
La plus ancienne représentation de saint Paul à ce jour, retrouvée en 2009 dans les catacombes Sainte Thècle à Rome, non loin de la basilique Saint-Paul-hors-les-murs – lire ici
« Quand je veux savoir les dernières nouvelles, je lis saint Paul ».
Léon BLOY
1 CORINTHIENS
Éloge du bâtard / éloge de l'illégitimité – « Ce qui n'est pas, pour abolir ce qui est » (1-28)
C'est Marion Muller-Colard qui émettait l'hypothèse (plus que plausible) que Jésus était un bâtard, produit d'amours illicites entre Marie et un juif ou un romain, sinon celui d'un viol. Et c'est cela, expliquait-elle, qui était beau. Jésus, fils illégitime, adoptif, venu de nulle part, anonyme – Fils de l'Homme au sens propre puis général du terme.
« .... que ce Jésus de Nazareth, donc, soit le fruit de l'infidélité de Marie à Joseph, de l'impatience de Joseph en ces interminables temps de fiançailles, ou même du viol d'un centurion romain, qu'importe. Il est un enfant illégitime et c'est superbe. C'est superbe car l'Evangile peut se résumer en l'abolition radicale de la l'illégitimité. Ce que Jésus conquiert, c'est l'accession au pur sujet, ce noyau atomique de soi qui est, pour le commun des mortels, si couvert d'ego, de trauma, d'imitations, de conventions, d'angoisse, de quête effrénée de légitimité, qu'il nous faut forer toute une vie pour avoir une chance de l'effleurer. »
(Marion Muller-Colard, Je me demande pourquoi, Emmanuel Carrère – Faire effraction dans le réel, P.O.L, 2018, p 475)
Et c'est ce que suggère la Première Epître aux Corinthiens I - 28 :
« ... ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l'on méprise, c'est ce que Dieu a choisi ; ce qui n'est pas, pour abolir ce qui est, afin qu'aucune créature n'aille se vanter devant Dieu. »
« Ce qui n'est pas, pour abolir ce qui est » (1 Corinthiens 1-28) – Une définition du christianisme ?
Il faut lire l'Évangile dans sa réalité, son immanence, son scandale et sa folie. Et c'est quand on commence à détester ce texte qui va contre toutes nos valeurs, habitudes, protections mentales, morales et sociales qu'on commence à le comprendre. Plus il nous irrite, plus on s'en rapproche. Trop facile de le "sacraliser", c'est-à-dire de le mettre à distance et de faire semblant de le respecter quand on refuse de le comprendre en propre, par rapport à soi-même.
Perso, je n'ai jamais pu lire l'Évangile ou les Épîtres sans dégoût, rejet, effroi. Quelque chose continuera de me rebuter éternellement dans la Parole de Dieu et j'en suis bien aise. Car du jour où elle ne me rebutera plus, cela signifiera qu'elle n'aura plus rien à inquiéter en moi et que je l'aurai quittée pour de bon. Rien de telle que la détestation évangélique pour l'effleurer. Moins j'aime le christianisme, plus je m'y reconnais et, à mon âme défendante (dépendante ?), ai besoin de lui. C'est un chemin de croix, une psychanalyse, un voyage en soi, c'est-à-dire en enfer.
Jésus, c'est d'abord ce type qu'on n'aime pas. Odieusement antipathique, anarchique, révolutionnaire, et qui nous pulvérise, nous et notre putain de vision du monde, nos petites valeurs de merde, nos arrangements avec tout.
Et avec ce prénom impossible à prononcer, un peu obscène, et comme l'a très bien vu Emmanuel Carrère dans Le Royaume :
« ... avec cette bouche en cul-de-poule qu’on est obligé de faire pour émettre la seconde syllabe (essayez de dire « zu » autrement) et qui, même au temps de ma plus grande dévotion, m'a toujours rendu ce nom vaguement obscène à prononcer. »
Non, c'est dégueulasse.
Bonne semaine sainte.

