Honte suprême. « Il faut que mon propre serviteur ajoute à la somme de mes disgrâces le surcroît de sa perfidie. » (V-2). César lui pardonne aisément, sa volonté étant qu’elle fasse partie de son cortège – qu’elle devienne un « spectacle » dont elle voit déjà l’horreur. 

CLÉOPÂTRE – Marionnette égyptienne, tu vas être exhibée dans Rome, ainsi que moi : de misérables artisans, avec des tabliers, des équerres et des marteaux crasseux, nous hisseront à la portée de tous les regards ; leurs haleines épaisses, rancies par une nourriture grossière, feront un nuage autour de nous, et nous serons forcés d’en aspirer la vapeur. 

IRAS – Aux Dieux ne plaise ! 

CLÉOPÂTRE – D’insolents licteurs nous rudoieront comme des filles publiques ; de sales rimeurs nasilleront sur nous des ballades ; des comédiens expéditifs nous parodieront en impromptu, et figureront nos orgies d’Alexandrie. Antoine sera représenté ivre ; et je verrai quelque garçon criard singer la grande Cléopâtre dans la posture d’une prostituée. (II-2) 

La mort pour éviter le spectacle. Antoine était tombé dans l’humain trop humain. Elle s’élève à la supra-humanité. Il n’était plus qu’un homme, elle n’est plus une femme. 

CLÉOPÂTRE – Ma résolution est fixée, et je n’ai plus rien d’une femme en moi. Désormais de la tête aux pieds, je suis un marbre impassible. 

Elle n’est plus qu’air et feu. 

CLÉOPÂTRE – Je suis d’air et de feu ; mes autres éléments, je les lègue à une plus infime existence. 

L’aspic à la mamelle qui faisait tant rêver Sollers dans Le Nouveau. D’ailleurs, les deux aspics : l’un sur le sein, l’autre sur le bras. La mort n’est pas si simple. Pourtant, elle en était une spécialiste. « Son médecin m’a dit qu’elle avait recherché par d’innombrables expériences les genres de mort les plus doux », dira César avant de prononcer son éloge funèbre dont il n’oublie pas de faire partie : « De si grands événements frappent ceux mêmes qui les ont faits ; et leur histoire vivra dans la pitié des âges aussi longtemps que la gloire de celui qui a rendu leur fin lamentable » – et comme s’il aurait souhaité que la pièce s’appelle Antoine, Cléopâtre et moi, Octave. 

Humaine faiblesse.

Et c'est pourquoi nous serons tous sauvés.

 

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Rome (l'autre meilleure série du monde) avec Lyndsey Marshal dans le rôle de Cléopâtre (et qui pulvérise Elizabeth Taylor, si, si) et James Purefoy, le plus violent et attachant des Antoine. 

 

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