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gaspard koenig

  • Deleuze / Spinoza V - Comment vous vivez-vous ? A la Descartes ou à la Spinoza ?

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    Statue de Spinoza au Zwanenburgwal, Amsterdam, par le sculpteur Nicolas Dings, placée en 2008.

     

    Le spinozisme ? Pensée chimique (plus que géométrique) où tout est question de molécules, de particules – de rapports. Ce qui constitue une chose, ce n'est pas une identité en soi, c'est un ensemble de rapports, bons, ou mauvais. Le bon est ce qui compose avec moi (par exemple, un fruit, une vitamine, une belle amitié ou un amour), le mauvais est ce qui me décompose (par exemple, un poison, une relation toxique, un assassin avec un couteau).

    Il y a trois types de décomposition : la destruction de ma puissance par l'extérieur ; la destruction de ma puissance par l'intérieur ou maladie auto-immune (dont la drogue, l'alcool, les comportements suicidaires font partie) ; la relativisation de ma puissance par l'un ou/et l'autre (la plupart de mes rapports sont conservés mais ils ont perdu de leur mobilité, de leur souplesse et n’arrivent plus à communiquer ou à discerner).

    Ce qu'il faut, c'est retrouver le sens de sa nécessité organique et mentale.

    Pensée finalement ultra-positiviste où tout s'emboîte, se connecte, se nécessitarise – et c'est sans doute là que le bât blesse. Quelle dose de nécessité pouvons-nous supporter ? Quelle réalité a ce rationalisme intégral en lequel on serait même en droit de voir une sorte de totalitarisme rationnel ? Pire – Spinoza n'a-t-il pas tendance à compliquer les problèmes : nous ne sommes pas des êtres mais des manières d'être ; il n'y a pas de bien et mal en soi mais il y a du bon et du mauvais par rapport à moi, autrement dit, la morale n'est qu'une question de convenance ou de disconvenance, sinon de goût ; le libre-arbitre n'existe pas, en revanche existe une liberté supérieure, épistémologique, etc. Comme s'il voulait éviter à tous prix les choses qui fâchent et qui, elles, existent vraiment selon le bon vieux sens commun : l'être, le sujet, la liberté, le jugement – soit tout ce qui contrarie l’immanence mais qui, quoi qu’il dise, l’emporte toujours. Ne revient-il pas toujours par des moyens détournés à ce qu'il a tenté de dépasser ? Le spinozisme n'est-il au bout du compte une esquive ? Une fuite en avant ? Une lâcheté philosophique ?  

    Pourtant, l'homme fut courageux. Insulté, excommunié, seul contre tous, résistant à tous, échappant même à une tentative d'assassinat – rejeté même par les siens. 

    « À sa mort, sa famille reste persuadée qu'il a puisé sa science en enfer », lit-on dans sa fiche Wikipédia.

    Et ce Damien Saurel qui me disait que Spinoza était pire que le diable !

     

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    « Les autres philosophes ont toujours été très tourmentés par Spinoza. Dans toute l’histoire de la philosophie, Spinoza est celui, je crois, qui tantôt enthousiasme le plus, qui donne un enthousiasme que les autres ne donnent pas, tantôt agace le plus. Pour commencer, il agace tous ceux pour qui les êtres sont des substances, tous ceux pour qui les étants sont nécessairement des substances : les cartésiens, les thomistes. Ceux-là sont éminemment agacés par Spinoza. Ils vont lui lancer une espèce de pari diabolique. Ils vont lui dire : écoute Spinoza, de deux choses l'une : si tu dis que les êtres ne sont pas des substances, forcément, tu auras beau le cacher, tu dis par là même que les êtres, toi et moi, nous ne sommes que les rêves de Dieu, nous ne sommes que des créatures imaginaires, des fantasmes. Ou bien à la rigueur, si tu nous donnes un être, comme de toute façon ce n'est pas un être de substance, tu feras de nous des espèces d'êtres géométriques. »

    Ce sera la critique de Leibniz : voyez ce que selon Spinoza, Dieu a fait à ses créatures : de simples figures géométriques. 

    En fait, tout cela est une question de sensibilité – mais n’est-ce pas un problème pire ?

    « Je rêve vraiment de faire un truc sur la sensibilité philosophique. Les sensibilités, c'est comme cela que vous trouverez les auteurs que vous aimerez chacun. Je ne suis pas en train de vous dire : soyez spinozistes, parce que je m'en fous. Ce dont je ne me fous pas, c'est que vous trouviez ce qu'il vous faut, que chacun trouve les auteurs qu'il lui faut, c'est-à-dire les auteurs qui ont quelque chose à lui dire et à qui il a quelque chose à dire. Ce qui me tourmente dans la philosophie, c'est ceci : de la même manière que l'on parle d'une sensibilité artistique, par exemple une sensibilité musicale. Eh bien, la sensibilité musicale n'est pas indifférenciée. Ça ne consiste pas seulement à dire : j'aime la musique. Ça veut dire aussi : bizarrement, pour des choses que je ne comprends pas moi-même, j'ai affaire particulièrement avec un tel ou un tel. En philosophie, c'est la même chose. Il y a une sensibilité philosophique. » 

    C'est une affaire de molécules, là aussi. Si on applique tout ce qu'on vient de dire tout à l'heure, il se trouve que les molécules de quelqu'un seront attirées par exemple, par Descartes, seront déjà en quelque sorte cartésiennes. »

    Le cartésien, ce n’est pas quelqu’un qui a lu Descartes et écrit sur lui, c’est quelqu’un qui « considère que Descartes lui dit quelque chose à l'oreille à lui, quelque chose de fondamental pour la vie, y compris la vie la plus moderne. Je prends mon exemple. Descartes, ça ne me dit rien, rien, rien. Ça me tombe des mains, ça me fait chier. Pourtant, c'est évident qu'il a du génie. D'accord, il a du génie. Je n'ai rien à en faire pour mon compte. Il ne m'a jamais rien dit. Comment ça s'explique, ces affaires de sensibilité ? Qu'est-ce que ça veut dire, ces rapports moléculaires ? Je plaide là pour des rapports moléculaires avec les auteurs que vous lisez. Trouvez ce que vous aimez. Ne passez jamais une seconde à critiquer quelque chose ou quelqu'un. Ne critiquez jamais, jamais, jamais. Si on vous critique, vous dites : d'accord et vous passez. Rien à faire. » 

    « Si vous ne trouvez pas vos molécules, vous ne pouvez même pas lire. Lire, c'est trouver vos molécules à vous. Elles sont dans des livres, vos molécules cérébrales, et ces livres, il faut que vous les trouviez. Je trouve que rien n'est plus triste chez des jeunes gens, doués en principe, que pour eux, vieillir sans avoir trouvé les livres qu'ils aiment vraiment. Ne pas trouver les livres qu'on aime ou n'en aimer aucun finalement, et du coup, faire le savant sur tous les livres, généralement, ça donne un tempérament... C'est un drôle de truc. On devient amer, vous savez, l'espèce d'amertume de l'intellectuel qui se venge contre les auteurs de ne pas avoir su trouver ce qu'il aimait, l'air de supériorité qu'il a à force d'être débile. Tout ça, c'est très fâcheux. Il faut que vous n'ayez de rapport à la limite qu'avec ce que vous aimez. » [Qui est une sorte de définition kierkegaardienne : Dieu ne se donne qu'à l'amour.]

     

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    « Être spinoziste, ça ne veut pas dire du tout savoir la doctrine de Spinoza. Ça veut dire avoir eu ce sentiment, avoir vibré à certains textes de Spinoza en disant : ah oui, on ne peut rien dire d'autre. La philosophie fait partie de la littérature et de l'art en général, ça donne exactement les mêmes émotions. Oubliez les mots compliqués. Si vous, vous vous vivez comme substance [cartésienne], comme être [aristotélicien ou thomiste], c'est une certaine manière de vivre.  

    Vous dites : moi, je me sens un être. Il n'y a pas de mal à ça. Je vous dirai simplement : d'accord, laisse Spinoza. Ne lis pas Spinoza, ne viens pas à ce cours, ce n'est pas la peine. Cela peut vous intéresser mais très extérieurement, vous êtes en train de perdre du temps alors que votre vrai intérêt serait d'aller écouter des gens qui pensent vraiment qu'on est des êtres. Encore une fois, c'est toute une sensibilité, et même très variée puisque ça peut être une sensibilité aristotélicienne, une sensibilité cartésienne, une sensibilité chrétienne, toutes sortes de sensibilités très différentes qui font qu'on se vit un peu comme des êtres. Faire de la philosophie, ça voudra dire faire de la philosophie selon votre goût. Si vous vous vivez comme un être, dès lors ça revient à dire : qu'est-ce que l'Être au sens de : je suis un être. Il faut vous renseigner là-dessus. Il faut lire des gens qui ont parlé de cela. Si vous avez la moindre émotion devant Spinoza, j'ai l'impression que c'est en fonction de ceci : dans votre sensibilité, il y a quelque chose en vous qui vous fait vous dire, même si vous n'y réfléchissez pas : non, je ne me vis pas comme un être. 

    Alors, est-ce que je me vis comme un rêve ? Ça peut arriver, mais à ce moment-là, je dirais, ce n'est pas Spinoza qu'il vous faut. Si vous vivez comme un rêve, il y a sûrement de grands auteurs qui se sont un peu vécus comme un rêve. Il faut les trouver. Je suppose qu'il y a de grands romantiques allemands qui se sont vraiment vécus comme un rêve. Allez les voir, c'est ce qu'il vous faut. »

     

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    Lien permanent Catégories : Deleuze - Spinoza Pin it! Imprimer