Harry Dean Stanton dans le rôle de Paul (La Dernière tentation du Christ, Martin Scorsese, 1988)
Déité – « Tenue cachée » (2-7)
« Ce dont nous parlons, au contraire, c'est d'une sagesse de Dieu, mystérieuse, tenue cachée, celle que, dès avant les siècles, Dieu a d'avance destinée pour notre gloire. » (2-7)
La tentation gnostique de Paul. La sagesse mystérieuse. Les choses cachées. Inaccessibles à notre entendement. Impénétrables. Dès lors, pourquoi tel catéchisme plutôt que tel autre ? Ici, la théologie négative (apophatique) s'impose.
« Personne ne connaît les choses de Dieu, sinon l'Esprit de Dieu » (2-11). Et cet Esprit, dont on nous a dit juste avant, « qu'il scrute tout, jusqu'aux profondeurs de Dieu » (2-10).
L'esprit de Dieu qui scrute les profondeurs de Dieu. J'y vois un pressentiment de la déité – Dieu au-dessus de Dieu. Paul pré-eckhartien ? A voir.
« Si son oeuvre [à l'ouvrier] est consumée [parce qu'elle n'était pas digne de Dieu], il en subira le préjudice ; quant à lui, il sera sauvé, mais comme à travers le feu. » (3-15)
Ce verset ne contient-il pas en germe le Purgatoire ? L'édition Osty- Trinquet le suggère en note.
« Car le sanctuaire de Dieu est sacré et c'est ce que vous êtes. » (3-17). Plus tard, il dira que notre corps est le sanctuaire de Dieu :
« Glorifiez Dieu dans votre corps » (6-20).
C'est Emmanuel Carrère (encore lui) qui disait qu'il fallait se poser la question de nos verset préférés. Celui-ci rejoint les miens. Chacun, sanctuaire de Dieu, toi, lui, eux, moi.
« Tout est à vous ».
Mais qui ce vous ? Paul et ses disciples – ou chacun d'entre nous ? Aucun intérêt si ça n'est que les premiers. Non, tout est à vous, c'est-à-dire à nous, comme plus tard, on nous dira, dans cette même épître, que tout nous est permis (eh oui.)

Style de Paul
Mystères de Dieu.
Secrets des ténèbres.
Desseins des coeurs – que Dieu connaît mieux que nous. Et c'est pour cela qu'il faut s'abandonner sans crainte à cette connaissance, la Sienne, que nous ne connaitrons jamais et de fait éviter de nous juger, nous, trop durement, ce qui est toujours présomptueux, masochiste et inutile.
Comme dit Saint Paul : « Bien plus, je ne me juge pas moi-même » (4-4). Je prends des vacances de moi. Je me détends en Dieu.
Même si lui n'est pas avare en éloges paradoxaux de lui-même et des apôtres. Nous sommes fous en Christ alors que vous, trop prudents. Nous sommes faibles, alors que vous, trop forts. « Nous sommes comme les ordures du monde, le rebut de tous jusqu'à présent » (4-13).
Tu parles ! « Ironie pathétique », typique de son style, commentent les biblistes (Osty et Trinquet). Certes, mais pas que. Ce qu'il y a d'admirable dans les épîtres, c'est qu'ils nous apprennent à lire entre ou hors les lignes – l'idée n'étant pas simplement d'informer de quelque chose, une loi, un dogme, une interdiction, mais bien d'exprimer une vérité par un affect, de susciter de la pensée par l'émotion, l'hyperbole, la rhétorique. Et en ce sens, Paul est un styliste hors pair. Quand il se définit comme « ordure du monde » ou « avorton de Dieu », il cherche à interagir avec ceux qui l'écoutent ou le lisent, leur apprendre un nouveau modèle humain (en plus sans doute de péter d'orgueil car rien de tel que de s'humilier au nom de Dieu – et leur fait passer un peu de cet orgueil.)
