L'apprentissage du langage (Sur L'Adolescence du perroquet, d'AN) (07/09/2026)
Parfois, on serait tenté de dire : « oh non ! encore la Nothomb ». Encore une histoire de bouffe, de beauté, de laideur, de mauvaise mère, de petite fille héroïque, de secrets enfouis, de jouissances surhumaines, le tout mâtiné de nietzschéisme adolescent. L’adolescence, c’est précisément le sujet de ce nouvel opus (le combien ? on ne compte plus), sans doute le plus métaphoriquement autobiographique d’Amélie – et aussi le plus dur. Car, disons-le tout de suite, ce perroquet irascible, jaloux, despote, psychopathe (ou si l’on préfère « neuro-divergent »), ce ne peut être qu’elle. Et Alban, le narrateur dévoué et martyr, sans doute sa sœur, Juliette. À moins qu’on y voit une Amélie dédoublée entre d’un côté, son être profond, autiste, dangereux pour elle et pour les autres, de l’autre, celle qui tente d’être sa mère adoptive – et qui fait qu’on oublie rapidement que c’est un homme qui parle, comme du reste on ne saura jamais si ce gris de Gabon, nommé « Jo », prénom épicène, est un mâle ou une femelle. Confusion des genres sinon des espèces.
On le sait depuis longtemps, le perroquet est l’un des animaux les plus intimes à l’homme, tout comme le chien, le cochon ou le singe. Un oiseau qui fascine, amuse autant qu’il rend fou. On pense évidemment à la Félicité d’Un Cœur simple de Flaubert qui fait de son perroquet empaillé un symbole du Saint-Esprit ou à Robinson Crusoé qui en apprivoise un sur son île et en fait son premier interlocuteur. Sans parler de ceux de Rackham le Rouge qui se sont passés de génération en génération le langage fleuri du chevalier de Hadoque, ou de Coco, le perroquet de Louis-Ferdinand Céline dont on imagine le genre d’insultes qu’il devait proférer. C’est que le perroquet retient, témoigne, dévoile, dénonce – ce qui veut dire aussi qu’il écoute. Comme l’enfant qui apprend à parler. Et c’est là le sujet nothombien par excellence : l’apprentissage du langage. La merveille des mots. Le sortilège sémantique. La jouissance énonciative. « Pneu », en tout premier lieu (ici, page 147). Mais aussi, on s’en rappelle, « bonde », « thurne », « cambiste », « épicène », « innocuité », dans Les Aérostats. « Tabouret », « escarpolette », coccinelle », « arrosoir » dans Le Livre des sœurs. Et dans Psychopompe, son premier roman aviaire, on parlait de « mésange rémiz », de « gypaète barbu », de « sterne arctique », de « sittelle torchepot » et d’ « engoulevent oreillard », autant de noms d’oiseaux délicieux à dire. Ici, c’est « Louvre » qui l’égaye et dont elle ou il rêve la phonie et la graphie, allant jusqu’à fantasmer un accent circonflexe sur le « u » de « Loûvre ». C’est qu’un écrivain véritable invente son propre langage. Un écrivain est nécessairement idiolecte – qui possède son propre langage – au risque de sombrer dans la singularité pure, sinon l’idiotie réelle (pléonasme) et telle que l’a défini Clément Rosset dans son fameux traité. Le paradoxe est que le langage du perroquet est tout autant à lui qu’imité des autres. Jo possède en effet son propre langage mimétique mais qu’il retourne contre son interlocuteur, ses mots préférés, tous relevant de la négation ou du sadique-anal, étant « non », « arrête ça », « bon appétit beaucoup », « et toi ? », « tu parles ! », « Mmm », « clic clic », « shkrom » (bruit des dents qui croquent une pomme), sans oublier le bruit de la chasse d’eau (et pire…) qu’il sait imiter à la perfection et qu’il utilise quand il veut exprimer sa « désapprobation »[1]. Car Jo comprend ce qu’il dit. Jo apparaît comme un miroir d’Alban. Et celui-ci de se demander si lui aussi ne serait pas sadique ou étranger au monde comme son oiseau. Ne se flatte-t-il pas d’aimer les arts plus que les gens et « d’avoir plus d’amis de marbre que de chair » ? Et que « parcourir au pas de charge la galerie des Italiens [le persuade] d’être l’intime des femmes les plus éblouissantes », l’art étant « la meilleure version du réel » ? L’art – sadique anal sublimé ?
Où l’autrice de Tant mieux a-t-elle écrit que les plus grandes guerres ont toujours celles de mots ? L’Adolescence du perroquet ne dément pas cette obsession : le langage est autant une bénédiction qu’une agression, un accès à l’être (à l’autre !) qu’une fermeture à celui-ci. Et l’être-au-monde d’Amélie, le plus douloureux qui soit mais aussi le plus rédempteur puisque littéraire. N’arrête jamais !
[1] À ce propos, lisant ce dernier opus d’Amélie sur une plage de Saint-Malo, je confirme en effet que le goéland est le seul oiseau qui fiente en volant.
















14:01 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : amélie nothomb, gris de gabon, langage, altérité, revue des deux mondes |
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