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LE ROI LEAR – Folie et contre-folie

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(Je suis ici la traduction de Michel Leiris et d’Elizabeth Holland qu'on lit dans la Pléiade de 1959, sauf pour quelques répliques où je reprends celle de François-Victor Hugo et que j’indique comme telles.)

Les photos (maladroites, je m'en excuse) sont tirées du film de Jonathan Miller (BBC, 1982) avec Michael Hordern (Lear), Frank Middlemass (le Fou) et tant d'autres de ces merveilleux acteurs anglais, les meilleurs du monde. 

 

On n’aime pas le personnage de Lear. Son chantage à l’affection, sa vanité autoritaire, son exigence incestueuse. Que va-t-il chercher en allant demander à ses filles de lui dire qui l’aime le plus – sinon une façon de faire jouir sa paternité au moins par des paroles ? Daniel Sibony a raison de marquer ce point. « Son appel à ses filles est un pleur énervé : mais faites-moi jouir ! avec des mots ! puisque nos corps restent étrangers, puisqu’une loi maudite nous interdit de les posséder, dites-moi des mots, vrais ou faux qu’importe, c’est ma jouissance qui sera vraie ! ». Et les deux filles aînées de faire semblant d’assouvir leur père, la première en usant de la rhétorique classique des mots qui ne peuvent exprimer ce que l'on veut dire :

GONERILLE – Monsieur, je vous aime mieux que les mots n’en sauraient peser le dire ; plus chèrement que la vue, l’espace, la liberté, au-delà de toute chose estimable, riche ou rare ; non moins que vie quand l’accompagnent grâce, santé, beauté, honneur (…)

La deuxième affirme la jouissance directe :

RÉGANE – Je me déclare ennemie de toute autre joie que le plus précieux domaine des sens puisse contenir et trouve ma seule félicité dans l’amour de Votre chère Grandeur (…)

La troisième souffre depuis un bon moment – car elle n’a pas la parole, ne sait pas flatter, ignore les convenances, mais n'en aime pas moins.  

CORDELIA – Que fera Cordelia ? Aimer et se taire.

Il ne faudrait pourtant pas en faire une sainte trop vite. La demoiselle apparaît un brin guindée, sinon hautaine, dans sa « sainteté ». Lorsqu’elle rétorque à son père qu’elle l’aime selon le lien filial, « ni plus ni moins », on ne peut s’empêcher de voir en elle une emmerdeuse, une orgueilleuse, quelqu'un qui ne veut pas jouer le jeu filial (ou social) et qui trouve là, peut-être, sa secrète satisfaction. Pour Sibony, ce refus de faire jouir son père relève d’une autre jouissance qui serait celle de la rétention des mots. Cordélia se refuse à l’orgie parolière et du coup provoque celle de son père qui hurlera ses grands dieux tout le long de la pièce.

 

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On objectera qu’il est absurde de psychanalyser ou, pire, de sexualiser une œuvre qui dépasse de très loin la psychologie et ne trouve dans sa dimension que dans le cosmique et le métaphysique. Sauf que le cosmique et le métaphysique sont tout aussi sexuels, sinon beaucoup plus, que ce qui se passe dans un mélo ou vaudeville. Homère, les Tragiques, la Bible elle-même sont plein d’histoires de désir, de séduction, d’inceste, de viol et de castration. Rien de plus sexuelle que l’âme. Rien de plus cosmique que le sexe.

Et tout est sexuel dans Le Roi Lear, et cela dès la première scène avec le premier échange entre Gloucester et Kent au sujet d’Edmond, le fils bâtard du premier – et dont l’action, on le sait, sera parallèle à celle de Lear, la doublant de manière plus grossière, plus humaine et par là-même, nous le verrons, plus douloureuse. 

