Notes sur Hamlet (d'après celles de François Maguin en GF et de Déprats en Pléiade). (16/03/2026)

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Hamlet - Grigori Kozintsev avec Innokentiy Smoktunovskiy,  musique de Chostakovitch, 1964)

 

 

ACTE I

- « Qui va là ? » (I-1) Ces mots (les premiers de la pièce) sont prononcés par Bernardo alors qu'il n'a pas encore relevé Francisco. Des deux, c'est Francisco qui aurait dû le faire. C'est en effet au garde de dire en premier « qui va là ? », pas à celui qui arrive. Et d'ailleurs, Francisco se reprend tout de suite et lance à Bernardo : « Non, c'est à toi de le dire. Arrête-toi là et dis qui tu es. » Tout de suite, donc, un problème d'identité et d'autorité. Tout de suite, même, un problème de... commencement, d’inversion, de contretemps. Hamlet – pièce du contretemps, du mal entendu, ou mal en temps dû.

- En fait, dès le début de la pièce, rien ne va en ce royaume (pourri) du Danemark. Les paroles sont inversées, les rituels tronqués : mariage « en même temps » qu'enterrement (le repas chaud du soir servi froid à midi), enterrements précipités (Polonius, Ophélie) et même à la fin, Horatio qui conseille à Fortinbras d'aller vite en besogne, qu'on enterre tout ce monde, qu'on rassure tout le monde, qu'on tire trois coups de canon et qu'on passe à autre chose. Hamlet – pièce des dérèglements cérémoniels, du sacré bafoué (voir Richard Marientras à ce sujet). 

- « Toi qui es savant, parle-lui, Horatio » (I-1). Horatio, l'intellectuel. Mais Hamlet, aussi, est un intellectuel. Ces deux-là sont des étudiants, des théologiens, qui reviennent de Wittenberg, soit la ville de Luther et de Faust, autrement dit la ville qui à l'époque est à l'avant-garde de l'Europe.  Et ils veulent, surtout Hamlet, y retourner le plus vite possible. Autrement dit, ne pas se mêler aux affaires de la cour, de la politique, de « la vraie vie ». Est-ce à dire qu'Hamlet, au début où la pièce commence, est en voie de protestantisation, ne parlant d'ailleurs que de providence absolue (même celle de la chute d'un moineau), de prédestination, de libre examen (bien plus que de libre arbitre), en plus d'afficher un mépris des usages anciens, notamment festifs (contre la chair, les beuveries, les excès de table) – et cela contre la volonté de ses mère et beau-père, catholiques (et Claudius l'est assurément, voir sa tentative de prière à l'acte III) qui l'exhortent à rester à Elseneur ? Pourrait-on dans ce cas lire Hamlet comme l'histoire d'un protestant qui se révolte contre le catholicisme (hypocrite) de son temps ? Ce qui est sûr est que Shakespeare, en dramaturge qu'il est, prend en compte la diversité des convictions qui animent le débat théologique de son siècle sans véritablement « choisir ». Hamlet – pièce en ce sens plus théologique que « chrétienne ».

- « Mon oncle aussi différent de mon père que je ne le suis d'Hercule » (I-2) – à deux reprises, Hamlet se réfère à Hercule pour se dénigrer. Hamlet se dénigre tout le temps comme tant d’anti-héros modernes – contrairement à Laërte, héros médiéval qui n'a que le courage, l'honneur pour lui en plus d'une naïveté confondante qui le fera tomber dans tous les pièges du Roi. Hamlet – conscience malheureuse, « hégelienne » allions-nous dire.

- Horatio, le stoïcien, le sceptique auquel Hamlet avouera son admiration (« Tu es l'homme qui souffrant tout ne souffre rien », III-2) mais aussi le providentialiste. À Marcellus qui vient de dire que tout est pourri au Royaume du Danemark, il répond « que le ciel en soit le guide » (I-4 90-91). Tout est péché mais tout est grâce, tout est malédiction mais tout est élection – cela pourrait être une bonne définition du protestantisme : il n’y a aucune chance qu’on s’en sorte sauf si Dieu le veut. Autrement dit, pour être sauvé, il faut accepter que cela ne soit pas de son fait. Ce n’est pas moi qui décide de mon salut mais Dieu. Hamlet lui-même, après avoir maudit le sort pendant toute la pièce finira par accepter l'ordre mystérieux du monde à sa toute fin.

 

 

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ACTE II

- « Ce maraud de satiriste » (II-2) – Hamlet ne lirait-il pas Juvénal ?

- Quand Hamlet traite Polonius de « marchand de poissons », il faut entendre « maquereau » au sens prostitutionnel du terme. 

- « Il n'est rien qui soit bon ou mauvais, c'est la pensée qui en décide » (II-2, 245) – Là, Hamlet est pré-spinoziste sinon pré-nietzschéen. Parole scandaleuse si l'on s'y arrête.

- La guerre des théâtres (ou « poétomachie »), les troupes d'enfants (théâtre privé !) contre les troupes d'adultes (théâtre public !). L'infantilisation de la vie culturelle (déjà !).

- « Traitez chacun selon son mérite et qui échappera au fouet ? » (II-2, 520) : parole anticatholique s'il en est, anti-rétributive, anti-punitive, hautement hérétique là aussi.

