Savoir croire (04/03/2026)

 

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Sur Tribune Juive, le 03 mars 2026

 

Un livre qui s’ouvre sur une double citation de Louis-Ferdinand Céline et d’Andrée Chedid ne saurait être qu’inspirant – surtout quand il se présente comme une méditation théologique faite, qui plus est, d’une mère pasteure à son garçon. Et lorsqu’on tombe sur cette phrase si singulière : « Le prénom de mon fils me remit sur la voie poétique du réel », on se dit que l’on va beaucoup penser, beaucoup s’élever, beaucoup aimer.

« Comment peux-tu être encore angoissée alors que tu es profondément croyante ? », demande le jeune homme à sa pasteure de mère. Question « massive, élégante, fondamentale, pénible, stimulante » qui en appelle à l’intime autant qu’à l’imaginaire – car comment faire autrement avec Dieu, « le plus grand de tous les taiseux » ?

Admettre l’angoisse d’abord, de l’hébreu zar, qui exprime l’étroitesse, la trachée qui se resserre, le coupe-gorge. Et que l’on peut calmer par l’alcool, comme le prétendait un jour Marguerite Duras : « si Dieu existait, on ne boirait pas. » Marion Muller-Colard ne boit pas comme d’ailleurs ignore toute émotion intense. « Trop inquiète peut-être ou trop orgueilleuse, je connais peu de transport », avoue-t-elle au risque de déplaire. Claudélien en diable comme nous le sommes et pour qui « comprendre, c’est jouir », qu’avons-nous à faire avec cette sagesse un rien hautaine ? Non, il y a quelque chose, il y a quelqu’un. Il y a une âme qui dit cette parole très profonde que croire (verbe hautement intransitif), c’est d’abord « une infidélité ». « Une infidélité à l’immédiat, à la répétition », au fait que « rien n’est joué d’avance ». On ne croit pas pour se désangoisser mais au contraire pour intégrer ses angoisses, les assumer. Sentiment d’absurdité, peur de la mort, haine ou honte de la culpabilité – à moi ! à nous ! Courage d’être ! C’est cela la vraie foi : « ne pas être dupe ». Celui qui croit qu’il n’est plus angoissé grâce à sa « foi » se trompe lourdement. C’est lui le dupé, le pleutre, le fanatique.

« Je dois être athée avec la partie de moi-même qui n’est pas faite pour Dieu ».

En vérité, toute foi digne de ce nom est une foi critique, sceptique, inquiète. Relire l’Ecclésiaste, le Montaigne de la Bible. Comprendre que foi et non-foi sont « sœurs siamoises » et en se rappelant ce que disait Simone Weil : « je dois être athée avec la partie de moi-même qui n’est pas faite pour Dieu ». Tant de religieux qui sonnent faux quand ils parlent de leur « foi ». Même se dire « croyant » est bizarre. Non qu’on ne puisse sincèrement l’être mais il est très incongru de parler ainsi de soi-même et sans s’abuser. Cette affaire relève du secret, de la ligne de fuite, de l’inconnu, de l’insaisissable, quelque chose qui nous fait échapper à nous-mêmes – pour le coup, une assez bonne définition de la foi. Je crois pour échapper à moi-même, pour respirer hors moi (hors Satan). C’est pourquoi la foi ne saurait être un savoir ni un « voir ». De ce point de vue, l’apôtre Thomas s’est fourvoyé pour l’éternité. Les sens peuvent être illusoires. Le toucher trompeur. Il n’y a aucune « preuve » tactile ou olfactive de Dieu et heureusement, car s’il y en avait une, on n’aurait plus aucune raison de croire en lui – Dieu ne relevant de toute façon pas de l’existence mais de l’être. Face à lui, il n’y a que du désir, de l’attente, de l’espérance. À ce propos, ne jamais oublier ce qu’écrivait Emmanuel Carrère dans Le Royaume – à savoir que « l’on reconnaît le ressuscité précisément au fait récurrent qu’on ne le reconnaît pas », qu’il nous apparaît tel puis nous disparaît tel avant de nous réapparaître tel et cela toujours en nous surprenant, comme si nous ne pouvions nous habituer à sa résurrection. Le Christ, surprise permanente dont nous ne sommes à la hauteur qu’un instant et encore. Le Christ, éternel retour. N’ayons donc plus peur de nos déficiences, angoisses et autres incertitudes qui constituent ce qu’il y a de plus honnête et de plus intègre en nous – en plus de nous empêcher « de devenir complètement con ».

La foi, respect de l’incertain. 

Et c’est tout le drame des complotistes, nouveaux fanatiques du siècle, de n’en avoir aucun, de respect, et comme du reste ils n’en ont aucun du réel. Le complotiste ou celui qui ne croit plus au monde ni à ses relais (médiatiques, scientifiques, culturels), qui n’a plus confiance en rien, qui ignore le sens commun – et cela au nom d’une liberté de penser affranchie de tout référent et qui le fait sombrer dans une effrayante ipséité.  « Ce qui est triste avec les tenants de la théorie platiste (la Terre est plate, on nous a menti), ce n’est pas tant l’erreur ahurissante qu’ils commettent que l’abyssale carence de confiance qu’il leur faut pour croire que quelqu’un prénommé “on“ s’évertue à tromper le monde pour des intérêts douteux. » Humaine (trop ?), Marion Muller-Colard tente néanmoins de les comprendre, arguant que cet « emballement du doute » peut provenir d’une volonté farouche des politiques à « produire de l’adhésion » obligatoire, forcer le civisme, assener une certitude morale ou scientifique – notamment à l’époque du COVID. En même temps, elle reconnaît qu’il y a des situations qui nécessitent d’aller vite, quitte à malmener l’opinion peu à même d’évaluer l’efficacité d’un vaccin dont, à l’époque, les médecins eux-mêmes n’étaient pas sûrs. Cependant, ils avaient « des raisons valables » de le croire tel et de faire ce « pari raisonnable » mais qui, en étant imposé un peu vite à l’opinion, et sur un mode parfois infantile, a pu en braquer certains et provoquer des réactions encore plus infantiles.  

Quoi qu’il en soit, nous manquons de « savoir croire » et c’est tout l’enjeu de ce petit livre, véritable manuel anti-paranoïa, de nous y réinitialiserPrendre conscience que la confiance est toujours un risque, la foi toujours un chantier et Dieu, comme dirait l’autre, toujours un pari.  Croire, donc, pour épaissir le temps, donner une plus-value à la vie, trouver non pas tant une communauté qu’une altérité existentielle – et même si l’autrice de L’Autre Dieu reconnaît qu’il est très difficile de croire à des choses déracinantes, elle-même ayant un jour rappelé à son autre fils qu’il avait beau arguer ne croire en rien, il n’en était pas moins, par appartenance, protestant. Et de terminer par la plus magnifique exhortation maternelle qui soit : « si l’incertitude t’angoisse, il est toujours permis de croire qu’elle joue dans ton camp. »

À part ça, bon Carême.  

Croire, qu’est-ce que ça change ? Selon Marion Muller-Colard, Labor et Fides, 2025

© Pierre Cormary

 

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12:26 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marion muller-colard, protestantisme, foi, labor et fides | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer