Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Stendhalie II - La méchanceté, l'impuissance, la gloire.

    « On est ce qu’on peut, mais on sent ce qu’on est. » (Stendhal)

    Première partie

    En 1827, il a quarante quatre ans et il n’est plus si timide. Il fréquente les milieux libéraux parisiens, collabore à des journaux, et s’est fait une petite réputation d’écrivain psychologue (De l’amour, 1822) et polémique (Racine et Shakespeare, 1823). Dans cet essai, il plaide pour un romantisme qui donnerait aux peuples « le plus de plaisir possible » et pour des œuvres gaies qui iraient jusqu’au « rire fou ». Ce n’est pourtant pas le cas de son premier roman, Armance, qui raconte l’histoire de la passion impossible d’un jeune aristocrate, Octave de Malivert pour sa cousine, Armance de Zohiloff. Dans ce petit livre saisissant et poignant, il ose aborder un problème que personne n’avait traité avant lui, et que personne ne reprendra réellement, et qui est, comme il l’écrit dans une lettre à un ami anglais Sutton Sharpe, le 23 mars 1828, « la plus grande des impossibilités de l’amour », et sans doute le thème antiromanesque par excellence – l’impuissance masculine. Qu’un jeune homme amoureux soit « impotens », voilà ce que n’envisagent généralement ni les écrivains ni les parents[1]. En littérature, on meurt d’amour mais on ne meurt pas de ne pas pouvoir le faire. Comme le dira Octave à Armance (dont le prénom lui-même rime, « en vertu de la doctrine métaphysique des idées », si douloureusement avec ce « mot désagréable »[2] qui lui n’est jamais cité dans le roman), il est bien un «  monstre ».

    1788401387.gif« Babilan »

    Stendhal parle-t-il là de sa propre expérience ? Evidemment. Les difficultés physiques de l’amour semblent avoir été son lot dès l’adolescence. Gros, mal dans sa peau, timide à en crever, mais d’une fierté toute espagnole, ce qui redouble ses maux, le jeune Henri Beyle erre comme une âme en peine en France puis en Italie à la recherche de la femme qui pourrait le sauver. Hélas ! Les Sanseverina sont rares dans la vie réelle, et il finit par se persuader que l’amour est un miracle qui n’est pas pour lui. « Personne n’eut pitié de moi et ne me secourut d’un conseil charitable. J’ai donc passé sans femmes les deux ou trois ans où mon tempérament a été le plus vif » écrit-il dans son Journal de 1811. En fait, ce que Beyle demande est qu’on le prenne en main, qu’on l’embrasse, qu’on l’initie, qu’on fasse tout à sa place. Car si cela doit venir de lui-même, cela ne viendra jamais. Il a beau être fou d’amour, il est de son propre chef incapable d’aimer. « Si j’eusse eu un ami, il m’eût mis dans les bras d’une femme. Heureux, j’aurais été charmant. Non pas par la figure assurément et par les manières, mais par le cœur, j’eusse pu être charmant pour une femme sensible ; elle eût trouvé en moi une âme romaine pour les choses étrangères à l’amour ; elle eût eu le plaisir de former les manières de son amant, qui se sont formées, depuis, à force d’être heurtées par l’expérience, et pas trop mal. (…) » Pas trop mal, c’est une manière de dire qu’il y arrive quelquefois ! Hélas, l’homme qui découvre l’amour sur le tard ne sera jamais aussi heureux que celui qui l’a découvert dans l’ardeur de sa jeunesse. Remarquez comme il se met au passif quand il parle d’amour. « Certainement, si j’eusse été aimé à Milan, mon caractère serait très différent. Je serais beaucoup plus hommes à femmes et je n’aurais pas ce culot de sensibilité » - culot qui lui fait faire parfois de grosses sottises comme suivre la femme aimée à travers la ville sans l’interpeller et jusqu’au moment où elle s’en aperçoit furieuse ! A cette maladresse typique de l’impuissant, il ajoute des exigences qui n’arrangent pas ses affaires. Il lui faut ce qu’il appelle « une femme sensible », c’est-à-dire dans son esprit une femme supérieure qui accepte son physique ingrat, ses manières improbables, qui le comprenne, l’admire, le suive dans ses folies et par-dessus tout ait plaisir à le former. Et qu’elle soit d’une infinie patience avec ça, car il en faudra du temps pour que le génie daigne bander ! Comme Rousseau avec la prostituée italienne et son téton borgne[3], un rien bloque le malheureux jeune homme. « Pour que j’aie du plaisir avec une femme, il faut que rien ne vienne troubler l’illusion que je me fais, et à la première pensée basse que me laisserait voir ma petite grisette, mon caractère serait de lui donner une robe et de ne plus la revoir. » En amour comme en société, l’occasion manquée est l’une des constantes de Stendhal. Rater une femme, un emploi, une fortune, est la routine pour cette âme à l’aise avant tout dans les chimères et les velléités.

