Borges - Le Livre de sable (13/08/2026)

Abolition du temps, de l'espace, de l'identité (notamment celle de l'auteur). Réfutation de la logique par la logique. Intuition et même « exaspération de l'intuition » que tout raisonnement, toute pensée, tout système mené à bout finit par se retourner contre lui-même et s'annihiler. Tentation du livre infini (de sable) ou du mot unique (Le miroir et le masque et surtout la « merveille » UNDR). Propension aux lieux et objets impossibles (Le disque) et aux utopies fatiguées. Iscariotophilie (Trois versions de Judas, La Secte des trente). Et même (et Jorge le reconnaît que c'est rarissime dans sa prose) rêves d'amour parfait (Ulrika et mon préféré La Nuit des dons.)
Mais reprenons.
« J'ai voulu rester fidèle, dans ces exercices d'aveugle, à l'exemple de Wells, en conjuguant avec un style simple, parfois presque oral, un argument impossible. »
Et de fait, ces treize textes paraissent dictés – d'où leur lisibilité immédiate (contrairement à Fictions et comme si la vue pouvait se permettre le luxe de l'obscur alors que la cécité suscite la clarté.)

L'AUTRE – Borgès vieux rencontre Borgès jeune. « Ils » ont beaucoup changé et ne se comprennent « plus » – et c'est peut-être ce qui ne convainc pas tant que ça car sur ce plan-là je suis de l'avis de Cioran plus que de Borgès : « à 60 ans, je pense la même chose qu'à 20. Quarante ans de vérifications. »

ULRICA – « Ce que nous disons ne nous ressemble pas toujours ». Ca, en revanche, c'est très vrai même si ce n'est pas une question d'âge. Voyez plutôt. Un homme d'âge mûr rencontre une femme. Ils sont très différents mais arrivent à communiquer (grâce à Schopenhauer !). Ils vont se promener. Peu à peu, la conversation se porte sur les mythes des Nibelungen et là quelque chose se passe. En parlant de Siegfried et de Brunnehilde, ils se reconnaissent en eux et les « deviennent ». Ils décident d'accomplir le mythe jusqu'au bout. Ils couchent ensemble comme les héros l’ont fait et par cet acte sublime redeviennent eux-mêmes : Javier et Ulrika. Mais c'est le mythe qui a permis à l'amour de « déferler » en eux. L'amour fantasmatique porté à son plus haut idéal. Le passage par l'autre qui permet le retour à soi. La personne par le personnage.

Sigurd et Brunhilde (Arthur Rackham, vers 1910)
LE CONGRÈS – La nouvelle que Borgès préférait de lui. L'histoire d'une association d'humanistes qui décident de fonder un Congrès de l'Humanité en lequel serait représentées toutes les catégories de celle-ci, sexuelles, sociales, ethniques, culturelles, etc. Toute de suite, des problèmes se posent : où caser par exemple Nora, la jolie secrétaire norvégienne ? Dans la catégorie « norvégienne », « secrétaire » ou « jolie femme » ? Et comment rendre compte du multiple sinon par le multiple lui-même ? Dans ce cas, c'est l'humanité elle-même qui devient Congrès d'elle-même. C'est la carte qui devient territoire. C'est la multiplicité qui se représente elle-même. Autrement dit, tout un chacun est son propre genre. Dès lors, le Congrès apparait comme une bien inutile tautologie. Échec, donc, de l'entreprise – mais peu importe puisqu'en la menant, le narrateur a connu l'amour avec Béatrice.
« C'est elle qui prononça la première les mots que je n'osais pas dire. Oh ! nuits, oh ! tièdes ténèbres partagées, oh ! ce moment d'ivresse où chacun est l'un et l'autre à la fois ! »
Comme l'aveugle sait comme nul autre parler de la lumière, le puceau sait parler de sexe.

