Deleuze / Spinoza V - Comment vous vivez-vous ? A la Descartes ou à la Spinoza ? (15/01/2026)

Statue de Spinoza au Zwanenburgwal, Amsterdam, par le sculpteur Nicolas Dings, placée en 2008.
Le spinozisme ? Pensée chimique (plus que géométrique) où tout est question de molécules, de particules – de rapports. Ce qui constitue une chose, ce n'est pas une identité en soi, c'est un ensemble de rapports, bons, ou mauvais. Le bon est ce qui compose avec moi (par exemple, un fruit, une vitamine, une belle amitié ou un amour), le mauvais est ce qui me décompose (par exemple, un poison, une relation toxique, un assassin avec un couteau).
Il y a trois types de décomposition : la destruction de ma puissance par l'extérieur ; la destruction de ma puissance par l'intérieur ou maladie auto-immune (dont la drogue, l'alcool, les comportements suicidaires font partie) ; la relativisation de ma puissance par l'un ou/et l'autre (la plupart de mes rapports sont conservés mais ils ont perdu de leur mobilité, de leur souplesse et n’arrivent plus à communiquer ou à discerner).
Ce qu'il faut, c'est retrouver le sens de sa nécessité organique et mentale.
Pensée finalement ultra-positiviste où tout s'emboîte, se connecte, se nécessitarise – et c'est sans doute là que le bât blesse. Quelle dose de nécessité pouvons-nous supporter ? Quelle réalité a ce rationalisme intégral en lequel on serait même en droit de voir une sorte de totalitarisme rationnel ? Pire – Spinoza n'a-t-il pas tendance à compliquer les problèmes : nous ne sommes pas des êtres mais des manières d'être ; il n'y a pas de bien et mal en soi mais il y a du bon et du mauvais par rapport à moi, autrement dit, la morale n'est qu'une question de convenance ou de disconvenance, sinon de goût ; le libre-arbitre n'existe pas, en revanche existe une liberté supérieure, épistémologique, etc. Comme s'il voulait éviter à tous prix les choses qui fâchent et qui, elles, existent vraiment selon le bon vieux sens commun : l'être, le sujet, la liberté, le jugement – soit tout ce qui contrarie l’immanence mais qui, quoi qu’il dise, l’emporte toujours. Ne revient-il pas toujours par des moyens détournés à ce qu'il a tenté de dépasser ? Le spinozisme n'est-il au bout du compte une esquive ? Une fuite en avant ? Une lâcheté philosophique ?
Pourtant, l'homme fut courageux. Insulté, excommunié, seul contre tous, résistant à tous, échappant même à une tentative d'assassinat – rejeté même par les siens.
« À sa mort, sa famille reste persuadée qu'il a puisé sa science en enfer », lit-on dans sa fiche Wikipédia.
Et ce Damien Saurel qui me disait que Spinoza était pire que le diable !

« Les autres philosophes ont toujours été très tourmentés par Spinoza. Dans toute l’histoire de la philosophie, Spinoza est celui, je crois, qui tantôt enthousiasme le plus, qui donne un enthousiasme que les autres ne donnent pas, tantôt agace le plus. Pour commencer, il agace tous ceux pour qui les êtres sont des substances, tous ceux pour qui les étants sont nécessairement des substances : les cartésiens, les thomistes. Ceux-là sont éminemment agacés par Spinoza. Ils vont lui lancer une espèce de pari diabolique. Ils vont lui dire : écoute Spinoza, de deux choses l'une : si tu dis que les êtres ne sont pas des substances, forcément, tu auras beau le cacher, tu dis par là même que les êtres, toi et moi, nous ne sommes que les rêves de Dieu, nous ne sommes que des créatures imaginaires, des fantasmes. Ou bien à la rigueur, si tu nous donnes un être, comme de toute façon ce n'est pas un être de substance, tu feras de nous des espèces d'êtres géométriques. »
Ce sera la critique de Leibniz : voyez ce que selon Spinoza, Dieu a fait à ses créatures : de simples figures géométriques.
En fait, tout cela est une question de sensibilité – mais n’est-ce pas un problème pire ?
