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Machiavel, philosophe des ânes bâtés (d'après Paul Veyne)

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Piero della Francesca, Le triomphe de la chasteté, recto

 

 

Elle m'a toujours fait chier, cette préface de Paul Veyne au Prince de Machiavel, éditions Folio, avec son célèbre portrait de Frédéric de Montefeltre par Piero della Francesca (un type peu avenant, au nez crochu, au regard  bête et méchant, en toge et en toque rouges). Parce que Veyne y prend de haut le maître florentin. Parce qu'il ne croit pas en lui. Parce qu'il refuse d'être dupe comme nous d'un soi-disant théoricien qui pour lui n'est qu'un « technicien borné » qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez ou de son époque, d'un « chef de supermarché » qui sait certes se faire craindre de ses subordonnés mais qu'on a bien tort de prendre pour un fin politique alors que c'est un « conformiste » sans horizon et aux vues plutôt basses, sinon un « frustré qui verbalise ce qu'il n'a pu faire ». Plouc, pékin, beauf, quasi Dupont-Lajoie  « qui est moins l'ancêtre du Risorgimento qu'un représentant de la francophobie ou de l'hispanophobie », doublé d'un littérateur à peine talentueux qui se complaît au scandale comme tous les snobs lettreux, tel est Machiavel pour Veyne. Sans compter cette phrase extrêmement déplaisante qu'il écrit page 21 de sa préface : « on a craint les Nazis, mais on hait les communistes ». Comme s'il ne fallait pas haïr les communistes. Comme si, au fond, et pire, on avait un petit rapport, une petite complaisance avec les Nazis (après tout, la crainte est le début de l'amour) et que sans jamais le dire, on les avait toujours préférés aux communistes. Comme si, enfin, la complaisance déguisée en intérêt philosophico-politique que beaucoup d'entre nous ont pour Machiavel n'était le symptôme de quelque chose de beaucoup plus grave et de plus douteux.

Il faut bien avouer (avoue ! avoue ! avoue !) que s'il y a quelque chose que nous haïssons en philosophie est qu'on vienne nous gâcher nos jouissances. Or, Machiavel, comme Nietzsche, Freud ou Schmitt, est avant tout une jouissance. On fait le malin avec lui. On le loue effrontément. On lit son Prince (qui est, j'y reviendrai,  une princesse) en s'y croyant. On s'imagine qu'on le pratique - que le Prince, c'est nous.

Et voilà un moraliste arrogant qui vient rire de notre rire. Qui se moque de ce qu'on croyait être notre dépucelage politique alors qu'avec Machiavel nous sommes plus puceaux que jamais. Qui ose affirmer que la meilleure façon d'aborder celui-ci est de le faire avec « irrespect » - sans pompes ni gloriole.

« Car enfin, il serait temps, comme me le disait Michel Foucault, de prendre au mot ce que Machiavel nous dit de son dessein : enseigner à un prince à conserver, à garder le domaine qu'il a conquis ou dont il a hérité, à ne pas s'en trouver dépossédé : rien de plus. »

 Non, non, Machiavel n'est pas du toit le génie qu'on veut absolument voir et pour la simple et narcissique raison qu'on désire se refléter en lui. La vérité est que ce florentin bas de plafond ne  pense (et déjà "penser" est excessif) qu'en « gentleman farmer », ni plus ni moins. C'est une erreur totale de voir en lui un visionnaire subtil ou un pragmatique sublime. Sa philosophie consiste à savoir rester en selle et comme le cavalier émérite qu'il était. Mais nul autre intérêt chez lui. Le prince est un propriétaire foncier ; le peuple, une bête ; la politique, une ferme des animaux – et ses admirateurs, de la basse-cour.

Et c’est pourquoi la seule vertu qu’il admet chez le peuple est son insigne passivité. Les gens ne sont bons qu’à être repus, caressés dans le sens du poil et encouragés à la reproduction. On ne les pacifie que pour les exploiter. Pour le reste, passez muscade, y a rien à voir. Et surtout y a rien retenir pour penser l’Etat moderne.

