Borges - Le rapport de Brodie (16/08/2026)

Fictions, c'était le laboratoire métaphysique, les labyrinthes conceptuels, les paradoxes du temps, les faux auteurs et les vrais traîtres héros, les miroirs et les doubles. Le récit était une idée, le personnage un thème, la réalité une ruine.
Suivra L'Aleph, fictions poussées à bout quoique plus vécues, humaines, bibliques. Zahir, immortalité, point qui contient l'univers entier, etc. – mais avec de vrais personnages, dont une héroïne de choc (Emma Zunz).
Le Livre de Sable sera celui de l'expérience et de l'éternité, de l'écriture d'après cécité. Toujours beaucoup de doubles, de livres impossibles, d'anomalies métaphysiques – mais d'une métaphysique épuisée, « spectrale », comme dit Scarlett ou « crépusculaire », comme dit Gemini. Le récit sera plus lisible, l'impossible plus vivable, le réel (ou l’irréel) plus merveilleux (UNDR).
Entre les deux, Le Rapport de Brodie – peut-être le recueil le plus négligé des quatre car le plus réaliste, le plus terrien, à la Kipling, où l'étrangeté vient du simple rapport humain. Univers de gauchos, de voyous, de barbares, faits de rivalité, de duels, de codes révolus ou de sacrifices. Westerns abstraits et infâmes – à la Leone. Et un livre dicté par un aveugle. Réécoutons-le.

Il était une fois dans l'Ouest (Sergio Leone, 1968)
1 – L'intruse
Deux frères se partagent la même femme. L’un d’eux finira tuer celle-ci pour ne pas avoir à être en rivalité entre eux. L’intruse, c’était elle et eux, Caïn et Abel réconciliés.
« Ils s'embrassèrent en pleurant presque. Maintenant, un lien de plus les unissait : la femme tristement sacrifiée qu'il leur fallait oublier. »

2 – L'indigne
Une histoire de Judas.
Parce qu'il se sent indigne de son pote admiré, un homme préfère le trahir – et de fait se trahit lui-même (puisque tuer son idéal, c’est se tuer soi-même).
Le double qui se nie. L'ombre qui tire sur son Hombre. Tout ça parce qu'il se méprise lui-même. La pire chose, peut-être, qu'on puisse faire contre soi. Le péché pas remis.
« Le fait est que Francisco Ferrari, l'audacieux, le dur, eut de l'amitié pour moi, qui étais méprisable. Je sentis qu'il s'était trompé sur mon compte et que je n'étais pas digne de cette amitié. »
On peut y lire aussi une histoire d'homosexualité refoulée (comme dans L’intruse, une histoire d'inceste latente, mais bon.)