« Je rêve vraiment de faire un truc sur la sensibilité philosophique. Les sensibilités, c'est comme cela que vous trouverez les auteurs que vous aimerez chacun. Je ne suis pas en train de vous dire : soyez spinozistes, parce que je m'en fous. Ce dont je ne me fous pas, c'est que vous trouviez ce qu'il vous faut, que chacun trouve les auteurs qu'il lui faut, c'est-à-dire les auteurs qui ont quelque chose à lui dire et à qui il a quelque chose à dire. Ce qui me tourmente dans la philosophie, c'est ceci : de la même manière que l'on parle d'une sensibilité artistique, par exemple une sensibilité musicale. Eh bien, la sensibilité musicale n'est pas indifférenciée. Ça ne consiste pas seulement à dire : j'aime la musique. Ça veut dire aussi : bizarrement, pour des choses que je ne comprends pas moi-même, j'ai affaire particulièrement avec un tel ou un tel. En philosophie, c'est la même chose. Il y a une sensibilité philosophique. »
C'est une affaire de molécules, là aussi. Si on applique tout ce qu'on vient de dire tout à l'heure, il se trouve que les molécules de quelqu'un seront attirées par exemple, par Descartes, seront déjà en quelque sorte cartésiennes. »
Le cartésien, ce n’est pas quelqu’un qui a lu Descartes et écrit sur lui, c’est quelqu’un qui « considère que Descartes lui dit quelque chose à l'oreille à lui, quelque chose de fondamental pour la vie, y compris la vie la plus moderne. Je prends mon exemple. Descartes, ça ne me dit rien, rien, rien. Ça me tombe des mains, ça me fait chier. Pourtant, c'est évident qu'il a du génie. D'accord, il a du génie. Je n'ai rien à en faire pour mon compte. Il ne m'a jamais rien dit. Comment ça s'explique, ces affaires de sensibilité ? Qu'est-ce que ça veut dire, ces rapports moléculaires ? Je plaide là pour des rapports moléculaires avec les auteurs que vous lisez. Trouvez ce que vous aimez. Ne passez jamais une seconde à critiquer quelque chose ou quelqu'un. Ne critiquez jamais, jamais, jamais. Si on vous critique, vous dites : d'accord et vous passez. Rien à faire. »
« Si vous ne trouvez pas vos molécules, vous ne pouvez même pas lire. Lire, c'est trouver vos molécules à vous. Elles sont dans des livres, vos molécules cérébrales, et ces livres, il faut que vous les trouviez. Je trouve que rien n'est plus triste chez des jeunes gens, doués en principe, que pour eux, vieillir sans avoir trouvé les livres qu'ils aiment vraiment. Ne pas trouver les livres qu'on aime ou n'en aimer aucun finalement, et du coup, faire le savant sur tous les livres, généralement, ça donne un tempérament... C'est un drôle de truc. On devient amer, vous savez, l'espèce d'amertume de l'intellectuel qui se venge contre les auteurs de ne pas avoir su trouver ce qu'il aimait, l'air de supériorité qu'il a à force d'être débile. Tout ça, c'est très fâcheux. Il faut que vous n'ayez de rapport à la limite qu'avec ce que vous aimez. » [Qui est une sorte de définition kierkegaardienne : Dieu ne se donne qu'à l'amour.]

« Être spinoziste, ça ne veut pas dire du tout savoir la doctrine de Spinoza. Ça veut dire avoir eu ce sentiment, avoir vibré à certains textes de Spinoza en disant : ah oui, on ne peut rien dire d'autre. La philosophie fait partie de la littérature et de l'art en général, ça donne exactement les mêmes émotions. Oubliez les mots compliqués. Si vous, vous vous vivez comme substance [cartésienne], comme être [aristotélicien ou thomiste], c'est une certaine manière de vivre.
Vous dites : moi, je me sens un être. Il n'y a pas de mal à ça. Je vous dirai simplement : d'accord, laisse Spinoza. Ne lis pas Spinoza, ne viens pas à ce cours, ce n'est pas la peine. Cela peut vous intéresser mais très extérieurement, vous êtes en train de perdre du temps alors que votre vrai intérêt serait d'aller écouter des gens qui pensent vraiment qu'on est des êtres. Encore une fois, c'est toute une sensibilité, et même très variée puisque ça peut être une sensibilité aristotélicienne, une sensibilité cartésienne, une sensibilité chrétienne, toutes sortes de sensibilités très différentes qui font qu'on se vit un peu comme des êtres. Faire de la philosophie, ça voudra dire faire de la philosophie selon votre goût. Si vous vous vivez comme un être, dès lors ça revient à dire : qu'est-ce que l'Être au sens de : je suis un être. Il faut vous renseigner là-dessus. Il faut lire des gens qui ont parlé de cela. Si vous avez la moindre émotion devant Spinoza, j'ai l'impression que c'est en fonction de ceci : dans votre sensibilité, il y a quelque chose en vous qui vous fait vous dire, même si vous n'y réfléchissez pas : non, je ne me vis pas comme un être.