KENT – Je ne puis concevoir… 

GLOUCESTER – Monsieur, la mère de ce jeune garçon le pouvait fort bien ; sur quoi, elle s’arrondit du ventre et, ma foi, eut, monsieur, un fils pour son berceau avant d’avoir un mari pour son lit. (…) Bien que ce coquin ait eu quelque effronterie à venir en ce monde avant qu’on ne l’allât chercher, toutefois sa mère était belle ; j’ai pris du bon temps à sa fabrique, et le putaillon doit être reconnu. 

Dans la scène suivante, resté seul, Edmond corroborera cette thèse. La chair, quand elle se fait dans la joie naturelle et non dans le devoir social, donne des fruits plus beaux que les autres mais aussi plus dangereux.

EDMOND – Toi, Nature, es ma déesse (…) Pourquoi nous flétrir d’infamie, de vilenie, de bâtardise ? Vils, vils ? Nous qui, dans l’ardeur clandestine de la nature, puisons plus de robustesse et de force impétueuse qu’il n’en est dépensé dans un lit fatigué, insipide et rassis pour procréer toute une tribu de freluquets conçus entre le sommeil et la veille ? 

 

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Vitalité du bâtard que le social rejette et qui veut prendre sa revanche, devenant une sorte de "salaud lumineux", le seul en effet à ne pas s’en remettre au Destin et affirmant une liberté existentielle totale. Sa fameuse tirade après que son père a évoqué les « dernières éclipses de soleil et de lune » comme explications aux maux du monde :

EDMOND – Telle est l’excellente folie du monde que, si nous nous trouvons en male fortune – souvent par le fait même de nos propres abus – nous faisons coupables de nos désastres le soleil, la lune et les étoiles ; comme si nous étions scélérats par nécessité, sots par compulsion céleste, coquins, voleurs et traîtres par la prédominance des sphères ; ivrognes, menteurs et adultères par obéissance forcée à l’influence des planètes ; et comme si nous ne faisions le mal qu’à l’instigation divine : l’admirable échappatoire pour ce maître-putassier d’homme que de mettre ses velléités lubriques à la charge d’une étoile ! Mon père s’est mélangé avec ma mère sous la queue du Dragon et ma nativité s’est opérée sous la Grande Ourse ; d’où il s’ensuit que je suis violent et paillard. Par le Pied de Dieu ! J’aurais été ce que je suis si la plus virginale étoile du firmament avait cligné sur ma bâtardification…

Bien sûr, on pourrait lui répondre qu’Être et Destin se confondent et que l’on est toujours ce que les atomes, les dieux ou la seule Nature ont fait de nous, la volonté du bien ou du mal n’étant qu’un clinamen comme un autre. Au fond, tout s’est toujours confondu en ce bas monde et il est impossible de savoir si l’on est libre ou pas. Mieux vaut peut-être penser que oui, la responsabilité étant une illusion assurément plus morale que celle du pur hasard.  

 

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Acte I – La dette du don

Lear se retire donc des affaires, laissant à ses filles et gendres la gestion de son royaume. Pour autant, il se donne le droit d’aller chez l’une et chez l’autre chaque mois et de mener grand train. Son retrait est en fait une intrusion. Il donne moins ses terres à ses filles qu’il ne se donne à elles – exigeant en retour qu’elles ne satisfassent le moindre de ses caprices jusqu’à sa mort. Son don sonne très vite comme une dette. Normal que ça coince. Ou que ça rende ingrat. Lear est un père infantile qui a fait de ses filles des mères sans cœur – et comme le lui signale son Fou :

LE FOU –  Je m’y adonne [aux chansons], noncle, depuis que tu as pris tes filles pour mères [et que] tu leur as cédé la verge en mettant bas ta culotte. 