    On connaît la célèbre ouverture du chapitre III des Souvenirs d’Egotisme : « L’amour me donna, en 1821, une vertu bien comique : la chasteté. » S’en suit le récit d’un des innombrables « fiascos » de Stendhal. Entraîné par des amis de débauche dans une « partie de filles », notre écrivain « manque parfaitement » la jolie Alexandrine - qui lui rappelle pourtant un portrait du Titien. Si le plaisir érotique est rarement au rendez-vous, le plaisir esthétique lui l’est toujours, et semble même jouer le rôle d’un palliatif. Mais voilà qu’on se moque de lui. « Ces messieurs voulaient me persuader que je mourrais de honte et que c’était là le moment le plus malheureux de ma vie. J’étais étonné et rien de plus. Je ne sais pourquoi l’idée de Métilde m’avait saisi en entrant dans cette chambre dont Alexandrine faisait un si joli ornement. » L’ancienne aimée qui annihile le désir de la nouvelle – c’est le danger de la cristallisation, le souvenir qui se transforme en blocage. Pour l’heure, le voici qui commence à traîner auprès de ses amis une réputation de « Babilan »[4] et qui fera que, honteux ou non de cette mésaventure, il n’ira plus chez les filles pendant dix ans.

    L’impuissance de Stendhal semble avoir été, comme c’est le cas pour la plupart des hommes à problèmes, plus morale que physique. Soit la femme réelle est en deçà de la femme rêvée et ne nous excite en rien, soit elle correspond idéalement à notre chimère, et dans ce cas, c’est nous, qui par abus de délicatesse, sommes bien incapables de la prendre. Comme il l’écrivait lui-même dans De l’amour : « S’il entre un grain de passion dans le cœur, il entre un grain de fiasco possible (…) Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu’il est obligé de se faire pour oser toucher aussi familièrement, et risquer de fâcher un être qui, pour lui, semblable à la Divinité, lui inspire à la fois l’extrême amour et le respect extrême. » L’impuissance, signe improbable des happy few ? Rien que pour provoquer l’indignation des normaux, des brutes et de la plèbe virile, nous oserons le dire.

    Donc, Armance. L’intelligence « moderne » de Stendhal est de faire d’un cas clinique un cas existentiel. Octave impuissant sexuellement l’est aussi socialement. Comme l’observe sa mère au premier chapitre, Octave semble fuir tout ce qui est réel. « On eût dit que ses passions avaient leur source ailleurs et ne s’appuyaient sur rien de ce qui existe ici-bas. Il n’y avait pas jusqu’à la physionomie si noble d’Octave qui n’alarmât sa mère ; ses yeux si beaux et si tendres lui donnaient de la terreur. Ils semblaient quelquefois regarder au ciel et réfléchir le bonheur qu’ils y voyaient. Un instant après, on y lisait les tourments de l’enfer. » Et au paragraphe suivant : « Dans les moments plus calmes, les yeux d’Octave semblaient songer à un bonheur absent. » Et encore au suivant : « Elle observait constamment que la vie réelle, loin d’être une source d’émotions pour son fils, n’avait d’autre effet que de l’impatienter, comme si elle fût venue le distraire et l’arracher d’une façon importune à sa chère rêverie. » Sans compter que « ses nobles qualités s’alliaient étrangement avec une profondeur de dissimulation incroyable à cet âge. »[5] C’est que l’impuissance rend extrêmement sournois, c’est-à-dire extrêmement attentif à l’existence concrète des autres. Octave sent qu’il n’est pas physiquement dans la vie et que, comme le disait Phèdre d’Hyppolite, « l’amour n’entre pas dans ses raisonnements ». Dénué de désir concret, l’impuissant ne peut communiquer réellement avec les autres – car les autres fonctionnent tous selon le même principe de désir, le même impératif sexuel, la même causalité physique. L’impuissant est celui qui manque de « causalité », qui ne sent pas la vie vibrer en lui et n’a rien à dire à tous ces « vivants ». « Le soir, je les vois s’aller promener ensemble, et ils se disent tout ce qui les intéresse ; moi seul je me trouve isolé sur la terre. Je n’ai et je n’aurai jamais personne à qui je puisse librement confier ce que je pense. Que serait-ce de mes sentiments si j’en avais qui me serrent le cœur ! Suis-je donc destiné à vivre toujours sans amis, et ayant à peine des connaissances ! Suis-je donc un méchant ? ajouta-t-il en soupirant. »[6]

