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CAREME 2016 : I - La charmeuse de serpent (Chestov, Kierkegaard et la philosophie existentielle, introduction)

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1 – « Les hommes sentaient que les choses n'allaient pas très bien dans le monde, qu'elles allaient même fort mal ; "il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark", pour parler comme Shakespeare. Et ils faisaient des efforts énormes, afin de comprendre à quoi cela tenait. Or, il faut le dire dès maintenant : à la question ainsi posée la philosophie grecque, de même que la philosophie des autres peuples, y compris les peuples de l'Extrême-Orient, donnaient une réponse directement opposée à celle que nous lisons dans la Genèse » - et qui se trouve être, bien sûr, la chute - le péché originel.

Le péché originel comme donnée immédiate de la conscience.

C'est ce qu'ont ne pas voulu voir ni Confucius ni Platon (mais pas forcément Homère - un poète étant naturellement plus apte qu'un philosophe à saisir le réel.)

A la dialectique alambiquée du Grec et à l'optimisme un peu niais du Chinois, le judéo-chrétien vit le mal en face et comprit comment l'humanité allait tenter toute son histoire de l'esquiver.

Par le Savoir, bien sûr - c'est-à-dire par le serpent.

Car L'homme choisirait le savoir plutôt que le salut.

Dès lors, le réel n'aurait plus jamais tort. Comme le dirait un jour Hegel, tout ce qui serait réel serait rationnel - justifiable, récupérable, réconciliable. Contre le Verbe, l'Allemand opposerait l'Esprit. La seule "révélation" valable serait celle de son esprit à lui, le phénoménologue. Pour le reste... Chute, Croix, Résurrection, tout cela ne serait plus que des « moments », d'ailleurs symboliques, de la grande marche du monde. Progressivement, l'on passerait de l'Alliance à la dialectique, de l'unité divine et humaine à la fusion contre nature du dieu et de l'homme, de la lumière à la substance... spinoziste.

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2 - Le vieil Aristote l'avait déjà dit : exiger l'impossible, c'est montrer sa faiblesse d'esprit. Kant et Hegel entérineront ce jugement : l'impossible excède les capacités de la raison et les intérêts de l'esprit, ne nous y perdons pas. Notre seul possible, c'est le savoir, « l'éritis scientes du serpent biblique ». Hors du savoir, point de salut.

Kierkegaard va dire exactement le contraire. Hors du savoir, le seul salut. Pour cela, quitter Hegel, Aristote et Socrate (car même Socrate « en sait trop ») et rejoindre Job et Abraham. Quitter l'objectif pour le subjectif, le public pour le privé, le principe de raison pour l'existence pure - et l'esprit pour la foi.

La foi comme ce qui outrepasse l'esprit.
La foi comme ce qui qui ouvre toutes les possibilités.
La foi comme possibilité - et pas simplement d'une île.

« La foi qui détermine le rapport entre la créature et le Créateur et qui est une promesse de liberté illimitée et de possibilités infinies, cette foi, nous l'avons échangée contre le savoir, contre l'esclavage, la soumission totale aux principes éternels, pétrifiés et pétrifiants. »

Car la raison ne sait que conduire à la nécessité. La raison abolit la contradiction, c'est-à-dire la liberté.

« La liberté, c'est la contradiction » - cette phrase découverte, un jour d'hypokhâgne, en 1988 à Nice, dans le Journal du séducteur, et qui devait ré-aiguiller toute ma perception des choses. Tellement plus opératoire que la cohérence, la totalité, l'impartialité et toutes ces notions (valeurs !) ennuyeuses ! Non, Dieu écrit droit avec des lignes courbes. Prospéro. Etc. Ca, ça me parlait. Et ça me parle toujours.

Contradiction, tragique, comique, angoisse - désespoir. Le commencement de la philosophie, ce n'était pas l'étonnement ainsi que l'enseignaient les Grecs, mais le désespoir. Seul le désespoir saisit la réalité tragicomique de l'humanité, les saloperies de la raison et « les traquenards de l'éthique. » Job, encore, l'irrécupérable par excellence. Job, celui qui pulvérise la spéculation. Job - qui force Dieu à sortir de son silence.

L'existentiel contre le spéculatif.
Le subjectif contre l'objectif.
Le désespoir contre la dialectique - mais celui-ci accordant finalement bien plus de joie que celle-ci.

Qu'est-ce que la foi, donc ? Croire que tout est possible. Croire, au contraire de Spinoza, que Dieu excède largement les lois de sa nature. Croire au miracle, c'est-à-dire à l'arbitraire de la création. Rien n'est nécessaire. Tout est arbitraire. Tout est possible.

 

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3 - Il faut donc renverser la formule. Non plus dire « si Dieu n'existe pas, tout est permis (ou possible) », mais bien l'inverse : « si Dieu existe, tout est permis (ou possible) ». Ce grand hérésiarque qu'était Gilles Deleuze l'avait lui-même dit à propos du Gréco. Dans L'enterrement du comte d'Orgaz, les formes du bas, humaines, terriennes, sont belles mais sages - alors que celles du haut, célestes, divines sont délirantes, infinies, elles se déchaînent. Avec Dieu, le monde devient infini. Sans, pluvieux.

Avec Dieu, plus rien n'est nécessaire en tant que tel mais tout est possible comme tel. Notre monde provient d'un seul « Fiat » qui n'a plus rien à voir avec « le mur de pierre » de la raison pure ou le « deux plus deux qui font quatre » du géomètre qui seul entrait ici (je suppose que le géomètre pratiquait aussi l'algèbre).

A la voie chrétienne classique, thomiste, ordonnée et eschatologique succédait la voie chrétienne moderne, existentielle, qui commence au XVIIème siècle avec Pascal, s'épanouit au XIXème avec Kierkegaard et triomphe au XXème avec Chestov - et Simone Weil. A la théodicée d'antan se sont substitués le pari, le saut, la décréation.

« La foi n'est donc pas la confiance en ce qui nous a été dit, en ce qui nous a été enseigné, en ce que nous avons entendu. La foi est une nouvelle dimension de la pensée, inconnue, étrangère à la philosophie spéculative et qui nous ouvre la voie menant au Créateur de toutes choses, à la source de toutes les possibilités, à Celui pour qui il n'y pas de limites entre le possible et l'impossible. Il est difficile, épouvantablement difficile, non seulement d'accomplir cela, mais de se le représenter même. Jacob Boehme dit que LORSQUE DIEU ECARTE DE LUI SA MAIN, IL NE COMPREND PLUS LUI-MEME CE QU'IL A ECRIT. »

Nous voilà partis pour une quête en 22 chapitres - 22 jours de Carême, si j'en suis capable. Moi, non, bien sûr. Mais à Dieu, tout est possible.

 

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Douanier Rousseau, l'innocence archaïque, au musée d'Orsay, à partir du 22 mars 2016

 

 

A SUIVRE

 

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