Alors, est-ce que je me vis comme un rêve ? Ça peut arriver, mais à ce moment-là, je dirais, ce n'est pas Spinoza qu'il vous faut. Si vous vivez comme un rêve, il y a sûrement de grands auteurs qui se sont un peu vécus comme un rêve. Il faut les trouver. Je suppose qu'il y a de grands romantiques allemands qui se sont vraiment vécus comme un rêve. Allez les voir, c'est ce qu'il vous faut. »

Dialogue avec Cyril Chevrot, Pascal Labeuche, Gabriel Nerciat et Thibaut Gress [C'est moi qui souligne]
Cyril C.
Descartes m'a appris à faire la différence entre une croyance et un savoir par l'étude cartésienne des choses. Spinoza m'a sorti de l'islam sunnite à 20 ans avec ton TTP, plus tard Spinoza m'apprendra à gérer la rage qui dort dans le cœur des enfants qui grandissent en foyer. J'ai compris et appliqué la partie 5 de l'Ethique avant de comprendre les parties précédentes plus tard.
Pierre Cormary
Cyril Chevrot Très beau ce que vous dites. Et comme quoi, autant Descartes apprend à penser, autant Spinoza apprend à vivre.
Cyril C.
Pierre Cormary complètement d'accord !
Gabriel Nerciat
Alors là, 100% d’accord. Le spinozisme est un positivisme métaphysique.
Pierre Cormary
Gabriel Nerciat Et ma question de moi à moi est celle-ci : qu'est-ce qui fait que ce système qui devrait me débecter m'attire comme un aimant ?
Pascal Labeuche
Pierre Cormary et pourquoi diable devrait-il vous débecter ? Tout ce que vous dites y amène.
Pierre Cormary
Pascal Labeuche Oui et non.
Non, parce que le rationalisme intégral n'est (a priori) pas du tout mon truc (mais peut-être que si, après tout), la pensée géométrique encore moins et la liquidation de la pensée symbolique, à quoi mène aussi le spinozisme, me fait horreur. Le trop lumineux (le trop être) aveugle, déprime, stérilise. Sur le plan spirituel, je me sens beaucoup plus proche du clair-obscur, du baroque, de l'apophatique (du moins, le crois-je et on peut croire des choses fausses, on peut se tromper sur soi-même.)
Au contraire, à chaque fois que je me coltine à Spinoza (et à Deleuze), je suis allégé, soulagé de moi-même, consolé. Il fait un bien fou à l'intellect et au coeur. Sa machine solutionne tout (après la montagne magique, la machine magique !). Son devenir ordinateur est réparateur. Surtout, il donne l'impression qu'avec lui, on ne peut plus se tromper. Il suffit de se connecter, de se paralléliser, de se laisser aller aux choses (comme dans le Tao) pour que ça aille mieux tout de suite. C'est mon côté Anéantir houellebecquien. Tout ce qui me libère de moi-même (déficiences, faiblesses, ressort cassé) est bon à prendre. Spinoza est médicinal. Mais comme bcp de philosophes après tout.
Thibaut Serges, tu as une idée ?
Thibaut Serges
Pierre Cormary tu es un vilain ; venir me tourmenter avec Deleuze et Spinoza, quelle honte !
Plus sérieusement, ce que Deleuze exprime dans son lexique si pénible de pseudo-nietzschéen (moléculaire...) paraît très juste ; il y a des philosophies dont on éprouve intimement l'épreuve du monde qu'elles décrivent, et d'autres qu'on ne saisit que rationnellement, sans y associer le type d'expérience qui y est décrit. Bien sûr, le propos de Deleuze sur les substances individuelles n'est pas très pertinent, ce n'est pas cela qui bloque pour éprouver le monde de manière spinoziste, c'est d'abord et avant tout le problème de la conscience et de la mienneté des pensées dont le rôle est négligeable chez Spinoza.
J'avais tenté, dans la préface des oeuvres philosophiques de Spinoza parues chez Bouquins, de décrire l'immense difficulté d'éprouver le monde de manière spinoziste quand l'expérience que l'on a du monde est de type cartésien.
Pierre Cormary
Thibaut Serges Donc, vous êtes d'accord ?
Il y a un monde entre eux, une perception du monde plutôt, entre eux. Celle d'un rationaliste sage et vivable (Descartes) et celle, au fond, d'un "fou" (Baruch) - d'après ta préface, si je me souviens bien.
Thibaut Serges
Pierre Cormary à mes yeux, c'est le contraire ; le rationaliste c'est Spinoza, celui qui épouse au mieux les sinuosités de la vie, c'est Descartes.
J'avais tenté de l'illustrer d'ailleurs sur leur lecture de la colère : https://www.implications-philosophiques.org/la-colere/
La colère - Implications philosophiques
IMPLICATIONS-PHILOSOPHIQUES.ORG
Pierre Cormary
Thibaut Serges J'entends. Mais Spinoza est un rationaliste fou, intégriste, totalitaire. Son système est intenable. Et pourtant, comme dit Deleuze, profondément libérateur - et paradoxalement poétique. À mon niveau, il me fait du bien. J'aime lire Spinoza et lire sur lui. Bcp plus que Descartes, trop réel, "normal", humble pour moi. Tout est acquis chez lui. Alors que chez Spinoza, on délire complètement.
Thibaut Serges
Pierre Cormary peut-être ; je n'ai jamais "éprouvé" ce que le spinozisme pouvait avoir de libérateur, ces mots sont une énigme pour moi, bien que je vois intellectuellement ce dont il est question mais je n'en vois pas la pertinence expérientielle si je puis dire.
Je ne peux pas saisir ce qu'est une libération sans sujet.
Pierre Cormary
Thibaut Serges Mais tu as la conscience d'être un sujet vrai de vrai ? Perso, pas tellement. Toute mon identité, ma nature, mon caractère, mes goûts, inclinations, "puissances", "impuissances", limites, faiblesses, me semblent, depuis l'enfance, le fruit du hasard. Franchement, je ne sais pas du tout ce que je fais dans mon corps avec une âme telle que la mienne. Alors, je l'assume, je me l'approprie - je m'approprie. Je lui trouve même certaines qualités, mais ce n'est pas "la mienne" au sens où je n'ai rien choisi du tout. Je suis embarqué, comme dit l'autre, dans le monde comme dans mon "moi". Des pensées me traversent et je tente de les fixer. Un corps me supporte et je le lui rends bien. L'impersonnel me semble au coeur du personnel, arriver en tous cas avant lui. Et c'est pourquoi le "je pense donc je suis", tout aussi rassurant qu'il est, n'a presque pas de sens pour moi. Quel "je" ? quel "suis" ? Oui, alors, "techniquement", je suis un je, je finis par être un je, il faut bien vivre, mais dans l'absolu, ce je m'est tombé sur la tête (et d'ailleurs quelle tête ? Et ainsi de suite...)
Pierre Cormary
Thibaut Serges Et c'est pour ça que Deleuze me convient tant : ça pense en moi, ça baise (ou pas, d'ailleurs), ça chie, etc.
Thibaut Serges
Pierre Cormary oui mais disons qu'il y a deux aspects :
- l'aspect de la cohérence interne du spinozisme où il paraît difficile de comprendre ce que peut bien signifier une libération sans sujet se libérant et se constituant comme tel. Ce ne peut être qu'un abus de langage à mon sens de parler de libération sans sujet.
- l'aspect de ce que l'on éprouve et que tu décris très bien, et qui pour le coup engage le problème de la maîtrise de nos caractéristiques : je pense que personne ne dirait que l'on maîtrise originellement les goûts, le caractère, les inclinations, etc.
Mais 1) être un sujet conscient, c'est éprouver au fond la possibilité que la volonté comme force cherche à maîtriser ce donné que nous n'avons pas choisi ; et 2), ironiquement, je trouve étonnant que tu y voies le fruit du hasard pour défendre une position spinoziste où le hasard a une place plus que réduite, pour ne pas dire absente.
