Deleuze / Spinoza IX - La philosophie comme développement personnel ? Et alors ? (19/01/2026)

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D'un côté de la chaîne, monde des signes, du confus, de l'équivoque – des fausses apparences, des forces tristes, des mauvaises affections : Trump, Musk, Vance, Poutine. Monde des interprétations foireuses, des impératifs arbitraires, des jouissances immédiates. Monde sadique anal qui a aboli le sujet, la raison, l'éthique et tout ce qui est « beau et difficile ». Monde de l'irréel, de l'alter-réalité, du fake.

« C'est notre état de fait [de fake ?]. Nous vivons parmi les signes, nous ne cessons d'en émettre, et tout ça dans une obscurité et une confusion qui définit notre état de fait. »

De l'autre côté de la chaîne, monde des expressions, du lumineux, de l'univoque – c'est-à-dire de l'adéquation (connexion) entre les choses et les idées, de l'optique, de la raison. Du réel.

D'un côté, la force, la tyrannie, la tristesse (sous couvert de joie mauvaise). De l'autre, la puissance, la liberté, la joie (sous couvert de sérieux et donc qui apparaît toujours un peu tristounet.)

Car la joie est sérieuse, rationnelle, adulte.

Alors que la tristesse est délirante, immature, souvent puérile (et c'est pourquoi elle se prend pour de la joie.)

Il y a bien des tristesses inévitables, on n'y peut rien. Ce que l'on peut, en revanche, c'est ne pas s'enfoncer en elle, la gonfler à l'infini, en faire la somme sinon la sommation de notre être. Non, au contraire, il faut sélectionner. Trier. Privilégier. L'adéquat plutôt que l'inadéquat. 

 

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Kandinsky - Composition X (1939)

 

Le livre III de l'Ethique comme livre des sélections.

Sélectionnez la puissance plutôt que le pouvoir, la force sur soi plutôt que sur les autres – ou pire la force sur les autres par un autre. N'attendez rien des autres. Evitez à tout prix l'attente – ressort fondamental de la tristesse. Les promesses fausses. Les espoirs vains.

Sélectionnez-vous. Sleevez-vous.

Si vous ne savez pas danser, n'allez pas au dancing. Vous allez faire chier les autres et vous faire chier. Vous allez être triste et ridicule. Sélectionnez vos plaisirs, vos rencontres, vos voyages –  ou vos non-voyages. Ne soyez pas con au point de voyager. Aimez de loin si vous ne pouvez aimer de près. Apprenez à vivre votre vie plutôt que celle des autres. Reprenez-vous. Retrouvez votre invulnérabilité. Et quand vous en êtes à l'article de la mort, mourrez comme il faut que vous mourriez.

« ...même si le très bon nageur meurt, il ne meurt pas de la même manière qu'un mauvais nageur. Il meurt dans une espèce d'accord avec soi-même. Il n'a pas raté sa vie. Il y a des manières de mourir content, sans le faire payer aux autres d'abord. C'est terrible les gens qui meurent en le faisant payer aux autres. »

Ou même à soi-même. Si ce n'est toi, c'est donc ton frère, et si ce n'est ton frère, c'est donc toi. En finir avec ce moi-là. Cet autre-là. Ce dieu-là. Tout ce qui me décompose et me fait décomposer les autres. Trouver la connexion, l'accord, la clarté, la lumière, la vague qu'il me faut. La Méditerranée plutôt que l'Atlantique – ou le contraire.

 

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Pieter Brueghel l'ancien - La chute d'Icare (1558)

 

Tout ça peut faire un peu développement personnel, c'est vrai. Mais le livre III de l'Ethique, c'est du développement personnel. Les Stoïciens, aussi. Epicure, aussi. La philosophie, poursuite du bonheur, etc. 

Connaître la cause des effets – c'est cela l'idée adéquate et grâce à laquelle je vais pouvoir agir. Tant que je ne connais pas la cause, j'en subis l'effet et ne peux agir – même si je me persuade du contraire via ma soi-disant liberté. Ne pas connaître la cause = se croire libre. Connaître la cause = être enfin libre. Passer de la mauvaise liberté (ce libre-arbitre qui croit qu'on se détermine de soi-même par soi-même) à la bonne liberté (qui sait qu'on est déterminé par moult causes et que le savoir, c'est précisément pouvoir choisir de quoi l'on est vraiment capable.)

La vraie liberté, ce n'est pas « qu'est-ce que je veux faire ? » mais « qu'est-ce que je peux faire ? ». C'est faire passer mes capacités avant mes désirs – et comprendre que mes vrais désirs sont mes capacités. Ce que je peux, je le veux – alors que le contraire n'est pas toujours vrai. Je peux vouloir des conneries, je peux vouloir des choses dont je ne suis pas capable, je peux vouloir le contraire de ce que je suis. Mais c'est parce je suis plein d'idées inadéquates, d'effets sans connaissances de causes, de tristesses et de mauvaises joies que je me retrouve à côté de la plaque. À ce propos, mieux vaut une bonne tristesse (une tristessse légitime) qu'une joie mauvaise. La première peut vous éclairer (je suis malade, il faut que je me soigne) alors que la seconde vous obscurcit encore plus (Poutine a raison, la preuve, Trump est d'accord avec lui.)

D'où le recours aux notions communes  et qui chez Spinoza ne sont rien d'autres que notions universelles, c'est-à-dire lois naturelles. C'est là peut-être où le spinozisme vacille – car qui dit lois naturelles ne dit pas forcément lois bonnes, alors que pour Spinoza, si. Le vrai, c'est le bon. Le bon, c'est le naturel. Le naturel, c'est le réel. Le réel, c'est le rationnel. Hegel, déjà. Je ne suis pas sûr d'adhérer même si cela fait du bien mentalement. 

Le but du spinozisme ? Ne plus nous raconter d'histoires, ne plus nous illusionner, ne plus croire à des choses fausses. 

Et là, des esprits forts vont me dire :

- Mais c'est pourquoi Trump a raison contre l'Europe, car lui au moins ne se fait pas d'illusions.

- Sauf que c'est Trump, l'illusion, l’illusion suprême. Et qui devient un cauchemar.

 

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Oskar Kokoschka - L'oeuf rouge (1941)

 

 

X - L'invention du temps

11:17 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : deleuze, spinoza, développement personnel, hegel, kandinsky | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer