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Canin câlin

agathe novak-lechevalier,michel houellebecq,l'art de la consolation,sérotonine,lucrèce,de rerum naturaDès son avant-propos, Agathe Novak-Lechevalier donne le ton :

« …. S’il fallait en croire les interprétations dominantes de l’œuvre houellebecquienne, tout en elle aurait dû me froisser : littéraire, j’aurais dû être découragée par son “absence de style“ ; femme, j’aurais dû être révulsée par sa foncière “misogynie“ ; intellectuelle par profession, qui plus est orientée à gauche, j’aurais dû m’irriter de ses tendances “néo-réacs“ ; enseignante, j’aurais dû, comme Nancy Huston, réprouver ce “professeur de désespoir“ ; et s’il fallait se fier à ce qu’en dit Christine Angot, j’aurais même dû, comme être humain, m’indigner de son anti-humanisme et du mépris fondamental dans lequel, selon elle, il tiendrait son lecteur. » [1]

Hélas pour Christine Angot ! Curieuse, ouverte,  d'une prodigieuse humanité, cette normalienne de choc,  dix-neuviémiste émérite, spécialiste de Balzac (et donc pré-houellebecquienne sans le savoir), ne s’en laissa pas compter par la doxa journalistique ni le mépris universitaire dans lequel l’auteur de Soumission était tenu, se convertit à la houellebecquie au début des années 2010 et devint bientôt sa première commentatrice française, multipliant les analyses, les introductions, les éditions (voir celle, magnifique, de La Carte et le territoire en Garnier Flammarion 2016), maîtresse d’œuvre en janvier 2017 d’un Cahier de l’Herne lui étant consacré et auquel j’eus l’honneur de participer, et qui publie aujourd’hui, enfin il y a quelques mois, cet essai qui fera date, Houellebecq, l’art de la consolation aux éditions Stock, véritable leçon de lecture amoureuse, attentive et cathartique.

Il semblerait que cela soit par une formule d’Aurélien Bellanger, tiré de son propre essai Houellebecq, écrivain romantique (Léo Scheer 2010) qu’elle eut un flash :

« Nous ne pouvons attendre d’un auteur désespéré qu’une seule chose : qu’il parvienne miraculeusement à désespérer de son désespoir » [2].

Désespérer de son désespoir. Rire de sa misère. Sublimer son malheur. Et pour cela, y replonger par la littérature comme naguère par la tragédie. C’est pour cela que l’on lit des romans ou qu’on allait au théâtre. Pour se purger de soi-même, se libérer, se consoler – tout ce que ne comprend plus notre époque puritaine et revêche, analphabète à force d’être littéraliste, prohibitive à force d’être « protectrice » et pour qui les seuls lecteurs ayant droit de cité sont désormais les fameux Sensitivy readers, ces « lecteurs sensibles »  venus d’Amérique, véritables contrôleurs de sensibilités, sentinelles des mots et dont le travail anti-littéraire est de corriger, transformer, interdire  tout ce qui dans un texte n’irait pas dans le sens du respect des communautés, de la bienséance des sentiments et de l’équité des idées. Avec sa manie de soigner le mal par le mal, de faire rire de nos misères ou pleurer de nos désirs, l’antique catharsis n’a plus lieu d’être aux yeux de nos tyrans sensibles. L’important n’est plus de lire l’Iliade, Œdipe-roi ou Le Roi Lear dans leur violence archaïque mais de savoir si Homère n’est pas homophobe, Sophocle sexiste et Shakespeare ci-genre (ou de prouver à tout prix, ce qui est pire, que le premier est gayfriendly, le second néo-féministe, le troisième « non-binaire »). Pour Michel Houellebecq qui faisait dire à un de ses personnages qu’il n’était « pas plus politisé qu’une serviette de toilette » [3], c’était plutôt mal parti. Grâce à Dieu (ou plutôt au « parent 1 » comme ils disent), l’auteur des Particules élémentaires cartonne en France et dans le monde entier, faisant figure de rempart à tous les bien-pensants de la novlangue et les zélés du vivre-ensemble. Le consolateur est aussi un résistant.

Mais reprenons.  

 

 

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« Le monde est une souffrance déployée ».

C’est Proust qui dit, dans Un Amour de Swann je crois, et à propos du chagrin d’amour de Swann, que pour consoler vraiment quelqu’un, il faut d’abord lui dire qu'il est inconsolable. C’est en s’installant au cœur du chagrin de l’autre que l’on a des espoirs de l’apaiser. Alors que la parole soi-disant réconfortante, positive, volontariste, qui cherche à sublimer fissa le chagrin à sa façon optimiste et vulgaire (genre « une de perdue, dix de retrouvées »), donne généralement à celui qui l’entend l’envie de se flinguer. Non, la vraie consolation ne cherche pas à « réparer » le mal, ni même à combler le manque. Au contraire, elle le reconnaît comme tel, en devient le témoin, l’approuve d’une certaine manière. Comme le dit Agathe Novak-Lechevalier, « elle constate une perte, elle tisse un lien intersubjectif, elle ouvre une perspective » [4].

La consolation n’est ni guérison ni rédemption mais pur moment de suspension dans la peine, permission d’être dévasté, droit aux larmes.  Car il y a un droit à la tristesse – et même une utilité salvatrice de celle-ci, comme le montre le génial film d’animation de Pete Docter, Vice-versa où c’est grâce à Tristesse que la petite fille peut retrouver son équilibre mentale. Le moment du chagrin est un moment de vérité originelle, de prise de conscience, celui où l’on sent en soi la fracture initiale – individuelle et cosmique. « Le monde est une souffrance déployée », écrivait Houellebecq à la première ligne de son premier livre – ce Rester vivant qui aura tant comptés pour nous, les « houellebecquiens ».  

Mais « qu’est-ce qu’être houellebecquien » ? A cette question posée par Alain Finkielkraut à ses invités, lors d’une émission de Répliques consacrée à Sérotonine il y a quelques semaines [5],  Agathe Novak-Lechevalier répondait : « qui crée des clichés neufs, qui montre la médiocrité du monde sous fond d’aspiration à l’infini. » On ne saurait mieux dire. Le romancier des bas instincts, du milieu et de la médiocrité est un romancier  métaphysique et peut-être même théologique. Ses lecteurs ne s'y trompent pas. Lui-même l’affirme : le besoin métaphysique est présent chez les plus humbles. Même les pauvres se posent des questions « de riches », c'est-à-dire « philosophiques » et il faut vraiment être un bourgeois marxiste pour ne pas le voir :

« C'est à tort par exemple qu'on s'imagine les êtres humains menant une existence purement matérielle. Parallèlement en quelque sorte à leur vie, ils ne cessent de se poser des questions qu'il faut bien - faute d'un meilleur terme - qualifier de philosophiques. J'ai observé ce trait dans toutes les classes de la société, y compris les plus humbles, et jusqu'aux plus élevés. La douleur physique, la maladie même, la faim sont incapables de faire taire totalement cette interrogation existentielle. Le phénomène m'a toujours troublé, et plus encore la méconnaissance qu'on en a. » [6]

A la question qu’on lui posait sur « l’unité ou la ligne directrice obsessionnelle de son œuvre »,  Houellebecq répondait par une phrase que Novak-Chevalier juge « décisive » : « “Avant tout, je crois, l’intuition que l’univers est basé sur la séparation, la souffrance et le mal ; la décision de décrire cet état de choses, et peut-être de le dépasser.“ Tout est ici dans le “peut-être“, commente l’essayiste, et c’est ce qu’ouvre ce “peut-être“ que je vais m’attacher à explorer… » [7]  

 

[Permettons-nous, avant de continuer, cet aparté « personnel » (mais comment ne pas être personnel quand on travaille sur Houellebecq ?)

La souffrance comme origine du monde, ce n'est pas très sympa pour le créateur. Si le Fiat Lux constitue la douleur première, cela augure mal du pré-christianisme de l'auteur que d'aucuns veulent, comme Sébastien Lapaque, à tout prix voir en lui.  Autant dire que c'est le diable et non Dieu qui préside à nos affaires.

Pas si sûr.

En vérité, il n'est dit nulle part dans la Bible que le Fiat Lux ne soit pas douloureux. Un accouchement, tout heureux événement qu'il soit, est toujours une épreuve. Une séparation, même nécessaire, est toujours un supplice. Or, ce que fait Dieu dans la Genèse, c'est séparer à tour de bras : la ténèbre de la lumière, le ciel de la terre, la terre des eaux, les étoiles du soleil et de la lune, le jour de la nuit, le matin du soir, les espèces les unes des autres, l'homme de la femme. Ce sont ces scissions sans fin qui constituent le monde. La vie est sans doute belle mais sa condition est cruelle car coupée et sexuée – soit sacrée, comme dit l'étymologie. Pour autant, souffrances ou non, l'humanité ne cesse de se reproduire depuis son apparition sur terre. Vallée de larmes s'il en est, l’Histoire n’en est pas moins un champ de semences qui ne s'arrête jamais – et comme si nous aimions ce vouloir-vivre dans lequel nous sommes si férocement embarqués. Peut-être, sans doute parce que Dieu en est aussi à l’origine, qu'il en est même son don principal. On peut donc être, et quoiqu’on dise, schopenhaurien et chrétien – et tout comme Houellebecq l’est peut-être malgré lui.]

 

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« Michel Houellebecq – tonner contre. »

Ecrivain populaire, Houellebecq ? Oui, et alors ? Ca pose un problème aux journalistes, aux universitaires et à Léon Bloy [8] ? Tant mieux, ça veut dire que c'est du bon ! Comme tout romancier qui se respecte,  Houellebecq pose les vraies questions, parle des vraies douleurs, raconte la vraie France. Tout ce que ne supportent pas une certaine intelligensia et une certaine radicalité, les clercs tombant pour une fois d'accord avec les curés de campagne. Tout ce qu’il ne faut pas entendre au sujet de l’auteur du Sens de combat et dont Novak-Lechevalier fait dans son essai une sorte d’inventaire des ressentiments.

Faute de ne pouvoir freiner son succès persistant, les anti-houellebecquiens se rabattent sur les déclarations « scandaleuses » (et si souvent réjouissantes) de celui-ci (« l'islam, religion la plus con » à l’époque de Plateforme et récemment son apologie de Donald Trump, « meilleur président que j’aie jamais vu » [9]), ses soi-disant « stratégies éditoriales » (transfert de Flammarion à Fayard à l'époque de La Possibilité d’une île), voire sa pratique des autres arts qui prouverait son amateurisme en tout.  Le fait que Houellebecq fasse dans la photo, la chanson, le cinéma, le fait passer aux yeux de nos intransigeants cultuureux pour un dilettante, un publiciste, un guignol – alors que l’on devrait au contraire y voir là le signe d’un artiste complet.