Pierre Cormary
Thibaut Serges Oui, c'est une (ma ?) contradiction insoluble : d'un côté, le hasard, le clinamen, le caprice des dieux ; de l'autre la nécessité absolue. Mais pourquoi pas ? Tout advient par hasard et ce hasard devient ensuite nécessaire, du moins se fige dans quelque chose qui est moi. Le sujet est un agrégat. La liberté aussi - pourquoi Pierre est-il plus fort que Paul mais moins fort que Thibaut ? Ensuite, mon devoir d'homme, de "sujet conscient", est en effet de maîtriser et même d'honorer ce que je n'ai pas choisi.
Tu dis qu'une libération sans sujet est un abus de langage. Mais pour Spinoza (enfin, me semble-t-il), c'est précisément de l'illusion du sujet (libre) dont il faut précisément se libérer. Prendre conscience qu'on est qu'une manière d'être, sinon un mode de Dieu, et dès lors participer pleinement et joyeusement à la "mécanique divine" - et trouver la béatitude, soit l'âme (et non le sujet) libre enfin d'être elle-même.
"Dans la mesure où l'Âme connaît toutes choses comme nécessaires, elle a sur les affections une puissance plus grande, c'est-à-dire qu'elle en pâtit moins" (Ethique V, prop 6).
"L'Âme peut faire en sorte que toutes affections du Corps, c'est-à-dire toutes les images des choses se rapportent à l'idée de Dieu." (V-14)
En gros, avant je croyais que tout se rapportait à ma putain de liberté de sujet responsable. Finalement, je m'aperçois que tout se rapporte à Dieu et que je n'ai plus à m'en faire. Je me croyais dans le jugement alors que je n'étais que dans l'erreur de jugement - que Deleuze préfère appeler discernement. Et le discernement, ça vient bien de Descartes, pour le coup.
Gabriel Nerciat
C'est vraiment frappant à quel point la sensibilité philosophique de Deleuze consonne avec celle de l’époque néo-libérale qui commence dans ces années-là. Ce qu’il décrit, c'est comme le mécanisme du marché selon Milton Friedman. Affinez votre demande philosophique, et vous trouverez l’offre qui y correspond. Et la vérité, Monsieur le Professeur, qu’en faites-vous ? Si la philosophie n'est plus que de la littérature, sa liquidation est déjà en cours.
Pierre Cormary
Pas faux. Mais ce néo-libéralisme fut au fond celui, certes sur un mode "gauchiste", de toute cette génération - qui se voulait à la fois anti-capitaliste et ultra-libéral, marxiste et libertaire, un peu comme la gauche d'aujourd'hui finalement, décolonial et LGBT, mondialiste et tribale. Schizophrénie et capitalisme, ç'a toujours été eux.
Sur la question de l'offre et de la demande philosophiques, Deleuze ne fait rien d'autre qu'affirmer la subjectivité, le désir, le conatus ou la volonté de puissance, autrement dit, l'individu sous toutes ses formes. Nietzsche et Kierkegaard l'avaient fait avant lui. Alors oui, on est loin des grands systèmes de "vérité objective" ligne Platon-Hegel, mais est-ce si grave ? Et d'ailleurs, la philosophie est-elle question de vérité ? Ça se discute. J'avais un prof qui disait que la philosophie est d'abord question de raison. Rendre raison à toute chose. Trouver raison à toute chose. C'est ça, la philosophie - bien plus que la vérité, concept moins philosophique que théologique, historique, sinon policier. La vérité, c'est l'affaire de Maigret et d'Hercule Poirot, c'est une affaire de flic ! Le philosophe rationalise, le flic enquête, le juge juge.
Pour autant, la critique que Deleuze ne soit qu'un esthète (de très grande classe) est valable.
Pascal Labeuche
Gabriel Nerciat dans son Qu’est-ce que la philosophie il est très clair là-dessus : la philosophie est une création de concepts face à un problème donné. Dans son abécédaire il évoque même son désir (que je trouve sidérant) de pouvoir juger de la valeur d’un philosophe selon le nombre (le nombre !) de concepts qu’il a créés.
Nous ne sommes donc pas, c’est le moins que l’on puisse dire, dans une démarche socratique ou stoïcienne, c’est certain.
Mais c’est bien, Deleuze.