THERE ARE MORE THINGS – « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que n'en rêve ta philosophie », disait Hamlet. [Au fait, rien de plus borgèsien qu'Hamlet avec son théâtre dans le théâtre, ses spectres, ses rêves, ses folies, ses héros traitres, ses échanges d'épées etc.] C'est la nouvelle lovecraftienne de Borgès, dédiée à la mémoire de celui-ci, et qui nous fait visiter la demeure dont les murs et les objets nous font comprendre que ce qui habite ici n'est pas humain.
« Je me rappelle également une glace en forme de V qui allait se perdre dans la pénombre du plafond. »

The Thing ( John Carpenter, 1982)
LA SECTE DES TRENTE – Trente deniers, bien sûr. Judas. Sa secte (encore !). Son église. Ses paradoxes logiques et moraux. Par exemple, puisque « Quiconque regarde une femme au point de la désirer commet l'adultère avec elle », autant commettre celui-ci pour de bon avec elle ! S'il n'y a plus de différence entre le regard et l'acte, pourquoi s'en priver ? Allons-y sans vergogne !
Pour le reste, d'où vient le besoin de réhabiliter Judas ? Borgès, Kazantzakis, Bernanos, Hugo, beaucoup l'ont tenté. Au nom de quoi ? Pourquoi ? En vérité, il y a un pan de la sensibilité humaine qui se joue là. Et il est clair que les anti-Judas nous font horreur. À commencer par le pire d'entre eux, l'abbé Guy Pagès qui, dans le plus atroce manuel de théologie jamais écrit [Judas est-il en enfer ? - Réponse à Hans Urs von Balthasar - une supplique au pape - DMM 2017] demande sans rire au pape d'instaurer un nouveau dogme qui établirait que, oui, Judas a bien été damné et est officiellement en enfer « en plus d'autres trop nombreuses âmes ». Au début du livre, il parle même d'un adolescent qui serait damné tout de bon et déclare que ses parents, s'ils sont vraiment catholiques, seraient contents de le voir brûler. Car pour un vrai catholique, voir son enfant (ou son parent) coupable crâmer éternellement est motif de réjouissance et preuve indéfectible de sa foi et de sa confiance en Dieu. Dieu ne peut se tromper et l'enfer est la vérité de l'amour. C'est contre le sadisme d'une certaine église catholique et protestante que des gens ont voulu vénérer Judas, l'homme par lequel les Écritures s'accomplissent, l'humain le plus humain et le plus héroïque. Il est évident que c'est Pagès qui ira en enfer ! Seul celui qui estime que l'enfer existe mérite d'y aller.

Le livre le plus abominable jamais écrit - développé ici
LA NUIT DES DONS – 13 ans. L'initiation à l'amour dans un bordel par une « indienne » appelée « la captive ». « La timidité m'empêcha de refuser un verre de genièvre qui me mit la bouche en feu ». Puis la découverte de la mort avec l'irruption du gaucho Juan Moreira transpercé par la baïonnette d'un policier. Les deux événements vécus l'un après l'autre. Le double récit « en même temps » – mélange d'Un été 42 et d'un film de Sergio Leone.

Un été 42 (Robert Mulligan, 1971)
LE MIROIR ET LE MASQUE – Un roi demande à un poète de célébrer ses victoires. Un an plus tard, le poète offre au roi un poème d'une grande beauté classique. Le roi le récompense par un miroir d'argent mais n'est pas totalement satisfait. Ne pourrait-on rendre mieux l'héroïsme de la bataille ? L'année suivante, le poète revient avec une épopée grandiose. Le roi apprécie et lui remet un masque d'or. Mais croyant à la règle des trois (trois voeux, triade, trinité etc.), il demande encore au poète une troisième version encore plus réussie de son poème. L'année se passe et le poète ne revient pas. Le roi va alors à sa rencontre et lui demande ce qu'il a fait. Le poète répond qu'il a composé l'ode idéale mais n'ose la dire. Le roi insiste. Le poète la décline : celle-ci ne contient qu'un seul mot – mais le mot parfait, le mot qui contient tous les autres, le mot de toutes les Iliades [peut-être « Iliade » qui sait ?]. Roi et poète répètent ce mot comme une prière mais se troublent. Le poète avoue qu'il a peut-être commis là le péché qui n'est pas remis – et en le scandant à son tour, le roi lui aussi se sent perdu. Tous les deux prennent conscience qu'ils ont accédé à la Beauté qui est interdite aux hommes. Alors le roi donne une dague au poète. Celui-ci va se suicider au sortir du palais. Quant au roi, « nous savons qu'il est aujourd'hui un mendiant partout les routes de cette Irlande qui fut son royaume, et qu'il n'a jamais redit le poème. »
Bien sûr, on pense au nom de Dieu, à l'équation de Dieu – et à cette idée, chère à Hervé Weil, qu'un écrivain peut atteindre l'oeuvre ultime, le mot final... et fatal.