- L'idée d'attraper la conscience du roi par une pièce de théâtre. Dix ans après Hamlet fut représentée une pièce intitulée Apologie des acteurs d'un certain Thomas Heywood (1612), dans laquelle on voyait une femme coupable fondre en larmes devant une pièce représentant l'histoire d'une femme ayant tué son mari.  En 1626 fut également monté L'acteur romain, de Philip Massinger, représentant un avare en train de regarder, impassiblement cette fois, une pièce sur l'avarice censée faire honte à son vice. Teasing Molière ?

 

 

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Innokentiy Smoktunovskiy dans le rôle titre (Hamlet, Grigori Kozintsev, 1964)

 

 

ACTE III

- « Notre tribut impayé » (IIl-1, 171) – Allusion au Danegeld, tribut payé en échange de la paix durant le règne d'Aethelred II (978-1016). Il semblerait qu'Hamlet se passe au début du XIème siècle.

- Pourquoi Polonius ne réagit-il pas à la pantomine de La Souricière qui d'emblée représente son crime alors qu'il va réagir violemment à la séquence parlée de celui-ci ? Sans doute parce que la parole plus l'image est plus forte que l'image seule. Et que si l'on supporte une allusion une fois, on ne la supporte pas deux fois etc.

- La question du châtiment qui doit tomber au moment du crime et non pendant un moment de repentance pose un vrai problème à la fois théologique et pénal. La peine de mort, ça permet à la fois de punir le criminel (et accessoirement de sidérer la société civile) mais aussi de lui permettre de sauver son âme. Ce qu'Hamlet ne veut surtout pas. Hamlet veut damner Claudius, l'exécuter au moment où il s'y attend le moins, en plein péché (charnel de préférence) et non pendant une prière. Ce qui fait d'Hamlet un démon – lui-même en grand danger d'être damné. Car vouloir damner quelqu'un, c'est risquer de l'être encore plus.

- À ce propos, il faut noter qu'Hamlet aura quand même cinq, sinon six, voir sept, en fait huit morts sur la conscience – tout le monde en fait : Polonius (poignardé au petit bonheur la chance derrière le rideau), Rosencrantz et Guildenstern (condamnés à être décapités), Laërte (blessé à mort quoique par hasard dans le duel), le Roi (liquidé en toute conscience dans un mouvement de rage légitime), la Reine qui boit la coupe empoisonnée à la place de son fils, lui-même + Ophélie devenue folle puis suicidaire à cause de lui. Et tout ça à cause d'un ancêtre qui voulait qu'on le venge. Le purgatoire, il risque de s'en taper un sévère, le fils Danemark. Et de devenir lui-même spectre pour des siècles des siècles. La preuve, on en parle encore.

 

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ACTE IV

- « J'ai tout pour faire et je ne fais rien ». La grande tirade d'Hamlet de la scène 5. On dirait moi.

- La mort d'Ophélie. Il n'est pas impossible que Shakespeare ne se soit pas souvenu d'un accident survenu en 1579 quand il avait 15 ans : une certaine Katherine Hamlett d'un village voisin qui avait glissé d'une berge et s'était noyée.

 

 

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ACTE V

- « LE FOSSOYEUR : - J'ai commencé le jour où feu notre Roi a vaincu Fortinbras. HAMLET : - Combien de temps cela fait-il ? - LE FOSSOYEUR : - Vous ne savez donc pas ça ? C'est le jour où le jeune Hamlet est né. »----------------> Autrement dit, Hamlet aurait la trentaine, ce qui est un peu vieux pour un étudiant et même pour un mec de l'époque.

- A l'acte II, Hamlet avouait à Rose et Guille que dégoûté de tout, il ne pratiquait plus l'escrime alors que là, à Horatio qui craint qu'il ne perde le combat, il répond qu'au contraire « il s'est bien entraîné ces derniers temps ». Sans doute voulait-il convaincre les deux premiers d'une aboulie due à sa « folie ». Et la façon dont se déroule le duel montre bien qu'il n'a rien perdu de l'art des armes, se révélant tout de suite plus fort que Laërte, ce qui est étonnant par rapport à ce que disait de ce dernier le fameux Lamord. Toute cette histoire d'excellence de Laërte et de jalousie d'Hamlet ne tenait de toute façon pas – et ce personnage de Lamord apparaissait bien improbable autant que piquant : c'est par le témoignage invérifiable d'un Français (Normand !), que s'organise toute la scène finale. Lamord (et avec le jeu de mot trop facile sur « la mort ») est bien l'autre Deus ex machina de la pièce. C'est en effet la mort qui va l'emporter.

- Il semblerait que la fameuse didascalie « Laërte blesse Hamlet [avec la pointe empoisonnée, donc]. Dans le combat ils échangent leurs rapières. Hamlet blesse Laërte [et empoisonne à son tour Laërte] » ait été de la volonté du comédien Burbage qui interprétait Hamlet et ne souhaitait pas que celui-ci tue Laërte de manière volontaire. Il fallait que cela soit un accident, un hasard, une providence qui aille à l'avantage d'Hamlet.

 

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07:30 Écrit par Pierre CORMARY | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hamlet, shakespeare, jean-michel desprats, françois maguin, grigori kozintsev, innokentiy smoktunovskiy | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer