Deleuze / Spinoza VII - Qu'est-ce qu'un état ? (17/01/2026)

Les Innocents, avec Deborah Kerr (Jack Clayton, 1961)
Il n'y a pas de bien et de mal selon la nature. Dans la nature, il n'y a que des compositions de rapports. Bien, mais ne sommes-nous que naturels ? Non. Et c'est pourquoi certaines de ces compositions de rapports nous paraîtront bonnes ou mauvaises. Bien, mais à quoi nous sert donc ce Deus sive Natura sinon nous placer sur un plan d'immanence... au fond purement sadien ? Le spinozisme ne serait-il pas un sadianisme avant la lettre ?
De même, à quoi nous sert de nier le libre-arbitre (en tant que ce n'est pas nous qui nous déterminons par nous-mêmes) pour réintroduire à la cinquième partie de l'Ethique une autre liberté soi-disant plus haute, celle dite du troisième genre de connaissance ? Et comme si l'idée était de nous faire passer à une conception plouc de l'existence (libre-arbitre, transcendance, morale) à une conception aristo de celle-ci (liberté de la troisième connaissance, immanence, éthique) ?
On passe sur ses tergiversations autour du mariage et surtout de la sensualité à laquelle il ne semble pas vraiment attaché et sans d'ailleurs rien y comprendre (comme Nietzsche d'ailleurs), ce qui est toujours un peu décevant par rapport aux pensées que ces grands philosophes développent. Avec eux, le sexe, la chair, l'étreinte, l'amour, l'orgasme – jamais. N'est pas Lucrèce qui veut.
Non, l'intéressant dans cette affaire, c'est cette idée très forte et très vraie (en tous cas, perso, que j'expérimente depuis l'enfance) que je ne fais des erreurs sur moi-même que lorsque « mon esprit compare un état que j'ai à un état que je n'ai pas. ». Ce que je prends pour une possibilité autre n'est qu'une comparaison de l'esprit. Ce que j'imagine être une réalité meilleure que la mienne n'est qu'un jugement arbitraire. Je me trompe sur moi-même quand j'imagine que je pourrais être autre ou agir autrement. D'où le fameux exemple de la pierre qui se croit libre de tomber. Je me persuade que c'est moi qui me détermine alors que c'est ma nature qui le fait et la situation qui me le prouve.

Croire que je pourrais avoir une autre nature, « plus parfaite », c'est me tromper lourdement, c'est même risquer la schizophrénie. Ma perfection est ma nature – même si je suis aveugle ou handicapé. « Je suis aussi parfait que je peux être en fonction de l'affection qui détermine mon essence ». Curieuse formule qui implique non plus une distance entre mon être et mon devoir-être (le mythe absolu) mais bien une « instantanéité » entre mon être et ma nature-être, soit entre moi et moi. Le spinozisme serait alors une tautologie. A = A. Ontologie irréductible.
Et c'est là que tout se joue, car soit cette tautologie va me sembler étouffante, invivable, mortifère (dans le cas où je croirais encore au changement libre, à l'auto-détermination morale, aux "valeurs"), soit au contraire, va me paraître formidablement libératrice, ma nature étant alors sa propre perfection et sa seule liberté, non pas celle de vouloir autre chose qu'elle mais de ne vouloir qu'elle. Encore une fois, « je suis toujours aussi parfait que je peux l'être en fonction de l'affection que j'ai ici et maintenant. » Et si demain, je suis dans une autre affection, eh bien cela sera tout aussi parfait. Aujourd'hui, basse sensualité ; demain, idylle spirituelle. Ce matin, Shadow Lane et Orties Blanches ; ce soir, Deborah Kerr et Lilad Labelebrise, les unes n'étant pas d'ailleurs complètement incompatibles avec les autres. Et ce n'est pas Olivier Mudry qui me contredira.

C'est quoi un état ? C'est un vécu profond. Une durée – quelque chose qui ne se calcule pas, qui se vit, s'éprouve, souffre ou s'éjouit dans le temps. Une expression totale de soi-même. Une réalité de soi-même. Que je sois sobre ou saoul, désespéré ou espérant, triste ou joyeux, apeuré ou courageux, je suis ce que je suis et je ne peux faire autrement (comme disait Luther à la diète de Worms). En vérité, c'est à chaque moment que je ne peux faire autrement. Je passe d'instant irréductible en instant irréductible. Et c'est cette irréductibilité que Spinoza appelle perfection. Ma réalité est perfection instantanée. Mon état est perfection persistante. Et ma seule liberté est d'en être conscient et à partir de ce moment-là, d'en être heureux.
Par exemple, je suis dans le noir en train de méditer et quelqu'un allume une lumière. Il me dérange – alors que lui, le noir et la méditation auraient tendance à l’angoisser.
Il y a des gens heureux dans le noir, l'immobilisme, l'habitude, le pas bouger ou le toujours recommencer – mon cas. Entre une vie de moine et de voyageur, je choisis celle du moine. C'est pour cela que je chéris mes arrêts-maladie. Je ne suis jamais entièrement libre que malade chez moi (à condition évidemment que je ne souffre pas trop.) Montagne magique, une fois de plus. Être là tranquille chez moi ou au bar, ou avec des amis de quartier, voilà ce qui augmente ma puissance. Ma composition.
Ce qui la diminue, c'est ce qui m'empêche de (me) composer comme je l'entends. C'est ce qui ne compose pas avec moi. C'est ce qui m'ennuie, donc me désespère.