« Au XIXème siècle, la capacité à transcender les gens était considéré comme l’une des marques du génie ; à l’heure de la spécialisation à outrance et du triomphe des experts, cette polyvalence devient un nouvel argument à charge », explique fort justement Novak-Lechevalier [10]. Et de rappeler le magnifique éloge du loser que Houellebecq commit dans En présence de Schopenhauer :

« L’individu ambitieux, actif et plein d’entregent, qui a l’ambition de faire carrière dans l’art n’y parviendra en général jamais ; la palme reviendra à des minables presque amorphes que tout semblait au départ désigner au statut de losers. (…) L’artiste est certes sensible à l’argent, à la gloire et aux femmes ; par là on peut le tenir ; mais ce qui est à l’origine de son art, et qui le rend possible, et qui assure son succès, est d’une nature bien différente. (…) Aucun poète digne de ce nom n’a jamais refusé l’hommage d’une récompense honorifique, d’une admiratrice en état d’excitation sexuelle ou de la somme d’argent accompagnant un gros tirage ; mais aucun, non plus, n’a eu la sottise de croire que la puissance de ses désirs pouvait être en rapport avec celle de son œuvre ; ce serait vraiment confondre l’essentiel et l’accessoire. » [11]

Et Novak-Lechevalier d’avoir le mot qui tue : « Malheur aux arrivistes. Au royaume de l’art, les derniers seront les premiers. » [12]

Mais le grief principal et qui revient comme un mantra, y compris sous la plume de ceux qui admettent  « apprécier » Houellebecq, ce serait son fameux « manque de style ».  L’auteur de Plateforme écrirait nécessairement « plat », ou pire « ne saurait pas écrire » – et chacun d’y aller de sa petite leçon de littérature comparée, citant contre lui les grands stylistes français, Chateaubriand, Flaubert, Proust, Céline, etc., ce moment où, comme le dit Houellebecq lui-même avec un humour dévastateur, « il faut se détendre un peu et commander une nouvelle bière. » [13]

En vérité, la question du style n’a jamais été rien d’autre qu’une question de sens. Le sens, c’est le style. Le style, c’est le sens. Et quand on a quelque chose à dire  (et Houellebecq a assurément quelque chose à dire sur le monde, l’homme et même la littérature), le style suivra comme l’intendance.

Et celui de notre auteur, « accidenté, jouant de la juxtaposition et des effets de chute, multipliant les télescopages et les contradictions », « bipolaire », comme le dit Samuel Estier, cité par Novak-Lechevalier [14], de ce point de vue jamais ennuyeux (sauf pour ceux qui ne s'intéressent pas au monde, à l'homme et à la littérature), en plus d’être foutrement reconnaissable, existe bel et bien, chaque phrase contenant sa surprise, son détail hilarant ou mortifiant, sa « séparation ».

Laissons sur ce point la conclusion à Renaud Camus qui s’y connait :

« Je ne comprends pas les gens qui trouvent que Michel Houellebecq n’a pas de style. Faut-il qu’ils manquent d’oreille ! Houellebecq a le style imperturbable, c’est bien différent — le style Buster Keaton, deadpan, pince-sans-rire, tongue-in-cheek. En fait c’est un des tons les plus difficiles à trouver et surtout à garder, à tenir sur la distance. Lui s’acquitte de cet exercice de haute voltige avec une virtuosité sans égale, qui forcément se doit de rester discrète, comme tout le reste : il y a là une contradiction dans les termes, cette maestria pataude, qui fait toute la tension de la phrase et de la page, page après page (je suis en train de lire Sérotonine). Un autre avantage, c’est un effet comique permanent. On connaissait l’Apocalypse en riant, voici la dépression planétaire à se tordre : plus c’est triste, plus c’est drôle ; plus c’est désespéré et désespérant, plus on s’amuse. » [15]

Il n’y a que les écrivains qui comprennent les écrivains.

 

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L’auteur en lambeaux

Donc, critiques, clercs, idéologues, haro sur l’écrivain ! Malicieusement, Houellebecq s'offre à ces sacrifices, quitte à se mettre lui-même en scène dans ses livres et à s’assassiner comme dans La Carte et le territoire. « Vous vouliez l’auteur ? semble demander Houellebecq : le voici en personne, voyez-le accomplir pour vous le prodige de sa transsubstantiation romanesque », note Novak-Lechevalier [16], et sous trois formes différentes encore et incompatibles entre elles, l’auteur ayant le génie de brouiller les pistes (et de confondre les cons, aurait-on envie de rajouter.)

La Carte et le territoire –  le roman où Houellebecq est devenu le visage de l'humanité, monogramme des autres, un peu comme le Christ dans la fameuse pièce de théâtre blasphématoire de Roméo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, un visage sur lequel on crache sa haine et son ressentiment. Car la haine et le ressentiment, ou, ce qui revient au même, la croyance en sa propre pureté,  c’est ce que Houellebecq révèle chez ses contempteurs et c’est ce que certains révélés ne supportent pas – l’accusant d'aller voir les putes et les puissants, de boire et de fumer trop, de critiquer le mondialisme alors « qu’il tire à quatre-vingt-dix mille exemplaires », comme le dit une horrible cruche dans une émission de La Compagnie des auteurs consacrée récemment à Sérotonine [17].  Houellebecq – révélation christique des pharisiens.  