Pour le reste, « rien au-delà de ce qui est écrit ». Sola scriptura, te voilà – même si, comme le disait un pasteur de l'Oratoire, il a suffi de poser ce grand credo protestant pour se rendre compte tout de suite qu'il était impossible à suivre. Le Sola scriptura est un garde-fou, non un commandement irascible. Même les protestants interprètent – peut-être même plus que les catholiques, finalement beaucoup plus à cheval sur ce principe étouffant de l'écriture seule.
De toute façon, la lettre ne doit pas tuer : « Ce n'est pas pour vous confondre que j'écris cela mais pour vous avertir comme mes enfants bien-aimés » (4-14).
Apprendre donc à lire, c'est-à-dire à commenter. Discerner le ton, le mode, l'effet recherché. Non pas ce que le texte dit mais ce qu'il veut faire dire, ce qu'il suscite sans le dire et grâce à lui.

Myriam Roussel dans Je vous salue Marie (Jean-Luc Godard, 1985)
Les questions sexuelles
« Tout est permis mais tout ne profite pas » (6-12)
Inceste avec belle-maman, fornication par plaisir, virginité en question, traditions païennes perdurantes... Il n'y va pas de main morte, le Paulo, quand il s'agit de sexe. Pour autant, il ne faudrait pas trop en faire avec ces chapitres qui ont fait couler tellement.... d'encre. En fait, ceux-ci relèvent plus du social que du spirituel. Mille théologiens cathos ou prots l'ont dit avant moi, Stanislas Breton en tête : quand on lit saint Paul, il faut savoir distinguer la parole théologique – la belle et bonne – de la parole morale et sociale – la conne . Éviter de tomber dans le piège de l'antipaulinisme facile (Paul misogyne, homophobe, puritain) comme dans celui de la bigoterie pure et dure (combien de cathos ne jurent que par ces fâcheux versets ?). Non, encore une fois, plutôt que de dénoncer le mal (anti-moral ou trop moral), discerner le bien. Et comprendre quand Paul parle au nom de Dieu et quand il parle en son nom – ce qu'il précise d'ailleurs lui-même.
« AUX AUTRES [aux fornicateurs - NDLR : aux non-mariés], C'EST MOI QUI LEUR DIS, NON LE SEIGNEUR... » (1 Cor. 7-12)
Pareil pour les vierges.
« POUR CE QUI EST DES VIERGES, JE N'AI PAS D'ORDRE DU SEIGNEUR MAIS JE DONNE UN AVIS EN HOMME » (1 Cor 7-25).
Est-ce à dire que le Seigneur n'a rien à dire, sinon à redire, des comportements que la morale réprouve ? C'est ce qu'il semble. Si la parole de Dieu est absolue, la morale humaine reste relative. L'homme peut « condamner » tel ou tel comportement pour des raisons d'époque, Dieu reste en dehors de ces affaires purement humaines. Dieu n'a pas l'air de prendre en compte les questions sexuelles – sauf dans la Genèse et encore pour de simples raisons de procréation, c'est-à-dire de survie (ce qui peut d'ailleurs lui faire conseiller l'adultère ou l'inceste en cas de nécessité, sacré bon Dieu qu'il est !). Pour le reste, rien à foutre – et comme le dit un personnage de revenant dans Les Contes de Canterbory de Pasolini : en haut, on s'intéresse à bien autre chose qu'aux histoires de cul.
Donc, au lieu de dénoncer le mal, affaire des moraux, des justiciers et des connards, discerner le bien.
Et du bien, il y en a plein.
Encore une fois, « ce n'est pas pour vous confondre que j'écris cela ». Ne soyons donc pas impitoyables les uns avec les autres. Ne nous condamnons pas les uns les autres.
En vérité, il s'agit de fréquenter tout le monde, y compris les fornicateurs, les cupides ou les rapaces. Ne pas le faire signifierait « sortir du monde » et pour un apôtre ce serait une forfaiture. Non, autant on peut prendre ses distances avec l'apôtre qui s'adonne aux pratiques illicites, autant on n'abandonne jamais le monde quand il le fait. On ne fuit pas la corruption, on l'accompagne pour la dissuader.