Et la première chose que « noncle » va subir sera en effet d’être privé de ses gens  par Gonerille et Régane comme on prive un enfant de ses jouets. C’est que Lear fout le bordel partout avec ses cent compagnons, « gens si désordonnés, si débauchés, si impudents que notre cour, infectée par leurs façons, prend les airs d’une auberge en ribote : l’épicurisme et la luxure en font une taverne ou un bordel plutôt qu’un palais honorable ». Pourrait-on voir dans ce traitement des enfants infligés au père une forme de changement politique et théologique ? De nouveau monde qui règle son compte avec l’ancien ? De protestantisme puritain qui liquide le catholicisme païen ? Car c’est bien la mort d’un monde que celle qui s’abat sur le roi Lear et va entraîner sa folie. Fini le temps où l’on pouvait se croire un dieu et s’en remettre aux forces de la nature pour se venger de ceux qui nous ont trahi. Lear a beau invoquer les « ouragans et brouillards » contre ses ingrates filles, c’est sur lui et ses compagnons qu’à l’acte III va s’abattre la vraie tempête – et un peu comme si Dieu avait envoyé le déluge aux hommes pour les punir et qu’il était le seul inondé. Le monde s’est bien retourné.

 

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Acte II – Kent ou la confrérie des intraitables

Il existe dans Shakespeare une série de personnages très particuliers, peut-être inspirés de Jean Le Baptiste, qu’on pourrait appeler la confrérie des intraitables ou des caractériels. Parmi eux, on trouve Coriolan, Timon d’Athènes, Prospéro, Troilus, tous marqués par une forme d’inflexibilité morale, de charité colérique, de vertu vindicative qui finit par se retourner contre eux, les ayant rendus insupportables aux yeux des autres protagonistes, sinon à ceux du public. C’est que la vertu fatigue, la charité épuise, la rigueur déprime[1] – pire, elles desservent bien souvent leur propre cause.

[1] Du moins quelqu’un comme moi qui n’ai jamais pu saquer la furibonderie des imprécateurs à la Léon Bloy, tiens Alceste en piètre estime et me retrouve plus en Sancho Pança qu’en Don Quichotte [il faudra que j’y revienne un jour.]

Dans Le Roi Lear, outre Cordelia, c’est Kent qui assure ce rôle, le fidèle d’entre les fidèles, l’homme qui ne mâche pas ses mots y compris envers son roi bien-aimé et qui se fait bannir par celui-ci à l’acte I pour lui avoir dit son fait. Qu’à cela ne tienne, il revient déguisé à l’acte II et se remet au service de son maître, plus zélé que jamais. Un zèle qui va le conduire à agresser Oswald, l’âme damnée de Gonerille, et à se retrouver aux ceps (ou fers), sans jamais se départir de sa morgue.  

KENT – Monsieur, c’est mon usage d’être franc ; j’ai vu dans ma vie de meilleurs visages qu’aucun de ceux que je vois à cette heure couronner ces épaules. 

CORNOUAILLES – C’est là quelque drôle qui, ayant été loué pour sa rusticité, affecte une insolente rudesse et exagère la simplicité, au mépris de tout naturel…. Il ne saurait flatter, lui !... c’est une âme honnête et franche ! il faut qu’il dise la vérité : si elle est bien reçue, tant mieux ; sinon n’accusez que son franc-parler. Je connais de ces drôles qui, dans leur franchise, recèlent plus d’astuce et de pensées corrompues que vingt naïfs faiseurs de courbettes qui se confondent en hommages obséquieux. (Traduction de F.V. Hugo) 

Cornouailles est certes un des « méchants » de la pièce mais il est difficile ici de ne pas lui donner raison. La simplicité exagérée est pure affectation – et « il y a plus de simplicité chez l’homme qui mange du caviar par impulsion que chez l’homme qui mange des grape-nuts par principe », comme disait l’éternel Chesterton. Gare à la méchanceté qui se fait passer pour de la franchise et à la sincérité qui peut vite se transforme en perversion. Sibony a raison de dire que « s’il ne basculait pas dans la folie, Lear serait un pervers, tant le montage qu’il met en place vise à détruire l’Autre comme tel. » Détruire l'autre au nom de son désir – contrarié qui plus est. 

Et c’est pourquoi, comme dans Hamlet, la survie, sinon le salut réside dans la folie feinte. La folie feinte contre la folie réelle mais aussi contre la vertu intraitable imbécile et le vice normatif. Au « faire semblant » d’être bon, il faut opposer le « faire semblant » d’être fou – telle serait « la voie shakespearienne ». Sollers a écrit de belles choses là-dessus, et moi aussi.

Comme l'écrivaitt encore Sibony (à propos de La Tempête), « Ce qui est mortifère, c'est la croyance réelle. La croyance non réelle (celle qu'on a la faiblesse de croire...) est plutôt une forme d'amour. »

 

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L’Hamlet du Roi Lear, c’est Edgar, bien sûr, le bon fils de Gloucester, trahi par Edmond, son frère félon, et banni par son père, un autre franc du collier à la naïveté désastreuse (et c’est pourquoi on lui en veut plus à lui qu’au bâtard comme on en veut toujours plus aux cons qu’aux méchants), et qui va se réfugier dans une forme de misère extrême comme pour conjurer la misère du monde.

EDGAR – Je me suis mis en tête d’assumer la forme la plus vile et la plus pauvre par quoi la pénurie, dans son mépris de l’homme, l’ait jamais approché de la bête. Je veux grimer mon visage de fange, ceindre mes reins d’une couverture, emmêler mes cheveux de nœuds d’elfe, et présentant ma nudité, affronter les vents et les persécutions du ciel. La contrée m’offre en exemple et précédent ces mendiants de Bedlam qui, avec des hurlements, fichent dans la chair nue de leurs bras gourds et mortifiés épingles, échardes, clous, brindilles de romarin, et, sous cet aspect horrible, des humbles fermes, des pauvres villages dénués, des bergeries et des moulins, tantôt par des imprécations forcenées, tantôt par des prières, FORCENT LA CHARITÉ. Pauvre Turlupin ! Pauvre Tom ! C’est quelque chose encore : Edgar, je ne suis rien. 

C'est dans l'exagération que l'on supporte son malheur et que l'on se défend des autres.

Pendant ce temps, plus personne ne fait semblant et dès lors tout le monde se fait un mal fou. Après Gonerille, Régane refuse à son père sa suite et ses hochets – le mal étant d’abord et toujours punitif. Et rien de plus punitif que de « raisonner le besoin », d’être sans pitié avec le superflu, de sanctionner le symbolique. Voyez comme les deux sœurs s’entendent à priver leur père de son apparat (et combien de gens, sans s’en rendre compte, sont d’accord avec ça) :

GONERILLE – Écoutez-moi, monseigneur. Qu’avez-vous besoin d’une suite de vingt-cinq, de dix ou de cinq dans une maison où deux fois autant d’hommes ont ordre de vous servir ? 

RÉGANE – Qu’avez-vous besoin d’un seul ?

LEAR – Oh ! Ne raisonnez pas le besoin. Nos plus misérables mendiants ont quelque pauvre objet en superflu ; n’octroyez à la nature que ce qu’il faut à la nature, et la vie de l’homme vaudra celle de la bête. Tu es une dame ; s’il est déjà fastueux d’aller chaudement vêtu, quel besoin la nature a-t-elle de ces atours fastueux qui te tiennent chaud à peine ? Mais quant au vrai besoin…. Cieux, donnez-moi patience, c’est de patience que j’ai besoin. 

À Gloucester qui supplie les filles de ne pas laisser leur père dans la lande, Régane réplique, moralisatrice au suprême : 

RÉGANE –  O monsieur, les hommes entêtés doivent tirer leçon des sévices qu’ils s’attirent eux-mêmes. Fermez vos portes ; il a pour escorte une bande de désespérés, et ce qu’ils peuvent l’inciter à faire, lui dont l’oreille est aisément abusée, voilà ce que la sagesse nous invite à craindre. 

CORNOUAILLES – Fermez vos portes, monseigneur ; c’est une nuit farouche ; ma Régane conseille bien : fuyons l’orage.

 

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Acte III – Tempête. 

Le Roi Lear est « une métaphore en expansion », disait un critique anglais cité par Henri Fluchère, le shakespearien en chef en France pendant un demi-siècle et avant que Jean-Michel Déprats ne prenne la relève.  Métaphore de la folie des hommes, en effet, du désordre du monde et du langage en délire. Métaphore du chaos et des contradictions. Métaphore de Job et de "Flibbertigibbet". Mais aussi métamorphoses des êtres en bêtes et des mots en sons ou en cris.

EDGAR – Pillicoq étais sis sur le mon Pillicoq. Hallou ! Hallou ! Lou ! Lou !

Fluchère le reconnaît : il y a quelque chose d’inassimilable dans cette pièce « qui roule de scène en scène une avalanche de thèmes et de symboles que l’imagination a peine à suivre et dont la sensibilité a peine à s’emparer ». Comme dans le Second Faust de Goethe, le Finnegans wake de Joyce, certaines Illuminations de Rimbaud, ou même le Rigodon de Céline, quelque chose échappe à la compréhension dans Le Roi Lear.

Hurlements dans la lande, temps qui se fige, souffrances paroxystiques et que seule la folie feinte peut apaiser. Car l’acte III est celui des trois fous. Le fou réel, Lear, enfermé dans son propre abandon filial ; le Fou professionnel (incarné dans la version BBC par le formidable Frank Middemass) et qui tente de traduire la folie de son maître par sa folie jouée en miroir, d’ailleurs toujours fine et ironique ; le fou simulateur ou fou-semblant, Edgar (grimé en Christ dans cette même version), « symbole ambigu de la démence, de la misère et de la dégradation de l’homme » mais qui est bien obligé de passer par là pour ne pas périr. C'est lui qui, paradoxalement, va aider Lear à sortir de sa propre folie, sinon de son enfer. C’est qu’à la différence du Fou professionnel, dont Lear peut se rappeler qu’il ne l’est pas vraiment et n’est là que pour le divertir, Edgar lui apparaît au contraire comme un fou réel, un être qui souffre autant que lui, affirmant la misère de l’homme avec encore plus de crudité. 

EDGAR – Pauvre Tom ; qui mange la grenouille dans l’eau, le crapaud, le têtard, la salamandre et le triton ; qui, dans la rage de son cœur, lorsque le malin se déchaîne, mange la bouse savoureuse ; gobe vieux rats et chiens crevés ; boit le vert manteau des étangs ; on vous le chasse à coups de fouet de paroisse en paroisse, on vous le met aux ceps ou en prison. 

 

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Autant Lear invoque le ciel et les éclairs, autant Edgar convoque la terre et les excréments. Et le Fou professionnel de constater la confusion générale, craignant que la folie véritable ne l'emporte.

LE FOU – Cette minute glaciale nous va tous changer en fous et en déments.

Ainsi vogue cette nef des fous dont Fluchère a bien raison de dire qu’elle dépasse de très loin la dimension sociale et politique. « Ce n’est plus la légitimité du pouvoir qui est en question [comme dans les pièces dites historiques], ni le mauvais usage d’une usurpation [comme dans Hamlet ou Macbeth], mais la structure morale du monde. » 

 

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D’où la parodie de justice à laquelle Lear et ses compagnons se prêtent, tentant de juger les deux filles – et pendant qu’Edmond, continuant ses méfaits, accuse désormais son père Gloucester de haute trahison auprès de Cornouailles (comme il l’avait fait avec son frère auprès de son père) et qui va donner lieu là aussi à une parodie de justice, bien réelle, elle, et d'une cruauté insensée. La terrible scène d’énucléation où Cornouailles arrache les deux yeux de Gloucester et dont Fluchère dit qu’elle est bien pire que toutes les horreurs de Titus Andronicus car dépassant de très loin la dimension grand-guignolesque de cette dernière pièce. Gloucester doit être aveugle comme Lear doit être fou pour que la vérité se fasse à l’intérieur d’eux-mêmes. 