Mais ce que l'on méprise ou que l’on craint le plus en lui, ce n’est pas tant le cynisme, le pessimisme ou le « déprimisme » que la possibilité de la compassion. La propension à la pitié. Le besoin de  l’étreinte soeurorale ou érotique. Nous, lecteurs de Michel Houellebecq, sommes fondamentalement à la recherche d'un impossible câlin – et tant pis pour vous si vous trouvez cela pathétique.

Rappelez-vous, la réflexion du narrateur d'Extension à l'hôpital psychiatrique, observant les autres malades :

« L'idée me vint peu à peu que tous ces gens – hommes ou femmes – n'étaient pas le moins du monde dérangés ; ils manquaient simplement d'amour. Leurs gestes, leurs attitudes trahissaient une soif déchirante de contacts physiques et de caresses ; mais, naturellement, cela n'était pas possible. » [18]

Voilà qui agresse plus que « l'islamophobie ». Le besoin d’amour de la part des moches, des dingues et des méchants, c’est insoutenable.

Agathe Novak-Lechevalier insiste sur ce point. Le cynisme houellebecquien n’a qu’un temps. « C’est là une technique constante chez Houellebecq : l’odieux n’y est en général convoqué que pour, progressivement, se dissoudre. L’agressivité s’y transmue toujours peu à peu en empathie. » [19] 

La question toute paradoxale, dès lors, est : quelle dose d’empathie pouvons-nous supporter ?  

 

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Brève histoire de la consolation

Car aussi curieux que celui puisse paraître, la consolation n’a, de nos jours, plus tellement la côte. Alors que « dans l’Antiquité, la consolation était une discipline réglée, à la croisée de la rhétorique et de la philosophie [et]  faisait l’objet de traités qui énuméraient les méthodes propres à soulager la souffrance d’autrui » [20], celle-ci semble à notre époque un besoin incongru, presqu’anachronique, sinon douteux – comme si on avait refusé le tragique de la vie et qu'il fallait être à tout prix positif, optimiste, résilient ; comme si l'on ne voulait plus être sensible à la Croix ou au Portique ; comme si pleurer le cosmos ne se faisait plus. Ce que l’époque exige, c’est d’être guéri illico de ses intermittences afin de reprendre ses activités, « sa vie à cent à l’heure », son tour du monde en quatre-vingt-huit heures. « Un mars et ça repart », comme dit la pub. C’est qu’il faut être heureux à tout prix – avoir le bonheur volontariste. « On n’a sans doute jamais autant parlé de vulnérabilité ; mais on n’a jamais non plus tant exigé des individus qu’ils se disent, se montrent et s’estiment heureux, écrit Novak-Lechevalier. La logique économique de compétitivité qui est devenue la norme de nos sociétés tend à faire de la tristesse un sentiment improductif que tout nous invite à apprendre à dépasser aussi promptement que possible : le “travail du deuil“ ou la “résilience“ se trouvent aujourd’hui posés comme des impératifs absolus. » [21]

Dans une société comme la nôtre qui lorgne de plus en plus vers le meilleur des mondes, le vrai danger, c’est le fatalisme antique, l’abnégation chrétienne et tout ce qui relève de l’Epoché socio-économique. Suspendre, s’arrêter, se recueillir, contempler la marée, les nuages, peut-être Dieu – et pendant ce temps-là, la bourse s’écroule.  Plus question, donc, de dire avec Malherbe dans sa Consolation à Du Périer qu’ « en un accident qui n’a point de remède / Il ne faut point en chercher » et que « Vouloir ce que Dieu veut est la seule science / Qui nous met en repos. » [22]. Ni science divine ni sagesse destinale qui vaille pour l’androïde libéral post-moderne qui n’a pas de temps à perdre. Le salut sera technique ou ne sera pas. Place à la supersonique du bonheur, de la remise en forme, de « la pèche » pour tous. Mais surtout pas de consolation à l’ancienne, de parole de la peine, de Lamentations de Jérémie, de Suave lucrétien – de poésie ! Le ténébreux, le veuf et l’inconsolé sont des corrupteurs parasites, qu’on se le dise !

Le zombie marxiste n’est lui aussi pas en reste. Aussi obsédé par la transformation du monde que l’ultralibéral, sinon plus, il n’a que mépris pour la consolation ou la charité, ces trucs du pouvoir bourgeois mis en place pour empêcher toute action politique et sociale. Loin de révolutionner le monde ou même de le réformer, le consolateur l’entérine à sa façon contemplative. Consoler, c’est faire perdurer le système et bloquer de fait toutes les velléités de révolte. Rien de pire pour un marxiste que l’espérance chrétienne qui n’est pas de ce monde... sinon l’Amor Fati qui est trop de ce monde.

D’où qu’on la prenne, la consolation se révèle irrécupérable. Gouffre financier pour les libéraux, moyen de diversion et de consommation pour les altermondialistes (remarquez la ressemblance phonique des deux mots, « consommation » et « consolation », dit Agathe [23]), elle n’est qu’un divertissement de paresseux ou de nantis. Artistique, elle relève de la culture de masse, soap opera, pulp fiction, comics, qui sont autant d’illusions de droite (Superman et Batman ne réforment pas le monde et ne s’occupent que de maintenir « l’ordre ») ; politique, elle est un narcotique servant les puissants ; économique, elle enrichit les pharmaciens ; philosophique, elle relève du Retour Éternel, soit le truc le plus antirévolutionnaire, anti-progressiste, antihumaniste jamais conçu – et du reste antichrétien, car au moins peut-on faire quelque chose de révolutionnaire ou de social avec l’Évangile, alors que rien du tout avec le De rerum natura de Lucrèce. La consolation est bien l’anti-critique absolue pour la gauche, l’anti-réconciliation totale pour la droite, asociale pour l’une, immorale pour l’autre – mais les voilà, les deux termes qui définissent exactement ce qu’est une consolation digne de ce nom. Maternelle en ce sens : "ce n'est pas ta faute mon chéri", "pleure, cela te fera du bien."