« Loin de clore l’âge des fictions, notre auteur établit sa propre fiction ; certes, cette fiction machiavélienne est froide ou semble l’être, ce qui lui donne l’air de la lucidité ».  

Triste et fausse lucidité que cet esprit de sérieux qui au fond abolit la politique, sinon la pensée elle-même, au nom d’un Prince qui lui-même n’est qu’un « conservateur de parc national » et dont nous, les cons machiavéliens, serions les touristes ébahis. Ainsi, par exemple, aucun rapport à établir  entre Machiavel et Hobbes, comme il n’y a aucun rapport « entre l’absence de pensée et la pensée ». Le seul intérêt de Machiavel, c’est cette fameuse « vérité effective » (« verita effetutale ») avec laquelle il nous rabat les oreilles et qui n’est rien d’autre qu’un dogmatisme qui s’ignore. 

Machiavel est un sale con dont le seul tour de force, « littéraire », est d’avoir réussi à faire croire, pendant quatre siècles, qu’il était un expert en mal – quoiqu’un mal, s'empressent de rajouter ses partisans, au service du bien, de la République, de Florence. Un mal qui sert le bien ? Tu parles ! Machiavel, c’est le bébête au service du vénal, le niais au service du cupide – et pour finir, l’apolitique au service du pouvoir. Plus que le théologique, c’est le politique que Machiavel neutralise. La liberté dont on soutient mordicus qu’il est son plus ardent défenseur, est simplement celle qui consiste à vivre en sécurité. « A tout prendre, “quand on n’ôte point aux hommes leurs biens ni leur honneur, ils vivent contents“, et cet apolitisme rend possible le pouvoir du prince, qui n’a rien à faire pour être le maître : il lui suffit d’éviter de se faire haïr. » Nul doute qu’il n'aurait rien compris à Auschwitz ni à Hiroshima s'il avait vécu à notre époque – et qu’il en aurait donné une simple explication technique, "stratégique", vaguement "cynique".

 

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Sandro Botticelli, La Calunnia di Apelle (La Calomnie d'Apelle),1495.

 

Ce que l’on a donc haï chez les communistes, bien plus que chez les nazis (et ce que l’on hait généralement dans l’extrême gauche plus que dans l’extrême droite), c’est le fait que ceux-ci ne nous laissent pas tranquilles, qu’ils rentrent dans le lard de notre apolitisme repu, qu’ils nous forcent à avoir une conscience sociale, et cela avec la férocité rationnelle et morale qu’on leur connaît - car le communisme est moral, quoiqu’on dise : c’est une morale en action, une morale, chrétienne de surcroît (de ce christianisme de gauche qui fait horreur aux chrétiens), qui nous oblige à agir, qui nous assujettit à l’égalité et à la charité et qui nous envoie en camp de rééducation à la moindre réaction égoïste et narcissique, qui ne laisse plus rien passer d’émotion individuelle, donc oublieuse des autres, bourgeoise, en nous. Alors, certes, le communisme a été criminel, cela, à part Alain Badiou, personne ne le nie, mais ce faisant, en révélant notre criminalité à nous, en accusant à jamais ce que nous avions de cupide, d’indifférent et de profiteur. Au fond, le communisme, comme l’islamisme aujourd’hui, est ce qui nous a punis devant notre Dieu. Et c’est pourquoi l’Histoire ne l’a jamais réellement, je veux dire : officiellement, condamné. Nous avons beau jeu de rappeler qu’il a fait cent millions de morts. La vérité est qu’il nous a, nous les survivants, crucifiés socialement pour l’éternité. A cause de lui, nous serons toujours coupables (qu’as-tu fait pour le clochard de ta rue aujourd’hui ? as-tu partagé ton salaire avec quelqu’un qui était dans le besoin ? t’es-tu battu pour accueillir Léonarda et sa famille dans notre pays ?). D’où notre haine viscérale à son égard. Car l’exigence du bien, le chantage au bien, nous est mille fois insupportable que la réalité du mal. Le communisme, universaliste à mort, nous concerne tous – et nous ne voulons surtout pas faire partie de ce « nous ». Tandis que le nazisme, ma foi… Du moment qu’on n’est pas juif, on peut toujours continuer sa partie de Monopoly.