3 – Histoire de Rosendo Juárez
Celle-là est la suite, la seconde version plutôt, d'une ancienne histoire de Borgès intitulée L'homme au coin du mur rose. C'est encore un récit de rivalité et de lâcheté – mais où la lâcheté du premier récit devient liberté dans le second. En refusant de se battre avec son mentor, Rosendo devient un autre homme – non plus le gaucho viril qui obéit à un putain de code d'honneur mais un brave homme qui choisit une vie paisible de charretier. Ne pas tirer le couteau contre l'adversaire, c'est sortir du mythe, de la fiction imposée, c'est refuser le social, l'enfer des autres, la saloperie humaine dont on n'a que faire. Après la lâcheté indigne de L'indigne, la lâcheté émancipatrice de Rosendo.
« Dans le cerveau embrumé de ce provocateur, je me vis comme dans un miroir et j'eus honte. Je n'avais pas peur ; si j'avais senti que j'avais peur, je serais peut-être sorti me battre. Je demeurai imperturbable. L'autre, le visage déjà tout près du mien, cria pour que tous l'entendissent :
- Tu veux que je te dise, eh bien ! Tu n'es qu'un lâche.
- Peut-être lui dis-je. Je n'ai pas peur d'être pris pour un lâche. Tu peux ajouter si tu veux, que tu m'as appelé fis de chienne et que je t'ai laissé me cracher au visage. Alors, tu es calmé maintenant ? »
Évidemment, je me sens très proche de ce personnage. Comme lui, j’ai toujours perçu avec peur et dégoût le virilisme dérisoire des mecs, leur brutalité infantile, leur héroïsme de cour de récréation. Et comme François Truffaut, je n'ai jamais prisé le courage, l'honneur et toutes ces valeurs de merde. Inapte à la bagarre, j'ai toujours détesté les crâneurs, les caïds, les gros durs du préau qui voulaient me casser la gueule parce que je lisais dans mon coin. Très vite, j'ai dû apprendre à parer, ironiser, faire semblant. Il faut bien survivre. C'est l'avantage de l'âge adulte, disait Houellebecq, que de ne plus avoir à faire à la violence adolescente. Pour autant, je n'ai pas détesté affronter les forcenés d'Internet ou les petits nazillons du Doina. qui, eux aussi, auraient voulu me prendre à partie. Qu'allais-je leur présenter mes Trolls aussi ? Pour quelle obscure raison me jeter volontairement dans la gueule du loup ? Pour me prouver à moi-même que finalement je n'étais pas si lâche ? Pour faire mon crâneur ? Possible. Les voies de l’amour propre sont impénétrables. Et du reste, je ne regrette pas du tout ses soirées mémorables et victorieuses. Après sa mort, Achille avait voulu être un charretier. Le charretier que je suis a voulu être Achille un instant.
ÉPISTÉMOLOGIE DE LA LÂCHETÉ
Ce qu'il faut comprendre.
Tout comme le labyrinthe, la bibliothèque, l'infini, le miroir, le temps-instant ou l'espace-point, « structurent » Fictions ou L'Aleph, la lâcheté, la trahison, la violence constituent dans Le Rapport de Brodie non pas tant des catégories morales que des structures narratives. Borgès raconte l'histoire de l'infamie, de la trahison, du double non pas sur le plan de la psychologie mais sur celui de la métaphysique. Ce ne sont pas des personnages qui trahissent que des trahisons qui traversent destinalement les personnages – qui du reste n'existent pas vraiment en tant que tels. Dans L’indigne, la lâcheté est une chute mythique. Dans Histoire de Rosendo Juàrez, une sortie du mythe. Il ne s'agit pas de juger les protagonistes (« lui méchant, lui gentil ») mais de comprendre les forces qui traversent l'humanité. Et là réside le fantastique borgèsien – ou kafkaïen. Un fantastique métaphysique, théologique, épistémologique. La lâcheté ou la rivalité ne sont pas tant des « faiblesses humaines » que des théories de la connaissance humaine, des épistémès.
On continue.

4 – La rencontre
Deux hommes se battent au couteau, l'un tue l'autre. Mais ce sont les couteaux qui se sont battus, plus que les hommes.
Les armes qui vivent leur vie.
Les choses qui survivent aux hommes.
« Les choses durent plus que les hommes » (une proposition aussi abyssale que celle de Pascal à laquelle on pense tout de suite : « tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être »).
La violence immémoriale, primordiale, prédestinale des hommes. Ce sont les choses qui font les hommes. Baptême de feu et de mort for ever. Y compris dans ce qu'il y a de plus chaleureux dans l'histoire de l'humanité :
« Il commençait à faire nuit quand nous franchîmes le portail de la maison. Là se trouvait rassemblé, je le sentis, tout ce qui est essentiel depuis toujours : l'odeur de la viande à broche, les arbres, les chiens, les branches sèches, le feu qui rapproche les hommes. »
J'adore aussi ça :
« Une demeure inconnue et obscure (la salle à manger seule était éclairée) représente plus de choses pour un enfant que pour un voyageur un pays qu'il ignore. »
Sans parler de ça, très Cinema paradiso :
« ... Je ne sais s'il y avait vraiment deux ou trois bouteilles par terre ou si l'abus de cinéma me suggère ce faux souvenir. »

Maghreb, Femme en habits typiques avec poignard (1880) [en cherchant "femme au couteau" sur Google images.]
5 – Juan Muraña
Encore une histoire de couteau.
De mémoire d'un couteau.
Une vieille tante un peu folle, Florentina, vit dans le souvenir, sinon le culte, de son époux défunt, Juan Muraña, ancien espadachin (manieur de couteau), tueur légendaire d'antan. Un jour, le propriétaire de la maison tente de l'expulser elle, sa soeur et son neveu (le narrateur). Florentina déclare que « Juan ne permettra pas qu'on les jette à la rue ». Et de fait, quelques jours plus tard, le propriétaire est retrouvé mort, sauvagement assassiné à coups de couteau. Très vite, le neveu découvre la vérité : c'est sa tante qui l'a tué avec le couteau de Muraña – quoiqu'elle soit persuadée que c'est lui qui l'a fait. Encore une fois, hommes qui disparaissent, objets qui perdurent. Hommes agis par les objets. Ainsi le poignard était un destin. Avait sa liturgie.
Nostalgie bizarre de cette nouvelle qui parle d'une Argentine révolue où « le Palermo du couteau et de la guitare rôdait, m'assure-t-on, au coin des rues ». À la fin, certes, tout est avalé par l'oubli, « l'oubli habituel ».

Vieille femme fumant sa pipe (Quimper, 1905, carte postale ancienne, collection Villard)
6 – L’aïeule
Cette fois-ci, ce n'est pas un objet qui persévère dans le temps mais l'histoire elle-même. Une vieille dame, considérée comme « monument historique vivant » car fille d'un héros de l'indépendance, et dont on va fêter le centenaire, ne se souvient plus de rien (le monde dans lequel elle vit et qu'elle ne perçoit pas), sauf de la figure glorieuse de son père et des batailles héroïques qu'il dut mener pour renverser l'ancien tyran de Rosas et sa féroce milice dite de la Mazorca. Elle meurt le soir de son anniversaire, peut-être convaincue que tous ses gens venues la fêter étaient en fait des hommes de cette milice – et qu'elle en fut, en quelque sorte, la dernière victime. La confusion sénile qui devient vérité historique et poétique – du moins pour le narrateur qui tente de ne pas (encore) oublier.
« Je pense aux morts de Cerro Alto, je pense aux hommes oubliés d'Amérique du Sud et d'Espagne qui périrent sous les sabots des chevaux, et je pense que l'ultime victime de cette armée de lanciers du Pérou devait être, plus d'un siècle après, une vieille dame. »
Et là, je pense à Aurora Cornu qui me disait jusqu'à la fin que lorsqu'elle ne retrouvait plus son portefeuille contenant sa carte d'identité, elle avait une seconde de panique, persuadée que la Securitate roumaine allait débarquer chez elle et l'embarquer comme un jour on embarqua son père.

7 – Le duel
Duel de dames. Culturel. Mondain. Artistique. Moins violent que le couteau des gauchos mais tout aussi cruel, destinal, mimétique et surtout structurant. C'est que Clara Figueroa et Marta Pizarro ont besoin l'une de l'autre pour exister. La rivale fait partie de soi. La rivale est une altérité. La rivale donne du sens. Même si à la fin, on ne sait plus ce qui les oppose (art, philosophie, politique). Rien ou tout, c'est la même chose. Une façon de se mirer, de se rendre utile, légitime, identifiable à soi-même. La rivalité est identité. Nous croyons lutter contre quelqu'un alors que nous construisons avec lui une intimité psychique.
« Clara Figueroa peignait contre Marta et d'une certaine façon pour Marta ; chacune était le juge de sa rivale et son seul public. Dans leurs toiles, que personne ne regardait plus, je crois déceler, comme cela était à prévoir, une influence réciproque. Il est important de ne pas oublier que toutes deux s'aimaient et qu'au cours de ce duel intime elles agirent avec une parfaite loyauté. »
Et quand Clara meurt, Marta se retrouve bien seule, inutile. Alors, elle fait un portrait de sa rivale et ce tableau est reconnu comme son chef-d'oeuvre. Après quoi elle renonce à la peinture. Dieu seul sait qui l'aura emporté dans ce duel qui était un duo.
« Seul Dieu (dont nous ignorons les préférences esthétiques), peut leur octroyer la palme finale. »

"A chaque pression, un jet de sang s'élançait du cou du condamné." (Alexandre Dumas - Le Comte de Monte-Cristo, tome I, chapitre XXXVI "La Mazzolata", p 419 - Grandes-Oeuvres, Hachette.)
8 - L'autre duel
Retour au primitif, au féroce, au grotesque, au sanglant – aux mecs. Ce deux-là, Manuel Cardoso et Carmen Silveira, se haïssent depuis la nuit des temps (et peut-être même avant leur naissance) sans qu'on sache pourquoi et d'ailleurs eux non plus. Enrôlés dans l'armée, ils se retrouvent prisonniers du camp ennemi et condamnés à faire une course... après avoir été égorgés.
« Nolan donna le signal.
Pardo, flatté du rôle qu'il avait à jouer, y alla carrément et fit à Silveira une belle entaille qui allait d'une oreille à l'autre ; l'homme de Corrients se contenta d'une courte incision ; les hommes firent quelque pas et s'affalèrent au sol. Cardoso dans sa chute tendit les bras en avant. Il avait gagné, mais sans doute ne le sut-il jamais. »
Inanité des haines. On égorge deux ennemis. On en fait des frères dans la mort. Tout s'oublie dans le sang qui lui-même s'oublie dans le sable. Une vie de cruauté pour rien.

Accident (Joseph Losey, 1967)
9 – Guayaquil
Celle-là est le joyau du recueil.
Deux universitaires (le narrateur et un certain Zimerman) se disputent la place de celui qui rendra compte de la rencontre historique qui eut lieu en 1822 entre Simon Bolivar et José de San Martin à Guayaquil à propos de qui prendrait la direction de la révolution. On sait que c'est le premier qui l'emporta sur le second et cela non pas tant parce qu'il était le plus apte à le faire mais parce qu'il était le plus fort – et comme Zimerman va se révéler tel face au narrateur. Double histoire de rivalité, donc, et comme si les rapports de force étaient, comme les objets, des entités agissantes de siècle en siècle à travers les individus – et qui se réfère comme il se doit au vouloir-vivre schopenhaurien dont les deux rivaux sont lecteurs. Mais qu'est-ce qui fait la force ? Eh bien, la volonté, c'est-à-dire la nature de l'être. La raison du plus fort. La certitude qu'on l'est. Et peut-être aussi une connaissance ou une expérience plus intime de la vie.
Relisons la conversation entre le narrateur et Zimerman. Le premier parle de sa maison où il est né et où il espère mourir, de ses ancêtres, de l'épée arrière-grand-paternelle qui traversa les siècles et les continents, de sa bibliothèque qu'il n'a jamais quitté – autant d'aveux de faiblesse, de bien-être, de confort (intellectuel) jusqu'au credo fatal :
« Ici, l'Histoire est moins impitoyable ».
Au contraire, pour Zimerman, historien juif allemand expulsé par le Troisième Reich, l'Histoire a toujours été impitoyable – et son visage « trop meublé », en porte les traces. Le vouloir-vivre, c'est-à-dire la souffrance, il sait ce que c'est. Il la pratique tous les jours. Il avance. Son souci n'est pas de « vivre entre ses parents le reste de son âge » comme son charmant rival mais d'accomplir ce qui n'est rien d'autre qu'une mission intellectuelle. Dès lors, il lui suffit de dire qu'il « doit » aller à Sulaco récupérer les parchemins de Bolivar pour qu'il le fasse. Parole performative contre laquelle le premier ne peut rien. Mais que pourrait-il dans son univers cotonneux – et que, comble d'ironie, lui « envie » son interlocuteur. Si c'est moi qui vais m'occuper de cette affaire, lui dit-il en substance, c'est parce que c'est mon devoir, mon destin alors que pour vous, ce n'est qu'un divertissement. Morale sérieuse et insurpassable du vouloir-vivre : celui qui joue à la vie perd toujours. Pour gagner, il faut savoir opérer à vif les autres comme soi-même. Surtout ne pas se perdre dans le langage ou la dialectique, ce « words, words, words » que le plus grand des poètes a stigmatisé. Zimerman le sait et passe outre. Le narrateur le sait certainement mais s'arrête. L'inanité des mots lui suffit. Comme le lui dit Zimerman, « son siège est fait ». Et avant de rajouter : « si vous restez ici, dans cette belle maison patricienne, c'est parce qu'au fond de vous-même, vous voulez y restez. Je respecte et bénis votre volonté ». Que répondre à cela ? Le Narrateur accepte ce mot qui est aussi la dernière aumône de son vainqueur. Quand celui-ci est reparti, il sait qu'il n'écrira plus. Il n'a plus de vouloir-vivre ni même de vouloir-être. Il a été laminé.