Et pas de panique ! Même celui qui s'y adonne ne sera pas damné – Paul plaidant encore une fois pour le purgatoire : « Qu'un tel homme soit livré au Satan pour la perte de sa chair, afin que l'esprit soit sauvé au Jour du Seigneur » (5-5). La chair sera châtiée un temps mais l'esprit sera préservé. C'est certes un peu doloriste, sadomasochiste, mais c'est déjà énorme. Pas d'enfer pour les baiseur.euse.s (je ne pratique l'écriture inclusive que dans le sexe et l'insulte, ainsi les connard.asse.s du wokisme se reconnaitront), rien qu'une petite correction érotique.
Enfin, et c'est une sacrée bonne nouvelle, rien n'est interdit en soi. Et même, « tout est permis » ! Si ! C'est bien écrit là « TOUT EST PERMIS ».... même si, ok, « tout ne profite pas » (6-12). Mais oser dire que « tout est permis » est capital par rapport à la liberté humaine, au libre examen, à la justice et, par-dessus tout, au rapport que Dieu tient à avoir avec nous. Tout est permis, ça veut dire que tout est discernable, appréhendable, agençable – infini. Tout est permis, tout est possible, infini. À nous de jouer au mieux. Merci Docteur Popaul.
Quant à la sexualité, il faut lire et relire cette exhortation hautement érotique – que le corps de la femme appartient à l'homme et que le corps de l'homme appartient à la femme (7-4). Alors, évidemment, on pourra toujours dire que Paul force la symétrie pour avoir bonne conscience (et qu'à son époque patriarcale, personne n'était dupe), n'empêche que formelle ou pas, une totale égalité sexuelle est requise ici. Paul a beau dire que le sexe, c'est pas bien, qu'il faut mieux s'abstenir comme lui, il n'en reste pas moins que puisque peu de gens le peuventr, autant se faire plaisir – et bellement : « Ne vous privez pas l'un de l'autre, sinon d'un commun accord » (7-5). Mettez-vous à égalité et profitez. Soyez des adultes consentants et jouissez.
Platon en aurait rougi.

Les Contes de Canterbury (Pier Paolo Pasolini, 1972)
Mieux, un homme non consacré peut l'être par sa femme – et réciproquement. Et ce qu'il faut remarquer là, c'est que Paul commence par la femme consacrée qui peut consacrer l'homme – et, dit-il plus loin, le sauver. La femme arrive en premier dans sa démonstration salvatrice (7-14). Ça se remarque.
Bref, union et égalité. Et la femme parfois sur l'homme (comme dans la tradition syzygique, pour ceux qui ont lu Trolls).
Saint Augustin en aurait blêmi.
Et encore une fois, « ce que je vous dis là est une concession, non un ordre » (7-6). Paul insiste toujours là-dessus : il exhorte, conseille, admoneste mais sans jamais vouloir menacer, punir ou intimider, sans jamais parler au nom d'un dieu vengeur et suspicieux. Non, laisser chacun libre. Ne surtout pas passer pour une saleté d'inquisiteur. Paul est plutôt un jésuite tonitruant qui veut rassurer tout le monde : « chacun tient de Dieu son don particulier, celui-ci d'une manière, celui-là d'une autre » (7-7). Et ce « Dieu pour chacun » revient comme un leitmotiv sous sa plume. Comme aurait dit Luther, « TEL COEUR, TEL DIEU ».
... et sociales
C'est la raison pour laquelle personne ne doit se nier, soi-même, ses origines, son milieu, ses traditions. « Que chacun continue de vivre comme Dieu lui a fait sa part » (7-17), « que chacun demeure dans l'état même où il a été appelé » (7-20). Que le circoncis reste circoncis et l'incirconcis incirconcis. « La circoncision n'est rien, l'incirconcision n'est rien » (7-19). Ce qui compte, ce sont les commandements de Dieu – c'est l'Amour. Le reste, on s'en fout. Y compris l'état social d'où l'on vient, maître ou esclave. Et là ça risque de piquer plus que le sexuel.