Et c’est sans doute la raison pour laquelle le Fou disparaît à cet acte et ne reviendra plus, comme du reste Edgar renoncera à être « pauvre Tom » à l’acte suivant. Dès lors que vérité et rédemption sont en marche, la contre-folie n’a plus lieu d’être. Et le Fou peut alors dire : 

LE FOU – Et moi, j’irai me coucher à midi.

 

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Acte IV – Saturnales 

Edgar a beau crier au « pire » qui ne s’arrête jamais et qui est toujours pire que ce que l'on vient de vivre, l’acte IV est tout de même celui des remontées, des retrouvailles, des réconciliations. Les misères ne sont certes pas annulées mais elles trouvent un autre sens, une issue. Edgar, donc, qui retrouve son père et, sans que celui-ci ne le reconnaisse, aveugle qu’il est, se met à son service, feignant d’organiser le suicide auquel ce dernier aspire.  Lui faisant croire qu’il l’amène au bord d’une falaise, il le laisse tomber de tout son long sur la terre, avant de le relever. Aller au bout de la folie des uns et du désespoir des autres pour leur faire recouvrer la conscience – c’est aussi ce qui se passe dans les pièces de Molière sauf que chez ce dernier, il s’agit d’enfermer les gens dans leur bulle (Jourdain, Argan) alors que chez Shakespeare, il s’agit de les en faire sortir. 

EDGAR – Si je joue ainsi avec son désespoir, c’est pour le guérir.

 

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Lear, lui, est passé à une autre forme de démence, « champêtre » s’il en est. Sa réapparition « fantasquement parée de fleurs ». Sa parole nouvelle sous laquelle perce une reprise mentale : 

LEAR – On me flattait comme un chien ; on me disait que j’avais eu des poils blancs au menton avant d’en avoir de noirs. On répondait oui et non à tout ce que je disais. Ces oui et ces non n’étaient pas texte sacré. Du moment où la pluie est venue me mouiller, où le vent m’a fait claquer les dents, où le tonnerre a refusé de se taire sur mon ordre, alors j’ai reconnu, alors j’ai senti leur sincérité. Allez ! Ce ne sont pas des gens de parole : à les entendre, j’étais tout ; c’est un mensonge ; je ne suis pas à l’épreuve de la fièvre.

(Traduction, FV Hugo) 

Et un peu plus loin, son étonnante sortie sur la fécondité des êtres qui rompt avec l’univers noir et gris qui a régné jusqu’ici. C'est le moment païen, et enfin indulgent, de Lear, première étape du salut. Tout comme Saturne, le roi s’est adouci et est devenu ami du monde. 

LEAR – Oui, de la tête aux pieds, un roi ! Sous mon regard fixe voyez comme mes sujets tremblent ! Je fais grâce de la vie à cet homme… Quel est ton délit ? L’adultère ? Tu ne mourras pas. Mourir pour adultère ! Non ! Le roitelet s’accouple, et la petite mouche dorée paillarde sous mes yeux. Laissons prospérer la copulation (…) À l’œuvre, luxure ! À la mêlée ! car j’ai besoin de soldats. Voyez-vous là-bas cette dame au sourire béat, dont le visage ferait croire qu’il neige entre ses cuisses, qui minaude la vertu, et baisse la tête rien qu’à entendre parler de plaisir ? Le putois et l’étalon ne vont pas en besogne avec une ardeur plus dévergondée. Centaures au-dessous de la taille, femmes au-dessus ! Les dieux ne les possèdent que jusqu’à la ceinture ; au-dessous, tout est démon : là, tout est enfer, ténèbres, gouffres sulfureux, incendie, bouillonnement, infection, consomption ! Fi, fi, fi ! Pouah ! pouah !