    L’impuissance rend méchant, il est vrai. Méchant au sens d’insensible. D’indifférent. D’handicapé. Car eux baisent, pas moi. Eux jouissent, pas moi. Eux s’explosent dans la femme, pas moi. Eux sont excités par la femme, moi aussi, mais pas moi.

    Alors, on va vers d’autres sensations – en général les plus bizarres et les plus déviantes. Ainsi quand Octave, dans une crise de rage, jette un valet par la fenêtre, ou quand il va chercher querelle auprès de soldats qui le rossent. L’impuissant recherche le mépris et les coups. Cela le rassure sur son état. Mieux vaut souffrir en connaissance de cause que par surprise. Hélas ! Il a beau se prévenir contre la réalité, arrive toujours le moment où celle-ci l’agresse de manière imprévue. Quand il se rend au théâtre assister à une comédie de boulevard, « Le mariage de raison », et que l’on parle d’une « clef » que l’on doit rendre au second acte, il quitte la salle brusquement, sans doute blessé à mort. Tout ce qui symboliquement lui rappelle ce qu’il ne peut accomplir le rend fou de peine ! Et le sexuel, bien avant Freud, est partout - dans les conversations communes, les gestes quotidiens, le système des objets ! Pour l’impuissant, tout est compliqué car tout lui est à la fois signifiant et irréel.

    La tentation du suicide ? Elle est inhérente à cet état (voir César Pavese). Pour y résister, il faut mépriser la vie encore plus fort qu’elle ne vous méprise - et se résigner à ne vivre qu’en rêve. C’est parce qu’il est un grand rêveur qu’Octave se fait « le serment de surmonter la douleur de vivre » Et de se mettre à imaginer un salon magnifique dont lui seul aurait « la clef » – salon fantasmatique, secret, sexuel, où il y aurait des glaces partout. « Et l’homme qui pendant trois quart d’heure venait de songer à terminer sa vie, à l’instant même montait sur une chaise pour chercher dans sa bibliothèque le tarif des glaces de Saint-Gobain. Il passa une heure à écrire le devis de la dépense de son salon. Il sentait qu’il faisait l’enfant, mais n’en écrivait qu’avec plus de rapidité et de sérieux (…) – Si ce n’est pas là vendre la peau de l’ours, se dit Octave en riant, jamais on n’eut ce ridicule… eh bien ! je suis malheureux ! reprit-il en se promenant à grands pas ; oui, je suis malheureux, mais je serai plus fort que mon malheur.  (…)  Ensuite il déchiffra sur son piano tout un acte de Don Juan, et les accords si sombres de Mozart lui rendirent la paix de l’âme. »[7]

    L’art qui console de la vie encore et toujours...

    1494715087.jpg« Julien », « Lucien »

    1830 – L’année du Rouge et le Noir. La critique est féroce. « Un homme brouillé avec la simplicité » dit La revue de Paris. « Un faiseur de paradoxe » estime Jules Janin, « le prince des critiques ». « Un livre d’aristocrate dont le succès sera plus brillant que durable » rajoute la Revue encyclopédique. Victor Hugo prétend qu’il n’a pas pu dépasser la quatrième page et conseille à Stendhal de changer de nom et de manière ! C’est que le livre innove dangereusement autant que par son style que par ses points de vue.