UNDR – Après la lettre qui tue, la lettre qui donne tout. Le fameux explorateur Adam de Brême (qui a bien existé au XIème siècle) a découvert le peuple des Urniens, sorte de chrétiens primitifs, dont la spécificité est de posséder une poésie réduite à un seul mot. Après diverses aventures (dont une amoureuse : « au bord de la mer d'Azov, je fus aimé par une femme que je n'oublierai pas » et dont il dira plus tard qu'elle lui a « tout » donné), en fait toute une vie, le mot est enfin prononcé : il s'agit de Undr qui veut dire « merveille ».
Le monde non plus comme représentation et comme volonté mais comme merveille. Et là, comme dit Scarlett, il y a bien un déplacement spirituel dans l'oeuvre borgèsienne : des fictions obscures et tragiques, on est passé aux contes cosmiques réconciliants. Aux bibliothèques de Babel s'est substitué le mot unique, l'initial révélé, la clef de l'univers et du bonheur. Quelque chose de beaucoup plus doux, divin, optimiste. Le temps des simulacres, des miroirs, des faux-semblants est passé. Le conte lui-même est devenu confidence. On penserait à un Kafka heureux, réconcilié, « chestertonien », qui raconterait ses belles histoires d'abîme résolu au coin du feu en buvant du maté.

UTOPIE D'UN HOMME FATIGUÉ – La meilleure du recueil ? En tous cas « la plus honnête et la plus mélancolique », selon l'auteur. Et sans doute la plus actuelle car nous parlant d'un monde post-moderne, post-historique, an-historique même – c'est-à-dire indifférente à l'Histoire, à la mémoire, au tragique. Où plus rien du passé n'est intelligible. Où l'on se félicite de cette inintelligibilité. Où les faits sont abolis et l'oubli promu.
« Personne maintenant ne s'intéresse aux faits. Ce ne sont que de simples points de départ pour l'invention et le travail de l'esprit. Dans nos écoles on nous enseigne le doute et l'art d'oublier. Avant tout l'oubli de ce qui est personnel et localisé. Nous vivons dans le temps, qui est succession, mais nous essayons de vivre sub specie aeternitatis [sous l'aspect de l'éternité]. »
Éternité douteuse quand même où l'imprimerie (« l'un des pires fléaux de l'humanité car elle a tendu à multiplier jusqu'au vertige des textes inutiles ») a été abolie ; où la culture commune (pléonasme) n'existe plus, chacun élaborant pour son compte les sciences et les arts dont il a besoin ; où le langage n'est plus qu'un ensemble de citations ; où l'on ne fait plus que relire les mêmes livres ; où la politique a disparu ; où l'on s'est débarrassé des « spectres collectifs » qu'étaient « le Canada [!], le Brésil, le Congo suisse et le Marché commun [!!] » – où, surtout, l'on envisage dans la plus grande sérénité « les avantages d'un suicide progressif ou simultané de toute la planète » et où le crématorium, lieu sacré de la cité, conçu en forme de coupole, a été inventé « par un philanthrope qui s'appelait, je crois, Adolf Hitler. »
L'utopie sera amnésique ou ne sera pas. L'an-humanité n'en demandera pas plus. Il faut envisager 1984 heureux.

Accélérons avec LE STRATAGÈME – où le fair-play (affecté ou non) devient un art, la vanité de ne pas être rancunier une force, la politesse un agencement. Indiscernabilité des adversaires qui deviennent partenaires. Secrète fraternité des ennemis. [Ce qui se passe en ce moment à Pékin entre Trump et Xi Jinping, non ?].

Le Limier (Joseph L. Mankiewicz, 1972)
LE DISQUE qui n'avait qu'une face. L'anomalie métaphysique par excellence et qui rend fou ceux qui veulent s'en emparer.
LE LIVRE DE SABLE – « C'est devenu une convention aujourd'hui d'affirmer de tout conte fantastique qu'il est véridique ; le mien, pourtant, est véridique. » Encore une anomalie qui rend fou. Le livre aux pages infinies et mélangées si bien qu'on ne tombe jamais sur la même. L'image d’enfant, par exemple, que l'on voit page 404514, on ne la verra plus jamais car la page ne reviendra plus. De même, impossible de toucher la première ou dernière page du livre – il y en a toujours une avant ou une après. Peut-être la nouvelle par laquelle il faut commencer pour s'initier à Borgès.

La Maison des feuilles (Mark Z. Danielewski, 2000)
A suivre - Le Rapport de Brodie
10:34 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : borgès, borges, labyrinthe, tigre, miroir, undr, livre des feuilles |
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