(Idem) 

L’enfer, ce n’est plus le désir, c’est l'horrible loi qui châtie le désir. 

LEAR – Toi, misérable sergent, retiens ton bras sanglant : pourquoi fouettes-tu cette putain ? Flagelle donc tes propres épaules : tu désires ardemment commettre avec elle l’acte pour laquelle tu la fouettes. L’usurier fait pendre l’escroc. Les moindres vices se voient à travers les haillons ; les manteaux et les simarres fourrées les cachent tous. Cuirasse d’or le péché, et la forte lance de la justice s’y brise impuissante ; harnache-le de guenilles, le fétu d’un pygmée le transperce. Il n’est pas un coupable, pas un, te dis-je, pas un ! Je les absous tous (…)

(Idem) 

Absoudre tout le monde, ce sera aussi la décision de Prospéro à la fin de La Tempête. Le Dieu de l’Ancien Testament serait-il, en souffrant comme l’homme, devenu bon ? 

Sa réaction bouleversante quand il se réveille dans les bras de Cordélia. 

LEAR – Vous me faites tort en me sortant de la tombe. Tu es une âme bienheureuse, mais je suis lié sur une roue de feu, et mes propres larmes brûlent comme du plomb fondu. 

Allons, on ne pleure pas en enfer ! Les saturnales ont bien eu lieu.

 

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Acte V -  « Laissez-le passer » 

Réconciliation des bons. Division des méchants. Le mal qui se retourne contre lui. Gonerille et Régane amoureuses du même Edmond. Empoisonnement de l’une par l’autre puis suicide de cette dernière. La guerre continue et semble d’abord donner la victoire aux méchants. Peu importe que Lear et Cordélia aient été fait prisonniers par leurs ennemis. L’essentiel est qu’ils soient ensemble. En fait, ils sont déjà ailleurs.

LEAR –  Viens, allons en prison ; tous seuls, nous deux ensemble, nous chanterons comme oiseaux en cage ; quand tu me demanderas ma bénédiction, je m’agenouillerai et te demanderai pardon ; ainsi vivrons-nous, priant, chantant, contant de vieilles histoires, riant aux papillons dorés, écoutant de pauvres diables parler des nouvelles de la cour ; et nous débattrons avec eux qui perd et qui gagne, qui est en haut et qui en bas ; nous nous arrogerons le mystère des choses comme si nous étions les espions de Dieu.

 

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De son côté, Gloucester a enfin reconnu Edgar. Celui-ci défie Edmond et l’emporte. Au seuil de la mort, Edmond se souvient qu’il a envoyé Cordélia à la mort et tente étrangement de stopper le processus, comme si le bien avait commencé lui aussi à le toucher, sauvant ainsi son âme ou une partie de son âme : 

EDMOND – Je suffoque…. Quelque bien voudrais-je faire en dépit de ma propre nature. Envoyez vite…. Soyez prompt…. 

« En dépit de ma propre nature » – on pourrait gloser longuement sur cette expression qui prouve que peut-être la liberté est finalement possible, ce qu’Edgar soutenait depuis le début. Le méchant qui apporte la liberté au monde. Le méchant existentialiste.

 

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Mais il est trop tard. Entre Lear tenant dans ses bras Cordélia morte. La dernière souffrance. La dernière plainte. Il faut qu’il meure au plus vite et en paix. À Edgar qui tente de retarder sa mort, Kent intervient.

KENT – Brise-toi, cœur ; je t’en prie, brise-toi ! 

EDGAR – Ouvrez les yeux, Monseigneur. 

KENT – Ne troublez pas son âme. Oh ! Laissez-le passer. C’est le haïr que vouloir sur le chevalet de ce dur monde l’étendre davantage. 

N’a-t-on jamais rien dit de plus humain ?

 

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OTHELLO ou Incertaines certitudes, le 19 avril 2020

 

 

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