    Julien Sorel, c’est le héros qui est heureux de mourir contre sa patrie. En lui, Stendhal a tout mis. La haine du père et des anti-littéraires, la haine de Dieu qui jouit de perdre et de punir ses créatures, la haine du monde qui oblige à l’hypocrisie. C’est avec Julien que Stendhal met au point son personnage de Tartuffe positif. Pour un esprit délicat contraint de vivre parmi les rustres, la dissimulation est une nécessité première. Il faut savoir complaire aux barbares si l’on veut qu’ils vous laissent en paix. Comme d’habitude, il parle par expérience : « le peu de bonheur que je pouvais accrocher était préservé par le mensonge »  écrira-t-il dans Henry Brulard. Mais Julien, comme Stendhal, est un hypocrite peu conséquent. Le voilà qui à son corps défendant tombe amoureux de madame de Rénal. Il lui faut apprendre à supporter puis à désirer la beauté. Tout le charme du roman tient dans ces conflits intérieurs où Julien croyant faire le fin stratège se retrouve dans la peau du joli cœur maladroit. « A l’avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les parties de mon caractère que j’aurai éprouvées. Qui m’eût dit que je trouverais du plaisir à répandre des larmes ! que j’aimerais celui qui me prouve que je ne suis qu’un sot ! »[8] Le monologue qui se substitue à la narration sans prévenir, c’est-à-dire sans guillemets, on dirait du Joyce avant l’heure.

    Il est vrai qu’on n’a jamais écrit comme ça : les souvenirs-flash-backs, les ruptures de ton, les va-et-vient entre événements extérieurs et événements intérieurs, les conséquences psychophysiologiques de ces événements, l’imprévisibilité permanente. Chaque phrase est un concentré d’information, d’action et de jugement. En outre, ce qui est dit est aussi important que ce qui n’est pas dit. Le roman n’est jamais qu’une version de la réalité. Comme le remarque Claude Roy dans sa belle présentation de Stendhal, « On pourrait écrire une autre version de l’histoire de Julien Sorel, qui se situerait dans les blancs du récit. On imagine un autre écrivain ayant à raconter la première nuit que passe Julien avec Mathilde. Tout ce qu’il aurait à dire, Stendhal l’a mis dans un point-virgule : « La vertu de Julien fut égale à son bonheur ; il faut que je descende par l’échelle, dit-il à Mathilde, quand il l’aube du jour paraître. » Un point-virgule nous rend compte, et lui seul, d’une nuit entière, de deux amants dans les bras l’un de l’autre, de leurs transports, de leurs propos dans l’amour, de leur plaisir…» [9] Que l’auteur d’Armance « passe » sur l’acte amoureux serait psychologiquement « compréhensible », sauf que dans Le rouge comme plus tard dans La chartreuse de Parme et Lamiel, ce sont ces blancs qui constituent au contraire l’événement narratif et romanesque autour duquel s’organise tout le texte et font que Stendhal s’impose au contraire comme l’auteur le plus audacieux de son époque[10]. Son art consiste en effet moins dans la description objective d’une situation que dans l’effet dramatique et érogène que celle-ci va provoquer dans l’esprit du lecteur. Lui-même affirme qu’il pratique seulement « la peinture par du noir et du blanc, la peinture par l’imagination du spectateur » (c’est nous qui soulignons). Le non-dit stendhalien est donc plus affaire d’obscénité que de pudeur. Sans compter les blancs, les non-dits, les litotes. Chez Stendhal, c’est la retenue qui crée la terreur - comme dans la célèbre phrase de l’exécution de Julien qui nous a toujours fait plus froid dans le dos que toutes les descriptions gothiques et détaillées d’un Hugo ou d’un Villiers de l’Isle Adam sur le même sujet : « Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation. »

    Les années passent. Stendhal se débat toujours dans mille problèmes d’argent et multiplie fiascos et échecs avec les femmes. Clémentine Curial qui rompt brutalement avec lui et le met « très près du pistolet ». Alberthe de Rubempré qui le trompe. La jeune Giulia Rinieri qui lui déclare sans rire : « je sais bien que tu es vieux et laid, mais je t’aime ». On le fait consul de France à Trieste, puis consul du Vatican à Civita-Vecchia. De nouveau l’Italie, et un peu d’argent. Moments heureux. Il commence à rédiger son roman le plus gai, Lucien Leuwen dans lequel il se donne un père idéal (le sien vient de mourir). La grande figure de ce livre inachevé est en effet ce Leuwen père qui passe son temps à gronder son fils de ne pas être assez coquin, de ne pas dépenser assez d’argent, et de penser à ses devoirs de citoyen du monde plutôt qu’à ses plaisirs. Dépensez mon argent ou je vous déshérite ! lui dit-il sans cesse. Roman trop long, inégal, mais formidablement attachant.