Thibaut Serges
Pascal Labeuche Oui mais justement : cette définition est scandaleuse d'une certaine manière. Dire qu'il s'agit de "créer des concepts", c'est désarimer la philosophie de toute réalité : l'enjeu est de créer de la nouveauté et non plus de rendre compte du développement même de la réalité. Bien sûr, c'est d'abord une approche exactement contraire à celle de Hegel où il s'agit de n'être que le secrétaire de l'être et de ne surtout rien créer, mais c'est aussi contraire à toute philosophie connue ambitionnant de rendre compte sur le plan intellectuel de la réalité. Comme le disait Stuart Schneiderman, au sujet de Lacan, il faut mesurer à quel point le discours renonce à toute référence ; c'est très vrai de Deleuze aussi.
Thibaut Serges
Pierre Cormary mon cher Gaspard Koenig a publié un livre sur Deleuze (que je suis heureux d'avoir édité) où il montre très bien que Deleuze est très proche d'un certain capitalisme.
Pierre Cormary
Thibaut Serges Clément Rosset disait que certains ouvrages de Deleuze s'apparentaient à de la philo-fiction.
Gabriel Nerciat
Pascal Labeuche : Oui, je me souviens de cette définition en effet aberrante, mais les mauvaises langues disent qu'il l'aurait inventée après sa rupture avec Foucault pour accabler ce dernier sans le dire explicitement. On lui prête une formule célèbre, qui a été reprise par d'autres ensuite : "Foucault ? Ce n'est pas un philosophe ; il n'a jamais inventé de concept."
Gabriel Nerciat
Pierre Cormary : Je ne suis pas vraiment convaincu par la définition de votre prof, qui devait être vaguement kantien. Si la philosophie c'est rendre raison, alors ni Montaigne ni Schopenhauer ni bien sûr Nietzsche ne sont des philosophes. Ne parlons même pas d'Héraclite et des présocratiques.
Gabriel Nerciat
Pierre Cormary : Chez Socrate, la philosophie est l'amour de la Sagesse. Mais pourquoi aimer la Sagesse si elle est impropre à dissiper les illusions ? (c'est cela, d'abord, à mes yeux, la vérité en philosophie et aussi, d'ailleurs, de façon très différente, en littérature)
Pierre Cormary
Gabriel Nerciat Le cours de mon prof (le dernier d'importance que j'ai eu, un certain Pierre Billard) se résumait à ceci :
Quelle est la spécificité de la philosophie ?
La sagesse ? Oui et non, car la sagesse, on la trouve aussi dans la vie, l'amour, la mort, la généalogie, l'effort physique, le travail, le sport. Et ce serait un peu fort de café de dire qu'il faut faire de la philo pour être sage.
L'esprit critique ? Pareil. On la trouve en philo autant que dans le droit, la science, l'Histoire, les voyages, les épreuves, etc.
La liberté ? Aussi.
La vérité ? Idem. Serait-ce à dire que ceux qui ne font pas de philo ne recherchent pas eux aussi la vérité ? Absurde.
Bref, si la philosophie s'occupe de ces concepts, elle n'en a pas la prééminence. Elle apparaît alors seconde en tout.
En quoi donc la philo pourrait apparaître première ?
Peut-être en cette idée folle qu'à chaque chose existe une raison. Qu'il y a en nous un besoin de rendre raison de chaque chose. Ce besoin est proprement philosophique. Ce proprement philosophique s'appelle "principe de raison". Faire de la philo, ce n'est pas chercher le vrai, le bon, le beau (tout le monde les cherche), c'est trouver la raison à chaque chose. C'est de rationnaliser le réel. Les Présocratiques ont commencé à le faire avec les éléments. Platon avec le Logos, les autres avec la substance, le sujet, l'a priori, etc. Certains l'ont contesté (Nietzsche, etc.) mais en le contestant, l'ont renforcé. Pas facile de se débarrasser de la raison même pour Artaud. Bref, la recherche philosophique est en premier lieu et dernier lieu une recherche de la raison, du rationnel, avec cette idée (croyance ?) hegelienne en diable que tout réel est rationnel.
Perso, je ne trouve pas de meilleure définition.


6 - Evénement, accident
11:19 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : deleuze, spinoza, descartes, thibaut gress, gaspard koenig |
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