Alfred Stevens - Désespérée (1873)
« Je suis dans le noir dans ma pièce, je suis tranquille, on me fout la paix. Quelqu'un tape contre la porte, me fait sursauter et je perds une idée. Il entre, puis se met à parler. J'ai de moins en moins d'idées. Je suis affecté de tristesse, c'est-à-dire : on me dérange. Vous éprouvez de la tristesse en tant que votre puissance d'agir est diminuée. Là-dessus, je le hais. Ça peut être une petite haine, il m'agace. Je ne peux pas avoir la paix. Que veut dire la haine ? Ça veut dire que vous tendez, ne serait-ce qu'en esprit, à la destruction de la chose dont les rapports ne se composent pas avec le vôtre. Haïr, c'est vouloir détruire ce qui risque de vous détruire, c'est-à-dire vouloir décomposer ce qui risque de vous décomposer. »
Et ça, c'est la vie quotidienne. Ce dont Spinoza cherche à nous débarrasser, au moins nous préserver.
Le pire, ce sont ceux qui veulent prendre le pouvoir. Les plus dangereux, les toxiques, les pervers – souvent impuissants. Les impuissants qui veulent prendre le pouvoir. Qui confondent volonté de puissance et volonté de domination. Qui ont besoin de la tristesse des autres pour arriver à leurs fins. Qui construisent sur la tristesse des autres. Qui la suscitent par tous les moyens : intimidation, menace, chantage, culpabilité, repentance. Qui ne vous lâchent jamais avec ça. Qui vous inoculent leur quantité de tristesse. L'immense diagnostique de la tristesse qu'édifie Spinoza au livre quatre de l'Ethique précisément intitulée De la servitude de l'homme.
Baruch va très loin en ce sens. La tristesse, c’est ce qui vous enlève votre partie divine, votre puissance, et cela que vous soyez bébé, adulte, vieillard. Toujours faire de la peine, toujours faire honte, rabaisser. Il faut bien l'avouer : on se rabaisse tous les uns les autres. On se désintensifie tant qu'on peut, même entre personnes qui s'aiment ou s'apprécient. Parce qu'on n'est pas de la même manière d'être, de la même éternité, du même état.
Il faudra revenir à ce problème d'éternité.
« Les gens ont beaucoup d'art, vous savez. Généralement, on parle toujours de la manière dont les gens se détruisent eux-mêmes, mais je crois que finalement, c'est souvent du discours. Il y a des gens qui se détruisent, c'est toujours des spectacles très tristes. Ils ont aussi une espèce de prudence. C'est marrant les ruses des gens parce qu'il y a des gens qui se détruisent sur les points précisément où ils n'ont pas besoin d'eux-mêmes. À la limite, quelqu'un qui se rend impotent, c'est quelqu'un qui n'a pas tellement envie de marcher. Ce n'est pas son truc. Bouger est pour lui un rapport très secondaire. D'une certaine manière, il a ce qu'il voulait parce qu'il a lâché sur un rapport secondaire. C'est très différent lorsque quelqu'un se détruit dans ce qu'il vit lui-même comme étant ses rapports constituants, principaux. Si ça ne vous intéresse pas beaucoup de courir, vous pouvez toujours beaucoup fumer. On vous dira : tu te détruis toi-même. Très bien, je me contenterai d'être sur une petite chaise. Au contraire, ce serait mieux comme, ça j'aurais la paix. Il y a des ruses qui impliquent tout un calcul des rapports. On peut très bien se détruire sur un point qui n'est pas essentiel pour la personne même et essayer de garder l'essentiel. On est sournois. Vous ne savez pas à quel point vous êtes sournois, tous, tout le monde. »

Henri de Braekeleer - L'homme à la chaise, 1875
VIII - Penser dans la lumière
13:00 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : deleuze, spinoza, deus sive natura, les innocents, jack clayton, deborah kerr |
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