Le machiavélisme consisterait donc en cela : à nous coltiner dans la passivité. A laisser faire le prince nous exploiter en nous faisant croire qu'il nous protège. A nous persuader que du moment qu’y a pas de mal, tout va bien.

«  Machiavel pense comme l’homme de la rue ; il estime que l’ordre public, c’est-à-dire le pouvoir du prince, coïncide avec l’intérêt du peuple et c’est pourquoi le salut de l’Etat passe avant le Bien, étant lui-même le Bien. »

Le pauvre chéri ! Faut-il être d’une candeur absolue, ou, ce qui revient au même, d’une perversité vengeresse sans pareille, pour penser cela sérieusement ? Comme l’enfant fasciné par l’ordre familial, Machiavel est un manant fasciné par l’ordre étatique qu’il idéalise au-delà de toutes mesures. Si l’on rajoute à cela sa xénophobie galopante, passion plébéienne par excellence, et qui est sans doute, avec celle de l’Etat,  la seule qui le structure, alors le tableau sera complet. Machiavel, écrit Veyne, « ne songe pas à établir un royaume d’Italie ; il lui suffirait que les Italiens ne se battent qu’entre eux et que l’étranger ne s’en mêle point » pour qu’il s’en contente ardemment. En lui se mélangent l’instinct grégaire et le « suprématisme » italien de l’époque : seule l’Italie est civilisée et les autres peuples sont barbares. Bref, laissons faire le Prince qui nous aime quelque part, même s’il donne l’impression de se foutre de nous, et les vaches seront bien gardées.

Etrange séduction que cette pensée corporatiste du laisser-faire et du survivre suscite encore. Peut-être parce celle-ci ne s’adresse finalement qu’aux rêveurs, aux lâches, aux incapables, à tous ceux qui fantasment sur la force et la ruse, autant de choses qu’ils n’auront jamais – tout comme Machiavel lui-même dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est l’incarnation absolue de cette dissymétrie qui existe entre théorie et pratique. Désavoué plusieurs fois par ses propres maîtres, accusé de trahison, emprisonné torturé, banni, réduit à la misère, si quelqu’un a subit dans sa chair le machiavélisme des autres, c’est bien lui. Son œuvre apparaîtrait alors comme celle d’un fanfaron typiquement italien qui tente de se venger des princes en faisant mine de se soumettre encore plus à eux. Œuvre masochiste en un sens qui vend la mèche de ceux qui l’ont brûlé. Et qui trouve alors un écho chez ceux qui ont eu aussi peu de chance que lui dans la vie.  Machiavel, philosophe des ânes bâtés, des dindons de la farce, des pauvres types.

Ca pique, quand même.

 

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Piero della Francesca, Le triomphe de la chasteté, verso

 

Cela en écho à :

- Machiavel et la fécondité du mal, d'après Pierre Manent

 

Pistes à suivre :

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-machiavel-un-cynique-qui-vous-veut-du-bien-13-le-pr

http://enseignement-latin.hypotheses.org/4748

 

 

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Commentaires

  • Hélas, le communisme n'est pas moral du tout, je me demande bien où vous allez chercher cela.
    Ceci parce qu'il n'est pas universel: le bourgeois doit être exterminé comme race à détruire.
    C'est ce qui fut mis en oeuvre par la révolution et en cela nazisme et communisme sont parfaitement équivalents. Le sentiment de culpabilité vis à vis des pauvres dans un cas est l'exact équivalent de celui envers la race germanique dans l'autre: un ressentiment religieux.

    Pourtant les sentiments variés, de l'époque, dont vous parlez sont parfaitement réels: on préféra ainsi pour les mêmes raisons l'un à l'autre, puis ensuite, l'autre à l'un.

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