    1855339869.jpg« Robert »

    C’est le temps des oeuvres intimes - Vie de Henry Brulard, Souvenirs d’égotisme. Mémoires d’un touriste. Dans ses livres, il se cherche, se trouve, se répète. Il réécrit cent fois la même anecdote. Il revient sans cesse sur ce qu’il aime. C’est que ce qui est bon à treize ans l’est encore à cinquante-deux. Mozart, Cimarosa, mais aussi Saint-Simon… et les épinards ![11] Comme le dit Jean-Pierre Richard, «toute pensée reste chez lui à l’état naissant, condamnée à l’adolescence : à aucune d’entre elles, il ne laisse le temps de se développer, de mûrir, de devenir lieu commun. La vie de l’esprit, elle aussi, est « faite de matinée ».[12] Stendhal pense vite mais pour toujours. D’où son amour des classifications simplistes, des affirmations catégoriques, des généralités abusives. Contrairement à Balzac qui conçoit le monde selon ses modes de production où chaque activité et chaque technique structure l’individu, Stendhal croit à la valeur universelle et vérifiée partout de l’analyse psychologique. Le cœur humain ne varie pas. Il suffit de connaître les quelques grandes passions qui régissent les hommes pour comprendre toutes les situations. Car il faut analyser le monde pour le maîtriser. Et celui-ci est moins fait de catégories socioprofessionnelles que de catégories littéraires : les sots, les demi-sots, les happy few, les privilégiés, les hommes supérieurs, etc. Stendhal est bien le contraire d’un esprit scientifique et qui ne supporte pas la complexité des situations, sauf peut-être en amour.

    En même temps, il ne cesse de se débattre contre lui-même et ce faisant semble donner raison à ceux qui lui donnent tort. Plus que nul autre, il sait ce qu’est l’incompatibilité d’humeur, mais souffre à chaque fois que la logique d’autrui ne soit pas la sienne. « Vous êtes un chat, je suis un rat » a-t-il l’habitude de dire pour clore une discussion qui va à son désavantage. Ce principe de contradiction appliqué masochistement à lui-même est une nécessité autant morale que littéraire. En tant qu’homme, il veut maîtriser ses faiblesses, en tant qu’écrivain, il cherche avant tout à tout dire. Comme Nietzsche qui l’admirait tant, c’est un grand perspectiviste. Un romancier qui n’intègre pas tous les points de vue dans son roman, c’est-à-dire tous ses ennemis intérieurs, ne fait rien de bon. Il faut savoir écrire contre soi-même. Il faut savoir donner la parole à ceux qui vous tuent. Il faut même savoir être imbécile de temps en temps – la pure intelligence étant l’ennemi de la littérature (Valéry). Ainsi avoue-t-il dans Henry Brulard qu’il lui arrive de sortir «  des bêtises exprès avec moi-même, pour me faire rire, pour fournir des plaisanteries au parti contraire (que souvent je sens parfaitement en moi)… » Et en 1838, il rêve de faire un roman sur un personnage qui serait son opposé total, son négateur absolu - un être totalement dénué de sensibilité et d’imagination, qui ne rêverait jamais, ne jouirait d’aucune musique ni d’aucune peinture, ne s’occuperait que de ses intérêts immédiats (mais sans doute baiserait comme un fou), et qui s’appellerait « Robert ».