Bertha Boxcar (Martin Scorsese, 1972)
10 – L'Evangile selon Marc.
« La meilleure du recueil », selon son auteur. D' une simplicité biblique pourrait-on dire, à la fin insoutenable.
Marc ou les ravages de la parole littérale, de la lettre prise à la lettre, de l'innocence barbare.
Baltasar Espinosa, 33 ans, un étudiant bourgeois qu'on imagine être une sorte de Raphaël Gluksmann, humaniste candide à « la bonté presqu'illimitée », qui « préfère que ce soit son interlocuteur qui ait raison plutôt que lui » et qui n'aime pas le jeu car « il lui est désagréable de gagner », part en vacances avec son cousin Daniel dans une campagne lointaine, hors de la civilisation. Là, il loge chez les « Gutre » (on pense aux Tuche), rustre famille d'ascendance indienne à l'éthos incertain.
« Dans la cuisine, il y avait une guitare ; le soi, les péons, ayant ces faits que je rapporte, s'asseyaient en rond ; quelqu'un l'accordait sans arriver jamais à en jouer. On appelait ça une soirée de guitare. »
Dureté de la vie, de la nature, des eaux, des gens – Baltasar est heureux de sortir de sa zone de confort et d'éprouver la vraie vie. Un jour, il tombe sur une Bible et commence à la lire à ses hôtes, tout de suite intéressés. Quoi d'étonnant ?
« Il se dit aussi que les hommes au cours des âges, ont toujours répété deux histoires : celle d'un navire perdu qui cherche à travers les flots méditerranéens une île bien-aimée, et celle d'un dieu qui se fait crucifier sur le Golgotha. »
C'est la Passion du Christ dans l'évangile de Marc qui retient surtout l'attention des Gutre, le père lui demandant de la leur relire chaque soir plutôt qu'autre chose. Baltasar qui, entre temps est devenu une sorte de guérisseur-sorcier auprès d'eux après avoir soigné une agnelle, agrée volontiers.
« Espinosa se rendit compte qu'ils étaient comme des enfants qui aiment mieux la répétition que la variété ou la nouveauté. »
La nuit suivante, passe la fille dans sa chambre.
Plus tard, on lui demande des renseignements sur ce Christ qui s'est laissé crucifier pour sauver tous les hommes – y compris ceux qui l'ont crucifié. On lui redemande encore de lire ce passage.
Dans l'après-midi, en pleine sieste, il est réveillé par des coups de marteau insistant « et par de vagues prémonitions ». Dans la salle principale, il retrouve la famille.
« À genoux sur le sol de pierre ils lui demandèrent sa bénédiction. Puis ils le maudirent, lui crachèrent au visage et le poussèrent jusqu'au fond de la cour. La jeune fille pleurait. Espinosa comprit ce qui l'attendait de l'autre côté de la porte. Quand ils l'ouvrirent, il aperçut le firmament. Un oiseau lança son cri ; il pensa : c'est un chardonneret. La remise à outils n'avait plus de toit ; ils avaient arraché les poutres pour en faire la croix. »
Le sacré qui s'immisce dans la vie. L'innocence et le fanatisme qui vont avec. Le mimétisme biblique (déluge, agneau, jeune homme thaumaturge, croix). La virginité de la jeune fille (offerte comme offrande par la famille avant le sacrifice). Comme le dit Scarlett, « le génie de la nouvelle, c'est que personne ne joue consciemment le drame ». Comme dans bien d'autres, c'est le drame qui agit les hommes. C'est l'idée qui devient destin. C'est le symbole qui s'iactualise. C'est le texte qui devient événement. C'est la lettre qui s'incarne. C'est la Passion qui se répète – pour le pire.

Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato, 1980)
11 - Le rapport de Brodie.
Et ça se termine comme Tristes tropiques mais version Cannibal holocaust. Ethnographie horrifique. Barbarie primitive poussée jusqu'à l'absurde. Symbolique hautement sanguinaire. 1984 archaïque où tout change (ou continue) tout le temps en dépit du bon sens. Auto-dégradation décomplexé de l'humain en guise de culture. Et le plus drôle pour nous lecteurs de 2026 est que cette tribu inventée par Borgès s'appelle... les Yahous qu'on a furieusement envie d'écrire Yahoo !!!
« ... l'absence de voyelles dans leur âpre langage. »
« Pour s'appeler, ils se lancent dans la boue. »
« Ils se cachent pour manger ou bien ferment les yeux… »
« Un fait digne d'attention est que, disposant d'un vaste plateau herbeux où il y a des sources d'eau pure et des arbres qui dispensent de l'ombre, ils aient choisi de s'entasser dans les bourbiers qui en bordent la base, comme s'ils trouvaient plaisir à s'exposer aux rigueurs du soleil équatorial et à baigner dans la saleté. »
« [L'enfant mâle élevé au rang des Yahous] est aussitôt mutilé, on lui brûle les yeux, on lui coupe les mains et les pieds, pour que le contact avec le monde ne risque de pas le distraire de la sagesse. »
Quant à la reine, il ne ne lui est pas permis de voir son roi mais elle a le droit de se donner aux explorateurs de passage, quoique d'une certaine manière :
« Elle m'enfonça à deux ou trois reprises une épingle d'or dans la chair ; de telles piqûres sont les marques de la faveur royale et bien des Yahous se font eux-mêmes des piqûres pour laisser croire que c'est la reine qui les leur a faites. »
« Je ne sais pas ce qu'ils auraient pensé d'une chaise. »
« Leur manque d'imagination les pousse à être cruels. »
« J'ai parlé de la reine et du roi ; je passe maintenant aux sorciers. J'ai dit qu'ils étaient quatre ; ce nombre est le plus grand que comprenne leur arithmétique. Ils comptent sur leurs doigts un, deux, trois, quatre, beaucoup ; l'infini comme au pouce. »
« Ils parlent des ravages causés par une invasion de léopards, mais ils ne savent pas si c'est eux qui l'ont vue ou bien leurs parents, ou même s'ils le racontent pas un rêve. »
« Ils vénèrent également un dieu dont le nom est Fumier. »
« La phrase Notre Père les troublait car ils ignorent le concept de paternité. Ils ne comprennent pas qu'un acte accompli neuf mois auparavant ait un rapport quelconque avec la naissance d'un enfant ; ils n'admettent pas une cause aussi lointaine et aussi invraisemblable. »
« Le mot nrz, par exemple, suggère l'idée de dispersion ou de taches ; il peut signifier le ciel étoilé, un léopard, un vol d'oiseaux, la variole, l'éclaboussure, l'éparpillement ou la fuite qui suit une défaite. »
« Prononcé d'une autre façon ou avec une autre expression, chaque mot peut vouloir dire le contraire. Ne soyons pas surpris outre mesure ; dans notre langue, le verbe to cleave veut dire fendre et adhérer. »
Car bien sûr, les Yahous, c'est nous – en moins dégénérés, mais c'est nous quand même. Et ce conte rappelle une fameuse déclaration de Chesterton à savoir que la raison qui pousse un sauvage à porter des plumes sur la tête est la même qui pousse un londonien à porter un chapeau melon sur la sienne.
Quant à la poésie, elle consiste à « assembler six ou sept mots, en général énigmatiques ». Pour autant, « ils croient, comme les Hébreux et les Grecs, en l'origine divine de la poésie et devinent que l'âme survit à la mort du corps. »
Sacrés Yahous.
A suivre - François Taillandier, Borges ou la restitution du monde
07:30 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : borgès, barbarie, gaucho, double, rivalité mimétique, yahous, évangile de marc |
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