Encore une fois, ce qu’il faut comprendre est que c’est en reconnaissant le mal comme tel qu’on pourra « peut-être » le dépasser. C’est dans le Non réconcilié (titre que Houellebecq a choisi lui-même pour son anthologie poétique) qu’on pourra éventuellement accepter de faire la paix avec le monde (alors qu’on ne la fera jamais dans l’horrible réconciliation forcée, vivrensembliste et citoyenne). C’est pourquoi la consolation préfère la parole à l’action, la poésie à la politique, la métaphore à la métamorphose.

Il ne s’agit plus d’effacer la douleur de soi, mais de la circonscrire, de l’articuler, de la mettre en structure –  d’en faire un poème ou un roman. « Exprimer la souffrance, c’est déjà, en partie, revenir à la maîtriser – en cela, le poète en revient à la consolation des Anciens. » [24]

Tout était annoncé dans Rester vivant, cet Évangile des temps modernes et dont on recopiera, pour notre jubilation, c’est-à-dire notre consolation, les versets préférés :

- « Si le monde est composé de souffrance c’est parce qu’il est essentiellement libre. La souffrance est la conséquence nécessaire du libre jeu des parties du système. Vous devez le savoir et le dire. »

 - « Si vous ne fréquentez pas de femme (par timidité, laideur ou quelque autre raison, lisez des magazines féminins. Vous ressentirez des souffrances presque équivalentes. »

 - « Aller jusqu’au gouffre de l’absence d’amour. Cultiver la haine de soi (…) Accumuler les frustrations  en grand nombre. Apprendre à devenir poète, c’est désapprendre à vivre. »

 - « Aimez votre passé, ou haïssez-le ; mais qu’il reste présent à vos yeux. Vous devez acquérir une connaissance complète de vous-même. Ainsi, peu à peu, votre moi profond se détachera, glissera sous le soleil. »

 - « Développez-vous un profond ressentiment à l’égard de la vie. Ce ressentiment est nécessaire à toute création artistique. »

 - « Si vous ne parvenez pas à articuler votre souffrance dans une structure bien définie, vous êtes foutu. (…) La structure est le seul moyen d’échapper au suicide. (…) Croyez à la structure. »

 - « Ne vous efforcez pas trop d’avoir une personnalité cohérente ; cette personnalité existe que vous le vouliez ou non. »

- « Ne négligez rien de ce qui peut vous procurer une parcelle d’équilibre. De toute façon, le bonheur n’est pas pour vous ; cela est décidé depuis fort longtemps. Mais si vous pouvez attraper un de ses simulacres, faites-le. Sans hésiter. »

 - « Cela dit, survivre est extrêmement difficile. On pourra penser à adopter une stratégie à la Pessoa : trouver un petit emploi, ne rien publier, attendre paisiblement sa mort. (…) L’alcool sera difficile à éviter. (…) Ne pas oublier les psychiatres, qui disposent de la faculté de donner des arrêts de travail (…) Les mécanismes de solidarité sociale (allocation chômage, etc.) devront être utilisés à plein, ainsi que le soutien financier d’amis [ou de parents] plus aisés. Ne développez pas de culpabilité excessive à cet égard. Le poète est un parasite sacré. »

 - «… quand même, il faut publier un petit peu ; c’est la condition nécessaire pour que la reconnaissance posthume puisse avoir lieu. Si vous ne publiez pas un minimum (ne serait-ce que quelques textes dans une revue de second ordre), vous passerez inaperçu de la postérité ; aussi inaperçu que vous l’étiez de votre vivant. Fussiez-vous le plus parfait génie, il vous faudra laisser une trace ; et faire confiance aux archéologues littéraires pour exhumer le reste. »

 - « D’une manière générale, vous serez bringuebalé entre l’amertume et l’angoisse. Dans les deux cas, l’alcool vous aidera. L’essentiel est d’obtenir ces quelques moments de rémission qui permettront la réalisation de votre œuvre. Ils seront brefs : efforcez-vous de les saisir. »

- « Respectez les philosophes, ne les imitez pas ; votre voie, malheureusement, est ailleurs. Elle est indissociable de la névrose. »

 - « Le travail permanent sur vos obsessions finira par vous transformer en une loque pathétique, minée par l’angoisse ou dévastée par l’apathie. Mais je le répète, il n’y a pas d’autre chemin. (…) Vous devez atteindre le point de non-retour. Briser le cercle. Et produire quelques poèmes, avant de vous écraser au sol. Vous aurez entrevu des espaces immenses. »

- « Croyez à l’identité entre le Vrai, le Beau et le Bien. »

- « Passez à l’attaque ! »

- « Soyez abjects, vous serez vrais. »

- « N’adhérez à rien. Ou bien adhérez, puis trahissez tout de suite. Aucune adhésion théorique ne doit vous retenir bien longtemps. Le militantisme rend heureux, et vous n’avez pas à être heureux. Vous êtes du côté du malheur ; vous êtes la partie sombre. »

- « Car votre mission la plus profonde est de creuser le Vrai. (…)

- « Vous devez haïr la liberté de toutes vos forces. » 

Voilà – ça, ça console !