    Il lui arrive parfois d’être déplaisant, sinon vulgaire en société. C’est sa fameuse « méchanceté » à laquelle personne ne croit et qui est encore un excès de son ultra-sensibilité. Comme il l’avoue dans son Journal de Milan, « à la qualité d’être extrêmement sensible, je joignais donc, en 1800, 1801, et 1803, celle de vouloir passer pour roué, et l’on voit que j’étais seulement l’opposé de ce caractère. » En fait, l’égotisme est une façon de se préserver. L’outrance un moyen de se cacher. L’exhibition, son inhibition à lui. C’est ce que les véritables stendhaliens ont compris – Jean-Pierre Richard en tête : « Vulgarité complaisante, étalage de soi, grossièreté cynique, plus personne aujourd’hui ne se laisse prendre à cet art de « stendhaliser » qui réussit pourtant à éloigner de lui tout un siècle de bien-pensants. Les amis de Stendhal ne se sentent peut-être pour lui tant de tendresse que pour avoir été obligés de conquérir leur vrai Stendhal sur tant de faux Stendhal. Leur affectueuse curiosité doit passer toute une série d’initiations, vaincre toute une suite d’obstacles, et découvrir tous les mots-clés, les Sésame ouvre-toi qui leur permettront d’entrer au cœur d’une œuvre que tant de précautions défendent encore. »[13] Le prendre pour un méchant hypocrite imbu de lui-même, c’est tomber dans le piège qu’il a tendu (et dans lequel tombera Valéry). Stendhal veut qu’on l’aime mais fait tout pour qu’on ne l’aime pas ! Aux autres (à nous !) de le comprendre malgré lui !

    En 1838, il dicte La Chartreuse de Parme, le plus beau roman de la littérature française. Balzac le salue : « M. Beyle a fait un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre… ». Plein d’ardeur, il commence un nouveau roman qui aurait dû être sa Juliette de Sade, Lamiel. Mais la maladie commence à le miner. Goutte. Crise d’apoplexie. Aphasie intermittente. Il retourne à Paris pour se faire soigner. Le 22 mars 1842, une seconde attaque le terrasse dans la rue. On l’enterre au cimetière Montmartre. On va l’oublier un temps. Puis le réhabiliter. Le privilégier enfin. Aimer Stendhal, c’est donc aimer un homme qui, selon le mot si juste de Claude Roy, s’est entraîné toute sa vie à exister. Qui a aimé l’amour même si l’amour ne l’aimait pas. Qui n’a joué au méchant que pour confondre les imbéciles et qui n’a été hypocrite que pour échapper aux vrais méchants. Qui enfin a donné à la rêverie ses lettres d’or et fait de l’intériorité le diamant de l’individu. Vous croyez que votre vie ne vaut rien ? Lisez Stendhal. La laideur, la pauvreté, les déboires amoureux, la disgrâce sociale, la gloire toujours différée, l’obésité, la maladie, tout cela n’est rien si vous savez sentir ce que vous êtes et si vous savez aimer ce que vous sentez..

     

    Ce texte est paru dans le numéro consacré à Stendhal de La presse littéraire de décembre 2007.

     

    [1] Mais les parents d’écrivains, o combien ! Ecrire, c’est « avoir un problème » non ?

    [2] Stendhal, Courrier anglais II in New Monthly Magazine, février 1826

    [3] Cf Confessions, livre VII

    [4] Babilano Pallavicini était connu pour le procès intenté contre lui par sa femme qui prétendait qu’il était impuissant – procès très en vogue à l’époque et où l’on pouvait même exiger des preuves du « corps du délit ».

    [5] Armance, GF Flammarion, p 59-60

    [6] Idem, p 74.

    [7] Idem, p 70.

    [8] Le Rouge et le Noir, chapitre VIII

    [9] Stendhal, Claude Roy, Ecrivains de toujours/Seuil, p 47.

    [10] Et la page la plus célèbre de Lamiel sera celle de son dépucelage par Jean Bréville où tout est dit, une fois de plus, autour d’un point-virgule :
     
    « - Sans doute, je veux être ta maîtresse.

    - Ah ! c’est différent, dit Jean d’un air affairé ; et alors sans transport, sans amour, le jeune Normand fit de Lamiel sa maîtresse.

    - Il n’y a rien d’autre ? dit Lamiel.

    - Non pas, répondit Jean. »
     

    [11] « J’ai adoré Saint-Simon en 1800 comme en 1836. Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables. » Vie de Henry Brulard, chapitres 34 et 43.

    [12] Jean-Pierre Richard, Littérature et sensation, Stendhal et Flaubert, Editions du Seuil, Essais, p 24.

    [13] Idem, p 56

    Lien permanent Catégories : Lire 8 commentaires 8 commentaires Imprimer