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7 - Benjamin Constant et le libéralisme d'opposition.

 

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Exécution de Louis XVI, par Charles Benazech, Musée du Carnavalet

 

 

LE LIBERALISME APRES LA REVOLUTION.

 

 « Le libéralisme du XIX ème siècle, il faut commencer par-là, accepte et approuve la Révolution française, non seulement ses résultats mais son acte même, si je puis dire, sinon tous ses actes. (...) Certes ils font des distinctions à l'intérieur de la Révolution, ils réprouvent bien sûr sa phase terroriste, mais fondamentalement ils sont, intellectuellement et aussi émotionnellement, avec les révolutionnaires contre l'Ancien Régime (...) Comment partager leur enthousiasme révolutionnaire, qui n'est guère partagé, semble-t-il, par les libéraux d'aujourd'hui ? »

Tout simplement par le fait qu'avec la Révolution, les libéraux estiment que l'individu autonome, soit ce qu'ils prônaient depuis le XV ème siècle, est enfin entré dans l'Histoire. Le libéralisme qui, répétons-le une fois de plus, se définit avant tout comme affranchissement des anciennes entités politico-théologiques, trouve dans la Révolution l'événement fondateur et historique de cet affranchissement - et cela même si celui-ci ne fut pas libéral en soi.

« L'acte révolutionnaire, dans sa durée, rend visibles de façon éclatante une situation et un rôle humains que le libéralisme supposait sans les dévoiler. »

Qu'on le veuille ou non, la Révolution entérine donc bien le libéralisme. Malgré Rousseau et Robespierre, c'est le libéralisme qui l'emporte en elle - et avec lui, l'avènement du « nouvel homme » (qui n'est certes pas un « homme nouveau » au sens rousso-marxiste, égalitaire, transversal, communiste), mais qui est au contraire mélange de citoyen et de propriétaire, de législateur et de jouisseur et par dessus tout d'agent de l'Histoire. La Révolution comme ce qui a créé cette condition historique dont Marcel Gauchet saura se souvenir.

Ce sera la différence entre Montesquieu et Benjamin Constant : le premier anticipait la condition historique de ce « troisième homme », le second y vit. Plus que l'égalitarisme ou le communisme, la Révolution a fait surgir la société civile telle que nous la connaissons - et qui désormais peut être de droite comme de gauche selon nos opinions du moment. Qui, en tous cas, s'impose au début, et notamment à des gens comme Chateaubriand et Tocqueville, comme religieuse et chrétienne. La nouvelle égalité des droits civils et politiques est comprise par eux et d'autres comme une sorte d'accomplissement de l'Evangile. Le religieux n'a donc pas perdu la manche, loin de là, même s'il a été totalement sécularisé. Le libéral a beau être athée (au sens où il refuse désormais la transcendance), son idéal reste chrétien. Le libéral sera donc à la fois anti-réactionnaire et anti-post-révolutionnaire - s'opposant à la fois à tous ceux qui veulent revenir à l'Ancien Régime (ce qui est mentalement impossible, on le verra avec Constant) et tous ceux qui veulent continuer ou approfondir la Révolution.

Le libéralisme, contre la réaction, contre la conjuration.

Le libéralisme comme conservation des acquis.

Le libéralisme naturellement... conservateur.

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« Je ne savais pas alors ce que c'était que la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre coeur les impressions les plus profondes, qui glacent nos paroles, qui dénaturent dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments même, de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir les faire connaître... » 

 

 

1 - Limites... de la souveraineté.

Quoiqu'on pense d'elle, la Révolution fut la lutte du système électif contre le système héréditaire. Quoiqu'on pense de l'égalité, de sa médiocrité, de sa férocité, de sa mise en quantité, celle-ci est le but ultime de l'histoire humaine. Sophie B. sera contente.

« La perfectibilité de l'espèce humaine n'est autre chose que la tendance vers l'égalité.... L'égalité seule est conforme à la vérité, c'est-à-dire aux rapports des choses entre elles et des hommes entre eux. »

Ce n'est pas Jacques Rancière qui a écrit ces lignes mais Benjamin Constant qui non content d'être l'auteur du plus beau roman d'amour de tous les temps s'inscrit dans la lignée libérale la plus orthodoxe autant que la plus critique.

On l'a dit plus haut : Montesquieu anticipait l'entrée de l'individu dans la condition historique, Constant la vit de l'intérieur. Et ce dont il s'aperçoit d'abord, c'est que la souveraineté absolue ou suprême dont s'est réclamée la Révolution est ce qu'il y a de plus dangereux pour les libertés politiques. L'homme authentique de Rousseau ou pur de Robespierre entraîne surtout la liquidation de l'homme moyen. Si l'on veut que l'humanité perdure, il faut donc faire quelques compromis avec elle. Ce n'est donc pas la société qui doit se mettre au diapason de la souveraineté, mais la souveraineté qui doit se mettre à celui de la société (tiens, tiens…). En effet, la souveraineté ne vaut que si elle est sociale, historique et peut-être même naturelle - mais elle ne saurait être ni absolue ni sacrée. C'est le social qui doit l'emporter sur le politique et non le contraire.