 

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La possibilité d’un livre

Le Verbe est le premier consolateur. Quand on aime la littérature, on se convertit à lui – à son essence, son être, sa réalité. On se fait naturellement cratyléen, scotiste, heideggerien. On aime à croire que les mots sont les choses – ou plus exactement viennent d’elles ; que l’essence précède l’existence ; que rien n’est arbitraire en ce monde divinement poétique ou poétiquement divin.

Hélas ! Il y a bien longtemps que l’ordre cratyléen est parti en vrille. Le nominalisme, cette sinistre doctrine de la scolastique médiévale, qui estime que « les mots constituent un ensemble de signes arbitraires et non l’expression de la nature des choses » [25], l’a méchamment emporté à l'époque moderne (quoique plus en science qu’en pratique, la plupart d’entre nous restant largement essentialistes – c’est-à-dire poètes – dans notre approche du langage. Après tout, c’est le seul essentialisme qui nous reste.)

Le vrai « grand remplacement », c’est d’abord celui de la langue de tradition par la langue technique. L’idée que tout n’est désormais plus que mesure humaine, construction culturelle, caprice des étants et mise à bas de l’être, institutionnalisation des marges et, de fait, décomposition du corps social et sexuel (ou recomposé par les connards. asses), déliaison des relations humaines, dissolution du sens et délire identitaire  (« Je ne suis pas un homme, monsieur »). Contre cette désolation générale, le poète, cratyléen au moins nostalgique, s’élève :

 

Il est vrai que ce monde où nous respirons mal

N'inspire plus en nous qu'un dégoût manifeste,

Une envie de s'enfuir sans demander son reste,

Et nous ne lisons plus les titres du journal.

 

Nous voulons retourner dans l'ancienne demeure

Où nos pères ont vécu sous l'aile d'un archange,

Nous voulons retrouver cette morale étrange

Qui sanctifiait la vie jusqu'à la dernière heure.

 

Nous voulons quelque chose comme une fidélité,

Comme un enlacement de douces dépendances,

Quelque chose qui dépasse et contienne l'existence ;

Nous ne pouvons plus vivre loin de l'éternité. [26]

 

« Le poème évoque à la fois une conception du sacré, la possibilité du lien, l’existence d’une transcendance et la promesse d’une éternité – toutes dimensions profondément reliées non tant à une doctrine philosophique qu’à la sphère religieuse, explicitement suggérée à travers “l’aile“ de l’ « “archange“ » [27], commente Agathe Novak-Lechevalier dont nous aurions rêvé qu’elle soit notre professeur dans une autre vie.

Mais là où le poème tend à l’assomption, le roman plonge dans la glaise – et selon une logique toute cartographique. On se rappelle de cet extrait extraordinaire de La Possibilité d’une île, « houellebecquien » en diable :

« Sur une carte au 1/200 000ème, en particulier sur une carte Michelin, tout le monde a l’air heureux ; les choses se gâtent sur une carte à plus grande échelle, comme celle que j’avais de Lanzarote : on commence à distinguer les résidences hôtelières, les infrastructures de loisir. A l’échelle 1 on se retrouve dans le monde normal, ce qui n’a rien de réjouissant ; mais si l’on agrandit encore on plonge dans le cauchemar : on commence à distinguer les acariens, les mycoses, les parasites qui rongent les chairs. » [28]

Mais encore une fois, c’est cela qui console.  « DRESSER LA CARTE DU REEL PERMET D’ABORD ET AVANT TOUT D’EN ELOIGNER L’HORREUR » [29] et j’écris en majuscule cela car ce qui à nous, les sagouins, semble si évident, ne l’est pourtant pas pour beaucoup de gens, ceux que dans un autre texte canonique à moi, j’avais appelé L'Anté-littéraire. Ceux-là se méfient comme de la peste de la littérature qui leur paraît un bien dangereux palliatif. Ceux-là préfèrent désapprendre la poésie et apprendre à vivre. Ceux-là seront toujours du côté de l'action, de la morale, de la vie - et cela les rendra heureux, ces cons ! On aura beau leur expliquer cent fois, ils ne comprendront jamais pourquoi la représentation des souffrances consolerait des souffrances. Pour eux, la tragédie ne console pas du tout du tragique.

De toutes les fractures humaines, sociales, sexuelles, politiques, religieuses, celle-ci est sans doute la plus béante et la plus propre à déclencher des guerres psychiques. Entre les cathartiques de mon genre qui pensent que l'on ne soigne jamais mieux le mal que par la représentation du mal et les anti-cathartiques du genre de ma belle-mère qui croient dur comme fer que seul le bien, dans sa réalité et sa représentation, soigne du mal (et qu'au contraire, le mal artistique rajoute au mal réel), la communication est impossible et la haine fatale.

C'est le paradoxe de la littérature de décrire l’enfer et, de fait, prouver qu'on en est sorti – Dante for ever. La saisie du mal se fait hors lui, hors-Satan comme dirait Bruno Dumont.  La monstration est une échappée. Voir la souffrance, écrire la souffrance, ce n'est plus la subir. Là se situe le sens si profond et si scandaleux du fameux « Suave mari magno » de Lucrèce qui ouvre le fameux livre deux du De rerum natura :

 

« Suave mari magno, turbantibus aequora ventis,

E terra magnum alterius spectare laborem,

Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas.

Sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est. »

 

[« Il est doux, quand les vents font tourbillonner les plaines de la mer immense, de regarder de la terre ferme le grand effort d'autrui ; non parce que le tourment de quelqu'un est un plaisir agréable mais parce qu'il est doux de discerner les maux auxquels on échappe soi-même. »]

 

On ne dira jamais mieux.

Ou on le dira autrement comme le héros de La Carte et le territoire qui se rend à Beauvais pour faire le point sur sa vie :

« Je prends un peu de recul. C’est bien, de prendre du recul à Beauvais. » [30]

 

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Pour les happy few

Une vraie lecture n'est ni culturelle ni critique mais existentielle, amoureuse et (bien que je déteste généralement ce mot) morale. On s'engage dans un livre, et dans ceux de Houellebecq ô combien ! On y adhère. On s’y retrouve. On devient soi-même un de ses héros. On se délivre de notre mal en lui.

Et je crois que je ne suis pas le seul.

Comme l'écrit Novak-Lechevalier, « là se trouve sans doute la clé de l'étrange forme de reconnaissance que suscite le roman houellebecquien : car il semble que ces "pertes d'adhérence" qui caractérisent l'auteur et ses personnages sont paradoxalement l'exacte mesure de l'adhésion que les romans suscitent auprès de leurs lecteurs. Nul besoin, pour lire l'oeuvre de Houellebecq et s'y retrouver, d'avoir fréquenté le cap d'Agde, les bordels thaïlandais, une secte quelconque ou les universitaires parisiens : il suffit de s'être senti à l'écart du fonctionnement du monde contemporain, d'avoir fait l'expérience d'y être tragiquement inadapté, d'avoir, comme dans le poème Fin de soirée, "voulu y prendre part", s'y "lancer – un peu comme l'on saute sur le marchepied d'un train qui s'ébranle pour quitter la gare" – et d'avoir dû renoncer. Je ferai volontiers l'hypothèse que ce n'est pas tant dans le monde que représente Houellebecq que les lecteurs se reconnaissent ; mais bien plutôt dans cette fondamentale étrangeté au monde, dans ce sentiment d'aquaplaning constant qui est si bien dépeint dans ses romans. » [31]

La houellebecquienne en chef a mille fois raison. Cette perte d’adhérence propre aux personnages de Houellebecq (ou pour prendre un mot que j'aime beaucoup, cette « inadéquation » à la vie) n'est pas une posture de dandy ou une affectation de misanthrope. Non, eux comme nous et nous comme lui n’avions rien a priori contre le monde. Au début, nous aurions même bien voulu en être. Mais quelque chose n'a pas fonctionné. Ca a bugué quelque part. On a voulu. On n'a pas pu. On a cru qu'on était libre. On s'est aperçu que non. Impuissance sociale, sexuelle, religieuse. On est resté au seuil de tout. « Dieu ne veut pas de moi », déclarait Houellebecq dans un numéro de La Revue des Deux Mondes [32].

Alors lire.

Lire pour avoir les gestes du monde ou de la foi, comme dirait Pascal. Lire pour comprendre ce qui n'a pas marché en nous. Lire pour ne pas mourir. Lire pour avoir un contact. Comme le François de Soumission, grand spécialiste de Huysmans et qui en a fait son ami.

« Seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se libre, dans une conversation, aussi complètement qu’on ne le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu. Alors, bien entendu, lorsqu’il est question de littérature, la beauté du style, la musicalité des phrases ont leur importance : la profondeur de la réflexion de l’auteur, l’originalité de ses pensées ne sont pas à dédaigner ; mais un auteur, c’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive et qu’il soit, effectivement, présent dans ses livres. » [33]

La lecture comme proximité, complicité, intimité (et qui est bien plus qu’une simple « connivence »).

La littérature comme lieu bubérien - toi et moi.  

Un point commun avec Emmanuel Carrère, d'ailleurs, cet autre écrivain vocatif.

Comme Hugo qui écrivait dans sa préface aux Contemplations « Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! », Houellebecq s’adresse souvent à ses lecteurs comme dans Le Sens du combat : « Montre –toi, mon ami, mon double » [34] ou Extension du domaine de la lutte où l'on lit cette extraordinaire exhortation : « Vous allez mourir, maintenant. Ce n’est rien. Je ne vous laisserai pas tomber. Continuez votre lecture. » [35]

« Passage extraordinaire, commente Agathe, qui orchestre de l’intérieur du texte une reconnaissance entre le lecteur et le narrateur : celui dont on conjecturait qu’il se parlait à lui nous parlait bien à nous ; et en parlant de lui il nous parlait de nous ; parce que cet autre-là est un alter ego – et le ton assuré et péremptoire qu’il emploie tend à nous faire accroître qu’il en sait peut-être mystérieusement plus sur nous que nous-mêmes. » [36]

Pour autant, c’est à nous qu'il revient d’assurer l’aboutissement du processus psychique du narrateur sinon de terminer le roman à sa place – ou plus exactement de le faire réverbérer en nous. Si objectivement, les romans de Houellebecq se terminent dans la catastrophe la plus totale, cette catastrophe n’en crée pas moins une sorte d’apocalypse (de « révélation ») chez le lecteur où celui-ci reçoit en plein ce qui n’est rien moins que le sacrifice du héros.

Il suffit de se rappeler de leurs dernières phrases pour que cela fasse tilt.