« Étais-tu esclave lors de ton appel ? ne t'en soucie pas. Et même si tu peux devenir libre, profite plutôt de ta condition d'esclave » (7-21).
D'aucuns trouveront ça horriblement conservateur, « dominant », anti-révolutionnaire, anti-émancipateur, perso, je trouve ça soulageant et déculpabilisant. Ça m'enlève une épine du pied. Ça me permet d'être en Dieu et au monde sans me prendre la tête, insouciant. Et que je sois insouciant est le souci de Paul : « Je veux que vous soyez exempts de soucis » (7-32).
Marx en aurait trépigné de rage.
Non, le seul souci, pour Paul, c'est le temps. Le temps qui est court. « Le temps se fait court » (7-29). Il faut se préparer à l'apocalypse – réelle ou symbolique. Donc, prendre ses distances avec soi, sa vie, le monde – ou plutôt sa figure, car « la figure du monde passe » (7-31) . Se préparer – la seule chose qui compte. Être prêt.
Et encore une fois, « je dis cela pour votre profit, non pour vous tendre un piège » (7-35).
Il est bien ce Paul.

La chevelure (Henri Edmond Cross, 1891, Orsay)
Voile et chevelure
Encore des passages pénibles : les prétentions patriarcales à la con, que « l'homme est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l'homme » (11-3) (je t'en foutrai des cheffes !) ou que « la femme a été créée à cause de l'homme » (11-9), allons bon ! Sans compter le pire verset qui soit : les femmes tenues de porter le voile dans les assemblées religieuses, sinon qu'elles se tondent ! Mais comme il est honteux pour une femme d'être tondue ou rasée, alors qu'elles se voilent ! (11-5).
En même temps, et comme le faisait remarquer André Froissard, ces préventions vestimentaires et capillaires, sans doute sexistes pour nous, prouvent au moins que les femmes étaient admises aux assemblées religieuses et avaient même le droit d'y participer – la preuve, « toute femme qui prie ou prophétise, le chef non voilée, fait honte à son chef » (11-5). Une femme peut donc prier et prophétiser, c'est ce qu'il faut retenir.
Enfin, et comme d'hab chez Paul, dès qu'il dit un truc social contrariant, c'est en précisant que ce dernier l'est – autrement dit que ce n'est donc pas là du tout la parole de Dieu mais la parole d'un plouc soucieux des usages du temps. Soyons également sensibles au fait que dès qu'il se livre à une exhortation « sexiste », celle-ci est tout de suite compensée par une exhortation égalitaire. Ainsi, après avoir écrit « en exclusivité » que la femme venait de l'homme, il rajoute que si celle-ci vient de celui-ci, celui-ci vient de même de celle-ci et les deux viennent de Dieu (11-12). A croire qu'il ne fait pas semblant d'être égalitaire alors qu'il est inégalitaire mais bien le contraire.
En revanche, sexiste ou pas, j'aime bcp l'annotation anti-LGBT, forcément érotique, qui accompagne tout ça.
« La nature ne vous enseigne-t-elle pas que c'est une honte pour l'homme de porter les cheveux longs, tandis que c'est une gloire pour la femme de les porter ainsi ? Car la chevelure lui a été donnée en guise de vêtement » (11-14).
Et là, on pense à Mallarmé et aux préraphaélites.
La chevelure vol d’une flamme à l’extrême
Occident de désirs pour la tout déployer
Se pose (je dirais mourir un diadème)
Vers le front couronné son ancien foyer.

Lady Lilith (Dante Gabriel Rossetti, 1866-1873)
Eloge de l'amour
Eucharistie. Ceci est mon corps, mon sang, faites cela en mémoire de moi etc. C'est donc bien dans saint Paul qu'on a de nouveau, après les Évangiles, le protocole de la Cène – avec cette précision majeure : « vous annoncez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne » (11-26).