Le social qui doit primer sur le politique - cela peut paraître étonnant mais telle est bien la définition du libéralisme tel que le conçoit Constant.

Dès lors, il y a risque d'incertitude sociologique - car si l'on peut savoir avec une certaine certitude ce que veut telle politique ou à quoi conduit tel idéal, on est beaucoup moins sûr de savoir ce que veut réellement le social, à part du pain et des jeux. Dans tous les cas, il faudra mettre des limites. Au pouvoir, à la souveraineté et même à la démocratie. Sans limites, toute notion, toute valeur, tout credo devient une calamité. Une liberté illimitée donne la jungle et le pur rapport de forces. Une égalité illimitée donne l'esclavage. Trop de pouvoir à un individu et c'est la tyrannie. Trop de pouvoir à la masse et c'est la mort de l'individu. La souveraineté du peuple elle-même doit être mesurée. En toutes choses, il faut raison garder. Le libéralisme orthodoxe n'a jamais été et ne saurait jamais être par définition « ultra ». Etre libéral, c'est être tiède, mou, moyen, modéré. Benjamin Constant ou le libéralisme modéré. Le mien. Enfin.

 

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2 - Chance de l'inégalité.

Pourquoi la gauche aura-t-elle toujours en son sein quelque chose de nécessairement totalitaire par rapport à la droite ? Parce que la gauche se propose de résoudre tous les problèmes liés à la force, c'est-à-dire à l'état naturel. Parce que la gauche déteste la nature, n'y croit d'ailleurs pas et se vautre dans la culture, l'artefact, ce qu'elle appelle fièrement « le constructivisme ». Parce que la gauche veut boucher tous les trous ou les coins d'où la force (l'état de nature) pourrait resurgir. Parce que la gauche veut un monde totalement sans problème (et la force est ce qui pose mille problèmes), totalement sans inégalités, totalement sans extériorité. Parce que la gauche rêve d'une totalité sans extérieur.

Au contraire, la droite, dans son acception libérale, est très soucieuse de laisser à l'individu un sas d'aération - soit quelque chose qui échappe à la souveraineté et à la loi, et qui relève en effet de la force pure, autrement dit, de l'inégalité. La droite pense que c'est par l'inégalité, non pas aristocratiquement instituée comme dans l'Ancien Régime, mais tolérée (et au sens de maison de tolérance), que passent la liberté et la consolation individuelles. L'inégalité, c'est la chance de l'individu. C'est la raison pour laquelle le contrat social doit lui aussi, et absolument, avoir ses limites.

Constant, ici, est lumineux :

« Il y a au contraire une partie de l'existence humaine qui, de nécessité, reste individuelle et indépendante, et qui est de droit HORS DE TOUTE COMPETENCE SOCIALE. La souveraineté n'existe que d'une manière limitée et relative. Au point où commencent l'indépendance et l'existence individuelles s'arrête la juridiction de cette souveraineté. Si la société franchit cette ligne, elle se rend aussi coupable que le despote qui n'a pour titre que le glaive exterminateur ; la société ne peut excéder sa compétence sans être usurpatrice, la majorité sans être factieuse.... Elle serait la nation entière, moins le citoyen qu'elle opprime, qu'en n'en serait pas plus légitime. »

Jean-Jacques Rousseau lui-même, que l'on peut accuser de tout sauf de bêtise, avait vu à quelles catastrophes sociales et politiques son Contrat social, « ce livre pour tous et pour personne », selon comme aurait pu dire l'autre) pouvait mener et « n'a pas su en quelles mains le loger ». Aux yeux de Constant, Rousseau a avoué là que son principe de souveraineté absolu était inapplicable, dangereux et faux. Sans bouches d'aération, d'échappatoires, d'oasis, le Contrat social est une sorte de Punishment park.

 

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Au contraire, pour le libéral, toute société doit en effet contenir sa case vide, là où caprices et désirs ne sont plus concernés par la loi, là où a le droit de s'agiter un résidu de forces (comme par exemple aller aux putes sans que l'Etat ne vous traque.) A l'opposé du libéralisme, accusé de ne pas résoudre « tous les problèmes » (mais le libéralisme n'a, par définition, aucune propension à résoudre « tous les problèmes » - ce que ne comprend pas l'ami Francis M.) et de se fier à un laisser-aller opératoire, qu'on appellera bientôt en économie, la fameuse main invisible, le socialisme a pour ambition de les résoudre, « tous ces problèmes », et ce faisant en étendant la souveraineté à tous les domaines - y compris, donc, au putes. L'exigence étouffante du socialisme est que rien ne doit rester extérieur au social - y compris la libido. La gauche pour qui rien ne se situe "hors de toute compétence sociale". La gauche pour qui fondamentalement rien n'est intime.

