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Entretien Trolls avec Antoine Katerji pour LIVR'ARBITRES (janvier 2026)

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Trolls - récit d'un raid numérique

Après le paradis rhomérien d’Aurora Cornu[1], Pierre Cormary nous plonge dans l’enfer virtuel avec Trolls (éd. Unicité, 2025), qui raconte le raid numérique dont il a été victime quinze ans plus tôt. À l’urbanité des conversations entre l’actrice roumaine et son admirateur succède ici le Far West des réseaux sociaux ; à la tournée des grands ducs d’Aurora, les vidéos YouTube où le pauvre Cormary voit ses photos personnelles passer au ralenti sur des images de concours de bouffe. Ces différences mises à part, il y a aussi du Rohmer dans cette enquête quasi-policière sur le Net qui bascule, au moment de la révélation, dans le conte moral. 

Entretien avec Pierre Cormary conduit par Antoine Katerji 

  • Livr’Arbitres : Le titre Trolls fait penser aux Porcs de Marc-Édouard Nabe. Est-ce volontaire de votre part ? Y a-t-il aussi chez vous ce désir d'élever les égouts d'Internet au rang d’objet littéraire ? Est-ce un hasard si l'un des morceaux de bravoure stylistique du livre — une phrase de 58 lignes — est un portrait du plus médiocre de vos conspirateurs, un blogueur cinéphile surnommé Alfredo García ?

Pierre Cormary : Diable, vous commencez fort. Comme si vous teniez à ce que je me retrouve pris à partie par les deux créatures que vous citez – même si je fais immédiatement la différence entre ce salopiaud de Marc-Edouard Nabe, écrivain génial, « capital » même comme on dit, inspirateur de bon nombre d’entre nous et à qui je consacre même une page dans mes Trolls et le Jack Torrance de la toile dont la grande souffrance consiste d’abord à pouvoir comprendre ce qu’il veut dire. Plus sérieusement, le trolling est aujourd’hui le phénomène d’époque par excellence, à la fois sur un plan social (le suicide de la petite Lindsay poussée à bout par ses camarades de collège il y a quelques années), politique (les usines à trolls de Poutine) et récemment criminel (l’assassinat de Charlie Kirk par Tyler Robinson n’est pas étranger à l’univers des trolls). Et comme nous sommes dans l’univers des mots (et des mots qui tuent), la dimension littéraire s’impose. 

  • « Panse ubuesque », « verrat suant », «patapouf mou et jaunâtre », Nabe n’a pas non plus été tendre à votre égard, pratiquant comme vos bourreaux les attaques sous la ceinture. En quoi être maltraité par celui que vous appelez votre « Saint-Simon » constitue pour vous une chance ?

Je prétends que la phrase écrite par Nabe dans Les Porcs me concernant (« Ce verrat suant faisait des pointes sur ses ergots au détour d’une coursive ») est l’une des plus belles de son œuvre. Il est flatteur d’inspirer un grand écrivain et de devenir une de ses figures même grotesques. Comme le dit Dominique Gauthier, cité par Nabe lui-même dans Amitié et anarchie, « tu ne vas pas faire la gueule quand Picasso te tire ton portrait ! ». 

  • Que répondriez-vous à ceux qui diraient que vous l'aviez bien cherché ? En tant que familier des forums littéraires, on imagine que vous étiez conscient des risques de faire de la littérature sur le Web. Avec le recul, considérez-vous ce billet de blog comme votre péché originel ? Peut-on dire que vous êtes d’abord le troll de vous-même ? 

Ta souffrance, ta faute – c’est un mantra qui nous poursuit tous depuis l’enfance. C’est ma chère Amélie Nothomb qui disait que dès qu’on écrit une phrase, on prend le risque de se brouiller avec la moitié de l’humanité. Surtout sur Internet qui est le lieu de tous les ressentiments, envies de revanche, règlements de compte imaginaires. Mon « tort » a été de croire que mettre en scène mon intimité pouvait émouvoir le lecteur et non pas l’exciter contre moi. Comme si j’avais ouvert mon propre peep-show en pays Amish. J’ai eu la naïveté de croire qu’exhiber littérairement mes fêlures pouvait renvoyer à celles des autres. 

  • « Être fasciné est un art. Pierre Cormary a le talent de le rendre contagieux », écrivait justement Amélie Nothomb dans sa préface d'Aurora Cornu. Même si elle n’est pas du même ordre, on ressent aussi de la fascination à l'endroit d'Alberich, le chef de la meute lancée à vos trousses. Comment l’interprétez-vous ?

Il y a eu sans doute de sa part une sorte d’attraction/répulsion envers moi. Lui qui était pourtant normalien, agrégé de philo, ne semblait pas supporter que je fusse un ancien khâgneux et que j’ose écrire mes propres textes, moins érudits que les siens mais assurément plus authentiques et risqués. En fait, il était comme le fort en thème, capable de réciter du Virgile à l’envers, mais bien en peine d’aller plus loin – et qui bave d’envie devant son camarade du sixième rang qui, lui, tente une œuvre vraie. Ajoutez à cela une grossophobie maladive (et j’étais obèse à l’époque, donc répugnant aux yeux de l’elfe qu’il se croyait être) et vous aurez une idée de l’anima du mec. Une haine un peu minable quand même. 

  • Sans dévoiler la fin, on apprend que vos tortionnaires ont joué malgré eux un rôle positif dans la genèse de votre premier roman ? La création rime-t-elle forcément chez vous avec résurrection ? Doit-elle nécessairement passer par un chemin de croix ?

Disons que sans eux, je n’aurais pas écrit. En voulant me « dégoûter » de mon écriture (c’est-à-dire de mon corps car c’est le corps qui écrit), ils l’ont renforcée, sinon légitimée. C’est peut-être même grâce à eux que je me suis sleevé[2] par la suite. Je leur dois donc deux livres publiés et soixante-dix kilos de moins. Comme quoi les démons servent au salut des élus. J’ai tout un chapitre final consacré à cette théodicée leibnizienne, notion à laquelle je tiens beaucoup. Bref, merci les salopiauds ! 

[1] Cf. « Aurora Cornu, roman rohmérien », entretien avec Pierre Cormary conduit par Antoine Katerji, Livr’arbitres n°42, juin 2023.

[2] Sleeve : opération bariatrique consistant à réduire le volume de l’estomac afin de perdre du poids.

 

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