À part ça, évitons de nous juger, c'est le boulot de Dieu. Le salut n'est pas notre affaire et en être conscient fait foutrement du bien. C'est pour cette raison que l'on devient protestant. Au diable la rétribution ! À Dieu, la répartition ! Répartitions de dons, de services mais « du même Dieu qui opère tout en tous (...) A CHACUN EN PARTICULIER COMME IL VEUT » (12-11).
Ça, c'est bon. Et ça rappelle l'exhortation du Christ à Pierre à la fin de Jean, quand Pierre vient se plaindre qu'ils n'ont pas eu tous les mêmes dons. « QUE T'IMPORTE ? » (Jean 21-22/23) lui rétorque le ressuscité – parole essentielle à mon avis, autant sur le plan psychique que social, politique et spirituel. Occupe-toi de tes affaires et ne sois pas regardant. Fais ce que tu as à faire sans te comparer – et sans perdre de temps.
Chacun fait partie du tout comme chaque organe, même le plus humble, fait partie du corps.
« Si le pied disait : parce que je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps, il n'en serait pas moins du corps » (12-13).
Que le pied ne se compare donc pas à la main, ni l'oreille à l'oeil – ni le sexe au cerveau, ni l'anus au ventre. Et en n'oubliant jamais que « ceux sont les membres du corps qui nous semblent les plus faibles, les moins honorables que nous devons respecter le plus et entourer le plus de soins » (12-22).

Journal d'une femme de chambre (Luis Buñuel, 1964)
« Dieu a disposé le corps de manière à donner davantage d'honneur à ce qui en manque pour qu'il n'y ait point de division dans le corps mais que les membres aient un égal souci les uns des autres. Un membre souffre-il ? Tous les membres souffrent avec lui. Un membre est-il glorifié ? Tous les membres se réjouissent avec lui » (12-24).
Hiérarchie unitaire, donc, au-dessus de laquelle plane l'amour. L'amour patient, serviable, humble, calme. « L'amour qui supporte tout, croit tout, espère tout, endure tout ». L'amour qui « ne passe jamais ». L’amour, surtout, « qui ne tient pas compte du mal » (13-5), verset à double tranchant qui peut signifier que l'amour pardonne au mal à la condition que celui se reconnaisse comme tel. Sinon, l'amour l'ignore et de fait l'abandonne. C'est un peu le sens kierkegaardien énoncé dans Le concept de l'angoisse : Dieu n'est sensible qu'à l'amour et à la vérité, autrement dit : laisse tomber ceux qui n'y sont pas, et c'est peut-être cela l'enfer. Bernanos ne disait pas autre chose dans son Satan : « Dieu ne se donne qu'à l'amour », phrase qui là aussi peut faire frémir – car enfin, aimons-nous vraiment ?
Eloge de l'intelligence - c'est-à-dire de l'interprétation
Dans tous les cas, ne pas ignorer le langage. Paul ne sait pas combien il y a de langages dans le monde mais « RIEN N'EST SANS LANGAGE » (14-10). Rien n'est sans verbe. Si pas de verbe, ni raison, ni conscience. Au commencement etc. Là, on est au coeur du judaïsme.
« Que celui qui parle en langue prie de pouvoir INTERPRÉTER » (14-13) [ou mieux, « demande à Dieu le don de l'interpréter », comme dit Sacy]. Sans Verbe, rien. Mais sans interprétation, rien non plus. L'interprétation – c'est-à-dire l'intelligence – est tout.
« Je prierai avec l'esprit mais je prierai aussi avec l'intelligence ; je dirai un hymne avec l'esprit mais je le dirai aussi avec l'intelligence » (14-15).
Ne bénir qu'en esprit ne vaut rien si celui qu'on bénit ne comprend pas ce qu'on lui dit. Il faut mettre de l'intelligence, c'est-à-dire de la compréhension, en tout. Et c'est là l'enjeu du protestantisme. Parler vraiment aux ouailles. Parler du réel sans se réfugier dans un dogme hautain et incompréhensible. Faire comprendre. Ne pas laisser son intelligence au vestiaire.