Car en effet, l'extériorité à la souveraineté, à la légalité, à la politique, ce n'est rien d'autre que ce que l'on appelle l'intimité. Le socialisme veut contractualiser, institutionnaliser, légiférer l'intimité - autrement dit, la dissoudre. A l'inverse du libéralisme, philosophie garante de l'intime, de la nature heureuse cachée, qui tient à son quant à soi comme à la prunelle de ses yeux. Et de fait moderne puisque la modernité est aussi le moment du surgissement du privé contre le public. Les Anciens, rappelle Constant, trouvaient plus de jouissance dans leur existence publique que privée, les modernes préfèrent de plus en plus leur privé au public. Baise-t-on mieux à droite qu'à gauche ? Telle est la question.  

(Et ce n'est pas une blague, chaque été, les journaux de gauche, Libé, Inrocks et co, sortent leur numéro "sexe" dans lequel toutes les libidos du monde sont investies politiquement, idéologiquement, sociétalement. On peut d'ailleurs les comprendre, mais jusqu'à un certain point, car ton cul, mon dieu, ton cul, c'est mon génie !]

 

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3 - Scepticisme institutionnel.

La Révolution nous a dépucelés. Quoiqu'on pense d'elle, on ne pourra jamais plus revenir en arrière. Dans l'Histoire comme dans la vie, on ne se repucèle plus. Le « drame » de l'homme moderne est que désormais il connaît l'insincérité qui touche les croyances traditionnelles.

« Il peut bien se gonfler, s'échauffer, se convaincre même qu'il croit à la patrie, à la vertu, l'instant d'après il se regardera croyant, il se sentira ridicule et il tombera dans le doute. Le plus original et le plus précieux de l'analyse constantienne de la Révolution et de l'Empire résident dans cette mise à découvert de l'insincérité inévitable des passions modernes. »

Dès lors, la souveraineté devra s'adapter à ce nouvel état des choses plein de contradictions, de disparités, de versatilité - et de mollesse idéologique. Avec la démocratie libérale,

« LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF, C'EST LE SCEPTICISME DEVENU INSTITUTION.»

Les partis, tout furibards qu'ils puissent paraître, sont les premiers garants de ce scepticisme. La liberté d'expression est déjà le signe que toutes les expressions se valent. La liberté elle-même est en passe de devenir liberté d'indifférence. On respecte l'opinion de chacun parce que la vérité n'a plus aucun crédit (car la vérité, c'est le bûcher, on le répète à qui mieux mieux). Les croyances sont tolérées, esthétisées, mais privatisées. Il est clair que le libéralisme aboutit autant à l'autonomie de l'individu qu'à l'incroyance générale. On garde du religieux le pouvoir pratique, le "message" et on en fait une moraline socialisante.

Quant à la Réaction, elle n'est un fake poétique. Les réacs ont beau fulminer, eux-mêmes ne croient plus à ce qu'ils disent. Font semblant. S'y croient. Même si les aléas de la politique peuvent faire qu'on se retrouve un jour avec un Charles X, le dernier Bourbon qui a cru qu'on était encore au XVII ème siècle, et qui n'a compris ni la révolution, ni l'empire, ni même la restauration de Louis XVIII, la modernité l'a emporté sur l'ancien temps. Et tout ce qui tente de revenir à celui-ci est poétique et anachronique.

Ainsi, à propos de la Réaction,

« [Constant] montrera que cet ordre voulu serait d'autant plus oppressif que ceux qui le proposent ne le veulent pas vraiment, ne peuvent pas vraiment le vouloir, puisque, hommes modernes en dépit d'eux-mêmes, ils ont perdu l'innocence et la sincérité qui seules donnaient sens à l'entreprise de restaurer le catholicisme médiéval ou la cité antique. Son ironie dévoilera la contradiction intérieure de ces réactionnaires dont "les opinions sont empreintes des opinions qu'ils croient réfuter", qui "en se déclarant les champions des siècles antérieurs... sont, malgré eux, des hommes de notre siècle", qui, "n'ont, en conséquence, ni la conviction qui donne la force ni l'espoir qui assure le succès"».

Même Joseph de Maistre parlera, à sa plume défendante, la langue de son temps. 

Le libéralisme a libéré l'homme mais l'a désenchanté. L'insincérité a contaminé tous les domaines, politiques, moraux - mais aussi existentiels, sentimentaux, amoureux. L'amour, lui aussi, est devenu un fake - un Adolphe. Place aux plaintes, aux angoisses, aux fantômes, aux sylphides. N'en déplaise à l'impossible Pascal Avot,

« pour Hugo, le romantisme, c'est tout simplement "le libéralisme en littérature"».

Dur.

 

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A SUIVRE : FRANCOIS GUIZOT

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