L’humanité a beau sembler aller à sa disparition prochaine dans Les Particules, la dernière phrase du roman précise quand même que « ce livre est dédié à l’homme ». Et si à la toute fin de Plateforme, le héros écrit « On m’oubliera. On m’oubliera vite », c’est « l’impossibilité [de cet oubli] qui s’ancre dans la mémoire du lecteur » [37] et un peu comme si Houellebecq était Kafka et son lecteur Max Brod, lui demandant un truc qu’il ne fera jamais.  Quant au fameux « je n’aurais rien à regretter » qui clôt Soumission, on se demande bien si le narrateur ne s’avance pas un peu trop et qu’il risque dans un futur proche en fait de tout regretter : amour, littérature, civilisation et christianisme. Le finale de Sérotonine qui a déjà fait tant gloser (« Il semblerait que oui ») est lui aussi susceptible de faire douter de l’ultime état d’esprit du narrateur : ce n’est pas parce qu’on semble séduit par le Christ aux derniers moments de sa vie que l’on va se convertir pour autant. Ce « oui » n'est pas pour lui. 

Comme l’explique avec brio Agathe : « La fin du roman met donc en place une forme d’instabilité du sens qui oblige le lecteur à prendre en compte exactement l’inverse de ce qui est explicitement dit ; elle en appelle au lecteur pour la suppléer, pour reconstituer une complétude. »[38]

Le lecteur, supplément de l’auteur. Disons-le une dernière fois, au risque de paraître pathétique, avec Houellebecq, nous ne sommes plus seuls. Le lien qu’il a créé avec ses lecteurs est unique [39]. Le rejet qu’il suscite auprès des autres, tout aussi unique. Sans doute faut-il être doté de ce « coeur aperceptif » dont il parle dans son dernier poème écrit à ce jour [40] pour l'aimer, nous aimer et comprendre qu'à la fin, le canin et le câlin ne font plus qu'un. Comme l’on dit, ça passe ou ça casse. Et c’est par ce passage ou/et cette cassure qui font que Houellebecq, auteur de best-sellers s'il en est, reste contre toute attente, un auteur pour happy few.

 

 

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Agathe Novak-Lechevalier, Marin de Viry et moi, samedi 20 octobre 2018 dans un bar à vin de la rue Oberkampf, près de la librairie L'Imagigraphe, pour un cocktail donné en l'honneur de la sortie du livre de la première.

 

 

 NOTES

[1] Agathe Novak-Lechevalier, Houellebecq, l’art de la consolation, Stock, page 14.

[2] Cité page 13 (sauf exception que nous signalerons, la plupart des citations des livres de Houellebecq et autres seront extraites de l'essai d'Agathe Novak-Lechevalier.)

[3] Soumission, Flammarion 2015, page 50

[4] Page 26.

[5] Émission du 02 février 2019 https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/le-mystere-houellebecq

[6] Interventions, cité page 51

[7] Page 27.

[8] L’on écrivait un peu plus haut que Houellebecq était un écrivain qui allait de la médiocrité à l’infini, j’ai toujours eu l’impression que dans le cas de Léon Bloy, c’était exactement le contraire.

[9] http://www.lefigaro.fr/livres/2018/12/14/03005-20181214ARTFIG00090-houellebecq-donald-trump-est-un-des-meilleurs-presidents-americains-que-j-aie-jamais-vus.php

[10] Page 64.

[11] Cité page 68.

[12] Idem.

[13] Interventions, cité page 77. L’extrait entier, très connu, est celui-ci : « Pour tenir le coup, je me suis souvent répété cette phrase de Schopenhauer : “La première – et pratiquement la seule – condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. “ Avec sa brutalité caractéristique, cette phrase peut aider. Par exemple, au cours d’une conversation littéraire, lorsque le mot d’ “écriture“ est prononcé, on sait que c’est le moment de se détendre un peu. De regarder autour de soi, de commander une nouvelle bière. »

[14] Page 76.

[15] La librairie de Renaud Camus, le 18 janvier 2019, https://www.facebook.com/LaTourJournal2015/photos/a.698557740351399/956824704524700/?type=3&theater

[16] Page 47.

[17] Émission du 24 janvier 2019 - à 53’40’’, https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/serotonine-houellebecq-en-perspective?fbclid=IwAR2Dgjp4EeG08eIgZI6Bt43c2884zdOXsnBIsdWWhfiVzAdioTONddJS4gk

[18] Extension du domaine de la lutte, Éditions J’ai Lu, page 149.

[19] Page 211.

[20] Page 88.

[21] Page 98.

[22] Cité page 89.

[23] Page 97.

[24] Page 105

[25] Page 122.

[26] Poème de La Poursuite du bonheur, cité page 123 (et en Librio, page 63).

[27] Idem.

[28] La Possibilité d’une île, cité page 167

[29] Page 167.

[30] La Carte et le territoire, Flammarion 2010, page 183.

[31] Page 183.

[32] https://www.revuedesdeuxmondes.fr/article-revue/michel-houellebecq-dieu-ne-veut-pas-de-moi/

[33] Soumission, cité page 191.

[34] Cité page 193.

[35] Cité page 195.

[36] Page 197.

[37] Page 261

[38] Page 261

[39] Jusqu’à imaginer dans La Carte et le territoire son propre enterrement auquel participeraient ses lecteurs : « c’était des lecteurs de Houellebecq et voilà tout »  (page 324).

[40] Cité page 267.

 

 

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