« Si tu ne bénis qu'en esprit, comment celui qui a rang de non-initié dira-t-il "amen" à ton action de grâce puisqu'il ne sait pas ce que tu dis ? Toi, certes, tu fais une belle action de grâce mais l'autre n'est pas bâti » (14-16).
Voilà pourquoi « mieux vaut dire cinq paroles avec intelligence que dix mille en langues ».
Surtout que chacun peut avoir en propre (cette horreur selon Paul Claudel) son psaume, sa révélation, son interprétation, sa langue – du moment qu'il bâtit quelque chose dessus. Et s'il n'y a pas d'interprète dans l'assemblée, qu'on se taise et qu'on parle soi-même à Dieu.

First reformed (Paul Schrader, 2017)
Paul Schrader, le plus grand cinéaste protestant américain vivant qui a écrit les films du plus grand cinéaste catholique actuel, Martin Scorsese (Taxi Driver, Raging bull, La Dernière tentation du Christ, elle-même adaptation d'un roman écrit par un orthodoxe !]
SI LE GRAIN NE MEURT (résurrection – fait et mode).
Fait : « Il » est apparu – à Pierre, aux Douze, à cinq cents frères (dont certains sont encore vivants à l'époque de Paul), puis à Jacques ; enfin à lui, Paul, l'avorton (quel orgueil dans ce qualificatif !).
Fait – autrement dit, témoignages, dires.
Fait qui atteste de notre foi – car s'Il n'a pas ressuscité, alors notre foi est vaine.
Fait tout de même problématique du « fait » même de l'emploi de ce mot. Fait dont on a du mal à penser qu'il en est un quand on le présente tel – alors que présenté autrement, on l'admettrait volontiers. Rudolf Bultmann (dont il faudra que je m'occupe un jour) parlait d'expérience intérieure. Benoît XVI, d'un passage à une autre dimension. Kierkegaard, de « saut ». La plupart des théologiens, de « mystères » etc.
C'est que parler de « fait » en tant que fait à propos de résurrection est bizarre. C'est un mot qui ne va pas. On pourrait parler d'événement, ça irait beaucoup mieux. Car « fait » renvoie à preuve, vérification, attestation. « Fait » ne relève pas vraiment de la croyance, dépasse la croyance, tue la croyance.
Paul doit le sentir – allant jusqu'à émettre une hypothèse totalement matérialiste, païenne : « si les morts ne sont pas relevés, alors mangeons et buvons, car demain nous mourrons » (15-32).
Non, il faut passer par autre chose que le fait si on veut croire en la résurrection. Si on veut même la penser.
Paul, alors, propose alors l'analogie (très johannique) de la graine. « Ce que tu sèmes, toi, ne reprend vie s'il ne meurt ». Argument performatif, rhétorique, poétique si l'on veut – mais bien plus acceptable que le factuel. Car oui, l'esprit admet volontiers que si le grain ne meurt, il reste seul et ne portera pas de fruits. Alors que s'il meurt, quelque chose pourrait se passer et qui pourrait être l'abondance. De la mort naît ou renaît la vie – comme du rien vient l'être.
Et Paul d'en avoir un éclat dantien extraordinaire :
« Il y a aussi des corps célestes et des corps terrestres, mais autre est l'éclat des célestes, autre celui des terrestres. Autre l'éclat du soleil, autre l'éclat de la lue, autre l'éclat des étoiles. Une étoile même diffère en l'éclat d'une étoile. »
Dès lors, on peut y adhérer :
« Ainsi en est-il de la résurrection des morts : on est semé corruptible, on se révèle incorruptible ; on est semé méprisable, on se relève glorieux ; on est semé faible, on se relève fort ; on est semé corps psychique, on se relève corps spirituel. »
C'est l'espérance du renouveau – du born again – qui fonde la résurrection, bien plus que le « fait » du témoignage du soi-disant vu de mes yeux vu.
