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François Taillandier - Borges, une restitution du monde

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Nous ne sommes pas seuls en nous

Borges ou la restitution du monde. Beau titre pour un essai un peu décevant. Mais on prend ce qui est à prendre. On s'approprie. On réécrit. Borges, en effet, c'est le monde en soi, le monde « nouménal » si l'on peut dire, qui nous est rendu. Le monde hors phénomènes, calculs, origine, identité, raison, logique – ou d'une logique autre, « divine » et même si ce mot ne convient pas car paradoxalement encore trop « humain ».  Une logique qui voit deux événements en un, dix situations en une, mille êtres en un. Un divin qui peut changer de temps à tout moment, ou d'être de tous les temps, qui peut faire que ce qui a lieu n'a pas eu lieu ou lieu différemment (contredisant le fameux credo théologique que « même Dieu ne peut changer le passé »). Un aiôn en branle où tout est possible même sans être pensé. Un monde qui joue aux cartes, à ce fameux truco, où les mêmes diffèrent et les différences se répètent. Un monde d'une très grande cruauté mais qui en appelle à une très grande indulgence, voire à un très grand amour. Un monde qui se dédouble en permanence. Lorsqu'en effet l'on dit (et nous l'avons tous dit) que « l'on s'accommode de l'être que nous sommes », cela suppose qu'il y a bien un deuxième être en nous qui s'accommode du premier – et si je suis conscient de ces deux êtres, c'est qu'il y en a un troisième qui les distingue et donc un quatrième qui distingue les trois premiers etc. Le fait même de dormir, de rêver, atteste que nous ne sommes pas seuls en nous.

La réalité est toujours la fiction d'un autre. La réalité a mille versions d'elle-même. La réalité, même la plus infame, est toujours paradoxale – et là, je tombe sur cette fantastique proposition :

« Je crois que dans notre impensable destin, où des infamies comme la douleur corporelle sont en vigueur, n'importe quelle extravagance est possible, même la perpétuité d'un Enfer. JE CROIS AUSSI QUE C'EST IRRÉLIGION D'Y CROIRE. »

Croire en l'enfer, à la géhenne, au jugement dernier, ce serait peut-être ça, le péché irrémissible. L'idée qu'un mal éternel punit un mal temporel. Ajouter de la souffrance à la souffrance – voilà bien une obsession chrétienne. 

Et c'est pourquoi la philosophie de Schopenhauer lui semble la seule valable. Pas étonnant pour un poète qui écrivait par ailleurs que « nous sommes nuit et néant ».  

« Il y a pour moi un écrivain allemand que je préfère à tous les autres : Schopenhauer. Je sais, j'aurais dû dire Goethe, mais Schopenhauer m'intéresse bien plus. Si j'ai étudié sérieusement l'allemand - que j'ai appris à travers les poésies de Heine - c'est seulement afin de pouvoir lire Schopenhauer dans le texte. » 

Certes, tout (re)commence par la souffrance mais cette souffrance n'est pas méritée, punitive, distributive mais bien absurde, provenant d'un aveugle vouloir-vivre – et à laquelle on ajoute tout de suite la pitié afin de ne pas tomber dans l’abjection comme le nazi de Deutches Requiem. Nazisme originel de la vie mais pitié compensatoire. D’abord le loup, ensuite l'agneau. Le tigre, c’est encore autre chose.

Tout cela sonne un peu gnostique. La tentation gnostique de Borges. L'idée que le Fiat Lux est diabolique mais que la totalité est bonne. Et que Dieu est celui qui ne fait pas de différence entre les choses, qui voit l'envers des situations, qui sait que Jésus et Judas sont siamois.

La restitution du monde est le contraire d'une rétribution. C'est une réconciliation de tout avec tout dans l'impossible et le paradoxe – le  « vrai divin », quoi ? L'apocatastase, on y pense forcément. Moi, en tous cas. 

Borges – mode d'emploi du monde, comme on a dit. Quadrature du cercle accompli. Science de l'informatique avant la lettre : arborescence du savoir, hypertexte, multiconnection, multivers. Docteur Strange, c'est lui. 

 

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L’irrégularité du monde 

« Chante-moi la chanson de ton pays qui me rend nostalgique du mien », demandait un nain de cirque à son compagnon de scène dans un film de Fellini.

Borges, cosmopolite ? Certainement, mais moins en tant que citoyen du monde qu'en tant qu'habitant du monde. Et habitant finissant – qui donne souvent un écrivain. Où Thomas Mann, encore cité par Taillandier, a dit que les écrivains et les artistes étaient souvent les derniers de leur lignée ? Écrivain-fin de race, presqu'un pléonasme. Écrivain, homme ou femme qui aime les mots plutôt que les choses et les êtres ? Peut-être. Quels sont les mots que vous aimez ? « Pneu », répond systématiquement Amélie. « Pampa », répond Borges, « ce vocable infini qui est comme un son et son propre écho. » Et « gaucho ».  Ou « faubourg » qui a toujours quelque chose de sale, d'inachevé mais d'authentique. Et « coin de mur rose ». Et « tigre », bien sûr, « or du tigre ». Notons que le grand écrivain « national » n'est pas celui qui fait l'éloge de la nation à la Barrès ou à la Du Bellay mais celui qui traite de tout autre chose que de sa nation, et qui du reste peut écrire contre sa nation, mais dont la nation saura se souvenir. Exemple : Racine qu'on retient non pour ses travaux d'historiographe à la louange du roi mais pour son théâtre inspiré des Grecs et des Latins. On peut même insulter sa nation et être sa gloire. Borges n’insulte certes pas l’Argentine, la célébrant au contraire à travers Buenos Aire, les gauchos, le tango, le truco, Martín Fierro, etc. Mais en quoi sa « philosophie de l’inutile » comme dit Taillandier, ses labyrinthes, ses doubles, ses mystères sont-ils plus argentins qu’anglais ou italiens ? Va pour le baroque. Borges, écrivain latino-américain baroque, ça s’entend. En attendant le réalisme magique à la Garcia Marquez ou à la Cortázar. Tout ce qui nous rend à l’irrégularité du monde.

 

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Paul Klee - La Machine à gazouiller, 1922

 

Borges, l'antécrivain 

« Je ne me suis jamais proposé d'écrire une œuvre », répétait Borges dans ses entretiens, rajoutant, sans doute avec coquetterie, qu'il refusait de se considérer comme écrivain – recherchant l'anonymat, la désidentification, le désert, le sable. Impossible à l'époque de l'image. Alors devenir aveugle comme Homère, Milton ou le dernier Chateaubriand ? Attention à la cécité trop signifiante, au forçage de sens, à l'abus de signes. Non, Borges n'est pas devenu aveugle pour résister au « système » – et il faut être con comme un écrivain qui n'est qu'écrivain pour le croire. « Je hais un écrivain qui est tout entier écrivain », disait Byron, cité par Simon Leys.

Ce que l'on sait de Borges, c'est qu'il aimait les choses. 

« J'aime les sabliers, les planisphères, la typographie du XVIIIè siècle, le goût du café et la prose de Stevenson. »

Le danger, c'est la monotonie, le moi, la routine, le quotidien plombant, les carries qui préparent la mort. « La vie, cette maladie de l'esprit » – formule de Novalis que Borges affectionnait.

Mon Dieu, délivrez-moi du moi et de sa monotonie.

Mon Dieu, délivrez-moi de la pesanteur et de sa logique.

Mon Dieu, délivrez-moi de mon irréelle réalité.

Mon Dieu, faites que je ne me dise pas un jour comme tant d'autres :

 

Tu as usé tes années et elles t'ont usé,

Et tu n'as toujours pas écrit le poème.

 

Car l'on a beau dire et beau faire, difficile de ne pas devenir « la sentinelle de nos immobilités », l'arpenteur des lieux épuisés et des faubourgs défaits (comme le K. du Château, tiens), le topographe de nos désastres illusoires.

 

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Paul Klee - Ad parnassum, 1932

 

Un jour, il y eut un bonheur.

Tel va être l'effort du troisième Borges selon Taillandier : trouver de nouveaux chemins, de nouvelles bifurcations, de nouveaux échanges, risquer l'éternel retour mais sélectif. « J'en reviens éternellement à l'éternel retour ». Le bonheur est possible, je répète, le bonheur est possible, écrivait Sollers vers la fin. La chance (dicha) aussi. 

 

Un jour, il y eut un bonheur. Les hommes

Acceptaient tout, l'amour et la bataille,

Gaiement... 

 

C'est que l'amour et la guerre délivrent de soi, font de l'homme l'Homme et de la femme la Femme – et de l'étant l'Être, comme dirait l'autre.

 

Sent-il qu'il n'est pas seul, l'homme sans nom,

Que le secret, l'incroyable Apollon

Vient de lui révéler un archétype ?

 

C'est le leitmotive anti-principe d'identité, anti-origine des choses, de Borges. Et qui va de pair avec le motif, supra-moral celui-là, de la réversibilité de la victoire ou de la défaite.

 

Tu as compris que vaincre et être vaincu

Sont les visages d'un Hasard indifférent,

Qu'il n'y a d'autre vertu que d'être vaillant.

 

Qu'importe pourvu le courage. Qu'importe pourvu l'extase. 

 

Qu'importe le temps successif si là

Il y eut une plénitude, une extase, un soir.

 

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Fairytale (Paul Klee, 1929)

 

Tu seras israëlien, tu seras soldat

Et de faire l'éloge, mais oui, Isabelle Elli Bard, des guerres d'Israël. Borges, sioniste, judéophile, en fait tout simplement lecteur de la Bible, ce livre des sables.

« Je pense que ma passion pour Israël me vient de ma grand-mère anglaise. Elle était protestante, ce qui signifie qu’elle était une fervente lectrice de la Bible (...) J’ai, d’une certaine façon, grandi dans un environnement biblique, dans un environnement juif en quelque sorte. »

Eloge de la guerre, de la terre. 

 

Tu oublieras celui que tu fus dans les terres

Qui te donnèrent leurs soirs et leurs matins,

Et auxquelles tu ne donneras pas ta nostalgie...

Tu oublieras la langue de tes pères et apprendras la langue du Paradis.

Tu seras israëlien, tu seras un soldat...

Nous te promettons qu'une chose : ta place dans la bataille. 

 

(Éloge de l’ombre, dans L’or des tigres, 1976)

 

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L'étrangèreté de Borges

Que dire encore ?

Ah si, encore une chose. Borges enseignant, conférencier, érudit comme personne, plaidait pour la vulgarisation des livres. Par exemple, Dante. 

« La Divine comédie est un livre que nous devons tous lire. Ne pas le faire, c'est se priver du meilleur don que la littérature puisse nous offrir, c'est nous condamner à un étrange ascétisme. Pourquoi se priver du bonheur de lire La Divine Comédie ? »

Et de refuser le jargon universitaire comme celui des avant-gardes fumeuses qui croient tout réinventer – alors que créer vraiment, c'est inventer à peine, c'est se laisser diriger par le rêve, le mot, la tradition, l'immortalité des choses et « le moi conscient [qui] ne produit guère que des bouche-trous ». Souvent « les pages plus faibles » sont les plus nécessaires. L'invention délibérée est toujours mauvaise conseillère.

Non, être avant tout sensible à l'étrangeté – ou plutôt à « l'étrangèreté » selon l'expression de Renaud Camus, cité nommément par Taillandier (page 141). Le spinozisme comme le bouddhisme, les Mille et une nuits comme les haïkus auxquels il s'essaiera. Et se considérer toujours comme l'apprenti de l'univers. L'inépuisable univers.

Borges ou le langage de l'aube. 

Et là, cher Carnif Low, Taillandier parle de bien de mystique et je crois qu'il a raison. « S'oublier, disparaître (coucou Etienne Ruhaud), s'arracher à un moi limité, obsédant, carcéral, appartenir au monde et se fondre en lui, s'identifier à l'éternelle aventure humaine ».

Se couler dans le monde en soi, comme nous disions au début de ce cycle, hors identité, masque, sujet. Le monde nouménal. Borges, kantien « dévoilé » s'il en est – ou « berkeleyen ». 

 

Le côté caché du tapis. Les choses

Que nul ne voit, hormis le Dieu de Berkeley.

 

Renaître dans l'unité si tant est que cela soit possible. Entrevoir cette « merveille » (UNDR) qu'est le monde en soi. Son Aleph. Sa rose infinie dont on fera une prière :

 

Aveugle, ignorant, pourtant je prévois

Qu'il est beaucoup de chemins. Chaque chose

Est une infinité. Tu es musique,

Anges, palais, rivières, firmaments,

Rose profonde, illimitée, intime

Qu'à mes yeux morts le Seigneur montrera.

 

Le Seigneur ?

 

 

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La veuve de Borges, Maria Kodama, à gauche, et l’ambassadeur d’Israël en Argentine, Eyal Sela, en cravate bleue, visitant l’exposition. (Crédit : Bibliothèque nationale d’Argentine)

ARTICLE  La passion d’un auteur pour Israël et le judaïsme mise à l’honneur à Buenos Aires

A suivre - L'Aleph

 

 

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