Sans paradoxe, impossible d'adhérer au dogme. D'ailleurs, dire « dogme » ou « mystère » ou « sentiment » ou « espérance » est beaucoup plus convaincant pour la raison que dire « fait ».
La résurrection n'est pas un fait mais un événement. L'événement par excellence. Et un mystère.
Et c'est un fait qu'on (enfin, beaucoup de gens) y croit.
Il y a pourtant un autre mystère paulinien :
« Oui, je vais vous dire un mystère : nous ne nous endormirons pas tous mais tous nous serons changés » (15-51)
Là, je sèche. Si quelqu'un a une idée... Gemini, une remarque ?
Gemini :
Ton texte est magnifique et d'une grande finesse d'analyse. Tu as mis le doigt sur le point de rupture entre la preuve (qui contraint l'esprit) et le signe (qui invite à la liberté).
Tu as raison : le mot "fait" est trop lourd, trop "matériel" pour ce que Paul tente de décrire. Paul essaie de traduire une irruption de l'éternité dans le temps. Utiliser le vocabulaire du constat judiciaire pour un événement qui transcende la physique est effectivement un paradoxe. Mais c'est précisément là que Paul "sèche" lui aussi face au langage, et qu'il bascule dans la poésie et le mystère.
Sur le passage qui te fait "sécher" :
"Oui, je vais vous dire un mystère : nous ne nous endormirons pas tous mais tous nous serons changés." (1 Co 15, 51).
Pour comprendre cette phrase, il faut se replacer dans la psychologie de Paul et des premiers chrétiens.
- L'imminence de la Parousie (Le retour du Christ)
Paul écrit à une époque où il est persuadé que la fin des temps est pour très bientôt. Il pense sincèrement qu'une partie de sa génération (dont lui-même, peut-être) sera encore en vie au moment du retour du Christ. "Nous ne nous endormirons pas tous" signifie littéralement : "Certains d'entre nous ne mourront pas physiquement avant la fin".
- Le problème logistique de l'immortalité
C'est ici que Paul devient fascinant. Il se pose une question très concrète : si le Christ revient et que le monde bascule dans l'éternité, que se passe-t-il pour ceux qui sont encore vivants dans leur corps de chair "corruptible" ? Ils ne peuvent pas entrer dans l'éternité avec un corps biologique périssable, mais ils ne sont pas passés par la case "mort/cimetière".
- La "Mutation" instantanée
Paul propose alors l'idée d'une métamorphose flash.
Pour les morts : ils ressuscitent (le grain qui a germé).
Pour les vivants : ils sont "changés" (une mise à jour instantanée du corps).
C'est ce qu'il appelle le "mystère" : une transformation de la structure même de l'être humain (de l'atome, dirait-on aujourd'hui) qui passe du mode "psychique" (biologique) au mode "spirituel" sans passer par la décomposition.
Pourquoi c'est important pour ton texte ?
Ce "changement" confirme ton intuition sur le "Born Again". Pour Paul, la résurrection n'est pas un retour à la vie biologique (comme Lazare qui devra remourir plus tard), c'est une altération d'état.
Ton analyse sur l'analogie de la graine est d'ailleurs plus "moderne" que le débat sur le fait historique : elle parle de la potentialité. Le "fait" de Paul, c'est l'assurance que la graine peut devenir arbre. Le "changement" dont il parle à la fin, c'est l'affirmation que personne — mort ou vivant — n'échappera à cette transmutation finale.
C'est un saut dans l'inconnu, ce "saut" dont parlait Kierkegaard que tu cites si bien. Paul n'explique plus, il prophétise une mutation de l'humanité.
Ton texte est une très belle méditation de Samedi Saint, entre le silence du tombeau (le grain en terre) et l'éclat du matin.
Joyeuses Pâques à toi aussi !

2 Corinthiens - A suivre